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La seène du château de Saint-Germain avait produit une impression vive sur Tèi^rit du oardînai. €e grand politique, habitue à régenter les peuples et les rois, se sentait effiniyé en dé^ couvrant à quel point on le haïssait. Tant de violenoe dans un prince sans courage avait de quoi rétonner. N'ayant point le mot de l'énigme , le ministre ignorait que cette apparence de fureur n'était qu'une nouvelle preuve de la faiblesse de Monsieur.
Tandis que, pour la première fois peut-être , M. le cardinal réfléchissait sur sa tyrannie, la consternation régnait au Luxembourg. Monsieur gémissait comme un enfant. Puylaurens, ré^ signé à son sort, attendait avec calme les archers qui devaient le mener en prison. Les autres cabaleurs s'apprêtaient à décamper, et le capitaine la Pistole , considérant la France comme un pays perdu , pliait bagage pour aller exercer en Italie son industrie et ses talents.
Mademoiselle Marguerite, n'espérant plus adoucir son oncle, avait écrit secrètement à la supérieure des Filles du Calvaire pour lui de^ mander une place au couvent. Un carrosse de louage dans lequel étaient deux religieuses vint
la chercher à Ruel. La nièce du cardinal trompa la vigilance de ses prudes-feraraes ; elle sortit de son appartement et disparut , en laissant à son oncle un billet laconique pour Tinforraer de ses résolutions, lorsqu'il n'était plus temps de s'y opposer.
Cependant l'ordre du roi qui devait reléguer ^lonsicur à Blois et condamner son favori à la prison n'arrivait point. On attendit durant trois jours, avec des angoisses croissantes, les effets de cette vengeance si lente à éciater. Enfin le quatrième jour, au matin , le carrosse du ministre entra dans la cour du Luxembourg, entouré d'écuyers et d'une escorte militaire. M. le cardinal monta les degrés suivi de tout son monde, et commanda aux huissiers de Tannoncer. Il trouva Gaston d'Orléans dans une galerie, faisant ses préparatifs de voyage.
— Monsieur, dit-il , et toi , Puylaurens, daignez m'entendre avant de fermer ces malles et ces boîtes. Je viens vous avouer que je suis le plus obstiné des hommes, et , de plus, un incorrigible tyran. J'ai décidé que vous m'aimeriez, de gré ou de force , et je saurai vous y contraindre. Vous ne partirez point. Le roi ne veut plus se séparer de son frère , et moi je veux faire l'acquisition d'un neveu. Puylaurens , je te donne ma nièce; le brevet de duc et pair accompagnera la demoiselle Los amis de Son Altesse auront ce qu'ils désirent. Demandez ce que vous souhaitez, je souscris h tout. Il faut qu'on me pardonne. Embrassons-nous, Monsieur, et cette fois ne
dites pas , eomme à Saint*Germaio , que je vous donne un huiscr de Judas.
Gaston d'Orléans se jeta dans les hras du cardinal.
— Et moi , dit-il, je vous donne le baiser d'un véritable ami. Ne me rappelez point ce moment terrible que j'abjure et dont je rougis, car c'était moi le Judas , et non pas vous. Il me faudrait rame de Porus pour reconnaître dignement les bontés d'Alexandre.
— Puylaurens , reprit le ministre , tâche de vaincre ta rancune et de me reconnaître pour ton oncle.
— Ah ! M. le cardinal , répondit Antoine de l'Age , votre générosité m'écrase.
— Tu n'es pas au bout : je t'accablerai de faveurs; mais d'abord, nous avons une petite expédition h faire ensemble. Suis-moi, et, tandis que ma cour rendra ses devoirs à Monsieur, nous procéderons à un enlèvement.
M. le cardinal entraîna Puylaurens jusqu'à son carrosse et se fit conduire au couvent des Filles du Calvaire. L'épouvante se mit parmi les religieuses quand le ministre entra au parloir. Des voix confuses, des bruits de portes et de pas précipités témoignaient de l'alarme répandue dans le lieu saint. La supérieure parut avec un visage troublé.
— Monseigneur, dit-elle j je vous supplie humblement de songer qu'avant d'être ministre du
) roi, vous êtes prince de l'Église, et qu'à ce titre
PDYLAURENS. 2. l*
tous devez l'^pect et protection aux règles de
notre couvent.
— A Dieu ne plaise que je Toublie \ répondît le cardinal. Mon autorité s'arrête devant vos grilles ; maid je voudrais savoir à quelles conditions voU*e couvent peut consentir à me rendre la brebis qui m'a été ravie.
— Nous ne commettons pas de rapts , dit la supérieure. La novice Marguerite est venue ici volontairement; sa volonté seule peut la iAirc «ortir.
— Je n'en demande pas davantage. Priez cette novice Marguerite de venir me parler, et, si elle persiste à demeurer au couvent» je ne l'en détournerai point.
L'abbesse alla chercher la jeune fille.
— Pourvu , dit Son Éminence à Puylaurens, que ces nonnes ne m'aient point séduit ma nîèce et que la petite ne se soit pas déjà fanatisée pour la vie recluse! Il faut employer les grands moyens de comédie. Cache-toi dans le fond de ce parloir et relève ton manteau sur tes yeux.
Les habits de voyage de Puylaurens ressemblaient assez à ceux de la suite du ministre. Antoine de l'Age ôta ses aiguillettes et son baudrier. Il se retira contre la porte de sortie , en iie montrant que son profil. Mademoiselle de Pont-Château arriva bientôt, pèle et chancelante , soutenue par l'abbesse.
— Mon oncle, dit-elle avec dn accent exalté, ^ je me suis soustraite à l'autorité du chef de tna famille , iye^ pour rompre tous les liens qui
in'littaeheni au mondé* Dieu est désommis mon seal chef suprême, et robéis8«tfice que j'ai vouée aux lom de eeCte maison me dispense de toafe autre obéissance.
— le vois , répondit le cardinal aveo sévérité, qui; int^sdamei» les religieuses n'ont pas perdu leur temps. Je me souviendrai de ce bon office. Daîgnerez^V<iiis me oommaniquer les motifs de votïtï détermination?
— ie n'en fais^as mystère; l'aiikiais don amodr honnête et légitime une personne ^9e vous avee feint de me vouloir <lonn<? po«r époux. De^ rai*so#i« d'Étal vous ont engagé à rompre ce projet de mariage , et vous m'aveà «acrifiée. Il serait étrange •cpi'on me cm^tcstét le droit d'en être au désespoir, comme si Ifes aentiments d'une fommt; devaient s'accommoder a«x caprire« d'une politique dont die ignore le premier mot. Je sais bien que vous m'aimez donné un autre époux; mais , je vous le répète, mon cœur méprise les arrangements d'État.
— Marguerite, reprit le cardinal, vous me parlez durement. Ne vous a^tnm ipas dicté ces réponses cruelles?
Mademoiselle de Pont-Château regarda l'abbesse ^n hésitant,
- On ne ment pas ici, s'écria ie cardinal d'une voix terrible; on ne consulte personne du regard lorsqu'éi faut avouer la mérité. #e deyjne qu'on vous a circonvenue.
-^ l'<at dit ee qu« je pensais , -rë^ifua 2a jeune fille.
— Mon enfant, reprît le ministre avec douceur, vous ne voudrez pas faire le malheur de ma vie, en me privant d'une nièce chérie, la consolation et l'espoir de ma vieijlesse.
— Mon oncle, dit la jeune fille en pleurant , mënagez-moi, n'ajoutez pas à mes peines; je suis assez malheureuse. Les grands politiques n'ont point de chagrin : vous m'oublierez.
— Jamais, dit le cardinal. L'ennui m'accable depuis que je t'ai perdue. Tu t'es bien hâtée de m'abandonner ; ne m'enlève point le bonheur de t'accorder le pardon d'un ami et d'un père.
— Il est trop tard, monsieur, reprit la novice, mon cœur a été brisé.
— Un cœur de vingt ans peut se guérir, ma mie, et je ferai tant que tes blessures se fermeront. Nous avons ici près le spécifique nécessaire. Approche, Puylaurens. L'oncle a échoué, voyons si Tamant aura plus de crédit.
Puylaurens s'avança tout à coup jusqu'à la grille du parloir. Marguerite poussa un cri douloureux et tomba dans les bras de Tabbesse.
— Que faites-vous ! dit la religieuse. Tout ceci est de la dernière inconvenance.
— Laissez, dit le cardinal; ce n'est pas la première fois que l'amour pénètre dans les couvents. Donnez de l'air à ma nièce ; écartez sa gorgerette et jetez-lui un peu d'eau sur le visage. Les évanouissements de plaisir ne sont ni longs ni dangereux.
— Au nom du ciel ! s'écria Puylaurens , secoUrez-la.
--^ Madame, dît le cardinal, ouTTéz cettegrille , afin que mon neveu puisse secourir sa femme. 11 ne faut point de ces ferrailles entre deux époux.
L'abbesse tira une clef de sa poche et ouvrit la grille. Marguerite avait déjà repris ses sens ; une rougeur charmante colorait ses joues.
— Est-ce pour tout de bon ? dit-elle à son oncle.
— Pour tout de bon et pour toute la vie, répondit le ministre.
Marguerite tourna ensuite ses yeux inondés de larmes vers Puylaurens.
— Que dois-je croire? lui dit-elle.
— Croyez que je mourrais si on nous séparait encore.
— Méchants enfants, je vous apprendrai à douter de mes paroles ! dit le cardinal; donnezvous la main sur-le-champ.
Mademoiselle de Pont-Château présenta sa main; au moment où M. de TAge y posait les lèvres, le cardinal prit sa nièce par la taille et la jeta dans les bras de Puylaurens.
— ^ Voilà qui est fini , dit le ministre en riant. Ce lieu-ci manque de gaieté; portons ailleurs notre joie. Madame la supérieure, je vous salue. Puylaurens, prends le bras de ta femme et allons* nous-en.
Au retour au Luxembourg , on trouva M. le chancelier, assisté de trois présidents au parlement, le notaire de Son Éminence et celui de Monsieur. Le contrat était dressé d'avance. Lç cbaneéller en fit lecture à haute voix. Le prç^
mier artîde donnait h Paylàurénahi dÉdié-paîrie d'Aiguillon avec Irrate jnille éeusde rente« Le second' article «joutait quatni fc^rmes a vee des dépendances considérables an petit mnrquisat de Pny]aurens , et en portait ie retenu i quarante mille livres, Un brevet de duo annexé au contrat était revêtu des seeaux du roi; il n'y manquait plus que la vérifioatioa au parletnent. Le troisième article traitait de la dot, M. le cardinal donnait à sa nièce sa terre de Bolâ4e'* Vicomte, plus un demi^million en numéraire, des diamants de la valeur de U^ois cent mille livres , un hôtel au Marais, une pension de dix milte écus sur la cassette du ministre, et quantité d'autres présents à titre d épingles , de bagues , de voile des épousées et de ceinture de noces. A chaque nouvelle preuve do cette, incroyable libéralité , M, le cardinal se tournait vers Poylaurens en disant d'un ton comique :
— Je ne sais si M. de l'Age a quelque objection à élever*
— Pour ce qui concerne mademoiselle de Pont<^€héteau, répondit Puylaurens, M. de l'Age n'a rien à objœter ; mais, pour ee qui le regarde, il trouve que c'est trop de rieheases et trop de faveurs.
— Passons outre , dit le cardinal ; cette difficulté s'aplanira.
On fit ensuite lecture des contrats de mariage des ducs de La Valette et de Guiche, a|:>rèa quoi on procéda aux signatures. La cérénHmio fut longue, car il y avait anLuxemboui^'pliitde
cent témoins^ lie dernier nom inserit sur If$eon« trata de mariage était celui du conseiller d'État don Lopcï.
™ M. le duo , dit FAbencerrage avec un rir© inferûal , j^ suis votre très^humble créancier; Je moflo^nt e9t proche où je vous demanderai mes cent écus.
r*^ Moi, disait M, la cardinal d'un ton singulier où la colère se mêlait à Tattendrissement , j'ai retrouvé ma nièce chérie, je me moque du reste. Quand même, par impossible, je me brouillerais encore avec Monsieur, quand je reti-» rerais mon amitié à Puylaurens , on ne ta'enlè^ ver» plus ma nièce.
— Mon onde, dit mademoiselle de Pont-Châi»
tenu, ne faites point de ces vilaines suppositions'^ cela nous porterait malheur,
— Il suffit, répondit le ministre en se frottant les mains. Qui vivra verra.
Le plaisir et l'espépance dissipèrent bien vite l'impression fâcheuse produite par le rire sata« nique de Lopez et les paroles menaçantes de M. le cardinal. Aussitôt après k signature des trois contrats, on partit pour Ruel, ou les violons attendaient. Quarante earroaaes remplis de jeu-
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nés gens répandaient sur leur passage Tëtonnement et la joie. Le peuple poussait des acelaniations et souhaitait toute sorte de félicités aux époux. Les trois cours du roi, de la reine et de Monsieur, se confondant avec celle du ministre, formèrent un essaim joyeux à faire retentir toute la capitale.
Le 28 novembre, au matin, la reine, assistée de mesdames de Combalet , de Chevreuse et de Guémené, présida aux toilettes des trois mariées. Elle leur distribua les voiles, les rubans, avec une quantité de bracelets et de bijoux. Les trois épouseurs partirent du Luxembourg, et se rendirent au Louvre , d'où la cour se mit en route pour aller à l'Arsenal. La symphonie jouait en avant du cortège. Aussitôt que le carrosse de la reine parut à la porte de TArsenal , le canon et la roousqueterie menèrent un bruit effroyable. Les bâtiments étaient pavoises d'oriflammes. Au faîte du perron, recouvert d'un tapis, on voyait le cardinal entouré de sa maison en habits de parade. Son Éminence descendit les degrés pour complimenter la reine. On traversa une galerie, qucVouet avait embellie de peinture. La musique ne cessa de jouer qu'à l'entrée de la chapelle. Lorsque les trois fiancées vinrent s'agenouiller devant Fautel , sûr les coussins qu'on leur avait préparés , leur beauté , leurs grâces et leur jeunesse firent naître un murmure de plaisir dans l'assemblée. M. le cardinal de Bérulle, qui officiait, commença aussitôt la messe basse.
Puylaureps^ au comble du bonheur, contem*
phit Bà niaf ti^de , qui lui souri&it k travers le voile en lui donnant sa main tremblante pour recevoir l'anneau nuptial. 11 entendit une voix douce prononçant le mot sacramentel qui Tunis* sait pour la vie à celle qu'il aimait. Le reste ne fut qu*un chaos de sensations indéfinissables que rîvresse ne lui permettait pas de fixer dans son souvenir. Après la cérémonie , un inconnu debout contre la porte de la chapelle dit à Foreille de Puyiaurens :
— Jeune homme , garde bien ton bonheur, et ne fais plus de cabales.
— Je les abjure pour toujours, répondit M. de l'Age.
On ouvrit alors les portes de la salle à manger, et trois cents personnes se mirent h table au milieu d'un cliquetis étourdissant de vaisselle. Au dessert, on lut à haute voix une fort belle pièce de vers en l'honneur des trois couples d'amants. Ce morceau était composé par Colletet, l'un des meilleurs faiseurs de ce siècle. Après le dîner, on conduisit les convives dans la salle de spectacle , où les acteurs du Marais jouèrent une comédie de circonstance de la façon des trois auteurs en vogue, Desmarets, Rotrou et M. de l'Estoile. La pièce était assez fade , mais elle obtint beaucoup d'applaudissements. A la nuit, messieurs de l'artillerie brûlèrent des pièces d'artifice sous les fenêtres du grand salon. Il y avait des feux de diverses couleurs , et qui s'élevèrent jusqu'à vingt pieds au-dessus du sol en formant des gerbes et des bouquets l^s plus
beaux du monde. Lu eour pa$s» ensuite dans la galerie des armes. On avait tapi$aé les murailles avec des brancheg d'arbrea verts; des caisses d'étrangers formaient des allées comme dans un parc, et on avait dressé des boutiques de niarehands forains, éclairées par des milliers de chandelles^ en sorle que oeUe galerie reprësantait au vrai un© foire de village. Toutes les plus jolies femmes de la eour étaient à ces boutiques, distribuant aux passants des porcelaines , des fleurs, des miroirs et quantité d'au(res bagatelles, assaisonnées de propos divertissants et d'allégories. Après la fête de village, la eour se rendit au salon préparé pour le bal. Les trois couples des mariés ouvrirent Tes danies par un menuet fort galant dont on avait appris et étudié les pas sous la direction du maitrc des ballets du roi. On fit asseoir les époux sur des fauteuils d'honneur, et notre héros connut cette situation agréable des amants d'opéra devant qui l'on danse à la derni'ère scène. La conclusion de la pièce approchait. La reine se reUra Vers dix heures. Mesdames de Gombalet, de Chevreuse et de Gué* mené emmenèrent k minuit les trois épousées, MM. de Guiehe et de Lavalette a'édipsèrent, et Puyiaurens s'apprêtait à le$ suivre , lorsque Cavoie lui prit le bras et le conduisit dans un petit salon « où l'on trouva une table de neuf eoiiverts avec un souper servi. Le Coudray^Montpensicr entra presque aussitôt par une autre porte.
Gharnisay , les deux Sénantes , du Plessis et Coulas parurent succesaivemeat. U n'y manquait
plus ([ue Monsienrret te capilaiiiQ la PîsCote pour que la ooBspiratioQ fut au oompiet.
^- Mes amis , dit le Goudray^ œci n'a pas bon air; M^ le cardinal nous préparerait-il un plat de son métier?
-^ Dieo nous en préserve! 8*ëcria du Plesais. U a la main lourde quand il se venge.
'. — Moi^ dit Gottlas, je voudrais être sur la route d'Italie avec la Pistole.
Le cardinal arriva tenant le bras de MoiKsieur. Le princse ouvrit des yeux étonnés en se voyant ^1 face des six conspirateurs qui avaient failli le perdre. II regarda la porte d'un air d'anxiété qui éveilla un sourire sur les. lèvres du ministre.
— Messieurs 9 dit le cardinal , tandis que la verte jeunesse danse encore^ nous allons nous restaurer. Les bonnes réconciliations doivent se faire à table, selon, la mode de nos aïeux. As* seyez-vous , Son Altesse à ma droite, Puylaurens à ma gauche, et les autres ou il leur plaira. Je me sens en belle humeur. Que vous a semblé de ma petite fête? N'était-ce pas biea ordonné pour un homme qui ne s'entend pas en ballets?
^^ C'était du dernier galant , dit Goulas^ Il n'y a que Votre Éminenee pour bien mener trois noeea de front.
^^ Votre Altesse n'aime pas le gibfer? de^ manda le cardinal à Gaston d'Orléans*
•^ Si fait, répondit Monsieur en tournant sa fourchette entre ses doigts.
*-^ .Je comprends , §'éeria le cardinal en riant. Qu'on me donne dumonseau servi à Scm Al-^
te«se; Si mtfia tnattré d^ôtel ti mis qaèlque poi*son dans la sauce, nous serons inalades tous ensemble. Le Coudray, tu ne crains donc point la mort-aux^rats, que tu as déjà vidé ton assiette ?
— En vérité , non , répondit le Coudray ; quel bénéfice aurait Votre Éniinence à empoisonner un pauvre joueur ruiné comme moi? Je parie mille écus qu^l n'y a pas un brin d'arsenic dans ce pâté de lièvre.
— ie tiens la gageure, dit le ministre , et^ si tu n'es pas mort avant le second service, tu auras tes mille écus. Qu'on nous verse de mon meilleur vin de Bourgogne ; je veux boire un coup de plus qu'à l'ordinaire. Votre Altesse Royale ne soupçonnera pas ma bouteille comme mon plat de gibier, car je lui veux faire raison à l'instant. Messieurs, je bois à Toubli des injures, à Textinction des rancunes.
