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creU, car nous savons que le cardinal n'a pas renoncé à lui faire remplir cet honorable emploi. Dites donc à votre maître qu'il a perdu l'esprit de nous venir encore parler de cela. Dites-lui que je suis au désespoir de lui voir assez de crédit pour m'enlever l'amitié de mon frère, et que je méprise également ses menaces, ses avances et ses faux semblants de réconciliation.
Après le départ de l'envoyé, les choses commencèrent à prendre une tournure fort grave. Le duc d'Elbeuf, gouverneur de la province de Picardie, envoya secrètement promettre à la reine- mère de se prononcer pour Monsieur. Le duc de Bellegarde, gouverneur de la Bourgogne, offrit à Gaston d'Orléans de le recevoir à Dijon. L'abbé d'Elbeine, neveu de l'évêque d'Albi, revint dans le même temps du Languedoc, où il avait obtenu de bonnes paroles de M. de Montmorency, gouverneur de cette province. Le duc Charles de Guise ouvrait aux rebelles les -portes de la Provence. Le cardinal s'était fait des ennemis de ces grands personnages. Jusqu'au 11 mars, les promesses, les offres de service, les lémoignages d'affection et les encouragements arrivèrent à Orléans de toutes paris. Monsieur en niellait son chapeau encore plus sur l'oreille qu'à l'ordinaire, et s'exerçait à commander dans les parades militaires. Le capitaine La Pistole lui-même se croyait en e de devenir conseiller d'État.
Le 12 mars, la cabale reçut le manifeste dans lequel Monsieur était déclaré destitué de son apanage. Le Coigneux y était accusé de rébellion, et l'on y qualifiait Puyluurens de traître. La nouvelle vint en même temps que six mille hommes de troupes, suivis du roi en personne,
marchaient sur Orléans. La résistance était impossible, on ne saurait blâmer Gaston d'avoir pris la fuite; il eût mieux fait seulement de ne point laisser voir sa frayeur et de ne pas partir sans avoir achevé sa toilette, car il monta à cheval à demi vêtu, et ses chausses ne le rattrapèrent qu'à cinq lieues d'Orléans. Peu de jours après, Monsieur et ses amis arrivèrent à Nancy.
La famille régnante de Lorraine, qui était peu connue en France, se composait de cinq personnes fort différentes de figure et de caractère. Le duc Charles IV, irrésolu et souple, avec le regard en dessous et la parole mielleuse, réunissait tous les défauts nécessaires pour faire un cardinal de ce temps-là, où les princes de l'Église furent souvent voués au lemporel et volontiers enclins à la galanterie. Le cardinal de Lorraine, son frère, évêque de Toul, homme fier, courageux et magnifique, aurait fait un prince régnant de bonne mine. Madame l'abbesse de Remiremont, leur tante, femme d'un esprit pénétrant, douée de talents superflus au couvent, eût porté remarquablement une couronne. La princesse Marguerite, sœur du duc, jeune fille douce, pieuse, naïve et d'un esprit un peu court, eût fait une abbesse intéressante; cependant, avec ses dix-huit ans, sa fleur de beauté, son humeur aimable et facile, on ne pouvait, en la voyant, souhaiter d'ensevelir tant de grâce sous le voile. Ses vertus étaient de mise dans toutes les conditions, et le mariage lui convenait d'autant mieux, que ses yeux pleins de candeur étaient garants du bonheur de son époux; aussi Gaston d'Orléans devint-il amoureux de cette princesse dès le premier jour qu'il la vit.
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La cinquième personne do la famille, madame de Phalsbourg, sœur aînée de la princesse Marguerite, était une femme extraordinaire. Il n'y eut jamais de cœur plus indéchiffrable. Veuve à vingt-cinq ans et lasse du mariage, elle goûtait avec passion le bonheur d'être libre, et ne voulait s'en départir pour rien au monde. De peur que ses galants ne lui fissent perdre un temps précieux, elle leur épargnait la moitié du chemin. Lorsqu'elle s'était compromise pour un de ses adorateurs, elle rachetait cela bien vite par un coup de tète en faveur d'un autre. Tout en elle semblait imprévu, mais était en réalité prémédité et rempli de mystère; on trouverait peut-être l'explication de celte énigme vivante en rapportant ses actions, ses mouvements, ses sentiments et ses moindres pensées à l'exercice bien résolu de son indépendance. Chercher à lui plaire avec trop d'efforts, n'était-ce pas attenter à cette indépendance jalouse, dicter insolemment à son cœur, gêner son choix, et par conséquent donner ombrage à sa défiance? De là vient que ceux qui s'imaginèrent avoir le plus de titres à ses bonnes grâces n'en reçurent que des mépris. D'autres, en lui voyant des manières libres avec les hommes, voulurent en prendre avantage sur sa personne, et demeurèrent stupéfaits d'être repoussés, car jamais femme n'a donné tant de soufflets en sa vie. L'amant favorisé qui eût tenté de la retenir, lorsqu'elle lui échappait, serait devenu son plus mortel ennemi, un ingr.it abusant de ses bontés pour faire le tyran. S'il convenait à celte princesse de conserver un ancien ami, tout en rendant justice au mérite d'un nouveau, il aurait été inconcevable, selon elle, que le nouveau
s'avisât de vouloir chasser l'ancien, ou que le premier osa
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témoigner du dépit de voir arriver le second. Par malheur, les femmes de cette sorte plaisent terriblement.
Le jour même de l'arrivée de Monsieur à Nancy, le duc de Lorraine donna le gala et la comédie. Gaston fut traité avec des honneurs infinis, et, en sa qualité de favori, Puylaurens en reçut une large part. Les nœuds d'épée, les cadeaux de toutes sortes et les témoignages d'estime lui firent connaître le prix qu'on attachait à son influence sur l'esprit du prince. On n'avait pas besoin de tant de frais, car l'impression que la princesse Marguerite produisit sur le cœur de Monsieur fut très-vive , et on lut bientôt dans les yeux du frère de Louis Xïiï que le mariage était résolu.
L'abbcsse de Remiremont, qui avait parachevé l'éducation de la princesse Marguerite, permit à sa nièce de se divertir, vu la solennité de l'occasion, et racheta les dissipations de son élève en faisant un carême plus austère. Chaque jour était marqué par quelque plaisir, et la cour y prenait d'autant plus de goût que le but de ces amusements convenait à tout le monde. Un envoyé de France vint troubler un peu les fêtes en intimant à Monsieur la défense, de la part du roi , de s'allier à la maison de Lorraine. Gaston répondit qu'il ne se marierait point sans avoir l'approbation de la reine sa mère, et que, cette princesse étant prisonnière à P.ompiègnc, le roi n'avait rien à craindre. Après le départ de l'envoyé, il ne fut plus parlé de mariage qu'entre les contractants, le président Le Coigneux et Puylaurens. Trois mois s'écoulèrent ainsi au milieu des divertissements, et le cardinal disait que Monsieur noyait son courroux dans les confitures de Bar.
Gaston d'Orléans faisait l'amour un peu à la façon du roi son frère, en entretenant sa belle de chevaux, de fortifications, de cordons de chanvre et de l'art de dresser les faucons à voler la corneille. Ce n'était pas de leur père que ces princes avaient appris ces recettes de galanterie. Senantes et Charnizay , gentilshommes de Monsieur, employaient tous les matins une grande heure à lui rajuster sa chemise et ses habits , de sorte que le fiancé arrivait au palais ducal en assez bon état ; mais on avait toutes les peines du monde à obtenir qu'il changeât de toilette pour le soir. Avec un peu de complaisance, on trouvait que ce désordre était du bel air. L'enjouement de Monsieur, ses vingt-trois ans et sa qualité d'Altesse faisaient le reste. Aux approches de Tété, les divertissements se ralentirent. L'abbesse de Remiremont et le cardinal de Lorraine philosophaient avec Le Coigneux. La duchesse de Lorraine recevait les dames, et Puylaurens jouait au jeu enfantin des onchets avec la princesse de Phalsbourg, tandis que Monsieur contait fleurette à sa prétendue. Ce fut alors que le bruit courut d'un projet de mariage entre Puylaurens et madame de Phalsbourg. Cependant un motif puissant obligeait notre héros à demeurer sur la réserve avec cette princesse ; elle aimait un jeune margrave de l'autre rive du Rhin , personnage ridicule et honnêtement laid , qui s'endormait en compagnie et obsédait sa maîtresse par une assiduité indiscrète. Il ne bougeait d'auprès d'elle, fermait ses gros yeux pendant les parties d'onchets, et se léveillait aussitôt qu'on laissait le jeu pour la conversalion. La princesse la plus brillante et la plus recherchée s'était jetée à la tête de ce grotesque personnage, et cette
dépravation du goût inspirait à Puylaurens une froideur invincible.
Un soir que le salon de la duchesse représentait le tableau accoutumé, le margrave vint à l'ordinaire s'endormir à côté du guéridon où sa maîtresse jouait aux onehets. Madame de Phalsbourg ayant tiré du jeu, avec dextérité, la pièce qu'on nomme cavalier, voulut gager que Puylaurens ne prendrait point la reine, et il la manqua en effet.
— Quoi! dit madame de Phalsbourg , vous ne savez pas enlever la reine comme moi le cavalier? Ne voyez-vous pas que ces pions , croisés et enchevêtrés , sont les embarras d'où elle veut qu'on la dégage? Et ce lourd souverain qui dort à côté d'elle d'un air sot et débonnaire, ne voyez-vous pas qu'il est incapable de la retenir au milieu de ces épines ? Puisque vous n'allez point au secours de cette infortunée, ce sera donc moi qui vous apprendrai le moyen simple de la délivrer»
Madame de Phalsbourg enleva brusquement le personnage de la reine et fit remuer les pions, ce qui est, comme on sait, perdre au noble jeu des onchets.
— J'ai perdu la partie, dit-elle en riant , mais les ennuis sont dissipés , la reine est hors d'affaire, et le lourd souverain s'éveille trop tard pour la retenir.
Le lendemain, Puylaurens se rendit au palais de Phalsbourg, et personne assurément n'y eût manque à sa place. La princesse était seule dans ses petils appartements. Elle parut émue en voyant le confident de Monsieur, et, après lui avoir indiqué de la main une place à côté d'elle sur un sofa, elle demeura interdite.
— Je suis heureux , lui dit Puylaurens, de voir la reine des oncliets débarrassée de tous ces pions incommodes qui se croisaient autour d'elle. On peut enfin savoir ce qu'elle pense et l'aborder librement.
— Que lui importe, répondit la princesse, si le cavalier est en ivoire ?
— Eh ! madame , dit Puylaurens en prenant la main de madame de Phalsbourg, pouvait-il être autrement, tant que le roi des onchets dormait entre la princesse et lui? Ce ne sont pas les petits empêchements qui l'ont retenu , on en vient toujours à bout : mais , quand un prince occupe la place, le cavalier fait sagement d'être d'ivoire pour ne point se brûler à la chandelle. Aujourd'hui, c'est autre chose : l'étoile du margrave parait à son déclin. Soutirez que je saisisse l'occasion de succéder à ce lourd souverain et de prendre une couronne si belle et si enviée. Dites un mot, et le cavalier se transformera si bien, que nul monarque de la terre ne sera prompt, ardent et apte à régner comme ce personnage d'ivoire.
Il n'était pas besoin de dérober, comme Prométhée, le feu de Jupiter pour animer le cavalier du jeu d'onchels ; un baiser de la princesse suffisait, et Puylaurens eut bientôt sujet de croire que l'étoile du margrave était tombée fort bas au-dessous de l'horizon. Cependant le premier mot que prononça madame de Phalsbourg, en revenant de son trouble, frappa singulièrement notre héros : — Voilà donc notre mariage manqué ! dit-elle.
A ioitv de questions, Puylaurens obtint l'explication de
- paroles étranges.
— Il est juste, lui dit madame de Phalsbourg, que vous
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connaissiez le fond de ma pensée : sachez que j'ai une peur effroyable d'un second mariage. Vous me plaisiez depuis longtemps, et depuis hier je vous aime. Le duc, mon frère, a de l'amitié pour vous; la protection de Monsieur serait d'ailleurs toute-puissante sur son esprit; si donc vous aviez procédé officiellement et demandé ma main, j'aurais eu bien de la peine à ne point céder, étant sollicitée de tant de côtés à la fois. Aujourd'hui tout est changé. Me voici votre maîtresse par un coup de tête. Vous n'avez plus besoin des sacrements, et on y regarde à deux fois à épouser une personne qui se conduit avec tant de légèreté. De là vient que j'ai agi à dessein en extravagante. J'évite ainsi la chose que je redoute le plus au monde; mais, comme il faut toujours tomber d'un danger dans l'autre , j'ai maintenant une crainte plus grande : vous allez peutêtre me mépriser et me faire repentir de ma folie et de ma franchise. J'en serais au désespoir, car ma répugnance pour le mariage ne m'empêche pas de souhaiter que vous vous attachiez à moi. Réfléchissez à tout ceci, et, si Fétrangeté de ma conduite et de mes idées ne vous inspire pas d'effroi, je compterai beaucoup sur le temps pour regagner votre estime. Faites que mon incertitude ne dure pas longtemps, et dites-moi, ce soir, en jouant aux onchets, ce que vous pensez de moi, et quelles suites vous voulez donnera ce qui vient de se passer entre nous. Quel que soit votre arrêt, je le subirai comme une juste conséquence de ma folie.
En quittant la princesse, Puylaurens était en proie à des sentiments opposés. Cette révélation singulière était-elle un système déjà mis en pratique plus d'une fois pour dé-
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guiser le goût de la galanterie par des idées bizarres, ou bien était-ce pour Puylaurens seul que la belle avait eu cette imagination fantasque? Dans la première hypothèse, on courait le risque de s'attacher à une créature capable de faire payer cher quelques jours de Jjonheur; dans la seconde, Puylaurens avait lieu de se croire distingué pardessus les autres amants, et destiné à une place privilégiée ; la réflexion l'entraînait d'un côté, l'amour et la vanité de l'autre.
Le soir, au cercle du palais ducal, lorsque le margrave se fut assoupi, madame de Phalsbourg jeta les onchets sur la table, à l'exception du cavalier, qu'elle souleva en l'air d'une main tremblante.
— Prenez-le, dit-elle à Puylaurens, et décidez vousmême s'il doit ou non se retirer du jeu.
— Le cavalier, répondit Antoine de L'Age, est préparé à tout événement ; il sera malheureux, s'il le faut, mais il ne reculera pas.
Et Puylaurens lança sur la table le petit personnage d'ivoire, qui alla tomber au plus fort de la mêlée.
Il faut admirer la prudence de ceux qui pèsent le pour et le contre d'une affaire de cœur, et savent retenir leurs sentiments s'ils prévoient des embarras ou des dangers. La plupart des jeunes gens n'ont pas tant de sagesse. Quand la passion les possède, ils calculent dans son intérêt et non dans le leur. Elle dispose de leur fortune et les mène où il lui plaît, souvent à leur perte. Puylaurens, captivé par les charmes de madame de Phalsbourg, se livra si entièrement à sa folie, qu'il oublia les persécutions du cardinal et les motifs qui l'avaient amené en Lorraine. Quant au margrave supplanté, il avait repassé le Rhin, et se consolait à chasser dans la Forêt-Noire. Madame de Phalsbourg désirait la conclusion du mariage de sa jeune sœur avec Monsieur ; Puylaurens donna donc tous ses soins à cette affaire.