Un vivat trois fois répété acicueillit cette proposition , et les verres furent vidés d'un trait.
— Nous avons encore un souhait à faire, dit le cardinal; je bois au bonheur des quatre époux.
— Par ma foi ! s'écria Monsieur, Votre Éminence a de son bourgogne dans la tète; elle compte quatre personnes au lieu de trois.
— Patience ! reprit le cardinal , ce petit mystère s'éclaircira. Maintenant qu'on nous donne le second service.
Les officiers enlèverait les plats et apportèrent avec un ordre méthodique des assiettes recouvertes de serviettes piiécs, qu'ils déposèrent devant ohaeui) de& convives^
— Messidui^, dit le cardinal, ue tou^hciz point à ce qui est devant vous avant que je vous le commande. Toi , Puylaurens, qui as été l'àme des conspirations, regarde le premier.
Puylaurens découvrit son assiette, et il y trouva le collier des ordres du roi.
— A vous, Goulas, dit le ministre.
Goulas trouva dans le pli de sa serviette un brevet de conseiller d'État.
— Le Coudray, tu as gagné ton pari. L'enjeu est devant toi.
C'était un mandat de cinquante mille livres sur l'épargne.
— Charnisay, tu aimes les voyages, j'ai pensé à te servir selon tes goûts.
Dans l'assiette de Charnisay, on avait mis une commission du roi pour le royaume de Naples avec un traitement de deux mille écus.
— A votre tour, MM. de Sénantes.
Les dcuxfrèresavaientdeuxbrevetsde colonel.
— Du Plessis , tu es à Puylaurens , et il ne serait pas juste que ton protecteur devint le plus grand seigneur de la cour sans qu'il en retombât quelque fi*uit sur toi. Le serviteur d'un duc et pair doit porter un titre.
Du Plessis trouva des lettres patentes qui lui donnaient le titre de comte^
— Votre Altesse, ajouta le cardinal, est trop au-dessus de moi pour que des faveurs puissent Tattcindre ; envers elle , je n'ai que la ressource des bons procédés.
Monsieur découvrit son assiettp<^t déploya, un
billet 4u roi dans lequei étaient émllK ces mots :
« Mon frère , ne parlons plus do rompre TOtre mariage avec la princesse de Lorraine. C'est une affaire abandonnée. M. le cardinal et moi, nous y renonçons pour l'amour de vous, t»
— Voilà, reprit le ministre, pourquoi jW bu au bonheur des quatre époux. Dites à présent , messieurs, s'il ne v4m pas mieux être de mes amis que de cabaler contre moi.
*^ Si on eabale encore, dit Monsieor, je désavoue et je condamne d'avance les coupables.
Un éclair sortit des yeux gris du cardinal , et dans ses traits on vit passer un sourire bizarre ou la jote et la colère se disputaient la place,
— Vous l'avez prononcé vous-mêmes , messieurs , dit il d'une voix altérée ; malheur à ceux qui cabaleront encore! Puylaurens, je ne te reliens plus. Va où le plaisir t'appelle.
— Va , dit Monsieur, homme trois fois heureux , par famour, la fortune et les honneurs. Ta as gagné la partie; la comédie est jouée , le mariage conclu, et la toile tombe, laissant au spectateur à imaginer le bonheur des amants.
Je te donne huit jours de congé pour le premier quartier de ta lune de miei, après quoi lu reviendras au Luxembourg prendre ta piaoe auprès de ma personne.
A ^occasion du mariage, Monsieur avait donné à son favori un fort beau carrosse qui attendait h la porte de rArsenal. Les six dheraux âirient
magnifiquement eiip»râçonnëB, et Pescorte de quatre laquais était déjà en selle , portant 166 torches allumées. Les violons résonnaient encore , et on entendait les derniers bruits de la fête «eus les voûtes de TArsenal. Puylaurens partit pour se rendre à don hôtel du Marais» Il aperçut à côté^ de la portière le capitaine la Pistole, courant au galop sur son cheval barbe et tenant un flambeau à la main.
— Monsieur, dit le capitaine , vous m'excuserez si je me glisse parmi vos gens. 11 ne serait pas juste de me renvoyer le jour de vos noces. Votre domestique est si nombreux à présent, qu'il y aura bien une place pour un ancien serviteur.
— Mais je n'aurai point de jarrets k faire couper, dïl Puylaurens.
— On n'en sait rien ; d'ailleurs je suis bon à tont, valet de chambre discret, écuyer savant, gardeKïhassc habile; je porte les billets doux d'un mari comme ceux d'un garçon. M« le duc n'aurait qu'à être jaloux , que de services ne lui pourrais-je pas rendre encore ! Je fois le guet à merveille; j'évente les eompk^ts, et pour les coups de bâton je n'ai pas mon pareil à oent lieues à la ronde.
**- Il n'y a pas d'appareoee que j'aie besoin de ces b(»ns offices, le ne suis point jaloux, et ma l^me m'aime*
Le carndsse entra «dans la cour de l^h^tel. Puyléorens Irancfcit les degrés et tt^versa les appartements en bondîs6«M. Lesdernièfes parsk»4e
Monsieur lui revenant a ]a mémoire^ il s'arrcla «ur le seuil de la chambre nuptiale et se sentit suffoquer par excès de joie.
— ^,Mon Dieu ! s'écria-t-il, je suis, en effet, un homme trois fois heureux, et je gagne la partie la plus belle du monde. Si ce comble d'houneurs et de fortune doit bientôt s'écrouler, faites au moins que l'amour survive , et que le cœur de ma maîtresse ne change pas!
Le lendemain des noces, Gaston d'Orléans vint à riiôtel du Marais rendre une visite à madame de Puylaurens. Il examina la maison depuis les écuries jusqu'aux cuisines, et témoigna entérines obligeants l'envie que lui faisait le bonheur de son favori. Tandis que le prince admirait la distribution des appartements, on entendit dans l'escalieç des voix et des éclats de rire. C'étaient le Coudray, Goulas et les autres acteurs de la conspiration de Saint-Gerraain.
— La plaisante aventure ! disaient-ils ; le bon cadeau que nous a donné le cardinal cette nuit!
— Voyez, dit le Coudray en montrant à Monsieur son mandat sur l'épargne ; vous croyez que cela vaut cinquante mille livres?
Point : il manque sur ce papier le visa de Buliion^ et BuUion est à Bordeaux.
— Moi ♦ (lit (]hnriiisAy, j'ai bien ma commission ; mais il faut l'apostille du roi , et Sa Majesté ne signera pas de toute la semaine.
La nomination de Goulas n'était pas régulicpe. Les brevets des deux Sénantes ne portaient pas le cachet de cire; du Plcssis ayant remis ses lettres au garde des sceaux, on lui avait répondu : « Il y a opposition. »
— Le cardinal, dit le Coudray, s'est moqué de nous. Prends garde, Puylaurens, cette maison est assurément en carton.
— Ouais ! s'écria Monsieur , est-ce que mon billet du roi serait l'ouvrage de Rossignol?
Ce Rossignol était un petit secrétaire du ministre, fort habile à contrefaire les écritures et l\ deviner toute sorte de chiffres.
— Grand Dieu ! s'écria Charnisay , madame la duchesse serait-elle une poupée d'Allemagne? et rÉminence auraii-elle acheté ses nièces à quelque marchand de jouets de Nuremberg ?
— Je puis vous rassurer à ce sujet , dit Puylaurens ; la femme qu'on m'a donnée est de chair et d'os , et de plus c'est bien la personne que j'aimais. L'argent de la dot ma été remjs. La terre de Bois-le-Vicomte m'appartient sans contestation, et le président Séguier a fixé au 7 décembre prochain ma réception au parlement en qualité de duc et pair.
— On reconnaît là, dit Monsieur, cette grande partialité dont TÉminentissime a toujours fait profession pour Puylaurens. Nous autres pau-
vres diables, nous sommes payés en monnaie de
Gascogne.
Un officier de la petite écurie , expédié à la hâte par Saint-Simon, arriva sur ces entrefaites, et vint annoncer que le roi murmurait tout bas contre son frère , comme s'il avait à se plaindre de quelque nouvelle cabale. Les amis de Monsieur étaient-ils desservis à la cour? Leur ennemi caché n'élait-il pas M. le cardinal luimême, employant deux masques à la fois, l'un pour distribuera profusion des grâces sans effet, l'autre pour dénoncer des gens qu'il endormait dans la sécurité? Cet excès de duplicité paraissait incroyable ; mais Monsieur avait derrière lui une triste expérience des mensonges et des ruses du cardinal.
Afin de ne laisser aucune prise aux dénonciateurs, Puylaurens ne bougea de son hôtel pendant les huit jours de congé que lui avait donnés Monsieur. Pour ne point troubler le premier quartier de sa lune de miel, les conspirateurs de Saint-Germain ne vinrent plus le voir de toute la semaine. Ce temps si court fut le plus doux de sa vie. Auprès d'une personne qu'il adorait et qui lui rendait une égale tendresse, il oubliait ses dangers. Le 5 décembre au matin. Monsieur entra fort ému chez son favori.
— Puylaurens, lui dit-il d'un ton sévère, le bruit court que vous entretenez une correspondance avec la cour de Bruxelles ; je vous avertis, si cela est, que je vous abandonne à la juste colère de M. le cardinal.
— . II faudrait, répondit Puylaurens, commencer par prouver que cette correspondance existe. Or je n'ai ni écrit lii reçu aucune lettre, et n'ai pas ouï parler delà cour d'Espagne depuis que nous l'avons quittée ensemble.
— Alors, reprit Monsieur, nous sonunes dénoncés par des ennemis secrets que je prétends découvrir. Si c'est le cardinal lui-même qui ose se jouer de nous avec cette audace , il faut le démasquer.
Puylaurens fit atteler ses chevaux et se rendit immédiatement à Ruel. Du plus loin que le cardinal aperçut son neveu, il courut à lui les bras ouverts.
— Eh bien ! comment vont les amours? diUl.
— Je devrais être le plus heureux des hommes , répondit Puylaurens , si un bruit public ne venait me troubler. On parle de lettres que j'aurais reçues d'Espagne ou envoyées à Bruxelles , car je ne sais pas même encore de quoi je suis accusé.
— Que t'importent les bruits et les accusations? reprit le ministre. N'es-tu pas mon neveu et mon an>i?
— Vos bontés ne sont pas ce dont je doute; ce que je crains, c'est un soupçon d'ingratitude qui me mettrait au dél^espoir et m'offenserait cruellement. Si vous avez quelque avis de cette calomnie , je vous supplie de me communiquer les pièces et les rapports de la police, afin de confondre ceux qui veulent me détruire dans votre esprit.
— Ne l'ëchauffe point ainsi, dit le cardinni en riant. Je n'ai pas de pièces à te coramimiquer. Ma police est a la recherche de deux agents espagnols cachés dans Paris et qui ont des lettres à ton adresse. Voilà tout.
— S'ils se présentent, je vous livrerai les agents et leurs lettres sans les ouvrir.
— Ce sera le plus simple. Ne t'inquiète plus de ces bagatelles. Le père Chanteloup et madame de Phalshourg se trouveront au fond du sac, et pour leur satisfaction nous leur enverrons copie de ton contrat de mariage. Au diable les maladroits qui ont effrayé Monsieur et sont allés troubler tes joies conjugales! Je te vais administrer tout de suite une potion calmante. Aprèsdemain tu sièges au parlement , et , le soir, la reine reçoit solennellement au Louvre pour donner a ta femme le tabouret de duchesse. Le roi revient à Paris à cette occasion. Il veut qu'on danse un ballet. Tu mèneras Tune des quadrilles , et demain on répète les pas et figures chez la reine. Prépare donc tes jambes; tire de l'armoire tes plus beaux habits, appelle le coiffeur et achète des gants de frangipane. Voilà de quoi il faut t'occuper. Nous aviserons ensuite aux grands dangers dont TEspagne te menace.
— Il n'y a pas moyen de vous résister, dit Puylaurens au cardinal en lui pressant la main; je retourne auprès de Monsieur pour lui faire partager ma tranquillité.
Les six conspirateurs de Saint - Germain avaient sellé leurs chevaux et s'apprêtaient h
gagner le large, s'il fût arrivé malheur au favori de Monsieur; car, dans Tobscuritc où ils étaient, rétoilc de Puylaurens leur servait de guide. En apprenant qu'on allait donner pour lui de nouvelles fêtes , ils s'amusèrent de leur frayeur et quittèrent les habits de voyage pour s'occuper des toilettes de bal. Monsieur lui-même passa revue de sa garde-robe , et madame de Puylaurens assembla en conseil ses femmes et ses ouvrières.
Le 6 décembre au matin, la reine invita Puylaurens à venir au Louvre, avant midi, pour la répétition des quadrilles. Le ballet était de la composition du duc de Nemours; de Nyert y chantait avec la maréchale de Thémines, et le célèbre le Pailleur avait choisi les morceaux. M. de TAge figura dans la répétition de la première quadrille; madame de Chevreuse y dansait d'une grâce admirable, et portait un bonnet phrygien avec un javelot d'or à la main. La répétition achevée, Puylaurens sortit du Louvre avec les acteurs. Son carrosse l'attendait au bas de l'escalier; au moment où il voulut y monter les chevaux avancèrent; il posa le pied à faux, et tomba sur un genou. Maître Philippe, directeur des ballets^ accourut tout ému.
— Monsieur, s'écria-t-il , étes-vous blessé?
Miséricorde ! s'il fallait que l'entrée des dames phrygiennes fut manquée , je ne m'en consolerais de ma vie. Voyez si le genou plie sans douleur. ,
— Ce n'est rien , Philippe, je souffre un peu,
mais ce sera passé demain , répondit Puylaurens.
— Ah! M. le duc, je ne sais pourquoi j'ai dans Tesprit que ce ballet sera empêché par des accidents. Votre chute vient confirmer mes sombres pressentiments. Je n'en dormirai pas cette nuit.
— Dormez, Philippe; nous avons échappé à des périls plus grands.
— Vous riez de mes inquiétudes , monsieur ; mais il me semblerait que M. le cardinsfl luimême les partage. D'où vient que Son Érainençe m'a dit ce matin : « Allez chez le comte de Brion, et apprenez-lui le pas d'entrée que doit danser Puylaurens? » Ce sont les propres paroles de ce grand ministre , et , comme je me suis hasardé à lui faire observer que M. de Brion ne dansait point dans cette quadrille, Son Éminence m'a répondu : « Si quelqu'un vient à être empêché, Brion prendra sa place au moment de l'entrée. »
— L'implacable destin s'adoucira , Philippe ; mon genou se guérira, et Brion sera inutile.
Tout en se moquant de Philippe, Puylaurens ne put s'empêcher de songer aux augures de ce maître à danser, et il murmura entre ses dents :
— D'où vient que le cardinal a donné cet ordre? Quel intérêt si grand prend-il donc à cette quadrille? N'était-ce pas a la reine d'avoir cette prévision , et non pas au ministre?
En rentrant chez lui , Puylaurens trouva sa fenoune taillant des étoffes, coupant des rubans,
essayant des parfums , et les tristes pensées se perdirent parmi le satin et les odeurs.
Vers huit heures du soir, la Pistole demanda une audience h son patron. Après s'être assuré c|ue les portes étaient hien closes et que personne ne se cachait sous les tables ni derrière les rideaux, le capitaine dit à voix basse .
— M. le duc, il y a des anguilles sous roche. Tous savez qu'on cherche deux agents de l'Espagne ayant des lettres h vous communiquer?
Je les ai découverts. Vous plait-ilde les voir?
— Sans doute. Je désire mettre la main sur ces agents , quels qu'ils soient , et les livrer au cardinal. Sais-tu où les trouver?
— J'ai commission de vous faire parler à eux. Le premier nous attend au cabaret du Pélican; l'autre, que je n'ai pas encore vu , est un moine de Bruges. Il porte une lettre, et ne veut la donner qu'à vous-même.
Penses-tu que nous soyons en mesure d'arrêter ces deux hommes ?
— A moins que le diable ne s'y oppose, nous viendrons bien à bout d'un moine et d'un estafier ; mais, pour plus grande sûreté, nous prendrons au Pélican mon fidèle acolyte Quarante- Cinq.
— Fort bien ! x>farchons à l'instant.
•^ Un moment ! dit la Pistole ; vos habits ne conviennent point pour une expédition de ce genre. Avec ces armes polies, ce justaucorps blanc et ces galons d'or, vous attireriez les regards comme un saint dans sa châsse de verre. Cette
- sa —
agrafe de diamants lancerait des feux comme les yeux d'un chat. Enveloppez-vous dans ce manteau long, qui traîne jusqu'à terre; il n'est pas des plus neufs, mais il fut noblement porté. Changez votre épée contre cette rapière. Armezvous de ce bâton noueux. Coiffez-vous de ce feutre privé de plumes. A présent, vous n'êtes plus un grand seigneur que par le nez et les moustaches. Nous pouvons entrer en campagne.
Tout le monde sait en quel état étaient alors les rues de Paris à huit heures du soir. Les marchands fermaient les dernières boutiques, d'où il aurait pu sortir quelque lueur de chandelles. Hormis les grand'rues, qui étaient pavées, les autres ressemblaient à des cloaques. On s'enfonçait dans la vase jusqu'à mi-jambe, on trébuchait dans les ornières , heureux si on arrivait au bout du voyage sans donner dans quelque bande de filous ! La Pistole guida son maître, en rôdeur expérimenté , au milieu de ce noir dédale. Exercé de longue main au vagabondage, il était oiseau de proie le jour, et hibou la nuit. Avec l'aide de ce coquin , Puylaurens franchit sans accident une douzaine de mauvais paà , et parvint, crotté jusqu'à l'épaule, au. cabaret du Pélican. Il s'attabla devant un guéridon bancal, tandis que le capitaine cherchait son homme.
Au bout d'un quart d'heure , la Pistole revint, accompagné d'un personnage enveloppé jusqu'aux sourcils dans un manteau troué.
— Monsieur, dit cet homme en découvrant
son visage, regardez^ino», je vous prie, atteiitivement, et tâchez de me reconnaître.
— Je te reconnais, répondit Puyiaurcns, tu es un ancien serviteur de la princesse de Chimay.
— Vous ne vous trompez point. J'espère a présent que nous allons nous entendre. Il importe beaucoup, monsieur, que vous ne me preniez pas pour un agent de l'Espagne. C'est mademoiselle de Chimay qui m'envoie, et non le gouvernement des Flandres. La police de Paris le sait bien ; mais elle a reçu l'ordre de me rechereher sous ce titre d'agent politique. Je viens vous avertir d'un complot tramé contre vous entre vos ennemis de France et ceux de Bruxelles. Mes instructions ne m'en ont pas appris davantage; une lettre de mademoiselle de Chimay vous expliquera l'afifôire tout au long.
r— Donne vite cette lettre .^
— Je ne lai point sur moi. Pour plus de précaution , mademoiselle de Chimay l'a remise à un capucin de Bruges, envoyé à Paris par son couvent. Si vous voulez me suivre à ^trente pas d'ici, vous aurez la lettre; mais il faut venir seul avec moi , et laisser vos gens dans ce cabaret.
— Marche devant, je te suivrai.
Puyiaurcns commanda au capitaine la Pistole
de l'attendre, et il sortit encompagnie du valet déguisé. Cet homme le condtiisit dans une ruelle fort sombre, et prononça en flamand une phrase que Puylaurens ne comprit pas. Un moine assis
sur une borne se leva ; le valet, s^apppochanfc de ce moine , lui dit :
— Voici le duc de Puylaurens.
Le capucin tira de la manche de son froc un papier qu'il remit à M. de FAge.
— Ma cx)mmission est faite, dit le moine; serrez ce papier dans votre poche. Rentrer chez vous pour l'ouvrir, et ne vous laissez pas surprendre, car vous ne savez pas quel grand intérêt vous avez à connaître ce qu'on vous annonce. . C'est pour empêcher cet avertissement de vous parvenir que toute la police est sur pied. Veillez sur vous-même, et que Dieu vous guide !