Ce mariage fut convenu, et les accordailles se firent pendant une promenade de la cour dans les montagnes de Lorraine et les plus beaux silos qui soient en France. Antoine de L'Age, malin et soir auprès de sa maîtresse, voyait son ivresse partagée. Il répétait souvent à madame de Phalsbourg au milieu des paysages les plus charmants : « Nous ne retrouverons jamais iU^ heures si douces, Cela
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n'arrive qu'une fois dans la vie. » Ce moment de leurs amours s'écoulait dans un monde fait pour eux et comme étranger au reste de leur existence. Ils y sentaient une laveur particulière du ciel, et, quand ils avaient passé de longues heures à parcourir les sentiers, Puylaurens disait à part lui en regardant la princesse : « Tu m'abandonneras un jour; mais je te défie d'oublier le temps de noire séjour dans ce pays. »
Tandis que Monsieur et son confident faisaient l'amour dans les montagnes, Louis XIII avait résolu l'envahissement de la Lorraine. Le maréchal de La Force s'avançait en Champagne à la tête d'une armée. Puylaurens était gibier du roi et la chasse allait commencer. Gaston d'Orléans ne pouvait plus rester parmi des princes qu'il exposiit à une ruine complète. 11 partit de Nancy après avoir épousé secrètement la princesse Marguerite , et fort triste de laisser derrière lui sa jeune femme. Dans les dernières heures qui précédèrent la séparation, madame de Pliaisbourg témoigna sa douleur avec l'emportement d'une âme profondément touchée. Il n'eût tenu qu'à Puylaurens de réfléchir sur la vanité des serments amoureux, en remarquant que la princesse se servait des mêmes expressions que madame de Chevreuse ; mais on n'aurait plus qu'à se faire chartreux, si on pouvait douter des larmes d'une personne aimée. Le cœur d'Antoine de L'Age se brisa lorsqu'il monta en carrosse avec Monsieur. En arrivant à Bruxelles, ils y retrouvèrent la reine-mère, qui s'était échappée du château de Compiègne. Marie de Médias pleura en embrassant son fils préféré. L'infante d'Espagne reeol les illustres exilés avec tons les honneurs imagina-
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bles, et on se consola un peu en maugréant contre le cardinal et en se préparant à la guerre.
Cependant Puylaurens recevait quantité de lettres de madame de Phalsbourg; la princesse lui rendait compte fidèlement de ses moindres pensées. Elle parlait avec des regrets profonds de leur bonheur passé; les expressions de son amour devenaient plus passionnées à chaque nouveau courrier; il semblait que le temps de la séparation dût servir à ces amants à mieux connaître combien ils s'aimaient, et que ces contrariétés dussent amener plus tard un redoublement favorable dans leurs sentiments. Madame de Phalsbourg écrivit une lettre datée des montagnes de Lorraine. Elle avait voulu revoir ces lieux enchanteurs; c'était là qu'elle sentait sa tendresse avec plus de vivacité. Puylaurens apprit de la main de la princesse elle-même qu'un neveu du comte de Guastalla se mettait sur les rangs pour l'épouser; « mais, n'ayant pas fait cette folie pour vous, disait-elle, ne craignez pas que je la fasse pour un autre. »
Le jour même où il reçut cette lettre, Puylaurens rencontra le margrave qu'il avait supplanté. Ce jeune homme venait s'assoupir au cercle de l'infante comme à la cour de Lorraine. Aussitôt qu'il aperçut M. de L'Age, il courut à lui et l'aborda de l'air d'un homme sans rancune.
— Eh bien! mon cher ami, dit-il, nous voilà tous deux au môme point : vous avez pris ma place, un autre vous succède ; mais aussi pourquoi vous éloignez-vous de votre maîtresse ? Avec une femme comme elle, c'était abdiquer.
— Je ne vous comprends pas, répondit Puylaurens avec un saisissement mortel. .
— Quoi ! reprit le margrave, se peut-il que vous igtio-
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nez une chose qui est aujourd'hui un bruit public? Je vaivous mettre au fait en peu de mois. Vous savez que le neveu du comte de Guastalla s'était présenté officiellement comme prétendant à la main de la princesse? Il était appuyé du duc Charles, qui voudrait voir sa sœur se remarier. Madame de Phalsbourg, importunée par les sollicitations de sa famille, a imaginé de trancher dans le vif, en prenant tout à coup pour amant celui qu'on lui voulait donner pour mari. Elle a enlevé ce jeune seigneur un beau soir et l'a conduit dans les montagnes, où ils ont passé une semaine en tète-à-tête, comme deux tourtereaux. Voici une lettre de Nancy qui me raconte cette aventure.
Le margrave lira de sa poche une lettre où se trouvait en effet toute l'historiette. Malgré les éblouissements qui lui troublaient la vue, Puylaurens fit bonne contenance, et lut jusqu'au bout la relation circonstanciée de son infortune.
— Du re^te, reprit le margrave en riant, cette affaire m'a surpris moins qu'un autre, car c'est, à peu de chose près, ma propre histoire. J'étais venu en Lorraine, l'an passé, avec les mêmes desseins que ce comte italien. Madame de Phalsbourg me prit à part un soir et me déroula tout un système fort beau qu'elle a imaginé sur la question du mariage et sur les moyens à son usage d'éviter cet écueil si redouté. Elle se donna brusquement à moi pour échapper à l'enchaînement conjugal, en soupirant du tort qu'elle se faisait dans mon esprit et en se promettant bien de regagner mon estime à force de constance. Ses craintes étaient inutiles; je ne lui avais point retiré mon estime; c'est aujourd'hui que je me vois contraint à la lui refuser.
La déception était deux fois accablante. Les aventures du margrave et du comte italien étaient des copies de celle de Puylaurens. L'échafaudage des espérances et des illusions tombait en poussière, et l'amant trahi comprenait le véritable sens de celte phrase d'une lettre de la princesse : « Tout ce qui s'est passé dans ce séjour est gravé dans mon cœur. » Ces mots allaient à deux adresses. On pouvait les envoyer au comte de Guastalla aussi bien qu'à son prédécesseur, et, pour être sincère, la princesse n'aurait eu besoin que d'y ajouter seulement cette parenthèse : (sans distinction de personnes). L'éternelle fidélité de madame dcPhalsbourg avait duré deux mois!
M. de L'Age le père, ayant beaucoup vécu dans les cours, avait souvent redit à son fils qu'il devait être préparé à toutes les déceptions et à tous les abandons de la part de deux sortes de personnes, les princes et les femmes. Dans son dépit, Puylaurens donna raison au précepte de son père sur le second point, mais non sur le premier, car il n'avait reçu de Monsieur que des preuves d'une amitié constante et poussée jusqu'à la grandeur d'âme. On verra plus tard qu'il lui fallut prendre le rebours de ses opinions, puisque les princes l'abandonnèrent cruellement et que le dévouement d'une femme lui sauva la vie. La philosophie et les préceptes sont de belles choses dans la spéculation, mais, au moment où on les appelle à soi, ils sont d'un faible secours. Le pauvre Puylaurens fut si remué par cette triste découverte, qu'il en tomba malade. Après quatre jours de lièvre, il voulut accabler de reproches la perfide, et il écrivit à cet effet une demi-douzaine de lettres qu'il finit par jeter au feu en se décidant à garder le silence.
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Comme l'ordinaire de Lorraine continuait à lui apporter des épîtres passionnées dont chaque parole était un mensonge, le dégoût et le mépris lui prêtèrent un secours salutaire, et la princesse contribua fort à le guérir par les expressions mêmes de sa tendresse.
Le capitaine La Pistole entra un matin dans la chambre de Puylaurens.
— Monsieur, lui dit-il, j'ai déniché dans un cabaret un envoyé secret de France qui va demander à vous parler. J'ai vu cette figure-là parmi les gens de M. le cardinal, à Ruel. Ne vous y fiez pas; ce pourrait bien être un assassin. Il prétend avoir deux mots à vous dire de la part d'une nièce de Son Éminence.