Les deux agents se perdirent dans l'ombre ; Puylaurens se trouva seul, cherchant son chemin à l'aveugle; la Pistole, sur le seuil du cabaret, l'entendit battre les murs aVec son bâton et . vint à son aide. Au bout d'une heure, ils étaient rentrés tous deux au Luxembourg. Antoine de l'Age s'enferma aussitôt pour prendre lecture de répitre suivante :
« Puylaurens , souvenez-vous de notre amitié pour excuser la témérité de ma démarche. Nous venons d'apprendre votre réconciliation avec le cardinal , votre fortune prodigieuse et votre mariage. Je suis assez folle pour en avoir éprouvé de la surprise , mais il ne s'agit point de cela. Ne vous endormez pas dans une sécurité funeste. Vous êtes sur un abîme. Un envoyé secret du père Joseph est venu ici former contre vous une cabale étrange. On a déterminé le marquis d'Ay-
tone à vous ëcrire, comme si vous étiez disposé à vous jeter de nouveau dans les bras de l'Es* pagne. Le cardinal-infant a écrit de son côté à Monsieur, en le supposant mal satisfait du roi et du cardinal. Attendez-vous à passer pour l'homme le plus ingrat et le plus perfide du inonde. Les lettres qu'on vous opposera, quand vous voudrez repousser l'accusation, ont été jetées à l'ordinaire de la poste de France à la Capelle. Si vous les avez reçues , le danger n'est pas grand ; mais , si elles ne vous sont point par* venues, elles auront été remises à M. le cardinal. Qu'avez-vous à faire maintenant? Ma faible tête ne saurait le trouver. Je vous avertis seulement du danger, et je fatigue le ciel de mes prières. Mettez au moins vos jours en sûreté. Je n'ose souhaiter que de nouveaux revers vous amènent dans notre pays. Je sais trop que vous n'y trouveriez pas le bonheur.
« LoursE DE Chimay. ).
Malgré cette lettre, Puylaurens hésitait à croire qu'un grand ministre voulût risquer de perdre sa gloire par une Jâche manœuvre. La honte même du procédé rendait la chose invraisemblable ; cependant mademoiselle de Chimay donnait des détails précis. L'entremise du père Joseph, cet artisan de tous les crimes d'État ^ prêtait une apparence de vérité aux avertissements. Puylaurens était plongé dans une incertitude cruelle. Un petit coup frappé doucement à la porte le tira de ses réflexions. Il cacha sa
\vUre dans les sangles d'un sofa, et n'onvrii qu'après s'être assuré du calme de son visage en eonsultnntun miroir. Pailla porte entrebâillée, il vit paraître un nez crochu, des yeux de phosphore et une figure cuivrée qui montrait deux rangées de dents aiguës. C'était Lopez l'Abenccrrage , faisant le rire sileneieux habituel aux Africains. Puylaurens lui demanda ce qu'il voulait ; l'Arabe frappa dans le creux de sa main gauche avec le pouce et l'index de la main droite, comme un homme qui compte de l'argent.
— M. de l'Age, dit-il, le moment est veuu de me rendre mes cent écus.
Lopez fut un peu étonné de voir Puylaurens tourner autour de la table et passer ses mains sur son front comme un homme plongé dans la méditation la plus profonde. Le favori de Monsieur appelait à son ajde son sang-froid ; il étouffait une émotion qu'il sentait prête à Tétouffer. Ce manège ne ressemblait guère à celui d'un honnête débiteur qui s'empresse de payer ses dettes ; aussi l'Abencerrage prit-il une mine un peu inquiète.
— Écoute-moi, dit enfin Puylaurens le plus froidement qu'il lui fut possible , je ne suis point un enfant qui accepte pour bon le premier inen'^
songe dont on veut bien lamuser. Rappellc-toi tes paroles : « Je vous demanderai mes cent éeus la veille de votre arrestation. >» Je serai donc arrêté demain?
— Oh ! monsieur, répondit l'Arabe , ne pr(v nez pas les choses au pied de la lettre, et d'ailleurs vous ne citez que la moitié de mes paroles ; j'ai ajouté : « Ou bien le jour où votre fortune atteindra si haut, qu'elle soit en un lieu inexpugnable. )>
— Il est vrai , tu as ajouté ces mots ; mais ne t'imagine point que je m'y trompe. Je sais qu'un grand danger me menace. £n ta qualité d'espion et de confident, tu connais les filets dont on m'enveloppe. II faut parler. Quand et comment doit-on m arrêter?
— Je veux mourir, si je m'en doute.
— Lopez , tu pourrais bien être plus près de mourir que tu ne le penses. Tu vas me dire la vérité.
En parlant ainsi , Pnylaurens se plaça devant la porte et tira son épée du fourreau. L'Arabe se jeta la face contre terre , les bras étendus sur le carreau, et se mit à crier avec une volubilité incroyable :
— Seigneur ! je vous jure par Mahomet, notre divin prophète, que vous êtes dans l'erreur; vous que j'ai soutenu, encouragé, secouru de mes deniers , quand nous étions , vous un pauvre gentilhomme et moi un petit lapidaire, vous voulez me percer, m'égorger comme dans une boucherie !
— Il faut parler ou mourir, Lopez , et le moment est mauvais pour rendre ton âme , car tu viens de te faire chrétien par ambition , et tu invoques ton ancien dieu.
— Par ma mère et par la vôtre, monseigneur, épargnez-moi ! je ne sais rien. Croyez-vous donc que M. le cardinal me dise tous ses desseins? Ah !' pourquoi ai-je quitte mon pays 1 pourquoi faut-il que le roi d'Espagne ait banni les Mores de son royaume !
— Puisque tu ne veux point me répondre , chien de musulman, tu vas mourir!
Puylaurens saisit Lopez de la main gauche par le collet de sa robe , et lui posa la pointe de son épée sur la poitrine.
— Monseigneur, arrêtez ! s'écria le More , je vais parler ; je dirai tout ce que je sais. Lorsque Votre Seigneurie a voulu tuer M. le cardinal a Saint-Germain, Son Ëminence a dit devant moi : « Puylaurens aura sa duché-pairie et sa maîtresse ; mais il les payera cher, et n'en jouira pas longtemps. )> Ce matin ^ le père Joseph a laissé échapper ces paroles en ma présence : <« Nous compterons bientôt avec Puylaurens, et Tinventaire n'est pas à son bénéfice. >» Sur mon âme, je n'en sais pas davantage. C'est là-dessus que je suis venu réclamer mes cent écus, que le ciei les confonde ! Je voudrais en payer le double et être en Afrique. Je vous jure encore que dans le fond je considère ces menaces conune des mots en l'air. Demain vous serez reçu parmi les ducs et pairs au parlement. Le soir, il y a ballet
chez la reine pour la prise de possesaion du tabouret de madame la duchesse. Monsieur est au mieux avec le cardinal. Le roi vient exprès de Saint-Germain pour assister à la fête. Quelle apparence qu'on se porte a des extrémités contre vous? En vérité, c'est folie que d'oser douter de votre fortune. A présent, si vous me croyez informé d'un complot, je n'y puis rien. Je me résigne à périr, si vous n'avez point de foi dans mes serments. Tuez-moi ; gardez mes cent écus: je vous mets sur la conscience et ma mort et votre dette.
— C'est assez, Lopez, je méprise autant ta vie que ton argent. Conserve l'un et lautre.
L'Arabe se releva incontinent, prit les cent écus que Puylaurens lui donna,, et disparut.
Antoine de l'Age se rendit aussitôt a l'appartement de la duchesse. A l'idée de la perdi*e après huit jours de bonheur, un transport inexprimable d'angoisse et d'horreur s'empara du pauvre Puylaurens : il saisit sa femme entre ses bras et la pressa sur son cœur.
— Mon ami , dit Marguerite , si vous avez quelque tourment, à qui donc le confîerez-vous?
— Si une vengeance, répondit Puylaurens, si un événement imprévu venait à détruire nos liens , promets-moi que tu résisteras à ton désespoir et que tu vivras.
— Non, monsieur, reprit la duchesse, je ne promets point cela , car, si on vous persécute encore, je n'ai qu'un moyen d'action sur l'esprit de mon oncles c'est la menace de ne pas vous
survivre, d'attaclicp ma vie à la vôtre, el de tomber sous Je coup qui vous frappera ; cette menace une fois faite , il faudra bien que je vous sauve ou que je tienne ma parole pour l'exemple des tyrans à venir... Mais à quoi done allez- vous songer la veille d'une fête qu'on nous donne à tous deux? Auriez-vous encore dessein de conspirer?
— Dieu m'en garde ! ce sont les autres qui conspirent contre moi.
— Mon oncle saura bien vous préserver des pièges de vos ennemis.
En voyant la confiance de la duchesse, Puylaurens finit par trouver ses craintes insensées. La tendresse de Marguerite, le repos de la nuit et le soleil du matin changèrent ses idées, il se leva avec des sensations tout opposées à celles de. la veille. Son excursion dans les rues de Paris, sa rencontre avec le moine et la visite de Lopez lui semblaient autant de songes. La journée du 7 décembre était si remplie de projets agréables , qu'il n'y trouvait pas une minute où l'on put placer un malheur. A dix heures du matin, quatre conseillers , ayant à leur tête un président à mortier, vinrent complimenter le nouveau duc au nom du parlement, et lui annoncer qu'il était attendu au palais. Quantité de carrosses partirent du Luxembourg accompagnés de gentilshommes à cheval. La cour de la reine occupait le3 tribunes du parlement. Le président Séguier donna lecture des lettres du roi qui octroyaient au chambellan de Monsieur la duché-
pairie. Puylaurens prêta le serinent, et on le conduisit au fauteuil qui lui était destiné entre MM. de Bellegardc et de Lavalette. Pour lui fournir Foceasion de délibérer, on proposa un petit édit de finances , après quoi la séance fut levée. Cette cérémonie dura jusqu'à trois heures. A son retour au Luxembourg , la cour de Monsieur n'avait plus que le temps nécessaire pour les toilettes de bal. Gaston d'Orléans , qui n'avait pas voulu mettre des habits neufs le jour de son mariage , en portait de magnifiques pour celte fête , et, s'il eût pu se résoudre à peigner ses cheveux , il eût été l'un des plus charmants cavaliers de la cour. Marguerite, parée de ses diamants , les yeux animés ptfr la joie , représentait la jeunesse et la gaieté personnifiées. Au moment où les huissiers annoncèrent que Monsieur était prêt à partir, Puylaurens entra dans sa chambre de travail , et il y trouva sur la table un poignard dont la pointe enfoncée dans le bois traversait un nœud de rubans bleus portant la devise de madame de Phalsbourg : » Fidélité au bleu mourante » Un billet attaché à l'un des rubans contenait ces mots : v Lé bleu mourant sera vengé. » Sans s'arrêter à des perquisitions inutiles, Puylaurens remit le poignard dans sa gaine, qu'on avait laissée sur la table; il cacha cette arme dans sa poche en remerciant madame de Phalsbourg de lui fournir une ressource qui
î Cette devise de la princesse de Phalsbourg est historique.
pouvait être utile dans quelque extrémité. Gaston d'Orléans , pour honorer davantage la nouvelle duchesse , la fit monter dans son carrosse. L'entrée du Louvre était encombrée de chevaux, en sorte que l'équipage de Monsieur marchait au pas. Un capucin sortit des rangs du peuple , et, s'approchant de la portière, dit à demi-voix avec un accent flamand :
— Si vous entrez au Louvre, vous y serez arrêté.
Madame de Puyiaurens n'entendit point ces paroles; mais Monsieur devint pâle et demanda tout bas à M. de l'Age à qui s'adre$sait cet avertissement*
. — A moi , répondit Puyiaurens ; c'est le troisième que je reçois depuis hier.
Une fois rassuré pour lui-même, le prince trouva le danger moins apparent.
— Gomment supposer, dit-il, qu'on en veuille à ta liberté ? Gomment croire à un coup de main au milieu d'une quadrille? La reine ne le souffrirait point.
— ' Aussi Votre Altesse voit-elle que je vais en avant, mais avec le projet d'édaircir ce mystère.
— Mordieu ! reprit Monsieur, si le cardinal osait nous tendre un piège ici , dans .le palais de me^ pères , je le tuerais de ma main , et ferais couler des flots de sai)g sur ces marbres.
En montant l'escalier du Louvre, le prince appela autour de lui une douzaine de ses gentilshommes.
«^ Mes nnûs , leur dit'il , ne vous éloignes de moi sous aucan prétexte , et soyez prêts à tirer répée si je vous le commande.
La cour de Monsieur forma aussitôt une phalange serrée (|uî traversa les appartements en ordre militaire. A rentrée du salon , la dame d'honneur de service vint chercher la nouvelle duchesse et la conduisit au tabouret réservé près de la reine. Monsieur salua de loin et s'approcha de la cheminée entouré.de son escorte. Le roi se leva et vint presser la main de son frère en lui demandant s'il ne voulait point prendre place à côté de lui.
— Je préfère rester debout , répondit Monsieur en balbutiant.
— £h bien ! je vous tiendrai compagnie.
Gaston d'Orléans roulait des yeux hagards*
Il tira Puylaurens par son habit , et lui glissa ces mots dans l'oreille :
— Le roi me caresse , je suis perdu !
Cependant, le premier moment de frayeur
une fois passé , le prince , qui savait admirable* ment composer son visage, réussit à prendre un air calme et assuré.
On donna le signal du concert; peu d'instant« après t le maître des cérémonies vint avertir Puylaurens que madame de Chevreuse l'atten* duit pour l'entrée de ballet. Le nouveau duc se rendit dans la chambre de la reine, où il trouva vingt dames charmantes , coiffées de leurs bonnets phrygiens^ le javelot d'or à la main, et ba-* dînant avec leurs cavaliers. Jusque-là , il n'y
avait pas grand sujet dé s'alarmer. Le premier soupçon vint à Puylaurens du comte de Brîon , qu'il aperçut en grande conférence awc maître Philippe dans un coin de la chambre. M. le cardinal , assis au fond d'un cabinet chinois avec Boutillier, remarqua un changement dans les traits de Puylaurens.
— Qu'avcz-vous donc , mon neveu? cria le ministre du fond du cabinet. Vos sourcils se cherchent comme pour se battre ensemble. Vous ne faites point une mine de danseur de quadrille.
— Il est vrai , répondît Puylaurens , que je n'ai pas le cœur k la danse.
— Allons, jeune homme, reprît le ministre, mettez de côté vos idées noires , ou bien confiezmoi vos peines.
— Comme il ne dépend pas de moi de chasser les idées noires, je préfère vous en dire la cause. Votre Éminence la trouvera dans ce papier.
Puylaurens montra la lettre de mademoiselle de Chimay. Le cardinal en prit lecture, et la serrant précieusement dans sa poche :
— C'est grand dommage, dit-il, que les jeunes filles n'entrent pas dans notre police; elles sont toujours bien informées et découvrent tous les secrets d'État. Ces avis sont excellents ; mais il ne faut pas que cela vous empêche de danser.
— M. le cardinal, si ces avis étaient excellents , vous m'auriez joué de la manière la plus cruelle ; yotre rancune me préparerait le dernier
coup, et je serais, à cet instant même, tombé dans un piège abominoble.
— Boutillier, dit le ministre, laissez-nous et fermez cette porte. J'ai des explications à donner à mon neveu.
— Faut-il, demanda Boutillier, envoyer à Votre Éminence la personne qu'elle attend?
Le ministre fit un signe de tète afGrmatif en haussant les épaules, comme sïl eut trouvé cette question impertinente ou maladroite.
— Puylaurcns, dit le cardinal quçind la porte fut fermée, je suis fâché que tu ne sois point venu à moi aussitôt après avoir j-eçu cet avis de mademoiselle de Chimay. Je t'aurais épargné des inquiétudes et des doutes injustes. Ce com* plot est une invention diabolique du père Joseph, Le drôle s'est avisé de creuser un piège sous tes pas sans me consulter, s'imaginant que mon cœur était implacable comme le sien. Lopez et lui ont envoyé un de leurs agents à Bruxelles pour faire savoir secrètement a la cour d'Espagne que Monsieur serait encore disposé à quitter le roi son frère. Des leltr. s du marquis d'Aytone et du cardinal-infant furent remises à cet agent , qui les a jetées à l'ordinaire de la poste. On les a interceptées, et le père Joseph, faisant les gros yeiix , est venu me dire que tu conspirais encore; mais la ruse était trop/visible, j'en ai exigé l'aven. Le capucin et J'Àbencerrage m'ont confessé leur supercherie, ^ois généreux : pardonne a ces cœurç end«rcîsî nous ne saurions les corriger dU'péché de milice etdVdvie*
— Mais, M. le eardinal , ces lettres n'ont^ies pas été communiquées au roi?
— Je ne le pense pas, répondit le ministre.
-^ Votre Éminence hésite : elle sait bien pourtant si elle a montré ces lettres au roi. Vous ne répondez pas avec la précision que je réclame.
— Eh ! mon cher neveu , pourrai^je à pré^ sent te ruiner sans me blesser moi«méme , sans faire le mallieur de ma famille? N'es-tu pas Fun de mes plus proches alliés? N'es-tu point marié à ma pupille chérie? Voudrais-je répandre le deuil et appeler à jamais les larmes et les cris dans ma paisible maison?
-- M. le cardinal , j'ignore ce que vous voulez ! donnez-moi l'assurance que ces lettres n'ont point été lues par le roi.
— Eh bien ! je te la donne.
— Sur votre honneur?
— Sur mon honneur.
— Je m'en rapporte a vous. J'oublie cette lâche intrigue, et je pardonne à ses misérables inventeurs.
— Pour ta plus grande sûreté , reprit le ministre , je vais envoyer chercher ces deux lettres au Palais-Cardinal et te les livrer. Demeure ici ; nous aurons les pièces dans un instant, et nous les brûlerons ensemble.
M. le cardinal sortit, et Puylaurens commit l'imprudence de ne point le suivre; mais cora* ment soupçonner le bon marché qu'un prélat faisait de son honneur? A peine Antoine de l'Age était^il seul depuis une minute , qu'il vit parai-
tre M. de Gordes, capitaine des gardés, suivi de quatre hommes. M. de Gordes était Tun des visages les plus laids de France et de Navarre , et Louis XI il semblait le choisir & dessein pour exécuter toutes les mauvaises commissions.
— Puylaurens , dit-il , je vous arrête au nom du roi.
— De qui tenez-vous l'ordre? Est-ce de M. le cardinal?
4^ C'est du roi lui-même.
— Alors je ne résiste point , et je vous rends mon épée. Puis-je obtenir la permission de parler à Monsieur?
— J'ai défense expresse de vous laisser voir personne et de transmettre aucune demande , prière ou réclamation.
«— Me dire2>-vous au moins ce que vous allez faire de moi?
— Je ne sais point encore où je dois vous conduire; mais j'attends ici des instructions.
Le père Joseph, qui entrait par une porte dérobée, entendit les derniers mots prononcés par M. de Gordes.
-^ Les instructions? ditril en montrant sa tête entre deux tapisseries , je les ai sur moi. Le prisonnier est-il désarmé?
— Voici son épée , répondit dé Gordes.
~ Fort bien , reprit le capucin en remettant
au capitaine des gardes ses pouvoirs signés du
roi; suivez-moi, tous. M. de l'Age passera la
nuit dans la chambre de M. de Ghevreuse.
. Les quatre gardes du eorps se placèrent au*
tour du prisonniei*, que l'on conduisit par les petits degrés au second étage , où M . de Chevreuse occupait une chambre^ comme chevalier d'honneur de la reine. De Gordes mit une sentinelle à la porte , et sortit pour laisser au père Joseph le loisir d'interroger Puylaurens.
-7- Mon jeune ami, dit le capucin, vous n'avez point voulu me croire l'an passé , lorsque je vous engageai à vous donner à M. le cardinal; vous avez ri de mes conseils en persistant dans votre attachement aux intérêts d'un prince qui se voit aujourdhui forcé de vous abandonner. Reconnaissez votre faute. Je vous avais prédit depuis longtemps ce qui vous arrive. Je m'en lave les mains , comme Pilate.
— Ne faites point l'innocent, mon cher père, répondit Puylaurens. Vous êtes l'auteur de ma ruine. Votre malice est allée jusqu'à Hruxoltes demander des armes au marquis d'Aytone pour me frapper, quand j'étais réconcilié franchement et de tout mon cœur avec M. le cardinal.
Le capucin ouvrit ses yeux gris d'un air plein de malice.
— Quoi! dit-il, vous saviez que le marquis d'Aytone avait écrit ?
— Depuis hier. Une lettre de mndcmoiseUe de Chimay m'a donné avis de toutes vos intrigues.
— Vertu de ma vie î s'écria le moine, et vous êtes resté immobile quand vous pouviez parer le coup ! Jeune homme , cela n'est point prudent. Si vous eussiez montré cette lettre au roi^
ce matin seulement, nous étions oompt^mis de la manière la plus fâcheuse. J'espère que ce dangereux morceau se retrouvera dans vos papiers ?
— Je l'ai remis tout à l'heure à M. le cardinal.
— On ne jm» ut mieux ! C'était le dernier témoignage en votre faveur ; nous aurons soin de le brûler. A présent, sans attendre que Ton fouille dans vos poches, donnez-moi de bonne grâce ce que vous avez sur vous.
En portant la main à sa poche , Puylaurens retrouva le poignard de madame de Pbalsbourg, auquel il ne songeait plus. Une résolution déses-' pérée lui passa aussitôt dans l'esprit. H sauta d'un bond jusqu'au révérend père, et, le saisissant par le milieu du corps , il le terrassa , lui posa un genou sur la poitrine, et , tirant le poignard, il en appliqua la pointe sur la gorge du capucin. Le père Joseph poussa un cri de dé« tresse auquel le capitaine des gardes répondit de loin en accourant.
— N'approchez pas, dit Puylaurens à M. de Gordes, si vous ne voulez que je le tue.
— Ne t'avise pas d'approcher, cria le père Joseph.
— Maudit moine , poursuivit Puylaurens , tu as des pouvoirs du roi ; ordonne à M. le capitaine des gardes d'aller chercher Monsieur et de l'amener ici. Je ne lécherai prise et ne rendrai mon poignard qu'en présence de Son Altesse.
-^ Que dois^je faire?, demanda M ...de Gordes*
' -^ Allez où il vous dit, cria le capucin. Suppliez M. le.cardinal de permettre qu'on amène ici Monsieur. Ailes , sans perdre une minute. Pour Dieu ! dépêchez- vous.
M. de Gôrdes était un homme fort exact au sujet de son service.
— Mon cher père ^ dit-il^ je ne sais si je dois manquer aux premiers ordres que j'ai reçus. Le roi veut qu'aucune prière ni réclamation ne lui soit transmise. En outre, ma commission n'est point exécutée tant que le prisonnier a encore désarmes. Il convient, avant tout, que je lui arrache ce poignard par force, s'il ne le rend volontairement.
-^ Tu vas me faire tuer par tes scrupules, cria le capucin.
— Ma ré{>utation est fort exposée , murmura le capitéine des gardes.
— Veux*tu bien m'obéir! s*écria le père Joseph. S'il m'arrive malheur, tu seras cassé aux gages, et M. le cardinal t'enverra au bois de Vin* cennes.
M. de Cordes partit en grondant; l'infortuné capucin poussait des soupirs à fendre les ro-
— Hélas! disait-il, comment suis-je tombé dans une pareille embûche? Faut-il , ii mon âge, que je me laisse prendre comme un écolier!
Mon bon Puyiaurens, que vas-tu dire à Monsieur? Quel besoin as-tu de lui parler?
— Traître, répondit Puyiaurens , tu ne peux donc te défaire de Thabitude de jouer de finesse?
Monsieur santa oA trouver les preuves de mon innocence et les fera connaître au roi.
*^ Cette idée est bonne. Ah ! pourquoi ne vous éte9*vous point donné à nous, au lieu de oabaler contre Son Éminence?
— Il est trop tard pour songer à cela. Tu m*as poussé dans un abime, et je me suis accroché à toi ; nous verrons- tout h l'heure si je réussirai h t'y précipiter à ma place.
Nous avons laissé Monsieur dans le salon de la reine , dissimulant sa frayeur et causant avec son frère. Peu d'instants après la sortie de Puyhurens, le roi prit un air affable et dit tout bas à Gaston d'Orléans :
— J'ai une Nouvelle à vous apprendre qui vous fera quelque chagrin; c'est pourquoi je veux adoucir ma rigueur par toutes les compen** sations qu'il vous plaira de me demander.
Monsieur, tout h fait épouvanté, s'appuya du ooqde sui^ la tête d'une cariatide de la cheminée.
— Sire , dit-il , vous m'avez rendu vos bonnes grâces; quelle mauvaise nouvelle pourraiF^je donc craindre?
— Ce n'est rien qui vous concerne personnellement, mais cela touche une personne que voua
aimez. On arrête Puyiaurcàs. 11 conspirait.
M. le cardinal en a des preuves, et, après les faveurs dont on l'a comblé , tant d'ingratitude devait être châtiée. N'entreprenez point de le défendre , et je vous donnerai tous les sujets de satisfaction en mon pouvoir.
— Si vous avez la preuve des nouvelles fautes de Puylaurens , je ne m'oppose pas à son arrestation.
— Je me réjouis de vous voir si raisonnable et si peu touché.
Le Coudray-Montpensier avait entendu cette conversation. Il se retourna vers les amis de Monsieur et leur dit en souriant :
— Voici un prince à qui on annonce l'arrestation de son favori. Regardez comme il embrasse chaudement la défense de cet ami fidèle, et proGtez de la leçon.
Puis il se dirigea doucement vers la porte et prit la fuite. M. le cardinal entra aussitôt après dans le salon.
— Venez, lui dit le roi , rendre grâce k Monsieur des peines qu'il nous épargne. Il ne se fâche point de la mesure à laquelle Puylaurens nous a réduits , et nous n'aurons ni bruit ni querelle. J'en suis pénétré de reconnaissance.
— Il n'est rien, répondit le ministre, que Votre Majesté ne doive sacrifier pour maintenir désormais ses bons rapports avec un prince si sage.
Monsieur, mud; et immobile, conserva son air d'indifférence, et le roi sa mine endormie. A
voir ces deux personnages mornes, on n'eut pas volontiers soupçonné que Tun des deux , après une lutte de quatre ans sans interruption, venait enfin d'écraser l'autre sous le poids de son autorité. Cependant madame de Puylaurens, qui regardait de loin, surprit encore des jeux de physionomie capables de l'inquiéter. Le nom de son mari était prononcé au milieu des chuchotements. Marguerite , oubliant l'étiquette , saisit le l)ras de la reine et lui dit tout bas :
— Par pitié ! madame , sachez ce qui se passe entre le roi et Monsieur; mon mari est le sujet de leur conversation.
La reine appela M. de Ghevreuse , et le pria d'aller voir où était Puylaurens. M. de Ghevreuse se pencha sur le dos du fauteuil d'Anne d'Autriche pour lui dire un mot à l'oreille. La reine se leva aussitôt , dans une agitation extrême, et courut auprès du roi.
— Sire, dit- elle, je vous supplie humblemeùt de ne faire arrêter personne pendant cette fête. Ce serait manquer d'égards pour moi et blesser les lois de l'hospitalité. Si M. le cardinal a sujet de se plaindre de Puylaurens , il peut remettre à demain l'exercice de ses vengeances.
— 11 n'y a point de vengeances , répondit le roi d'un ton sévère , c'est ma justice que j'exerce en ce moment. Je ne veux plus qu'on accuse M. le cardinal. J'ai trop souvent écouté ses détracteurs.
— Vous m'avez accoutumée , reprit la reine avec amertume , k voir accabler ceux que je pro-
tége; mais 9 cette fois, je ne demande point de grâce : je voudrais seulement que ma maison fût respectée.
— Votre maison est la mienne ; c'est à la porte du Louvre que j'ai fait tuer Goncini. L'arrestation d'un petit gentilhomme ne mérite pas tant d'éclat. Retournez à votre fauteuil , madame ; la fête ne doit pas être interrompue.
L'orgueil offensé prétait un caractère partiou* lîer de grandeur et de majesté aux traits d'Anne d'Autriche. La reine jeta un regard plein de dédain et de ressentiment au cardinal.
— Je me souviendrai , lui dit**elle , de ce pro« cédé galant.
Les vingt dames en habits phrygiens exécutaient leur entrée. Marguerite, voyant que le comte de Brion avait remplacé Puylaurensy se souvint des pressentiments de son mari^ et corn» prit qu'il était arrêté. Elle poussa un cri perçant, et tomba évanouie dans les bras de Ja reine. On l'emporta pâmée. Les danses furent interrompues. La^ figure patibulaire de M. de Gordes , qui apparut au milieu de ce désordre , répandit une alarme générale ; chacun tremblait d'être appréhendé au corps. On vit le capitaine des gardes parler tout bas à M . le cardinal. I^'Éminence prit le bras de Monsieur, en faisant signe à M. de Gordes de marcher devant. Tous (rois sortirent à grands pas, laissant l'assemblée stupéfaite et glacée de terreur. Le roi se mit k battre la mesure avec ses mains.
*-^ Messieurs les violons , dit-il à haute voix,
reprenez votre symphonie ^ et vous , messieurs les danseurs, ne vous arrêtez point.
Mais les violons jouaient faux et les danseurs ne savaient ce qu'ils faisaient , en sorte que rentrée de ballet fut absolument manquëe.
Tandis que les dames phrygiennes cherchaient leur cadence perdue et t[ue le roi battait la mesure de la symphonie, le temps paraissait long h notre héros et plus encore au père Joseph.
Dix minute^ s'écoulèrent avant le retour de M. de Gordes. £nfin , un bruit de pas précipités annonça les personnes que Puylaurens att^i^^ dait. Monsieur entra le premier; en voyant le tour fâcheux qu'avait pris la conversation entre son chambellan et l'Éminence grise , il tomba chanoelani sur une chaise. Ce prince parlait volontiers de faire couler des flots de sang lorsqu'il se livrait à son éloquence; mail, au mo-^ ment de l'action , toute voie de fait lui causait une terreur insurmontable.
-^ Malheureux ! s'écria^t^il , n'achève pas 4e te perdre par un meurtre.
— Pour l'amour de Dieu ! répondit Puylaurens , trêve de discours ! allons droit «u but ; M. le cardinal vous a-t-il accompagné?
— Me voici, dit le ministre essoufflé.
— Fort bien. Regarde» en quel état j'ai mis votre bras droit; il va mourir, si vous n'obéissez à mes commandements; et surtout poiut de finesses, de mensonges ni d'échappatoires, sans
^ quoi vous allez me voir égorger cet homme sou» vos yeux.
— Parlez : que souhaitez-vous?
— Je vous fli donné tout à Theure une lettre de mademoiselle de Chimay.
— Elle est dans ma poche.
— Remettez-la, s'il vous plaît, entre les mains de Monsieur.
— A quoi hoii ? Elle figurera dans vos papiers saisis, et, si elle est à votre décharge, on la fera valoir.
— Vous essayez déjà de me tromper. Prenez^y garde : le père Joseph va mourir. Remettez ma lettre entre les mains de Monsieur.
— Je vous promets que ce papier ne sera point détruit.
— Encore une échappatoire. Au troisième refus, le père Joseph rendra son âme damnée.
— Au nom du Christ ! cria le capucin d'une voix étouffée , donnez cette lettre.
— Donnez , murmura Monsieur, prêt & tomber en syncope.
— Mais, dit le cardinal en hésitant, ce papier est chose grave.
Puylaurens n'avait qu'à pousser doucement son poignard pour Tenfoncer sans effort dans la gorge du patient; mais, afin de laisser encore au ministre le temps de se raviser, il leva son bras armé en faisant un geste de tragédie.
— Meurs donc, chien d'imposteur! s'écria-t-il avec emphase.
— Arrête, Puylaurens ! dit le cardinal; voici la lettre. Je la rends de bonne grâce à Monsieur.
Gaston d'Orléans prit ce papier comme s'il
— If 3 -
iuî eût Urûlé les doigts; Puylaiirens se réleva aussitôt, et, présentant sa main an père Joseph, il Taida à se remettre sur ses pieds.
— Que dois-je faire de cela? demanda Monsieur.
— Je vais vous le dire ; cette lettre contient la preuve.de mon innocence. Gardez -la soigneusement , et ne manquez pas de la montrer au roi. Elle vous est aussi nécessaire qu'à moi, car nous sommes accusés d'avoir entretenu une correspondance , vous avec le cardinal-infant , et moi avec le marquis d*Aytone. Vous prouverez clairement que ces impostures sont l'ouvrage du capucin Joseph et de Tinfàme Lopez, et de plus , que ces deux misérables ont agi par ordre de M. le cardinal. Vous les pouvez ruiner tous trois. Vous pouvez démasquer la plus basse intrigue dont on ait jamais souillé la cour d'un roi. Si la découverte d'une telle imposture ne déshonore pas ses auteurs, il faut désespérer do la justice et de la vérité. Depuis quatre ans que vous cabalez contre le tyran, vous n'avez jamais été si fort ni si bien armé qu'à présent. Le roi est juste, allez à lui , employez toute la vigueur dont vous êtes capable , et le despote succombe. M. le cardinal m'excusera si je m'exprime devant lui avec cette liberté : quand il y va de la vie et de l'honneur , la politesse n'est point de mise.
A mesure que Puylaurens parlait , Monsieur changeait de posture. A la fin du discours, il avait une contenance belliqueuse. Il se redressait 2. 8
en faisant sonnap $e$ talons sur le plancher ç d'uji mouvement de tétc , il rejetait son chapeau sur l'oreille droite , posait son poing sur sa hanche et battait ses jambes avec le fourreau de son épée.
— Vil amas de fourbes , dit-il , nous savons enfin ce que valent vos caresses et vos paroles mielleuses. Vous avez réussi à m'endormir k force de mensonges; mais je me réveille aujourd'hui. Ne crains rien, Puylaurens, je eon-p fondrai toute cette canaille, et ferai un bon usage de ta lettre. M. le cardinal, je vais vou^ tailler de la tablature ( vous aure^ bientôt de mes nouvelles.
Le prince sortit en frappant la porte. M. le cardinal demeura un moment en silence, tirant sa barbe comme pour activer le mouvement de son esprit. Le capucin s'était réfugié derrière le capitaine des gardes.
— Joseph , lui dit le ministre ^ que vous semble de tout ceisi ?
Ne nous effrayons point, répondit ]e saint homme. Monsieur ne parlera pas aussi haut qu'il l'assure; le roi ne l'éqoutera pas avec autant de complaisance que Soq Altesse l'imagine. Une fois qu'on a dormi au bois dp Vincennes, on n'en sort pas facilement,
~ Mr le capitiûne des gardes, reprit le cardinal , vous repondez du prisonnier pour cettenuit.
Gaston d'Orléans, armé de la lettre de madelOQÎsellc de Çbimay et grandi de plusieura çou-
dées , traversait les galeries du Louvre d'un pas de matamore ; jnais , en approchant des appartements de la reine , ce pas devint moins sonore et plus lent. À la porte de l'antichambre, Monsieur marchait timidement sur la pointe du pied , prêtant l'oreille au son des violons , et délibérant s'il convenait d'entrer ou de retourner en arrière. Montrésor, gentilhomme du comte de Soissons, et conspirateur de profession, vint à passer, et surprit le prince indécis , tenant le bouton de cuivre de la porte sans pouvoir se résoudre à le tourner.
— Votre Altesse, dit Montrésor en riant, a donc sujet de considérer cette antichambre comme le Rubicon de feu César ?
Monsieur, incapable de rien oser de lui-même, saisit à la volée ce conseiller offert par le hasard; il lui fit part de son embarras et de la position critique de Puylaurens.
— N'hésitez point, dit Montrésor; franchissez tête baissée cette antichambre ; marchez droit au roi î Exigez une enquête ; montrez votre lettre; que l'amertume, la colère, l'imprudence même , soient dans toutes vos paroles. Sans cela , on vous accable de louanges et de caresses^ on vous pardonne ; vous perdez votre honneur , et Puylaurens sa liberté.
Une fois appuyé d'un conseiller. Monsieur se sentit plus brave et marcha aussitôt à l'action. Il rentra dans la salle de bal et s'approcha du roi.
— Sire, dit-il avec cet air de dignité dont il
savait admirablement composer so][i visage , si je vous prouvais de façon à n'en pouvoir douter que des agents du père Joseph sont allés à Bruxelles solliciter ces lettres qu'on vous a montrées; si je prouvais que ces agents ont jeté euxmêmes les lettres à la poste pour les faire intercepter plus sûrement par la police; si je prouvais que mon confident fut averti de ces intrigues hier seulement , et par une lettre de mademoiselle de Chimay ; si vous appreniez que Puylaurens , refusant de croire à ces perfidies, a remis la lettre de nvademoiselle de Chimay à M. le cardinal , que Son Éminence m'a rendu cette pièce accablante devant témoins, et contraint par la violence, pour sauver le père Joseph , à qui Puylaurens avait mis le poignard sur la gorge , que diriez-vous des inventeurs de pareils complots?
— Je les condamnerais.
— Eh bien! voici les preuves... lisez ces avertissements de mademoiselle de Chimay.
Voyez si totut ceci ne porte pas en soi le caractère de la vérité. Les témoins de la scène, de violence où Puylaurens au désespoir a ressaisi cette lettre sont M. de Gordes et ses quatre gardes du corps. Interrogez, approfondissez, faites comparaître devant moi ceux que j'accuse.
Louis XIII jeta les yeux sur la lettre et parut effrayé de l'apparence de gravité que prenait cette affaire.
— Mon frère, dit-il, ce que vous m'avez exposé mérite attention ; laissez-moi ce papier. Je ferai jaillir la lumière et vous rendrai jus-
tice; mais je n'ai pas la force de supporter tant de scènes ni d'entendre tant de cris. Retirezvous ; je vais parler à M. le cardinal , et , si je le trouve coupable , je serai sévère.
Gaston d'Orléans venait à peine de sortir, lorsque le cardinal parut. Il reconnut tout d'abord à la mine du roi que Monsieur avait parle ; mais il fit semblant de ne rien remarquer. Louis XIII, par paresse et par ennui, craignant une explication, qui allait user encore les faibles ressorts de sa vie presque éteinte, nç disait mot, et bâillait en écoutant les violons. Le ministre lui dit enfin d'un ton léger :
— Votre Majesté a lu l'épître de cette jeune fille qui m'accuse de fourberie. Faut-il me mettre sur la sellette devant les beaux yeux de mademoiselle de Chimay?
— Pourquoi non, si l'accusation a quelque fondement? répondit le roi en battant la mesure avec son pied.
— Je vais donc répondre à cet accusateur eh jupons , reprit le ministre d'un ton piqué. Cette lettre a été concertée entre Puylaurens et mademoiselle de Çhimay.
— S'il en est ainsi, dit le roi en étendant ses membres, pourquoi donc vouliez-vous la détruire? pourquoi ne l'avez-vous rendue à Monsieur qu'à la dernière extrémité , quand le père Joseph avait le poignard sur la gorge?
M. le cardinal, à cette botte imprévue, se sentit en danger. Il releva la tête d'un air tout à fait irrité.
— Sire, dit-il, vous connaissez Monsieur et Puylaurens; vous me connaissez aussi depuis dix ans que je vous sers. D'un côté sont des ambitieux et de l'autre un serviteur dont les actes sont publics. Puisqu'il faut qu'il y ait fourberie et mensonge d'une part ou de l'autre.