— Une nièce l s'écria Puylaurens; c'est mademoiselle de Pont-Château. Cherche-moi bien vite cet envoyé et conduis-le devant moi.
Un cœur encore saignant de sa blessure est bien plus facile à toucher que celui dont l'amour s'est éloigné depuis longtemps. Le souvenir de son amie d'enfance se réveilla dans l'esprit de notre héros. La passion trompée ne demandait qu'un autre objet plus digne d'elle pour se ranimer. Toutes ses espérances se tournèrent à la fois vers l'image naïve de celte jeune fille, qui pensait assez à un ancien ami pour envoyer un de ses domestiques le chercher si loin. Que de peines avait dû prendre la pauvre enfant, que de combats elle avait dû éprouver avant de se résoudre à une démarche si imprudente! En un moment, l'imagination du jeune homme brûla de mille feux, et il se donnait à lui-même l'absolution de son infidélité avec une complaisance admirable. Puylaurens tremblait que ce
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vaurien de La Pistole ne lui eût fait un conte. Il lui bientôt rassuré en voyant entrer chez lui le capitaine, accompagné de son agent déguisé. C'était, en effet, un domestique de Ruel.
— Monsieur le marquis, dit cet homme, je vous suis envoyé par mademoiselle de Pont-Château pour vous dire ces mots seulement : Vous avez donné à la nièce de M. le cardinal une bague en signe d'amitié, et il a été convenu que cette bague vous serait rendue, si vous changiez de sentiments. Mademoiselle, ayant appris par la renommée vos amours avec la princesse de Phalsbourg, vous rend votre présent et vous dégage de vos serments pour le repos de votre conscience.
La guerre civile de 1632 a été tant de fois écrite, que nous n'avons garde de la raconter ici. Nous en dirons seulement un épisode particulier. Au printemps, la petite armée de Monsieur se trouva prête à entrer en campagne. Elle se composait de cinq mille cavaliers de bonnes troupes, tant Français que Croates. Quant aux compagnies de Napolitains, elles Comptaient plus d'aventuriers, de pillards et (Je poltrons que de véritables soldats.
Pour ne point rester en arrière avec le cardinal, Gaston
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d'Orléans publia un manifeste où il le déclara perturbateur du repos public, persécuteur des honnêtes gens et tyran insupportable à la France entière.
Au mois de juin, Monsieur passa sur le sol français par la petite ville d'Andelot, d'où le manifeste fut daté. Son armée descendit lentement en Bourgogne, où le duc d'Elbeuf ramassa quelques troupes; elle traversa ensuite le Gévaudan, une partie de la Provence, et se dirigea sur le centre du Languedoc, où l'attendait le duc de Montmorency. Pendant ce temps-là, le roi avait mis sur pied trois armées différentes : l'une, commandée par M. d'Effiat, surveillait la Lorraine pour s'opposer aux envois de troupes; la seconde, sous les ordres du marécbal de La Force, suivit les rebelles jusqu'à Beaucaire; la troisième, commandée par M. de Schomberg, marcha au-devant de l'ennemi par Limoges et Albi. Le roi vint attendre l'événement à Lyon, accompagné d'une petite cour de favoris ennuyés et de joueurs de guitare, tandis que M. le cardinal, menant avec lui la reine et tous les grands seigneurs, descendait vers Angoulême et Bordeaux en équipage de monarque.
M. de Montmorency avait le visage, les airs, le geste et toutes les apparences d'un grand capitaine; il ne lui en manquait que le génie. Son regard lier annonçait une âme héroïque. A le voir agir, manier ses armes et son cheval, il était impossible de ne pas le prendre pour un homme appelé à commander; mais, aussitôt qu'il ouvrait la bouche, on était saisi d'étonnement en découvrant le vide de cette belle figure, qui se mettait à balbutier, parlant avec une incohérence incroyable, demeurant court à chaque
phrase cl suppléant au mot qui lui manquait par des mouvements de bras. On avait souvent peine à s'empêcher de rire, tant la première impression différait de la seconde. Ce noble seigneur montrait sa générosité et son courage, qui sont si nécessaires à un conspirateur, de façon à ravir l'imagination. Il poussa ces deux vertus jusqu'à la folie; la première lui donna un ascendant considérable sur le peuple, la seconde causa sa mort. M. de Montmorency fut un héros par son caractère, mais par son esprit il demeura au-dessous du commun. L'exaltation insensée de son orgueil ne lui permettant pas de reconnaître la raison, il n'y avait ni vérité ni bon sens qui pussent pénétrer jusqu'à lui. L'évidence même n'était à ses yeux qu'une contradiction qui le mettait en fureur. Il semblait qu'il n'eut besoin que de se montrer pour anéantir une armée, comme ces paladins invincibles des romans à la mode; aussi fut-il un grand homme pour les femmes, auxquelles il tournait la tête parle seul prestige de son nom, et parce qu'elles préfèrent un néant dans une enveloppe brillante à la réalité solide sous une laide écorce. Dès le premier jour de sa jonction avec l'armée de Monsieur, le noble duc voulut commander à tout le monde, sans égards pour MM. d'-Klbeuf et de More t., qui étaient tout au moins aussi bons guerriers que lui. Quant à Puylaurcns, il le prit en aversion cl l'accusa d'avoir mal conseillé Monsieur en le laissant entrer en campagne plus tôt qu'il n'avait été convenu. 11 ajouta que son épée seule valait dix mille hommes et qu'il réparerait les sottises de ce favori. Monsieur, qui commençait à trouver ce style fort in) pertinent, eut pourtant assez d'empire sur lui-même pour éviter une querelle
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qui eût ruiné ses affaires. M. d'Elbeuf quitta la partie en prenant le commandement du corps d'armée envoyé à Beaucaire contre M. de La Force. Le comte de Moret fit preuve d'un bon caractère, et ne demanda que l'occasion de combattre. Puylaurens demeura seul pour supporter les bourrasques, mais il ne s'en troubla point.
En arrivant auprès de Castelnaudary, le conseil de guerre s'assembla. Monsieur avait pris une contenance grave à laquelle on reconnut qu'il sentait l'obligation où il serait d'user de son autorité. Il imposa silence à Blotet Du Boulay au premier mot plaisant qu'ils s'avisèrent de dire. Le comte de Brion, Ghaudebonne etGoulas se tenaient auprès de lui avec les capitaines étrangers, à qui Monsieur témoignait beaucoup de déférence. Le Coigneux, pour la première fois depuis son départ d'Orléans, avait quitté ses armes et ses habits de cheval pour reprendre son justaucorps de magistrat. L'assemblée perdit un moment son sérieux en voyant ce coureur d'aventures redevenu président à mortier à l'occasion d'une bataille ; mais Monsieur coupa court aux rires en réclamant le silence. On s'était réuni dans une petite grange et assis en cercle sur des bottes de paille.
— Messieurs, dit Gaston d'Orléans, vous savez comme moi que d'efforts et de peines il nous a fallu prendre pour assembler une armée, quel chemin il nous a fallu parcourir pour l'amener jusqu'ici. Vous devez comprendre facilement que la perle d'une bataille nous ruinerait, tandis que pour les gens du cardinal une déroute ne serait pas sans remède. L'ennemi a trois armées à sa disposition, e' pourrait en lever une quatrième, s'il en avait besoin. Nous, au con-
traire, nous ne possédons qu'une ressource, nous la devons par conséquent ménager ; c'est à sa conservation que nous devons aviser, et la prudence est donc ce qu'il convient d'appeler à notre aide dans ce conseil.
Le duc de Montmorency employa un gros quart d'heure à dire qu'il n'avait point encore songé à ce qui arriverait s'il était battu, par la raison que son dessein était, en pareille rencontre, de mourir sur le champ de bataille. Cette noble résolution réchauffant par degrés, ses idées se brouillèrent dans sa tête lorsqu'il ajouta :
— Pour moi, j'ai fait comme ce grand général espagnol qui incendia magnifiquement toute une flotte et n'en laissa pas échapper un seul navire, portant lui-môme la torche à la main et mettant le feu aux voiles et cordages.