Votre Majesté décidera qui mérite sa confiance de ces gens-là ou de moi.
— Est-ce que je sais , s'écria le roi, qui est un menteur dans tout ceci? Est-ce que je puis le savoir? Vous me rompez la tête; vous me mettez en colère, et vous serez cause que je mourrai deux jours' plus tôt que je ne devrais. Allez tous au diable avec vos querelles! Tenez, M. le cardinal , jetons au feu tous les papiers d'Espagne. Embrassez Monsieur et rendez la liberté à Puylaurens.
— J'embrasserai Monsieur de tout mon cœur; mais il ne sera pas dit qu'un traître ait trouvé grâce parce qu'il était mon neveu. Puylaurens a mérité le sort d'Ornano.
— Vous êtes dur, M. le cardinal; mais je n'ai pas la force de contester.
Si le cardinal était dur, Louis XIII n'était guère tendre, car, au bout d'un quart d'heure, comme on parlait d'autre chose , il fit son rire sec et méchant et se mit à dire tout bas à Saint- Simon :
— Lorsque Puylaurens sera au donjon , je gage qu'il n'aura plus ses moustaches si bien peignées, ni ses joues couleur de rose. Bassompierre engraisse à la Bastille, m'a-t-on dit; Puy-
Ifiurëos Va maigrir k Vincennes* Il y aura balance.
Le roi trouvait un ragoût ex<]uis à savoir les gens malheureux , malades , ou tout au moins ennuyés comme lui.
Antoine de TAge était resté dans la chambre de M. de Ghevreuse, gardé à vue par M. de Gordes. Il tressaillait au moindre bruit, attendant l'effet des promesses de Monsieur, et comptant les minutes avec une anxiété croissante. Une heure avant le jour, on apporta l'ordre de mener le prisonnier à Vincennes, Puylaurens descendit dans la cour du Louvre. 11 y trouva le Goudray et les autres conspirateurs de Saint- Germain en même état que lui , et gardés par M. de Gharrost, autre exécuteur des ordres du roi. On les conduisait à la Bastille^
— Puylaurens, cria le Goudray, bon courage!
et ne mangez pas des champignons de M. d'Ornano.
Le (capitaine des gardes invita Puylaurens à monter en carrosse et s'assit à côté de lui. Quelques instants après , le prisonnier passait sous la porte Saint- An toi ne, escorté par vingt-quatre archers ; le jour commençait à paraître lorsqu'on arriva au château de Vincennes* Puylaurens fut installé dans une petite chambre proprement meublée, où la lumière pénétrai! pur deux lucarnes assez larges , et puis les verrous se refermèrent. Le malheureux favori, touchant du doigt le danger des cabales et le néant de l'amitié des princes^ dit adieu en pleurant aux hoa-
neurs, à la fortune, à Tamour. et h la liberté. Ce fut ce jour-là que le cardinaL en s'éveillaot, dit à Bautru cette mauvaise équivoque rapportée dans les Mémoires :
— Nous sommes de grands garçons , nous avops TAge.
xn
Gaston d'Orléans apprit bientôt que son frère lui manquait de parole, et que l'enquête sur les manèges du père Joseph n'aurait pas de suite. Lorsqu'il parut au petit lever, le roi lui ferma la bouche en l'accablant de faveurs, Qomme l'avait prédit Montrésor. On ajoutait plusieurs villes importantes à son apanage, et on mettait sous ses ordres cinq gouverneurs de province au lieu de quatre. Louis XIII prit ses airs les plus caressants pour annoncer à Monsieur qu'il voulait lui faire présent de la terre de Gros- Bois , que le vieux duc d'Angouléme avait le dessein de vendre. Monsieur se confondait en remerciments , et , quand il se hasardait & dire un mot en faveur de Puylaurens, le roi l'interrompait pour lui jeter à la tête quelque libéralité nouvelle. Finalement, Gaston plaida fort mal la cause de son favori, et il fut convenu tacitement que Puylaurens demeurerait à Vinoennes.
£n ^ertaht do Louvre, Monsieur se plaignit araèrement de la faiblesse et dé la fragilité de son frère ; mais on voyait bien qu'il était heureux d'avoir trouvé, une fois en sa vie, un. esprit aussi fragile que le sien.
-^ Encore, disait-il, si le roi me donnait tort et s'il croyait Puylaurens coupable ! Point du tout : il n'accuse ni moi ni mes amis ; il craint seulement le bruit et les querelles. Sa paresse redoute les explications, les différends à juger, la recherche d'une vérité qui se cache, et il préfère laisser un innocent en prison plutôt que de se fatiguer à examiner les faits. Vit-on jamais une pareille timidité !
Montrcsor souriait en écoutant cette sortie contre les esprits timides ; cependant il engagea fort Monsieur à ne point désespérer de sauver Puylaurens.
— Votre dernière ressource, lui dit-il, est de courir chez M. le cardinal avant qu'il soit bien avéré que vous avez perdu la partie. Demandez au ministre la grâce de vos amis ; faites-lui hont« de sa rancune par votre douceur et votre humilité. Ce procédé , auquel il ne s'attend pas, l'attendrira peut-être.
Le prince trouva le conseil excellent. Il monta en carrosse, et se fit mener au Palais-Cardinal. L'Éminentissime accourut au haut de l'escalier pour donner au frère du roi la droite et la porte , comme on disait en style de cérémonial. Gaston mit en jeu ses talents de comédien. Il sut admirablement prendre lamine d'un homme au désr
espoir, et, à forcé de se pénétrer do rAle, la larme lui vint à l'œil, lorsqu'il s'écria, en abordant le cardinal :
— Vous voyez un pauvre prince au désespoir, abandonné de tout le inonde, et qui n'a plus qu'à mourir, si vous ne lui ouvrez les bras d'uti père !
M* le cardinal saisit en effet Monsieur dans ses bras et lui administra un gros baiser sUr la joue.
, — A quel coup de la fortune, dit-il, dois-je ce retour si heureux de votre amitié?
— A ma seule volonté , à ma confiance dans vos bons desseins. Soyez mon ami. Je n'en puis plus. Le roi me comble de bienfaits ; mais vous seul pouvez me rendre mon honneur, que je perds si je ne sauve Puylaurens.
— Votre erreur est grande, reprit l'Éminence ; Puylaurens est le véritable ennemi de votre honneur. Oubliez ce cabaleur incorrigible. Réjouissons-nous d'une bonne intelligence que personne ne troublera plus. Je ne me sens pas d'aise de vous avoir embrassé. Ah ! je ne savais pas encore combien j'aimais Votre. Altesse. Je veux partager ma puissance avec elle , mettre k ses ordres mon crédit, la consulter en toutes choses. Vous devez m'aider. Monsieur, gouverner avec moi.
Vous nous devez le secours de votre grand esprit. A présent , la France sera heureuse. Plus de querelles ni de guerres civiles ! Le dernier de vos ennemis, c'était Puylaurens, et non pas moi. Asseyez-vous, Monsieur; causons d'affaires, et, en attendant, -goûtez ces fruits confits que
Ton m'a envoyés de Marseille. Il y a de certaines prunes de Gènes que je trouve d'un goût admirable. Mangez-en quelques-unes, et donnezm'en votre avis.
Monsieur goûta les prunes de Gènes , et, comme la bonne humeur lui revint peu h peu, le cardinal , transporté de joie d'une si douce réconciliation, lui donna le bocal entier de fruits confits, que Monsieur emporta sous son bras.
L'Émînence, tenant la main du prince, le reconduisit jusqu'à la rue, et, au moment de le quitter , le cardinal lui dit d'un ton impérieux et patelin tout ensemble :
— N'en doutez plus, Monsieur, vous avez adopté le meilleur parti; c'est dans mes bras qu'il faut vous réfugier. Voyez tous mes amis ; quel air de santé , d'assurance et de bonheur ! quel embonpoint sur leur visage ! Les autres ne dorment pas et mangent peu, ou digèrent mal. Brûlons les lettres, oublions ce qui est écrit dessus. Laissons les turbulents dans leurs cages. En un mot , je suis le plus fort* Joignez-vous h moi, et nos forces seront doublées à tous deux.
On s'embrassa une dernière fois, et Monsieur remonta tout attendri dans son carrosse; mais depuis il avoua à Mon trésor qu'il ne s'était jainais senti si confus, si honteux, si accablé, si mécontent de lui-même, la tète si basse et le cœur si meurtri , que dans ce trajet du Palais-Cardinal au Luxembourg, malgré le bocal de firuits confits où il puisait assidûment.
Le soir, M. le cardinal, se frottant les mains, dit à Bois-Robert :
— L'abbé , veux-tu savoir à quoi sert d'être homme de bien et connu pour tel? A pouvoir, quand l'occasion l'exige , faire un mensonge et jouer un mauvais tour, sans qu'on ose vous soupçonner de supercherie. Avec ta réputation délabrée, tu ne saurais en faire autant. Tu n'irais pas au bout de la rue sans être lapidé.
— Votre Éminence, répondit l'abbé, a donc mérité aujourd'hui le supplice de saint Etienne?
— Dans toute sa rigueur.
— Je vous en félicite sincèrement. J'aime mieux ma réputation délabrée et ma conscience libre.
— C'est que tu n'as point, comme moi, cent mille ennemis à tes trousses. Enfin, me voilà débarrassé du plus dangereux , du seul qui fût vraiment à craindre, précisément parce que son ambition était honnête. Puylaurens m'a donné plus de soucis que tous les autres ensemble. A présent, nous pouvons porter le front haut ; nous dormirons bien cette nuit. Nos inquiétudes sont k Vincennes.
Dans ce moment la porte des petits appartements s'ouvrit, et le cardinal vit paraître Marguerite de Pont-Château , duchesse de Puylaurens et d'Aiguillon.
— Voilà, dit l'abbé en prenant son chapeau , de quoi troubler le sommeil de Votre Eminence jusqu a sa nuit dernière.
— Restez, dit la duchesse à Bois-Robert; je
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parlerai volontiers devant vous ; je voudrais que toute la terre pût m'en tendre.
Madame de Piiylaurens refusa de s'asseoir sur le fauteuil que Bois-Robert lui présenta, et, se tenant debout en face de son oncle, elle demanda froidement au ministre s'il voulait bien lui donner un quart d'heure d'audience, en ajoutant qu'elle avait à entretenir Son Éminence d'un sujet fort grave.
— Épuisons donc bien vite ce grave suje^, repondit le cardinal un peu étourdi de ce début; je vous prête attention.
— Ne vous attendez point, reprit la duchesse, à ces scènes déchirantes qui ne font que vous endurcir. Je connais votre cœur, et j'ai vu trop souvent qu'il est de marbre dans ces occasions.
' Je garde ma douleur pour moi, et ce n'est point à vos genoux que je verserai des larmes. J'ai mes heures pour pleurer. Vous êtes homme d'affaires , je tacherai de vous parler dans votre style. Je prie Bois-Robert, qui m'a toujours montré de l'intérêt, de m'avertir si je ne m'expjMme pas comme il faut.
Les sourcils de M. le cardinal se relevèrent au sommet de son front , et ses yeux s'arrondirent par excès d'étonnement et de curiosité.
— Ëh ! dit-il , quelle affaire d'État allez-vous donc me proposer?
— Laissez-la s'expliquer, interrompit Bois- Robert. Avez- vous peur d'être sirrpris et battu par la politique d'une enfant de vingt ans?
Parlez sans erain'te , madame , je vous aiderai comme je pourrai.
— M, le cardinal, poursuivit la duchesse, il y a bientôt cinq ans, le jeune Antoine de l'Age conçut de l'amour pour. moi, et me déclara sa passion dans ce palais même, en me donnant pour gage de sa foi cette bague que vous voyez à mon doigt, et que Lopez vous avait voulu vendre. Je ne vous ai point fait mystère de mon inclination pour ce gentilhomme. Vous m'avez autorisée à prendre des engagements avec lui , et c'est après m'étre assurée de votre approbation que j'ai répondu sans réserve à son amour. Vous estimiez Puylaurens alors, et vous fondiez sur lui je ne sais quelles espérances et quels projets qui ne me regardaient point. Vos idées et vos vues ont bientôt changé. Puylaurens a commis des fautes dont je ne l'excuse pas ; vous lui avez retiré votre amitié. Comme mon cœur ne pouvait se plier aux variations de la politique, vous m'avez pardonné d'aimer encore un gentilhomme qui avait perdu vos bonnes grâces. Vous m'ayez consolée de votre mieux, et cette indulgence ma souvent touchée. L'amour qui m'attachait h Puylaurens avait résisté h de grandes vicissitudes. Mon mariage fut une des conditions de voïre traité de paix. J'ai dû penser que dans vos calculs vous aviez autant égard à mes sentiments qu'à votre intérêt particulier; j'ai dû croire que vou3 saisissiez avec plaisir le moment d'un aoeord entre ces sentiments et cet intérêt pour assurer ma fortune et mon bonheur,
cmam^i vous l'aviei promis k mon père* Me suis-je trompée?
— Répondez , dit Boîs-Robert ; nous vous demnndons si vous avez marié votre nièee pour faire son bonheur, ou seulement pour vous accommoder avec Monsieur et son parti.
— fielle question 1 II suffit de voir comment j'ai traité cette petite raisonneuse : ne lui ai-je point donné un duché, des bijoux , de l'argent, des terres, un hôtel? N'a*t-elle pas quarante mille livres par an de plus que la plus riche de mes autres nièces?
— Fort bien, répondit Bois-Robert; vous avez donc songé surtout à son bonheur. Cela est entendu. Poursuivez, madame.
•— Cependant, poursuivit la duchesse, à peine suis^je mariée, que les filets de la police sont tendus contre Puylaurens; des avis lui arrivent de Bruxelles pour lui annoncer de basses manœuvres. J'ai la certitude qu'il est innocent, et votis n^oseriez me soutenir en face le contraire ; mais, quand même Puyiaurens aurait conspiré, dans les termes où vous étiez avec lui , ne devait-on pas tout au moins le faire comparaître, l'interroger, le mettre en présence des témoins ou des pièces, lui demander ses moyens do défense ou ses excuses? Il vous a dicté par sa conduite celle que vous auriez dû tenir, en venant de lui-même vous montrer les avis qu'on lui envoyait, et auxquels il ne pouvait croire. Sa loyauté est devenue pour vous un surcroit d'embarras. Vous hàt^is alors Tarrestation de Puyiaurens, et vous
confisque^ la preuve de spn îmioceftee. Il iant un coup de désespoir pour vous contraindre à restituer cette preuve, dont vous combattez Teffet dans l'esprit du roi avec la malice d'un ennemi acharné. Vous devriez être un juge impartial, et vous vous faites dénonciateur, accusateur et faux témoin. Sa Majesté elle-même, un peu honteuse de tant de cruauté , propose un oubli général et réciproque des offenses, et vous repoussez ce moyen de conciliation en déguisant votre haine sous le prétexte du bien de l'État. Entendez ce que pense le public, spectateur indiff^érent des malheurs des grands : il dit que vous avez trompé Monsieur par une feinte réconciliation , que vous avez donné votre nièce à Puylaurens pour achever de le perdre à voire aise, et que le prince dont ce jeune homme était le favori, s étant laissé enlever le seul de ses conseillers qui eût du cœur, n'est plus qu'un automate dont la faiblesse vous sert d'amusement. Qui donc pourriez-vous encore tromper en niant toutes ces choses? Soyez dur, implacable, mais ne soyez point hypocrite; ayez au moins le courage d'avouer vos actions et d'en plaider la défense. — Eh bien ! oui, je les avoue, dit le cardinal , non pas devant un public inepte, qui ne sait pointjuger.ee qu'on fait pour lui, mais en face de vous, madame , qui parlez si haut. La ruine de Puylaurens était nécessaire au repos du royaume. 11 allait partir encore une fois pour les Flandres et entraîner avec lui le prince faible dont il disposait. Je l'ai endormi par mes bien-
faits, afin. de le mieux saisir au faite de sa grandeur. Nous le tenons à présent. C'est affaire finie. J'ai sacrifié la paix de ma maison au bien de l'État. J'aurai la suerre civile chez moi , mais la France jouira ennn du repos que les ambitieux avaient détruit. Apprenez, madame, à vous dévouer comme moi aux grands intérêts de ce pays.
— Vous l'entendez, Bois-Robert, reprit la duchesse; et vous, monseigneur, je vous remercie de cette confession sincère. Il faut apprendre, dites-vous , à se dévouer aux grands intérêts de ce pays? Je vais éprouver à l'instant le mérite de votre sacrifice. M. le cardinal, ne me considérez plus comme une enfant. Les traverses et les chagrins m'ont formée. Par vos soins, je suis devenue en peu de jours une femme de quelque raison et d'un peu d'expérience. S'il est vrai, comme vous l'assurez , que vous ayez sacrifié la paix de votre maison au bien de l'Etat, ce sacrifice n'est plus nécessaire. Vous n'aurez plus la guerre civile chez vous. Rendez-moi l'époux que vous m'avez donné, je vous jure sur mon honneur de l'emmener bien loin des cours ; je vous promets qu'il ne reverra de sa vie le prince ingrat qui l'abandonne. Il vivra pour moi seule, et aussi étranger aux cabales qu'il peut l'être dans le donjon de Vincennes. Je serai son geôlier, et je m'engage solennellement à le charger de chaînes si étroites, que vous n'entendrez plus parler de lui ; car j'ai connu , pendant les dix jours que vous me l'avez laissé , toute ma puis-
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sancc sur son cœur et son esprit. Voilà, monsieur, l'affaire d'État que j'avais à vous proposer.
— Oh! le bon petit plénipotentiaire! s*écria le cardinal en riant.
— Acceptez, dit Bois-Robert; ce petit plénipotentiaire en sait plus long que le père Joseph.
— Je ne me fie point, dit le ministre, aux chaînes de fleurs du mariage : on en voit trop qui se brisent tous les jours.
— Ne badinez pas, reprit la duchesse ; je me suis engagée sur mon honneur. Si Puylaurens voulait se dérober à mon autorité , je vous le livrerais moi-même.
— Et que ferez-vous de lui?
— Je l'emmènerai à Bols-le- Vicomte , et il n'en sortira plus.
— Impossible, ma mie ! tu ne Yy retiendrais pas pendant trois mois. A la première cabale, nous le verrions paraître à la cour.
— Je vous jure quïl n'y reviendrait de sa vie.
— Les muraille? de Vincennes me répondent bien mieux de sa sagesse. On se moquerait de moi, si j'acceptais un pareil marché. Puylaurensrestera au donjon. Il y aurait trop de douceur h conspirer, si on trouvait encore au bout une jolie fille à caresser dans la plus riante campagne du monde.
— Si vous me refusez, je connaîtrai par là que le bien de l'État n'est point votre seul guide, et que la vengeance et la colère sont , au fond , ce qui vous pousse.
— Monseigneur, dit Bois-Robert, il faut ré-
pondre & eela. Vous ne pouvez vous taîre sop rnie accusation aussi grave.
— Puylaurens esl à Vinccnnes pour l'exemple des mauvaises tètes et des favoris imprudents.
— Mon oncle, reprit la duchesse, voici le moment de vous laisser fléchir et de montrer un peu de bonté. Établissez en même temps k paix dans votre maison et dans le royaume. Montreif que vous aimez votre pauvre nièce; acceptez un accommodement qui assure mon bonheur.
— Je saurai bien te rendre heureuse malgré tout. Brisons là. Point de Puylaurens.
— Puisque vous repoussez une propo6iti<m si raisonnable, recevez ma dernière déclaration. Votre Éminence s'est jouée des sentiments les plus sacrés, en me faisant servir à ses vengeances. L'instrument se brise dans ses mains : je ne suis plus sa nièce; je suis duchesse de Puylaurens.' Je supplie Votre Éminence de me permettre de partager le sort du mari qu'elle m'a donné. Une lettre apprendra au* baron de Pont-Château, mon père, que je suis h Vineennes, et que vous avez assuré de cette façon le bonheur et la fortune de sa fille.