— Je n'avais pas ouï dire, s'écria M. de Moret, que vous eussiez incendié une flotte.
— C'est que vous ne comprenez pas le beau de ma citation, reprit le duc. Cet homme qui détruisit tous ses navires avait, autant qu'il m'en souvient, une âme si magnanime, que le poëte Théophile, l'un de nos plus beaux esprits, rappelle ce trait dans ses vers à l'occasion d'un autre héros doué d'une âme non moins grande.
— Que n'ai-je lu ces vers de Théophile l dil M. de Moret, je pourrais vous comprendre.
— M. le duc, dit Gaston d'Orléans, cite l'exemple de Fernand Corlez qui, arrivé en Amérique, brûla ses vaisseaux, pour ne laisser à ses soldais d'autre salut que la conquête du Nouveau-Monde.
— Le voilà trouvé î s'écria M. de Montmorency ; c'est de Foniand Corfez que je voulais parler. En disant que
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j'ai incendié une flotte, je n'entendais pas avancer que j'eusse véritablement détruit des vaisseaux. Mes exploits sont connus, et je ne me vante point de ce que je n'ai pas fait, bien que je fusse aussi capable qu'un autre de mettre le feu à des navires. Il fallait chercher dans mes paroles un sens...
M. de Montmorency, ne trouvant pas le mot, remua les bras avec tant d'éloquence, que tout le monde devina sa sée.
— Un sens figuré, ajouta Monsieur.
— Votre Altesse m'a parfaitement compris, reprit le duc, et non pas M. de Moret.
— Pour moi, dit le comte de Moret, piqué de cette remarque, je ne vois point ce que vient faire ici Théophile avec ses poëmes. Si vous avez incendié les flottes du roi en imagination, j'ai aussi, dans mes pensées, mis le feu aux quatre coins du monde, conquis cent royaumes, défait trente armées et étranglé M. le cardinal. Nous sommesnous assemblés ici pour conter nos rêveries ? Attendez un peu, je vous vais dire mes songes de la nuit passée.
Les capitaines allemands se regardaient avec stupéfaction et secouaient leurs têtes grises en écoulant celte discussion. Le commandant de l'artillerie, vieux soldat espagnol fort aguerri, demanda heureusement la parole, à l'instant où M. de Montmorency devenait rouge de colère, et s'apprêtait à répliquer.
— Messieurs, dit le commandant, la question qu'il me semble nécessaire de résoudre avant tout, c'est de savoir s'il faut ou non livrer bataille. Il m'importe fort d'avoir des ordres à ce sujet, car j'ai des dispositions à prendre
cette nuit , si nous devons nous attendre à un engagement pour demain.
— Eh! répondit le duc, pourquoi sont faites les armées, si ce n'est pour se battre? Que vient-on chercher en face de l'ennemi, si ce n'est l'occasion de l'attaquer?
— Bien dit ! s'écria M. de Moret; cette fois nous sommes d'accord. Puisque nous voici en face de l'ennemi, montrons quel sang nous avons dans les veines. Je veux pénétrer si loin au milieu de ces valets, que l'on me reconnaisse pour le fils du feu roi et de Jacqueline de Bueil.
— Madame votre mère, reprit le duc , a les plus belles mains que je connaisse.
— Et le cœur bien placé, monsieur.
— Je n'en doute pas.
— Et vous verrez bientôt si je suis son digne fils.
— Messieurs, dit le président Le Coigneux, vous avez ri de moi parce que je suis en habits de magistrat; mais on ne vous prendrait pas à cette heure pour des capitaines réunis en conseil de guerre.
— Pour qui donc nous prendrait-on, s'il vous plaît? reprit M. de Montmorency; pour des robins comme vous? Attendez à demain, et vous reconnaîtrez la distance de votre profession à la nôtre.
— Mais, dit Monsieur, il n'est pas décidé que nous combat irons demain, c'est précisément là-dessus que nous délibérons. Sommes-nous en mesure de livrer bataille? le pouvons-nous avec avantage? Convient- il mieux d'attendre M. de Schomberg que de l'attaquer? Telles sont les questions auxquelles il faut répondre.
— Il convient de se battre quand on est à une demilieue de son ennemi , dit M. de Montmorency. J'ai livré bataille rangée à Veillane. Laissez-moi le soin de conduire les opérations.
— Volontiers, monsieur le duc ; faites-nous part seulement de vos plans, afin que nous en connaissions l'esprit et que nous vous puissions prêter notre concours.
M. de Montmorency répéta dix fois : — Voici ce que je ferai... voici comment je m'y prendrai... je sais cela sur le bout du doigt. — Et il ne put rien imaginer de raisonnable. M. de Moret voulut l'aider de ses lumières, et répéta comme lui : — Si nous disposions nos troupes de la façon que je vais vous dire?...
Et il ne lui vint rien à l'esprit. Puylaurens fit signe au commandant de l'artillerie de faire le souffleur de cette comédie.
— Nous avons derrière nous un bois ; c'est le point désigné par l'expérience pour y placer...
— L'infanterie, interrompit le maréchal.
— L'artillerie, dit le commandant.
— L'artillerie appuyée par l'infanterie, reprit le duc.
— Nous appuierons en effet ce centre avec l'infanterie divisée en deux corps ; la cavalerie masquera les canons et fera l'escarmouche pour attirer l'ennemi en plaine. Si elle y réussit, elle s'écartera pour nous permettre de tirer; si elle n'y réussit point, il n'y aura pas de bataille générale, et nous demeurerons dans nos retranchements.
— Vous avez dit mon plan, s'écria M. de Montmorency ; vous êtes un habile homme.
— Votre projet me paraît sagement conçu, monsieur le
duc, dit Gaston d'Orléans. A présent distribuons les rôles. Il faudrait une personne prudente et de sang-froid pour conduire la cavalerie et commencer l'escarmouche.
— Je m'en charge, dit le maréchal.
— Par grâce, s'écria M. de Moret, laissez-moi ce soin.
— A mon sens, reprit Monsieur, ce ne devrait être ni l'un ni l'autre ; vous avez tous deux trop d'emportement. Vous êtes d'ailleurs les chefs de l'armée, et, s'il vous arrivait quelque malheur, ce serait fait de la confiance de nos troupes. Il ne faut pas compromettre ainsi le succès.
— Mordieu! s'écria M. de Montmorency, on ne m'empêchera point de faire le coup de pistolet avec. les avantpostes, quand j'y devrais aller accompagné seulement de mon écuyer.
— Ni moi, -dit M. de Moret, quand j'y devrais aller sans écuyer.
— Puisque vous le voulez absolument, reprit Monsieur, vous irez donc tous deux reconnaître les positions de l'ennemi avec les cinq cents cavaliers polaques de ma garde particulière; mais n'oubliez point nos conventions : si M. de Schomberg ne quitte pas ses retranchements, vous vous bornerez à l'escarmouche et ne chercherez point à provoquer un engagement général sans que nous ayons de nouveau tenu conseil de guerre.
— Je le sais de reste , puisque c'est un plan de mon invention.
— Ne vous fâchez pas, dit le prince, si je redoute un peu votre impôluosilé. Quoique ce plan soit imaginé par vous-même, souffrez que mon aide de camp, M. de Rieux, vous accompagne et demeure auprès de vous pendant l'ao
lion, pour vous rappeler ce que vous m'avez promis, si l'ardeur du combat vous emporte.
— Comme il vous plaira ; la compagnie de M. de Rieux ne me gênera point.
Le maréchal et M. de Moret dirent cent rodomontades qui ne donnaient pas grande confiance dans leur modération, après quoi le conseil fut terminé par un petit souper qu'on mangea gaiement en raillant le cardinal et ses fidèles.
Le lendemain, au point du jour, Gaston d'Orléans avait les mains tremblantes en attachant les agrafes de son justaucorps, et son visage paraissait un peu pâle ; mais celle émotion ne lui dura qu'un moment. On sonna bientôt après le boute-selle.
MM. de Moret et de Montmorency, qui venaient d'enfourcher leurs chevaux , étaient déjà si animés par l'idée du combat, qu'ils entendirent à peine les remontrances du prince, et il faut dire qu'ils avaient tous deux les mines les plus belles et les plus guerrières du monde. Comme ils s'apprêlaient à partir, on amena dans le camp M. de Cavoie, capitaine des gardes du cardinal, qui venait faire des propositions d'accommodement. Au premier mot qu'il prononça, Monsieur l'interrompit avec une véritable majesté.
— Cavoie, il est trop tard. Je m'abaisserais devant t^ule mon armée, si je t'écoutais dans ce moment où mes cavaliers ont le cheval entre les jambes et l'épée au poing. Tu ne saurais venir de la part du roi, qui est à Lyon, et mes oreilles sont fermées pour toujours, comme mon cœur, à ce prélat insolent qui t'a envoyé vers moi. Dis-lui en quelle
disposition tu nous as trouvés. Retourne d'où tu viens. Mon avant -garde te servira d'escorte, et ses pistolets annonceront à M. de Schomberg la réponse de ton ambassade.
M. de Montmorency, étonné de ce langage, se jeta à bas de son cheval et vint presser la main de Monsieur.
— Quelle injustice, dit-il, ne vous ai-je pas faite au fond de mon âme en ne tenant pas assez compte de votre sagesse, et en regardant votre prudence comme l'ennemie de ma gloire! A présent que je connais votre grand cœur, je me sens pénétré d'un respect infini pour vos volontés, et d'une admiration extrême pour votre personne. Si nous ne réussissons pas dans notre entreprise, ce sera une consolation pleine de douceur pour moi que de mourir à votre service.
— Embrassons-nous, mon cousin, répondit Monsieur, et que Dieu vous accompagne !
En voyant ces deux personnages se donner ainsi l'accolade, à mille pas de l'ennemi, comme deux frères d'armes, qui donc eût osé soupçonner l'un d'eux de n'avoir pas autant de courage que l'autre? Puylaurens lui-même, qui tenait la clé du caractère de Monsieur, n'aurait pas su dire, dans cet instant, si la solennité de l'heure et du lieu n'avait pas élevé ce prince au niveau du héros qu'il pressait entre ses bras. A force d'intelligence, Monsieur savait suppléer aux vertus qu'il n'avait pas, et, dans celle rencontre, il se donna de si bonne foi l'apparence du courage, qu'il croyait lui-même en éprouver les élans et l'émotion.
PUYLAIRENS 137
Aussitôt que les cavaliers furent partis , Gaston rentra dans le bois où le gros de l'armée avait établi ses retranchements, et se plaça derrière l'artillerie.
Les avant-postes de l'ennemi étaient si proches , qu'en moins d'un quart d'heure l'action s'engagea. On entendait les feux de mousqueterie sur l'aile droite. Monsieur lut averti que M. de Moret s'était jeté comme un fou dans un détachement de mousquetaires du cardinal, et qu'il avait reçu trois ou quatre blessures, dont une paraissait mortelle. On le rapportait sur une litière de branches d'arbres. Pendant ce temps, M. de Montmorency, entendant le feu à l'aile droite, tourna du côté où était le bruit, et donna dans un large fossé qu'il réussit à franchir, suivi de cinq officiers seulement. Il tomba au milieu des ennemis, en tua un grand nombre, fit des prodiges, et finalement fut obligé de se rendre. Il était couvert de blessures. Ces nouvelles arrivèrent une à une. Le commandant de l'artillerie aborda Monsieur :
— Je pense, lui dit-il, que Votre Altesse va chnnger les ordres. Le plan adopté au conseil d'hier n'est plus de saison, à moins qu'on abandonne y\. de Montmorency. Nos canons sont bien montés ; les chevaux sont tous frais ; en
un moment , nous pouvons être au bord du fossé , et balayer le cbamp où se retranchent les mousquetaires. L'infanterie peut tourner l'ennemi sur les deux ailes et engager l'action avec avantage. Voyez s'il convient à Votre Altesse de livrer bataille générale, ou de laisser périr le duc de Montmorency.
— Attendez, répondit le prince, je vais y réfléchir. Monsieur se mit à courir éperdu à travers le bois, et
vint s'appuyer haletant contre un arbre.
— Au nom de votre honneur, lui dit Puylaurens, ne courez pas ainsi avec cet air troublé ! Vous allez donner des doutes sur votre courage.
— Les malheureux ! s'écriait le prince au désespoir ; ils ont tout perdu ! Que faire à présent?
— - Vous avez entendu ce que vous propose ce vieux sergent de bataille qui connaît le métier. Donnez un ordre, et nous pouvons encore sauver M. de Montmorency en gagnant la victoire.
— Et si nous sommes battus ?
— Eh bien î ce sera le moment de mourir avec nos amis.
— Non, dit Monsieur avec une angoisse effroyable , je n'y suis point préparé. Je ne complais pas me battre aujourd'hui. Vous ne me proposez que des partis imprévus. C'est impossible ; je ne puis marcher à l'ennemi dans ce moment. Écoute-moi, Puylaurens : crois-tu qu'on ait remarqué mes craintes? crois-tu que je sois déshonoré? Si lu le crois, donnons l'ordre d'attaquer, et, comme je sens que j'achèverais de me perdre pendant l'action, jure de me tuer d'un coup de pistolet par derrière au moment où
PUYLAURENS loi)
je n'\ songerai point, car je veux sau\er ma répulalion.
— Ne parlez pas ainsi , Monsieur, dit Puylaurens ai force; vous ne vous connaissez pas vous-même. Vous êtes un homme de courage , et personne ici l'oserait penser le contraire.
Le prince saisit son confident par la main, et lui dit à l'oreille d'un accent que rien ne saurait décrire :
— C'est toi qui ne me connais point.
Il n'y avait plus rien de bon à espérer. Puylaurens.se retourna vers le groupe des officiers.
— Messieurs , leur dit-il , Son Altesse , au désespoir du malheur de MM. de Moret et de Montmorency, voulait risquer toute son armée pour essayer de les secourir; mais je lui ai représenté que la folie de ces deux vaillantes personnes ne devait pas entraîner la perte de tant de monde et la ruine de tout un parti. Nous ne quitterons pas nos retranchements l.
Le cœur d'un homme faible est un problème. Si on eût exécuté ce qui était convenu , et que la bataille se fût engagée selon le plan concerté d'avance , il est certain que Monsieur aurait gardé sa contenance noble et belliqueuse au milieu du danger. La petite provision de courage qu'il avait amassée le matin en se levant l'aurait conduit jusqu'à la fin de l'action ; mais , des circonstances nouvelles et précipiiées a vint jeté le désordre dans ses esprits, les rouages qu'il avait montés à grand'peine se relà-
1 Dans ses mémoires, le cardinal de Richelieu accuse Puylaurens d'avoir empêché Monsieur de secourir le maréchal de Montmorency.
chèrent tout à coup, et il retomba au-dessous de luimême.
La bataille de Castelnaudary ne méritait que le nom d'escarmouche. M. de Montmorency une fois prisonnier, le maréchal de Schomberg se garda bien de marcher contre les rebelles. Son intérêt n'était plus de combattre. On apprit dans la nuit qu'il s'éloignait. Monsieur voulut se retirer à Beziers, et, pendant ce court trajet, la désertion se mit parmi ses troupes. De fausses alarmes circulaient dans les rangs. Pendant la retraite, cinq mille hommes d'infanterie se trouvèrent réduits à quinze cents. Monsieur, se sentant perdu, tombait dans un état qui eût fait honte à une femme. Il ne se montrait plus, ne tenait plus de conseils, et ne disait plus que des mois incobérenls, comme dans le délire delà fièvre. Le dixième jour, M. d'Àiguebonne vint à Beziers pour parler à Monsieur de la part du roi; le onzième, M. de Bullion arriva portant les propositions de M. le cardinal. Les négociations commencèrent, et par conséquent ce fut le tour des favoris de Gaston à trembler.