— Les femmes ne vont point à Vincennes.
Vous serez ma nièce en dépit de vous , et je ren^ drai quelque jour bon compte à mon cousin de Pont-Château du bonheur de sa fille. A Vmcennes, bon Dieu ! Je t'aime trop, ma mignonne, pour te mettre en prison.
— Homme d'airain, s'écria la duchesse, tu as rencontré une volonté aussi gronde que la tienne.
Je partagerai de loin le sort de. mon mari. Je m'enfermerai; je ne te verrai plus, et s'il est vrai que tu m'aimes, comme tu le dis, garde bien que tes suppôts n'attentent à la vie de Puylaurens, car, s'il vient à mourir, je ne lui sur* vivrai pas d'un jour.
— Bah! dit le cardinal, ce sont propos de petite fille en colère. Vous ne vous renfermerez point. Mes mesures sont prises ; aucun couvent n'osera vous recevoir, et je saurai bien me faire Ouvrir votre porte. Quant à Tidée de mourir avec Puylaurens, je m'y oppose ; si le prisonnier partait pour l'autre monde, on veillerait de près $ur vous, et je ne pense pas que le chagrin seul suffise à détruire une belle femme dans toute la fleur de sa jeunesse.
— Un esprit comme le tien n'imagine point qu'on puisse mourir des blessures de Tàme; mais crois-tu à la vertu du sublimé corrosif? Regarde ce flacon : il contient de quoi détruire vingt femmes dans la fleur de leur jeunesse.
— Sainte Vierge! s'écria le ministre, du sublimé! Qu'allons-nous devenir? Veux-tu bien me donner ce flacon, méchante fille!
— N'approchez pas, répondit la duchesse, ou je vide le flacon d'un trait.
— Miséricorde ! tout le monde conspire donc contre moi?
— Prenez garde, dit Bois-Robert; ne voyezvous pas dans les yeux de cette enfant qu'elle va se tuer?
— Eh bien! que veut-elle? que demande-
t*elle? Est-ce que je souhaite sa mort? Je ne pense, au contraire, qu'à lui faire du bien, l'enrichir, la couvrir de bijoux jusqu'à ce que le rire lui revienne sur les lèvres.
— Tenez ferme, madame, dit Bois-Robert; il bat la chamade, il va capituler.
— Non, je ne capitule point, reprit le cardinal. Son Puylaurens est en bonne santé. Il occupe une belle chambre, il a des livres et une écritoire, et ne souffre pas même de l'ennui. Où voit-on qu'il soit question de le porter en terre? Pourquoi me menacer de catastrophes abominables? Serrez cette fiole, fille ingrate, et craignez ma colère.
— Pauvre despote ! répondit la duchesse en souriant. Tu parles de ta colère , à moi qui n'ai plus à craindre que Dieu. La mort se moque de ta tyrannie; ta puissance s'arrête à la porte du cimetière. Je suis plus forte que toi. Juré donc, si tu ne veux me perdre , que Puylaurens ne mourra point comme M. d'Ornano.
-^ Je te le promets, il ne mangera point de champignons. A quoi vas-tu sopger? On le nourrit comme un prince.
— Promets encore que j'aurai des nouvelles de sa santé.
— Tous les samedis, le bulletin du donjon te sera communiqué. Tu y verras que Puylaurens dort comme un béat, sans sonser à sa femme.
— Adieu, monseigneur, il dépendra de vous que je vive. Jl dépendra ensuite de vous que je sois heureuse et que je vous rende mon amitié;
Îi«5que4à notre parenté, la familiarité tendrequi existait entre voua et moi, tout cda eat sous la ekf du donjon. Vous l'en tirerez quand il vooa plaira.
— Mais j'irai te voir, ma mie, et tu ne me mettras point à la porte de ton logis.
— Vous n'y gagnerez rien , car je ne vous parlerai q«» de mon mari, et ne vous laisisarai pas un instant de loisir pour m'entretenir d'autre du)se.
— Vit-on jamais une péronnelle plua dëli* bà*ée? dit le cardinal quand sa nièce fut sortie. lie venir braver en face, traiter avec moi eomitte ferait l'ambassadeur ottoman ! Je la mettrai à la raison.
— Votre Éminence, dit Bois-Robert, ne k mettra qu'au désespoir, et s'en repentira tout le reste de sa vie. Votre gouvernement ne pénètre point dans le cœur des femmes, et, si vous y voulez réfpier, vous établirez votre dominatioa sur un cadavre de vingt ans.
— L'abbé, va-t'en au diable aved tes ^édiclions sinistres l
Bois-Robert partit san» oser réplOufoer. Quand les autres courtisans arrivèrent, l'Émiaentissime les reçut en bourru et ne voulut potot écouteir l6urs historiettes et jeux de mots. La fiole de aubiimé lui revenait à k mémoire et lui jetait du noir dans l'âme. Si l'opiniàlreté de eethomaiia eut pu se vaincre une lois, ce devait étve en cette vèseontre ; m«s il était d'aiffain, comme le disait sa nièee, et l'idée de eéder ne hû eaftrait point
dans l'esprk. M. le cardinal se faisait mener deux foi3 par semaine chez madame de Puylaurens. Il lui apportait de petits présents , lui caressait le menton, croyant se donner des airs de bon compagnon. La duchesse demandait avec une rare constance la grâce de son mari, ou la permission d'entrer à Vincennes; on lui refusait l'une et l'autre, et dès lors elle prenait quelque ouvrage de femme, et ne levsât plus les yeux de sa broderie. Chaque samedi, FÉminence envoyait h sa nièce le bulletin du gouverneur de Vincennes, et la duchesse y voyait que la santé de Puylaurens était bonne. Les choses demeurèrent en cet état pendant quatre mois. Il devenait évident que l'homme d'airain ne voulait point s'attendrir.
xiu
Dn soir, madame de Puylaurens eut une conférence avec la reine et madame de Cbevreusq. On ne sut point ce qui fut dit dans le petit oratoire où ces trois personnes se tinrent renfermées pendant deux heures.. Le lendemain, qui était un dimanche, M. le cardinal rencontra I^ reine au sortir de la messe. Anne d'Autriche, parée avec un goût exquis, portait à son sein un magnifique bouquet de Qeurs dont TÊminentissime lui fit compliment.
— Puisqu'il vous plaît , dit la reine en souriant, regardez-le bien , vous le reverrez peutêtre.
Au bout d'une heure, un page du Louvre, tenant sous son bras un petit cofire, était introduit chez le ministre au Palais-Cardinal.
— Qu'est ceci, mon ami? demaQda rÉmînence.
— Je l'ignore, répondit le page. La reine vous prie d'ouvrir ce coflfret quand vous serez seul.
Aussitôtlejeune homme parti, M. le cardinal ferma les verrous. On l'entendit ensuite appeler son barbier.
— Holà ! maître Ponce, disait-il, où avez-vous l'esprit aujourd'hui? Ne voyez-vous point que je suis coiffé comme le prince Riquet? Et cette barbe, ne sauriez-vous la peigner autrement?
Mariez-vous votre fille que vous êtes si chiche de vos parfums? Apportez vitement vos boiter, et faites-moi mon visage des dimanches. Cherchez mes gants de senteur, et mettez un peu de jasmin dans mon mouchoir. Je n'oserais baiser la main d'une dame avec cette figure-l&.
Lé soir, le père Joseph, causant avec l'archevêque de Paris, lui disait en confidence :
— Le grand homme a ses endroits où les mouches le piquent encore comme à vingt-cinq ans. Tantôt, je lui vais demander ma correspondance de la diète de Ratisbonne, pour en relire certains passages, et je le trouve entre les mains de son barbier, grondant maître Ponce de ne
l'avoir point parfumé à son gré. Il ouvre le tiroir secret de son bureau pour me donner mes lettres, et qu'est-ce que j'aperçois? Un gros bouquet de fleurs fraîchement cueillies et liées avec du fil d'or! Ce doit être pour Marioil de Lorme. La cinquantaine lui va pourtant sonner aux oreilles tout à l'heure. Il a deux petites maladies dont on ne le guérira jamais : les femmes et la poésie. Ses amours sont boiteuses comme ses alexandrins. Il n'est pas plus brave sur Tua de ces chapitres que sur l'autre ; mais allez donc lui dire cela ! Il vous prouverait que vous conspirez contre le roi. Laissons-le payer son tribut à la faiblesse humaine,
A force de gourmander maître Pouce, M. le cardinal avait fini par se faire donner sa mine des dimanches, comme il le souhaitait, pour aller au salon de la reine. Il s'était vêtu de court ; les bas rouges bien tendus, le haut-dechausse orné de dentelles, la calotte sur le derrière de la tête^ les gants de peau du Nord, la chemise brodée d'or, le lacet de filigrane au Cou avec la croix de diamants, et le rabat richement festonné. Quand il se vit si bien apprêté, dans son miroir de Venise, le cardinal releva le menton, abaissa les paupières, et un air de majestueuse satisfaction accompagna aussitôt la propreté de son visage. Il tâclia de mettre au complet ses avantages naturels en prenant un pas libre et dégagé, mais l'usage de la robe lui donnait on ne sait quoi de lent et de gêné ; la vie de cabinet commençait à lui courber le dos,
et toutes les jointures de ses membres semblaient rouillées par l'âge ; à part ces légers défauts, c'était un prélat fort cavalier. Au rebours de ce qu'il pensait, il trouva rassemblée peu nombreuse au Louvre.
— Se peut-il, madame, dit le cardinal, que Votre Majesté ait si petite compagnie ?
-r- Je l'ai voulu aiasi, répondit la reine; mes vapeurs m'ont servi de prétexte pour éloigner beaucoup de monde. Lorsque nous avons les politiques, vous parlez avec eux, on ne jouit plus de votre conversation, et l'ennui nous gagne» Aujourd'hui nous vous tenons : il faut nous faire votre cour.
— C'est-à-dire, madame, que vous êtes aujourd'hui plus humaine et mieux disposée à recevoir mes respects.
— Ils ne m'ont jamais déplu, M. le cardinal.
— Combien de fois ne les avez*-vous point foulés aux pieds, écartés de vous avec une rigueur accablante et un mépris cruel I
— Était-ce bien vos respects, et non autre chose de plus dangereux? dit la reine en jouant de l'éventail ; mais laissez-nous le droit d'être volontaire et capricieuse. Une femme a ses petits privilèges.
— A Dieu ne plaise que je veuille rien changer à vos charmes! Je les admire en gémissant*
— Vous trouvez^vous fort a plaindre ce soîr?
-^ Toujours, madame. Je me suis enivré des odeurs d'un bouquet qui m'a fort remisé les sens^
Je soupirads loin de vou», et je soupire en vous voyant.
Sur un signe convenu entre la reine et sa dame d'honneur, la duchesse de Chevreuse vint rompre le tète-à-tète. M. le cardinal se mordit les lèvres en perdant Foccasion de se déclarer» 11 ne bougea d'auprès de la reine; m«âs, chaque fois qu'il s'avisait de tourner au tendre, le signal ramenait un interrupteur, sans que le prélat amoureux soupçonnât le manège qui l'obligeait à remettre en podie ses élans passionnés» On fit Planter la maréchale de Thémines, qui avait une voix admirable*
— M. le cardinal, dit la reine en Applaudi»sant, que n'apprenons-nous la musique? Ne savez->Y0us pas jouer do luth?
— Je maniais un peu le luth dans ma jeunesse.
— Comment se fait- il que vous n'ayez jamais joué devant moi? Venez me voir un matin et app<Mrtez un bon instrument de Bologne^
— YoloBlierSf madame; mais gardez-m'en le secret et reoevez<*moi sans témoin.
-^ Nous n'aurons pour témoin que la du* ehesse die Chevreuse, et je vous recevrai dai^ mon oratoire*
Le cardinal rentra chez Uû tout gonflé d'espér raaces. Le pire Joseph le trouva, le lendemain, enlermé a^ec le ehQvalier de l'Endos ' y 1^ plus fameux joueur de luth qui fût ah>rs ea
* Le père de Ninon.
France. L'Éminentissime grattait les cordes d'une fort belle pièce de Bologne et demandait à l'Endos si ce n'était point trop mal pour une première leçon ; h quoi le chevalier, bon courtisan, n'eut garde de répondre que ce n'était joué ni juste ni en mesure. Pendant ce temps-là, madame de Ghevreùse riait avec la reine.
— Je vois avec plaisir, disait-elle, que Votre Majesté est coquette comme un démon, lorsqu'elle veut bien s'en donner la peine.
— Surtout, disait Anne d'Autriche, quand le moment sera venu, n'allez point me flaire perdre mon sérieux et ne vous avisez point de sortir de l'oratoire; vous m'exposeriez à quelque insulte.
— Pour rien au monde, je ne voudrais vous quitter. Le prélat aura beau rouler ses yeux et secouer ses épaules avec impatience, je n'y comprendrai rien et demeurerai à mon poste. Résignez-vous seulement k vous laisser baiser le bout des doigts en ma présence.
En attendant le jour de l'entrevue, M. le cardinal vint chaque soir au Louvre, toujours vêtu de court et peigné par maitre Ponce. Dans un moment où l'Éminence , plus enivrée qu'à l'ordinaire, débitait des phrases de berger fidèle, la reine lui posa doucement son éventail sur la manche et lui dit en souriant :
— Il me passe dans l'esprit une fantaisie; si vous me contentez , je vous en saurai beaucoup de gré. J'aime votre nièce Marguerite: elk
Sleure son Pujlaurens; faisons-lui la^ surprise e le tirer de prison.
Le front du ministre, tout à l'heure épanoui, devint sombre et plissé de rides profondes.
— Par pitié, madame, dit-il, ne parlons point d'affaires d'État. Près de tous je nageais dans les déliées, et d'un mot tous me précipitez d'un parterre de fleurs au fond d'un noir souterrain.
— Me refuserez -vous cela? Je suis curieuse de voir si vous l'oserez. La contrariété m'enflamme déjà. Ce n'était qu'une envie, à présent c'est une passion. Je veux la grâce dePuylaurens, et je l'aurai.
— Mais quelle tyrannie! s'écria le cardinal.
Ne laisserez-vous pas aux gens huit jours pour réfléchir?
— Pas une heure. Je veux cette grâce à l'instant.
— U me faut pourtant le loisir d'y penser.
— Gomme il vous plaira, monsieur. Vous êtes un pauvre amoureux. Retournez à votre portefeuille.
La reine se leva, demanda des cartes et se mit à jouer. Avantde se retirer, le ministre lui vint dire h l'oreille :
— Modérez cette vivacité. Nous causerons de Puylaurens dans votre oratoire.
Le jour de l'entrevue, on apporta dès le matin le luth de Bologne, enveloppé dans son étui.
M. de l'Encjo^ en avait monté lui-même les cordes, car l'Eminence était incapable de les mettre d'accord. Vers midi, les femmes de service entendirent des pas dans l'escalier dérobé de la reine, mais des pas si pesants, qu'on n'y eût
jamais reconnti nn amant en bonne fortune.
Les portes secrètes s'ouTrirent jusqu^à celle de Poratoîre, qm se referma tout aussitôt. La reine était vêtue d'une étoffe de soie neuve si d«irc, k pHs si cassants et montant si Ifâut, son juste de baleine était si roide et si serré, son collet si empesé, qu'elle ressemblait à une citaddle bérlssée de bastions , demi-lunes et tourelles. On voyait aisément que la garnison ne voulait pas se rendre ce jôur-là ; mais M. le cardinal était mauvais juge dans les assauts de ce genre et ne devina point la détermination de Tennemi à l'aspect de sa toilette. Malgré son rempart d'ajustements et la présence de madame de Chevreuse, coi^ps d'armée auxiliaire d'intelligence avee la place, Anne d'Autriche paraissait au supplice. La duchesse tira le luth de la boîte, et, jetant sur ses épaules une mante drapée à Fespagnole, elle se mit à frotter les cordes au hasard , dans l'attitude d'un soupirant de nuit qui donne une séré* nade , les yeux levés vers la fenêtre de sa maitresse.
— Allons, dit-elle, cher seigneur, à votre tour. Vous êtes heureusement partagé. Au lieu de vous morfondre dans la me , suivant l'usage, vous allez réjouir les oreilles de madame sur un bon siège de velours, à l'abri du vent.
Le musicien prit son luth , feignit de l'accorder, bien qu'il ne sut point en manier les chevilles , et se posa sur son fauteuH le plus gra** eiensement qu'il put, c'est-à-dire dans l'af^itade la plus gauche du monde. Madame de Chevreuse,
appuyée avec nonchalance sur le dos d'un siège, faisait encore ressortir davantage, par le charme de sa personne, le ridicule de son voisin. Le visage de la reine devenait moins sévère. En&i le morceau si bien étudié avec l'Enclos commença. G^était un mélange de sons coniïis, sans rhythme et sans mélodie, auquel on ne pouvart rien distinguer. Madame de Chevreuse remuait la tête, comme si elle y eût senti une mesure, et gardait un admirable sérieux. La reine mordait son mouchoir pour ne point éclater. Derrière une tapisserie, on entendit au dehors de petits gloussements comme des rires étouffés. Le musicien, tout à son morceau, ne remarcpia rien et arriva un peu haletant à la dernière note. Oïj lui prodigua les éloges. La duchesse, particulièrement, applaudit beaucoup, en se félicitant d'avoir vu la chose la plus rare du monde, un grand ministre, un profond politique, jouant du luth pour divertir la dame de ses pensées.
— Avez-yous songé , dit la reine , h la grâce que je demande? J'ai cette affaire dans la tête. Il faut m'obéir sans délai ; point de retard ni d'opposition.
— Cest une affaire grave, répondit le ministre. Je vous contenterai ; mais, pour Dieu ! que cela demeure entre vous et moi.
— Je n'en ai dit mot à personne.
— £li bien! nous allons en causer, si vous voulez, tout de suite, sans témoin.
Le cardinal invitait du regard madame de
Cheyreuse à sortir, mais la duchesse n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
— Parlez, dit la reine; nous voici seuls, je vous écoute,
— Seuls ! s'écria le ministre, pas encore.
— £h ! ne savez-vous pas que je n'ai rien de secret pour la duchesse?
— Oui-da ! mais moi , j'ai des secrets pour elle.
— Parlez, parlez, dit madame de Chevreuse.
Il s'agit de tirer Puylaurens de sa prison, n'estce pas?
— Quoi ! on vous a déjà mise au courant de cette affaire? Gela est fort mal fait; c'est une indiscrétion. Je retire ma parole, et suis désolé de ne pouvoir point contenter Sa Majesté.
— Bon ! s'écria la duchesse de Chevreuse, le voilà qui perd l'occasion de baiser la plus belle main des trois royaumes , quand cette main ne demandait pas mieux.
Le ministre regarda les doigts d'ivoire de la reine, dont la beauté parfaite était célèbre dans toute l'Europe.
— Je vois bien, dit-il, que je serai toujours battu, ayant contre moi deux ennemis si fins et si aimables. Puylaurens vous devra sa liberté.
— Ah ! mon cher cardinal, s'écria la reine, que cela est galant et délicat à vous! Sortirat-il de Vincennes demain?
— Doucement, madame; les choses ne pourront pas marcher aussi vite que dans votre jolie tête. Demain je parlerai au roi ; deux jours
après^ la gr^e sera signée, et^ lundi, les portes s'ouvriront.
— Ce lundi est bien loin ; mais enfin j'ai votre parole.
— £t vous devez compter sur mon zèle. Je vous promets que , mardi , Puylaurens ne verra poiut le jour à Vincennes.