Monsieur n'eut pas assez d'empire sur lui-même pour dissimuler sa joie en comprenant que sa vie, sa fortune et sa liberté étaient à l'abri de tout danger, et que son honneur et ses amis seulement seraient sacrifiés. Lorsque d'Aiguebonne l'eut assuré que le roi le tenait toujours pour son bon frère, et lui rendrait volontiers sa tendresse à la condition de ne plus sortir du royaume et de ne plus écouter de mauvais conseils, le prince laissa échapper cette paroi»; de sinistré présage: — Je m'en tiré à bon marché. Il demanda ensuite si son frère composait Ion-
PUYLAUREXS 141
jours de la musique de chapelle, et s'il aimait encore à faire des confitures.
Le roi, ayant le champ libre, avait quitte Lyon avec sa petite cour, et s'approchait de Beziers en recevant les clefs de toutes les villes insurgées. Il faisait le voyage le plus plaisant du monde. A son entrée dans le pays rebelle, on commençait par pendre ou décapiter le commandant de la place, et puis le roi s'informait s'il y avait du raisin , du fruit mur ou quelque production particulière du sol en herbages et légumes. Il en commandait un plat pour son dîner, jouait de la guitare en attendant le repas, et se couchait à huit heures du soir, pour recommencer le lendemain. Il assaisonna ses matinées de pendaisons à Pont- Saint-Esprit, à Beaucaire, Uzès, etc. Le chevalier de Gaveslan, le vicomte de l'Estange et d'autres gentilshommes de province furent ainsi vendangés dans ces délassements royaux. Monsieur ouvrait fort les yeux en écoutant les récits de ces exécutions. Il se rappelait que le roi avait accablé de caresses MM. de Vendôme, qui étaient ses frères, au moment de les envoyer au donjon de Vincennes; il réfléchissait au dépit secret de -Louis XIII de n'avoir pas su donner un dauphin à la France; il connaissait bien la jalousie du roi , qui ne pouvait supporter l'idée de considérer son frère comme l'héritier du trône. Sans oser avouer ses craintes, Monsieur songeait que sa mère était une Médicis. Les douces paroles apportées par d'Aiguebonne n'étaient-elles pas un piège, et n'usait-on pas envers le frère du roi de la même dissimulation qu'envers MM. de Vendôme? Une contradiction que le prince remarqua dans le langage de l'envoyé redoubla ses frayeurs.
D'Aiguebonne n'avait point encore parlé du mariage de Monsieur avec la princesse Marguerite. Il lui échappa un matin de dire que cette alliance serait pour Sa Majesté la chose la plus déplaisante du monde , et que Monsieur serait bien plus assuré d'obtenir son pardon , si le mariage n'était point conclu. La conséquence qui ressortait naturellement de cette parole était que Gaston ne devait point espérer de pardon , si au contraire le mariage avait été célébré. Les amis de Monsieur reconnurent l'effet que ces sombres aperçus produisaient sur l'esprit de ce prince en le voyant demander des bottes de cheval et s'informer s'il avait dans son écurie quelque bête excellente pour la course et le voyage.
Cependant, le 19 septembre 1632, une estafette arriva et remit à M. de Bullion de nouvelles instructions du cardinal. On promettait à Monsieur sa grâce entière, s'il pouvait jurer que son mariage avec la princesse Marguerite n'était pas encore célébré. Gaston d'Orléans leva la main et jura qu'il n'était point marié.
— Puisqu'il en est ainsi, dit M. de Bullion, Votre Altesse n'a rien à craindre; le passé est oublié en ce qui la concerne. Occupons-nous maintenant de ses amis : le duc d'Elbeuf aura son pardon, M. le cardinal s'y engage; quant à M. de Montmorency, on ne veut pas même que vous parliez en faveur d'une personne prise les armes à la main.
— J'en parlerai pourtant, dit Monsieur ; mais que deviendra Puylaurens?
— Les nouveaux ordres de M. le cardinal lui sont favo- * râbles. On ne le retire point de la maison de Votre Altesse.
On lui accorde sa grâce, à de petites conditions dont un
aulre courrier l'instruira. Voici une lettre pour lui que j'ai trouvée parmi mes dépêches. Je ne sais de qui elle est. Peut-être y verra-t-il à quelle circonstance il doit cet adoucissement dans la colère de M. le cardinal. Lisez cette lettre, Puylaurens, et préparez-vous à jouer votre personnage.
— De quel personnage entendez-vous parler?
— Vous saurez cela demain. Commencez par manger le miel et l'ambroisie; plus tard il faudra boire le plus amer.
Puylaurens rompit le cachet de la lettre et regarda bien vite à la dernière page. Il y trouva cette signature : « Marguerite de Pont- Château. »
« Mon pauvre chevalier, écrivait la nièce du cardinal, j'ai la tête perdue. Je ne sais où j'en suis; mais je crois que je viens de vous sauver la vie. Tachons de procéder avec ordre et méthode, comme disent ces prudes femmes dont vous m'avez vue flanquée. Je ne vous gronderai point de vous être brouillé avec mon oncle et d'avoir rejeté mon amitié bien au-dessous de vos ressentiments. Ce sont des choses politiques et vous savez que je n'y entends rien. Ce qui est abominable à vous , c'est de m'avoir manqué de fidélité. Vous n'étiez lié à moi que par des badinages; mais j'avais pris ces badinages au sérieux. Quand j'ai su vos amours avec une étrangère, je n'en ai point dormi de quatre nuils, cl- je vous ai renvoyé votre bague en maudissant le temps si doux de notre enfance. Voyez de quelles horreurs vous êtes la cause ! Le mal que vous m'avez fait vous a été rendu, car je sais à présent que votre maîtresse
vous abandonne. Vous pouvez juger de mes peines par les vôtres.
» Depuis la bataille de Castelnaudary, toutes les dames accourent en procession se jeter aux pieds de mon oncle pour lui demander la grâce de M. de Montmorency. Ce héros a aimé bien du monde, à ce qu'il me paraît. Madame de Guemené est venue de Paris en poste, tout échevelée. Hier, trois autres belles ont empêché M. le cardinal de manger sa collation, tant elles avaient hâte de pleurer devant lui. La reine et madame de Chevreuse étaient les seules qui eussent parlé de vous. Votre perte était assurée, car mon oncle est jaloux de la reine, je ne sais pourquoi, et il déteste madame de Chevreuse. J'ai été plus fine que les autres, qui ne réussiront point à sauver le héros malheureux, tandis que je sauverai celui que j'aime. A force d'épier le moment favorable, j'ai trouvé ce matin M. le cardinal en bonne disposition. En me voyant travailler bien sagement à une tapisserie, mon oncle m'a donné un baiser et m'a dit que j'étais une brave fille de ne point l'ennuyer au sujet de M. de Montmorency. Alors j'ai jeté là mon aiguille, et, le saisissant par la manche de sa robe, je lui ai dit de ne pas trop me complimenter, que je voulais être la dernière à l'ennuyer, mais que je crierais et pleurerais plus haut que toutes les belles ensemble, et non pas pour M. de Montmorency, mais pour un autre. Il se mit à rire et me demanda qui était celui-là. Je vous nommai en déclarant que jamais il n'aurait de repos s'il ne m'accordait votre grâce. Monseigneur mon oncle fil une certaine grimace que je lui connais et qui n'annonce rien de bon. Dans ces occasions où il ne veut point céder, il relève et rabaisse ses
sourcils d'un air qui me fait peur : Puylaurens, me dit-il, est un ingrat. Je l'aimais et il m'a trompé. Il mérite que je l'oublie dans son malheur. — Oui, m'écriai-je, c'est un ingrat ; cependant me voici à vos genoux. Vengeons-nous de lui tous deux en le sauvant. — C'est une vengeance de femme, répondit cet homme terrible, et moi je suis un homme d'État. — Que dites-vous donc, mon oncle? repris-je, le pardon est une vengeance de chrétien et de ministre de Dieu.