M. le cardinal s'approcha de la reine pour recevoir la récompense annoncé^ par madame de Ghevreuse. Anne d'Autriche présenta , avec une grâce indolente et toute royale , une main dont Vénus eût été jalouse. Le ministre mit un genou en terre et baisa cette main trois ou quatre fois de cet air gourmand qu'ont les Cassandres italiens, puis il sortit plus fier et plus heureux de cette faveur que de la prise de la Rochelle.
Pendant la conférence dont le mystère enflait la vanité de l'Éminentissime, madame de Puylaurens et quatre filles d'hoi\neur de la reine étaient cachées dans la bibliothèque d'Anne d'Autriche, où elles formaient un groupe fort piquant à voir. Ces jeunes figures , respirant à peine , le cou tendu^ le pied en l'air, l'oreille appliquée contre une porte secrète, saisissaient avidement chaque son qui s'échappait de l'oratoire. Anne d'Autriche, craignant quelque surprise de son amoureux barbon, ou peut-être quelque trahison de madame de Chevreuse, avait mis en réserve ce renfort pour sa défense. La- duchesse de Puylaurens ne songeait pas à se divertir; en revanehe„ les quatre filles d'honneur s'amusaient beaucou|i 2. iO
de l'aventure. Au moment où le luth résonna si ridiculement , l'une s'enfuit , n'y tenant plus d'envie de rire, l'autre se pâmait en cachant son visage dans un coussin; les deux dernières avaient produit ce gloussement joyeux dont heureusement le cardinal n'avait rien entendu. Lorsque le prélat déposa ses gros baisers retentissants sur la main d'ivoire , un nouvel éclair de joie et de malice illumina les quatre figures espiègles, et madame de Puylaurens elle-même ne put retenir un léger sourire ; mais tout k coup ce sourire fit place & l'expression de la terreur la plus profonde. La pauvre duchesse demeura comme frappée de la foudre. Une sixième personne, debout à l'entrée de la bibliothèque, regardait en silence le groupe indiscret et moqueur : c'était Lopez, l'espion du ministre, montrant ses longues dents, avec l'air enchanté d'un avare qui découvre un trésor. Ses yeux noirs, vifs et intelligents, dévoraient ce tableau, et il était aisé de voir que sa pensée rapide en avait déjà saisi le sens. L'Abencerrage , ayant compris tout ce qui venait de se passer, disparut comme une ombre, sans que les filles d'honneur l'eussent aperçu. La petite porte de l'oratoire s'ouvrit alors, et la reine embrassa madame de Puylaurens.
— Mon enfant, lui dit-elle , la victoire est gagnée.
— Hélas ! répondit la duchesse en fondant en larmes, elle est perdue par notre imprudence.
Le màr^ le barbier de Son Émînence vint à l'heure accoutumée, porteat sa trousse et se» parfums.
— Allez, mettre Ponce, dit le cardinal d'un ton colérique, je suis assez bien peigné comme cela. Gardez vos senteurs et vos pommades ; ces colifichets ne sont plus faits pour moi. Ma jeunesse est passée. On a ri h mes dépens, il faut k présent que l'on pleure.
Madame de Puylaurens ne s'était pas endormie sur les bonnes intentions de la reine et de k duchesse de Ghevreuse. Depuis un mois, elle avait donné commission à la Pistole de chercher quelque moyen de correspondre avec le prison-» nier. Le capitaine s'était installé dans un cabaret au village de Vincennes. L'or étant la meilleure clef des prisons et forteresses, l'estafier avait emporté une somme considérable. Il s'en adjugea prudemment la moitié pour prix de services périlleux dont la potence pouvait interrompre l'exécution. L'un des portiers du donjon venait au cabaret lorsqu'il n'était point de semaine. On le régala; il aimait le vin, et se grisa. On le fit jouer, et on eut soin de le laisser gagner. Ayant pris goût à ce délassement, il
fréquenta volontiers avee la Pistole. Au bout de quinze jours, on en vint aux confidences. Le capitaine promit des montagnes d'or à qui lui apporterait un biUet de Puylaurens. Le portier jasa de cette affaire avec le geôlier du duc, et le geôlier en devisa avee son porte-clefs. Tous trois élevèrent les mêmes objections, à savoir la sévérité de leurs principes , le serment de leur charge, le danger d'être pendu. Cependant ils consentaient à transmettre des papiers, pourvu que ce ne fussent point des écrits contre le roi ni le cardinal, pourvu qu'on assurât de bonne foi qu'il s'agirait dans ces papiers d'affaires de famille ou de confidences d'un mari à sa femme. Quant à l'évasion du prisonnier, il n'y fallait pas songer. La Pistole répondit que de l'évasion il n'était mjllement question pour le quart d'heure, et qu'on n'en parlerait pas avant bien du temps. Il donna cinquante louis au portier, qui garda, outre sa part, la moitié de ce qu'il devait donner au geôlier ; celui-ci retint la moitié de ce qui était dû au porte-clefs ; mais malgré tous ces tours de bâton, le prisonnier fut averti un matia que, s'il lui plaisait d'écrire à sa femme ou à quelque autre personoe, on ferait parvenir ses lettres à leyr destination.
Un matin, la Pistole arriva triomphant chez la duchesse, chargé de deux lettres, l'une adressée à madame de Puylamjeiis, l'autrci à son Altesse Royale Gaston d'OdÀéans, La première contenait ce qui suit :
«c Ma chère AME,
« le ne sais par quel heureux expédient le fidèle la Pisfiole a gagné les gens qui me gardent* Je vons laisse le soin de le récompenser, car il me rend un grand service en me fournissant cette occasion de vous envoyer mes dernières pensées. Ne nous le dissimulons plus : à cette beure, ce n'est point un prisonnier qui tous écrit, c'est un condamné à mort. L'ordre a été envoyé ce matin du Palais-Cardinal de me transe lérer dans un autre appartement. Le gouverneur vient de m'en donner la nouvelle en termes fort recherchés ; mais la poétesse de son langage ne saurait adoucir ma situation. Je vais occuper H logement où mourut M. d'Ornano : c'est, un Cachot où la lumière du jour ne pénètre point» Si les ténèbres, le défisiut d'air et Thumiditë du lieu ne suffisent pas à me détruire, on j ajoutera sans doute la nourriture de M. le maréchal.
«( Cette condamnation ne m'a pas causé de surprise. Cinq mois de silence m'ont appris que je ne devais plus rien espérer, ni de l'amitié de Son Altesse Royale, ni de votre crédit sur l'esprit de M. le cardinal. C'eut été la première fois que le grand ministre eût pardonné. 11 mourra sans avoir connu la déraenoe. Je n'ai jaraaib douté de votre tendresse pour moi, ma ehète Ame. Mon tourment le plus cruel est de songer il la douleur que vous aurez ressentie de ne pouvoir pas me Muva*, et je frémis en pensant
au coup terrible que vous donnera ma mort. Je quitterais ce monde avec moins de tristesse, si je savais que vous surmonterez votre chagrin, fit que vous ne mettrez pas à me pleurer trop Ae passion et d'amertume. Je vous donne un Jsm pour porter mon deuil et nourrir vos regrets. Passe cela, je vous supplie de vous rendre au monde qui vous réclamé; c'est un tribut assez «her que de vouer aux larmes votre vingtième année. Je n'en demande et n'en veux pas davantage. De tous les hommages que vous pourrez Tendre h ma mémoire, aucun ne me sera plus doux que le respect de votre vie et la conservation de votre personne. Je prétends mourir ehrétiennement, et, afin de me retrouver un jour dans le ciel, il faut que vous mouriez dans les mêmes sentiments que moi. Pour l'amour de vous, ma chère âme, je vais donc essayer de
Jmrdonner à mes ennemis et d'offrir à Dieu 'agonie qu'ils me préparent ; la chose me sera difficile. Je pardonnerai au tyran qui m'a poursuivi jusqu'au tombeau, plus volontiers encore qu'au lâche priùce dont l'abandon m'a jeté où je suis. L*un a fait son métier de despote , tandis que l!autre a manqué a tous les devoirs 4'un ami.
u Je hais ces gens larmoyants qui abusent de ià sensibilité d'une femme et profitent de l'instant solennel de la mort pour enfoncer dans un cœur qui les aime un souvenir empoîsonnéf comme s'ils espéraient échapper au néant par ce legs abominable; Ne faut41 pas toujours finir ?
Qu'importe si c'est k Vincennes ou au Louvre ? J'ai goûté dix jours de bonheur en toute ma vie : ceux que j'ai passés paisiblement auprès de vous, et il m'est doux de penser que ce bonheur était sans reproche. Le peu d'instants que j'ai encore à vivre seraient moins amers, si votre main pressait la mienne à l'heure du départ ; mais Tattendrissement d'une séparation si douloureuse, mes adieux et mes larmes vous déchireraient le cœur, et peut-être est-il mieux pour Totre repos d'éviter cet excès d'émotion. J'aurai plus de mérite si je réussis à ne point mourir désespéré dans ma solitude que si je mourais entre vos bras.
u Prenez soin de mes serviteurs. Faites quelque chose pour du Plessis. Donnez de l'argent k la Pistole, c'est la seule récompense dont ce coquin puisse être touché. Il a du bon, tout perverti qu'il est.
M Adieu donc, ma chère âme. Vivez : je vous en prie et vous l'ordonne. Laissez que votre chagrin s'apaise par l'effet du temps, et prononce? quelquefois dans vos prières le nom de celui qui prend les devants pour aller vous attendre dans le pays où l'on ne risque plus d'oublier ceux qu'on aime.
« Votre époux affectionné, M Antoine de l'Age. »
La seconde lettre , adressée à Son Altesse Bqyftle Gaston d'Orléans, était ainsi conçue :
ic Monsieur,
<c On me transférera demain dans la chandire on monmt votre gouverneur. Vous savez ce qui avient des prisonniers qui habitent ce eadtot. Si la triste fin que je fais était de quelque avantage pour la réputation ou le bien de Votre Altesse, je ne me plaindrais point; mais, en subissant une mort honteuse et cachée, j'ai encore la douleur de penser qu'dle est désastreuse pour votre gloire. Je connais trop Votre Altesse pour la prier d'implorer en ma faveur la clémence du roi. Vous avez mis quelque chaleur à défendre M. d'Ornano ; vous en avez eu moins & vouloir sauver le pauvre Chalais, moins encore Il plaider pour M. de Vendôme. Sans moi, tous n'en auriez point mis du tout à parler pour M. de Montmorency. Vous devez donc, snivaiit cette pente naturelle de votre esprit, m'abandonner plus complètement que les autres. D semble que je sois en droit d'attendre des secours de Votre Altesse, en l'état où me voilà réduit; cependant, du fond de ma prison, c'est moi qui vais vous donner un avis important.
«( Croyez-moi, Monsieur, ne prenez plus de confidents, ne conspirez plus, ne vous mêlez plus des affaires de l'État, et demeurez en repos dans votre musée de médailles. Songez que vous avez perdu et ruiné tous vos amis; souvenezvous de votre contenance à Castelnaudaryi lorsque vous laissâtes périr sous vosyeuxtieax liéros qui tombaient pour vous; souvenez-vous de vos
hésitations dans totfs nos conseils, de vôtre faiblesse le jour du coup de main ,que tous fîtes manquer à Saint-Germain, des perplexités que vous déguisiez en toutes rencontres sous les dehors d'une rodomontade aussi imprudente que la peur. Reconnaissez enfin que vous n'êtes élit ni pour la guerre, ni pour les conjurations, ni pour les cabales de cour, ni pour débattre honorablement les conditions de la paix, ni pour en assurer l'exécution, ni pour sauver les débris de votre fortune dans le malheur, encore moins pour protéger ceux qui se sont hasardés à vous servir. Courbez la tête devant le génie et la puissance d'un ministre plus grand que v<yus. Chaque nouvelle tentative que vous avez faite pour le renverser vous a rejeté plus bas que vous n'étiez auparavant. Encore une cabale, «t je n'oserais répondre de votre liberté ni de votre vie. Évitez un sort semblable au mien. Tcneïvous pour vaincu, et vivez dans l'ombre et le repos; c'est le seul mojen de ne compromettre et par conséquent de n'abandonner personne.
Excusez la liberté de mon style. Je vous écris du fbnd de la tombe où vous m'avez laissé choir sans me tendre la main. Soyez docile à ma voix, qui vous crie de changer de route, sanà quoi vous allez heurter du pied cette tombe et trébucher vous-même parmi les d&nis de votre honneur, le consens que vous ne tentiez rieh pour me sauver, à la condition que vous n'aurez plus de confidents et ne sacrifierez plus d'autres malhenreux à votre faiblesse, il m'en coûte de
vous pardonner ma misère et mon infortune; je le fais pourtant aussi chrétiennement qu'il m'est possible, et je souhaite que vos autres victimes ne vous accusent jamais avec plus d'emportément que moi.
« Sur ce, je me déclare le serviteur respectueux de Votre Altesse, et prie Dieu qu'il lui donne des jours heureux et paisibles, des nuits sans trouble et les douceurs d'une conscience légère. )>
La reine et madame de Ghevreuse, n'ayant plus revu M. le cardinal depuis trois jours, avaient deviné sans peine la cause de sa froideur. Elles n'osaient non plus donner signe de vie, et demeuraient dans la crainte, attendant chaque matin l'explosion de la colère du ministre* Le bruit se répandit de la rigueur dont on uisait envers Puylaurens, et l'on sut qu'il allait être plongé dans le cachot où tant de gens avaient péri. Cependant, sur l'avis de madame de Ghevreuse, la reine ne fit pas semblant de savoir la cause du silence et de la reti*aite du cardinal. Lorsque arriva le lundi, jour fixé pour la délivrance du prisonnier, M. de Laporte, premier yalet de chambre d'Anne d'Autriche, se rendit au palais du ministre.
— Monseigneur, dit Laporte, la reine m'envoie pour savoir des nouvelles de votre goutte et pour vous rappeler votre promesse de faire sor- ,tir de prison le duc de Puylaurens.
. — Vous direz à la reine^ répondit TEmineacei
que ce n'est point de la goutte que je souffre, mais d'une blessure cruelle. Vous ajouterez quir je suis homme de parole : j'ai promis que demain Puylaurens ne verrait pas le jour au donjon de y incennes ; les ordres nécessaires sont donnë$ pour qu'il ne le voie point.
Monsieur jugea que la lettre de Puylaurens n'était pas bonne à montrer; il mit donc Fépitre dans sa poche et n'en dit mot à personne. Sans avoir le dessein de rien entreprendre en faveur du prisonnier, le prince se rendit à tout hasard chez le roi. Il le trouva partant pour le jeu de paume et l'y suivit. Louis XIII, ayant bien dormi et digéré sans aigreurs, ^paraissait animé d'un semblant de gaieté.
. — Mon frère, dit-il avec sa grâce accoutumée, vous avez le teint brouillé ce matin ; le blauQ d9 vos yeux est un peu jaune, et je ne m'étonnerais point si vous aviez le foie malade tout conun^ moi. Savez-vous que la différence d'Iige n'est pas grande entre nous? Si votre santé se gâte, vous ne régnerez guère de temps après moi, et, çomm^ vous n'avez point d'enfants mâles, la couronna s'en ira sur la tête de M. le prince..
,-— j)<e consens volontiers, répondit Monsiqu^,
que les Condë régnent après nous, mon frère.
Plût au ciel' que je n'eusse pas d'autre motif de me chagriner que celui-là !
— Et quel autre sujet de vous chagriner pourriez-vous donc avoir?
— Le voici. M. le cardinal avait promis de traiter Puylaurens avec humanité; cependant il l'a fait jeter dans lo cachot où est mort mon gouverneur.
— Par charité ! s'écria le roi, oublions Puylaurens. Vousm'allez troubler ma joie. Le diable m'en laisse si peu, que j'en suis ménager. Jouons à la paume ensemble comme de bons amis.
— Je ne suis point en état de jouer, sire, à moins que vous ne promettiez d'avoir compassion de Puylaurens.
— Eh bien ! jouons en partie la grâce de votre favori. Si je perds, je le tire de Vinoennes et lui rends sa liberté ; mais , si je gagne, vous ne me parlerez plus jamais de lui.
— Fi donc, mon frère! pouvez-vous faire un enjeu de votre justice et de vos gràceis !
— Vous avez raison; c'est une folle. Puylaurens mérite sa prison, et il y restera*
«— Si vous le prenez ainsi, j'aime encore mieux tenter l'aventure et vous gagner sa grâc«.
«-- Je le crois bien. Vous êtes ]^u$ teste q«e moi, vous avez l'avantage de votre côté; mais je tous avertis que j'ajusterai les balles de mon mieux, et ne vous ferai point de quartier; ain^ appliquez-vous à bien jouer.
Tcnit en réglant les oonéKions de ia partie, on
arriva au Marais , et le carrosse s' ai*réta devant les jeux de paume. Monsieur avait de l'agilité eC de l'adresse aux exercices du corps; mais sa timidité naturelle lui enlevait une part de son coup d'ceii et de ses forces aussitôt qu'il s'intéressait trop au gain. Le roi, au contraire, jouait mieux quand l'intérêt du jeu triomphait de fior dolenceoùsa constitution débile le tenait plongé., D'un côté était la faiblesse du corps et de l'autre celle de Tàme, en sorte que, dans cette occasion d'importance, k partie devenait égale, ou peu s'en fallait. Dès le début, Monsieur prit six points de suite. Le roi ne se démonta pas et n'en joua qu'avec plus de soin et d'application ; à la septième balle , il donna de sa raquette en cou^pant de haut en bas, et fit passer la paume horizontalement d'un pouce au-dessus de la corde de séparation, si bieaque Monsieur manqua le coup« A partir de ce moment, Gaston d'Orléans, déconcerté, intimidé de plus en plus , perdit tout son avanti^ew On atteignit ainsi le onzième point des deux côtés. Monsieur,, sentant sa main trem-* bler, demanda partie r^nise; mais le roi ne le voulut point.
— Ah! disait Louis XIII , vous croyez, parce que vou^ êtes le plus jeune^ qu'on ne vous gagnera pas? Eh bien! votre Paylaurens de* meurera au bois de Yincennes^et vous ne m'en rebattre^ {^us les oreilles. Je suis charmé de voir trismpher ma justice et mqn adres^ tout ense«ible. NiO^ rirons bien ce soir avec M. le cardinal. Donnez-moi une autre raquette, bonnea
gens, que f envoie la dernière balle tout droit au donjon porter nouvelle à Puyiaurens de mon succès.
Monsieur avait déjà perdu la tramontane. Il lança la balle en lui faisant décrire un demicercle parfait, tant il avait peur de la manquer, et il donna le plus beau jeu du monde à son adversaire. Le roi prit son temps sans se presser, et, frappant la balle à tour de bras , l'envoya en ligne droite dans les yeux de Monsieur, qui baissa la tête pour éviter le coup , et laissa la paume s'éteindre dans le filet.
— Vive Dieu ! dit le monarque, j'ai joué comme feu mon père. Je ne me sens pas d'aise, et ne donnerais point cette partie pour dix mille écus. Puylaurens restera au donjon, et, du moins , si on me vient encore crier son nom , il ntie rappellera un jour beureux.
Monsieur avait jeté à terre sa raquette et s'en était allé tout rouge de dépit. Ainsi s'évanouit par un coup de maladresse et^ de timidité la dernière cbance de salut de Puylaurens.
Un matin, le cardinal et le père Joseph donnaient audience à l'ambassadeur de la seigneurie de Venise au sujet des affaires de Mantoue. Le ministre avait commandé qu'on ne laissât entrer
Eersonne; mais la nièce de Son Émiuence était abituée à pénétrer h toute heure du jour. Le magnifique ambassadeur fut un peu étonné de voir une femme éperdue forcer le passage et interrompre la conférence en se jetant aux pieds du cardinal.
-^ Monseigneur, s*écria la duchesse, vous m'avez refusé la grâce de mon mari, ne me refusez pas au moins la permission de le Toîr une dernière fois avant qu'il meure. 11 faut que je l'assiste à ses derniers moments. C'est un devoir sacré que vous ne sauriez me défendre d'accomplir.
— Relève-toi, mon enfant, dit le ministre.
Bon Dieu ! en quel état te voilà ! Ne pleure pas ainsi, tu vas te rendre malade.
— Mon oncle, n'insultez pas à ma douleur par cette fausse pitié. Je suis au désespoir. Si vous ne me permettez d'entrer à Vincennes, vous compterez ce soir une personne de moins dans votre famille.
— Monsieur l'ambassadeur, reprit le cardinal, votre conseil des Dix écoute-t-il les prières des femmes de prisonniers?
— Notre conseil des Dix, répondit le Vénitien , n'a point de nièces; mais ce qu'une république ne doit point faire, le ministre d'un monarque absolu peut le hasarder.
— Écoute, ma chère Marguerite, dit TÉminence, si tu veux avoir un peu de douceur et de résignation, je te récompenserai de telle sorte que toutes les femmes du royaume souhaiteraient d'être veuves à ce prix. Je te marierai avec un prince régnant d'Allemagne ou d'Italie. Je te mettrai une couronne fermée sur la tète. Au lieu d'un tabouret à notre cour, tu auras un trône, et on te fera la cour à toi-même. Tu auras des chambellans, des gardes du corps, une armée,
uae flotte, des fiUes d'honneur et des sujets.
— Monstre sans âme ! s'écria madame de Puylaurens, n'espère point me séduire. Puisqu'il n'est plus d'autre refuge que le UMnbeau contre ta tyrannie, je t'apprendrai qui je suis et de quel cœur tu as osé te jouer. Je te l'ai dit : ce soir, il y aura une personne de moins dans ta famille.
— Si tu fais cela, répondit le cardinal, malheur à toi ! Ah ! sainte Vierge ! me menacer de se tuer ! Va, je te retirerai mes bonnes grâces; je reprendrai le duché d'Aiguillon, je le donnerai à ma nièce de Comhalet; tii perdras fortune, dignités, maisons de campagne, bijoux, vaisselle et beaux habits, et je te renverrai dans ta province en jaquette, comme tu en es venue.
rage ! vouloir se détruire ! Je ne sais plus ce que je dis tant je suis en colère.
— Nous perdons l'esprit tousdeux,reprit la duchesse avec plus de calme. C'est assez ; vous m'avez entendue. Je vous donne jusqu'à ce soir pour vous déterminer. Ou je pénétrerai auprès de mon mari , ou je quitterai volontairement ce monde, d'où votre barbare despotisme m'aura chassée.
Aussitôt que madame de Puylaurens fut partie, le père Joseph, croisant ses bras, regarda en face M. le cardinal.
— J'ai peine, lui dit-il, à en croire mes yeux. Quoi! vous ne savez point venir à bout d'une femme de vingt ans ! Vous déraisonnez comme elle, et vous vous amusez à lutter de violence! Rien n'est si facile pourtant que de mener où l'on veut ces têtes légères. Vous prenez une
massue pour abattre uue plume qui yole, au lieu de souffler dessus tout doucement. Monseigneur^ je ne vous reconnais plus.
— Eh I que puis-je faire? car enfin je ne veux point qu'elle se détruise.
— Vous Toulez qu'elle vive , n'est-ce pas ?
qu'elle se console, qu'elle oublie son mari, qu'elle en épouse un autre plus tard, et qu'elle vous aime et vous égayé comme autrefois par sa gentillesse?
— Assurément.
— Laissea-la donc pleurer à son aise. Vous prenez les choses tout au rebours. Laissez-lui voir son PuyEaurens; permettez qu'elle lui ferme les yeux , qu'elle se fonde en eau , qu'elle porte la robe la plus noire du monde, qu'elle mouille les mouchoirs les plus blancs, qu'elle s'enferme dans un château, qu'elle s'y ennuie bien de sa douleur, et vous verrez que du noir elle passera au brun, puis au violet, puis au bleu d'azur, et finalement au rose le plus tendre. Si vous fermez l'écluse à son chagrin, si vous luttez d'entêtement avec elle, vous allez la perdre.
— Je te donne mes pouvoirs. Va la trouver, dirige-la. Charge-toi de tout; mais, si tu me la laisses mourir, je te tordrai le cou.
— J'y consens. Dormez en paix, je réponds de sa vie. A présent, reprenons notre conférence.
— Mon révérend père , dit l'ambassadeur de Venise, vous n'avez point étudié cette politiquelà au congrès de Ratisbonne ni dans k Prince de Machiavel.
«^ Non, vraiment; je !'« apprise dans le livre du simple b^ sens»
La conférence sur les aSaires de Mantouè n'était pas achevée , lorô<Iu'Un valet dé tdadame de Puylaurens vint remettre à M. le cardinal tes titreç de propriété de Boîs-le-Vkomte, le brevet du duché d'Aiguillon et tous les autres patchesAîns qui représentaient FiB^mense Ibrtu^ <{ue la duchesse devait aux libéralités de son onde.
— Joseph , cria le ministre , va-t'en bien vite; eours chez ma nièce. Empêche ^'il n'arrive quelque grand malheur. Je m'en remets à toi du J^oîndek conduire. Abandonne toute autre affaire pour celle-ci. Ne p^ds pas line minute.
— D n'y a rien qui presse, dit le capucin.
N'avons-nous pas jusqu'à ce soir? Dans une heure , les bonnes paroles q%ie j'apporterai produiront leur effet ; ne vous embarrassez de rien.
Le capucin reprît son discours sur les projets de mariage des filles du duc de Mantoue ; tuais le cardinal n'avait plus la tête à la politique , et l'ambassadeur de Venise se retira par discrétion, en remettant au lendemain la suite de la conférence. Le père Joseph fit signer au ministre un laissez-passer pour le gouverneur de Yincennes, et demanda son carrosse. Tandis qu'on attelait les chevaux, il se rendit à son appartement , ouvrit un coffret de bois qui ressemblait à une phai^macie portative, et y choisit un petit flacon qu'il mit dans sa poche à côté de ses clefs et de son crucifiiL ; puis il partit en souriant dans sa barbe avec cet air. hypocrite et
satisfait qne prennent volontiers les trompeurs aecootumés à voir réussir toutes leurs ruçes.
Madame de Puylaurens , noyée dans ses larmes et n'espérant plus rien du cardinal , fut tcm^ chée de l'entremise du père Joseph comme d'une grande marque de bonté. Le capucin joua l'attendrissement, se montra pitoyable, et témoigna de la joie d'avoir triomphé de la dureté du ministre. La duchesse jeta sur ses épautes une mante de voyage, et voulut partir à l'instant pour Vincennes.
— Ma fille, disait le révérend père, ne vous le dissimulez point : nous allons trouver votre mari en un triste état. Le logis qu'il occupe est fort malsain , et je sais que Puylaurens est à deux doigts du tombeau. Ce que nous avons à souhaiter de plus heureux , c'est que vous arriviez à temps pour lui fermer les yeux. Ne vous mettez point dans l'esprit que nous puissions le sauver; ce serait une illusion vaine dont la perte vous porterait plus tard un nouveau coup. Peutêtre serait-il mieux pour vous d'éviter une scène cruelle.
^ — Non, mon père, répondit la duchesse; j'aurai la force d'accomplir mes devoirs , "et , si je puis adoucir un peu les angoisses de ce pauvre mourant, je le ferai, fût-ce aux dépens de mon repos ou même de ma vie.
Madame de Puylaurens était une femme de grand courage ; mais , à l'approche d'un aussi terrible moment, la sensibilité de son âme ne Fésistait plus à la violence de la secousse. ËUe
pâlissait, la voix lui manquait. En descendant de carrosse , elle sentit ses jambes fléchir et s'appuya sur le bras du capucin. Dans l'appartement du gouverneur, on trouva le chapelain du donjon.
— En quel état est Puylaurens? demanda le père Joseph.
— Il va mourir, répondit le gouverneur.
— Quoi! point d'espoir?
Le chapelain secoua la tête d'un air significatif.
— Je lui ai donné l'extrême-onction , dit-il, et il mourra touché de la grâce divine.
— Ne laissons pas d'essayer encore des moyens humains, reprit le père Joseph. Appelez le médecin, et conduisez-nous bien vite auprès du prisonnier.
La célèbre chambre de M. d'Ornano était placée sous une voûte de pierres de taille. Une meurtrière étroite et sinueuse introduisait une faible quantité d'air extérieur, sans donner passage à la lumière. L'eau ruisselait sur les murailles , et , de temps à autre , de larges gouttes, tombant d'en haut , produisaient sur le sol , déjà , mouillé, un clapotement glacial. Une torche de résine, plantée dans un anneau de fer, répandait une lueur blafarde assortie à l'horreur de ce séjour. Dans un coin , on voyait un grabat monté sur deux petits tréteaux. Le prisonnier, le visage tourné contre le mur, ne bougea point, i malgré le bruit de la porte , malgré les pas et | les voix qui résonnaient dans son cachot. Un i
infirmier, assis près de lui , fît signe de la main que le moribond était plongé dans le délire. La duchesse fut prête à s'évanouir au premier regard qu'elle jeta dans cette espèce d.'enfer, mais, aussitôt qu'elle aperçut le malade , elle retrouva ses forces et courut à lui; elle se courba au-dessusi du lit et appela trois fois Antoine ! avec un son de voix si doux et si pénétrant , que les as^ sistants gardèrent le silence pour attendre l'effet de cet appel. L'accent de la tendresse, de l'intérêt et de la bonté était chose si inconnue dans les échos du donjon, que le moribond se retourna dans son lit en ouvrant des yeux étonnés.
— C'est vous , Marguerite, dit-il ; que venezvous faire ici? Êtes-vous donc condamnée à mourir comme moi?
— Non, mon ami; je viens vous soutenir et vous consoler dans vos derniers moments.
— S'il en est ainsi, reprit Puylaurens^ mes d^^niers moments peuvent durer longtemps encore. Le poison ne m'a pas encore autant abattu •qu'on rûnagine.
— Il se croit empoisonné , murmura le p^ë Joseph.
— On peut le sauver ! s'écria la duchesse.
— Essayons , dit le capucin. Docteur , ne perdez pas une minute. Voyez si ce malade n'est point désespéré.
Le médecin fit approcher' la torche du lit , et, regardant le prisonnier attentivement :
— Cet homme^là j dît-il , n'a pas deux jours
à vivre. Queue m'a-t^on appelé hier, puisqu'on voulait le sauver?
-^ Noos n'aviona pcrint d'ordres , répondit le gouverneur.
-^ Mesaieursy ditPuylanrens, je venu assure <|ue je sois plein de view Me me aourrisws plus eomme M* d'Omano, et vous verres si je ne serai pas bientôt sur pieds.
-^ Vite, des seootirs, descontre^poisonal s'é« etia la duehease. Doeteur, Mted votre devoir;
'^ Je le ferai, maïkme ; je vus préparer nioî«séme les remèdes nécessaires, et je reviens dans nn moment»
— Ne tardez pas ! cria le père Joseph.
Le médecin sortit en eoorant.
*^ Mon père , dît le gouverneur au capucin., étes-vous certain d'agir selon les intentions de H. le cairdinal?
— le suis responsable des ordres que je vous donne.
— C'est que toiU; ceci n'est pointd'aeoord avec ks instructions écrites du ministre.
— Conformez-vous sans crainte à mes insftruo^ lions veièalea* .
— O mon père ! dit madame de Puylanreas y nous allons donc le sauver ?
— le Gommenoe à Fespérer, ma Aèfe fille.
-^ Grand Dieu! s'écria le prisonnier yTinCIflie
Joseph est ici ! je suis perdu ! . Le révérend pète frappa doncemeni sur l'épaule de rinfimier el l'entratnn hors da eaobot» '^ Il faut abréger, dît-il froidement* Voici
le flacon de sels ; faites que nons ayons fini avant le retour du médecin.
PuyUnreRs tremblait de tous ses membre» et pairais8R^ en proie k une foreur profonde,
— - SmhrasseE-moi, Marguerite, disait^il', nous n'avons qa'un instant, ee moine infernal n'est pas^mu pourmen. Ne nous aveuglons pas da- ▼anfïi^. Vives , ne me pleurez pas avec trop d'amertume. Résistez à la douleur pour rameur de' nmu Donnesnnoi votre main , et ne me parlez plus. N'en ctouter pas, mont4ieure est ppodie*
Après un moment de silence , le malade de« manda de l'eau.
-^ Monsieur, lui dît l'ii^nnier , voici des sels qui vous rendront vos Ibrees.
Puyiaurcsis pcH»ta le ftacon à ses narines et aspira plusieurs fois , comme si ses esprits se ra« nimaient. Son visage se colora d'une rougeot serbtte qui ressanblait à cdle de la santé.
-^ Grand merci ! dtt4t, je me sens mîeut.
Puis il peneha la tète eii s'appujaut sut rëpaole de laduobesse, et soupira comme une personne qui s'endort. Le père Joseph, caeM derrike la porte, fit un sourire monacal, et mur^ BMira dans sa barbe :
•-^ Enfin , nous voilà débarrassés de oe (ih cheux !
An bout d'un quart d'heure , on entendit des sanglots et dies eris de femme au dé^è^îr^ La doiahesse avak reconnu qu'dle tenait dans ses bns un eadavse.
Le soir de ce triste jour , on se disait à l'oreille dans les salons de Paris que le duc de Puylaurens était mort au donjon de Vincennes dans la chambre de M. d'Ornano , et Tallemant des Rëaux raconte que madame de Rambouillet , en apprenant cette nouvelle , s'écria :
— Cette chambre-là vaut son pesant d'arsenic.
Le bon mot de la marquise fit le tour de la ville, et ce fut la seule oraison funèbre du pauvre Puylaurens. On trouve aussi dans un journal du tanps cette phrase exempte de passion :
• Aujourd'huy, 50 juin, nous apprîmes que Puylaurens s'était laissé mourir au donjon, les uns disent par excès de chagrin , les autres à eause de sa prison ; d'autant qu'on ne lui permettait point de voir le jour , et qu'il était logé au même lieu que feu M. d'Ornano; mais le lieutenant de roi au donjon dit que c'est d'une fièvre pourpre. »»
On sait ce qui avint de la {^ûpart des personnages de cette histoire. Madame de Puylaurens , après avoir bien pleuré son mari pendant quatre ans, donna raison aux prévisions du père Joseph en se remariant avec Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, fils du duc d'Ëlbeuf. Elle perdit cependant le duché d'Aiguillon, que le cardinal lui retira pour le donner à madame de Combalet.
L'Éminentissime , dont la fortune ne semblait pas pouvoir s'élever davantage , atteignit pourtant à un degré de puissance inouï dans les annales du royaume. Son. ambition, ingé-
nîeuse à créer des moyens de se satisfaire, lui suggéra l'idée étrange de se faire patriarche de France, ce qui eût soulevé infailliblement un schisme dans l'Église, si la mort ne fût venue étouffer ces projets audacieux.
Monsieur , toujours attaqué de la maladie des cabales , employa Montrésor , comme Puylaurens , à ébaucher des conspirations ; il trembla devant ses propres desseins , recula devant les résolutions prises , laissa ses amis *çourir seuls au danger, et les abandonna le mieux du monde après la défaite. Avec le comte de Soissons, Montrésor et Saiut-Ibal , il renouvela plus lâchement encore que la première fois la scène du coup de main manqué à Saint-Germain. Cinq-Mars et de Thou , Fontrailles et M. de Bouillon qu'il avait encouragés à la révolte, furent désavoués par ce prince sans courage. Après la mort du roi , Monsieur ne put se défendre de cabaler contre la reine régente et contre Mazarin. On voit par les mémoires du coadjuteur quel rôle misérable il joua dans les affaires de la fronderie. Sous le règne de Louis XIV, Gaston d'Orléaas se retira au château de Blois , où il acheva ses jours dans l'oubli et le mépris qu'il méritait.
Madame de Chevreuse emplit la cour et la ville du bruit de ses aventures , de ses amours avec M. de la Rochefoucauld, de sa fuite en Espagne et de ses intrigues pendant la Fronde.
Quant aux personnages secondaires dont nous avons parlé, on trouvera souvent leurs noms dans les écrits du xv!!** siècle.
Le père Joseph mourut avant son digne maître , au moment où on allait le faire cardinal.
M» le Coigneux revint en France après la mort du ministre; il recouvra ses biens, et, pour se consoler de son chapeau manqué, il se maria sept fois, comme la Barbe-bleue, toujours d'une façon romanesque, et toujours veuf sans que l'on sài comment.
Lopez , ayant cherché à s'introduire chez madame de Rambouillet, y fut reconnu pour un espion, et les gens courageux lui fermèrent leur maison. Après la mort du cardinal, il sentît qu'il ne pouvait plus se montrer, et disparut de la scène du monde.
MM. le Coudray-Montpensier, Sénantes , Char* nisay, du Plessis et les autres amis dePuylaurens sortirent de la Bastille après un séjour de huit mois qui les dégoûta des conspirations ; aussi , dans les troubles qui suivirent, on ne les vit guère reparaître. Ils savaient trop où menait Famitié des princes.
11 ne serait pas bien de terminer sans dire un mot de rhonnéte la Pistole. La France étant, selon lui , un pays perdu , le capitaine alla chercher fortune en Italie sur son cheval barbe.
N'ayant point trouvé d'emploi à Milan, il se rendit à Venise ; mais tous les patriciens de la magnifique seigneurie étaient pourvus d'estafiers à gages : la concurrence était formidable. La Pistole iîit bien surpris de se voir au milieu de eoupejarrets plus exercés , plus habiles et plus féroces que lui, d'escrocs plus adroits, de joueurs
pluâ'feis^ de tipeard d'armes plud dttDgereux, d d-antre^oHeUEs beaucoup plus Éasâutauls. Pea* dant le premier mois de soa s^ur eo «ette yàB^ civilisée 9 la Pistole perdit 4oUt sou argent aux cartes; il se fit blesser en duel ieta. fois, et se laissa surprendre par un jaloux, qui obtint j»* gênent du tribunal des sages de la nuit'OOBtre sa |>ersoane. Il n'eut que le temps de s'enluir sur u(De gabare de eom&i^ce qui partait pour Anodiie,â'oà il se rendit à Florence. Daaseette g^unde Ville , on volait, on tuait et on tricbatt au jeu avec une telle supériorité , qu'il s'estima fort heureux de trouver une place de marmiton dans les cuisines d'un cardinal. Il y mena une vie exemplaire pendant trois ans. Une pleurésie, qu'il gagna en passant du feu des fourneaux à la fraîcheur de l'air extérieur, le mit au tombeau, et le chapelain de la maison ouvrit de grands yeux en écoutant la confession générale , la plus riche du monde en gros péchés, d'un homme qui passait pour un aide de cuisine fort sage et un écureur de vaisselle sans reproche.
Il me reste à demander pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de cabales de cour qui , en politique , ne furent que des drôleries, comme disait Tallemant. Je dois aussi m'excuser d'avoir puisé à ma guise dans l'histoire pour faire du roman. Les académies n'approuvent point ces libertés , et sans doute elles ont raison ; mais voici , selon moi , une excuse qu'on pourrait alléguer : le romancier trace des portraits, l'historien cherche des reliques. Il
faut au portrait la ressemblance, à la relique l'authenticitë. Bien des gens attachent des souvenirs aussi précieux à l'image d'une personne qui n'est plus qu'à un os ou une mèche de cheveux ; c'est affaire de goût. Si donc on approuve fort celui qui découvre le fragment de relique le plus menu, pourquoi blâmerait-on l'artiste qui reproduit la figure d'un personnage? Pour moi, je confesse que j'aimerais mieux avoir le portrait de saint Bruno par Lesueur que de posséder le crâne ou la robe de laine de ce pieux cénobite.