» Comme je vis bien que mes paroles l'avaient touché, je n'insistai pas, et le laissai partir. Le soir, il y avait beaucoup de monde dans le salon. J'allais me retirer sans oser souhaiter le bonsoir à mon oncle, lorsqu'il m'appela d'un air si sévère, que j'en fus glacée. — Mademoiselle, me dit-il en prenant sa grosse voix, apprenez que je suis un bon chrétien et un honnête ministre de Dieu. — Nous sommes vengés tous deux. — Je lui sautai au cou et l'embrassai de tout mon cœur. — Ma fille, reprit-il, je te dois un sentiment dont le ciel me tiendra compte. Pfe me demande plus rien, car il faut maintenant penser au service du roi.
.» Je n'avais plus rien à demander; je me sauvai bien vite dans ma chambre pour vous annoncer cette heureuse nouvelle. Le courrier part demain, et je lui ferai donner celte lettre par M. de Cavoie qui est de vos amis. Mon cher chevalier, dans nos jeux d'enfants vous m'avez sauvée des griffes des dragons et des mains des enchanteurs; je vous sauve de la mort : c'était mon devoir. J'en suis folle de joie. Adieu, ingrat. Si vous êtes content de moi, et si vous m'aimez encore, renvoyez-moi ma bague.
146 PUYLAUREKS
» P. S. J'oubliais de vous dire que mon oncle vous accorde votre grâce à de petites conditions qu'il ne dit point, mais qui seront expliquées dans le traité par écrit entre le roi et Monsieur. »
Puylaurens était partagé entre la honte, le remords et l'attendrissement. Marguerite avait raison de se dire vengée, car il n'est point de vengeance plus accablante pour un cœur, ingrat que le pardon. Cette aimable fille faisait plus que de pardonner à son ami, elle lui sauvait la vie. 11 n'en fallait pas tant pour consoler Puylaurens de l'abandon de madame de Phalsbourg. Le bandeau qui ne tenait guère sur ses yeux acheva de tomber, et il se demanda comment il avait pu regretter celle princesse fantasque et corrompue; il se serait plutôt arraché le cœur que d'y laisser le moindre vestige de sa faiblesse pour elle, et il sentit avec une joie infinie son premier amour renaître plus frais et plus vif que jamais. Cette révolution dans les sentiments de notre héros lui prêta beaucoup de philosophie à supporter ses revers politiques. Tandis que Monsieur perdait le sommeil par inquiétude, Puylaurens ne song/ait qu'à renvoyer sa bague à mademoiselle de Pont- ('linteau. Son écuyer, déguisé en paysan, réussit à iv-
mettre celte bague entre les mains de Marguerite au moment où la cour arrivait à Montpellier.
Ce fut le 25 de septembre au soir que M. de Buliion apporta à Monsieur le traité de paix dont le dernier article, ainsi conçu, était écrit de la main du cardinal :
« 6° Puylaurens , principal auteur de tous les mauvais conseils donnés à Monsieur depuis deux ans, instigateur •le toutes les fautes qui ont éloigné ce prince du roi son frère, s'engagera par serment à avertir Sa Majesté et M. le cardinal des intrigues qui seront tramées à l'avenir contre le service du roi et l'intérêt des ministres. S'il existe à sa connaissance des circonstances qu'il importe au roi de savoir et dont Sa Majesté ne soit pas encore informée, concernant les affaires de Monsieur, il les dévoilera dès à présent sans aucun déguisement. Il déclarera vouloir être tenu pour coupable, comme il l'est, avant que le roi lui accorde sa grâce aux conditions ci-dessus, et se tiendra pour responsable, sur sa tête, de la fidèle exécution de tous les articles signés *. »
Après avoir lu ce morceau, où l'esprit du cardinal se retrouvait encore plus visiblement que sa main, Gaston d'Orléans le passa en rougissant à son favori et se mit à siffler entre ses dents.
— Quelle réponse vas-tu faire? dit-il au bout d'un long silence.
1 Historique.
— Une réponse fort simple : je n'accepte point ma grâce à ce prix.
— Te laisseras-tu couper la tête pour ne point faire un faux serment ? Jure toujours de dévoiler, jure d'avertir, et sauve ta vie.
— Je ne puis me déshonorer publiquement.
— Mon pauvre ami, tu vas mourir, il n'en faut plus douter.
— Eh bien! je mourrai.
Monsieur regarda l'heure, bâilla deux ou trois fois en se plaignant de la fatigue, et se retira dans son appartement. Puylaurens comprit que le prince l'abandonnait. Sa tète s'échauffant par degrés, il monta à cheval sans avertir personne de son dessein et partit pour Montpellier. Il y arriva au point du jour et se fit conduire chez M. de Cavoie, qui était encore au lit.
— Imprudent ! s'écria Cavoie, vous allez être arrêté, et c'est à moi-même qu'on en donnera l'ordre.
— Vous ferez votre devoir, répondit Puylaurens; mais d'abord commencez par avertir M. le cardinal de ma présence, et dites-lui que je viens exécuter l'article sixième, en lui dévoilant les secrètes pensées que nous avons au fond du cœur, Monsieur et moi.
Cavoie sortit du lit en grondant de celle commission embarrassante, et finalement il accompagna Puylaurens jusqu'à la maison où logeait M. le cardinal. Les gentilshommes qui attendaient le lever de l'Éminentissime furent saisis d'horreur en voyant le favori de Monsieur. Les uns se changèrent en statues, les autres prirent la fuite, et en un moment la nouvelle de son arrivée passa des maîtres
aux laquais, des laquais aux femmes de chambre, et des femmes à leurs maîtresses. Les dames s'en levèrent une heure plus tôt qu'à l'ordinaire. Cependant 3J. le cardinal venait de faire répondre par Cavoie qu'il ne voulait point recevoir Puvlaurens, lorsque mademoiselle Marguerite accourut tout émue et dans un désordre charmant.
— Je connais le sixième article des conditions, dit-elle, et je m'attendais à votre arrivée. Vous verrez mon oncle, je vous le promets. Voici le talisman qui vous ouvrira la porte.
En parlant ainsi, elle montra la bague qui lui avait été renvoyée, puis elle s'enfuit en courant. Peu d'instants après, les huissiers appelèrent Puvlaurens. 31. le cardinal était à sa toilette, entre Bois-Robert et son barbier. Mademoiselle de Pont-Château, blottie dans un large fauteuil, tenait ses regards fixés sur le visage de son oncle avec un air de défiance et de sévérité.
— Puvlaurens, dit Son Éminence, permettez-moi de vous donner sans colère un petit avertissement : vous portez la tête un peu bien haute pour un vaincu. Des personnes que j'aime et qui me touchent de fort près ont sollicité votre grâce. Je me suis rendu à leurs prières et je ne retirerai point ma parole donnée ; mais il faut, de votre côté, montrer quelque envie de nous satisfaire.
— Monseigneur, répondit le jeune homme, si je porte la tète trop haute, faites-la couper tandis que je suis encore homme de bien; car, si je vous obéissais, il serait trop lard demain pour mourir avec honneur.
Le cardinal échangea un coup d'œil avec Bois-Robert.
— A ce compte-là, reprit-il, vous auriez clé rebelle au
roi, vous auriez poussé Monsieur à la guerre civile, et il faudrait encore prendre garde de ne point blesser cet honneur chatouilleux! Vous n'y songez pas : humiliez-vous, jeune homme.
— Que puis-je faire de plus que de m'avouer coupable?
— Il y a une petite querelle particulière entre vous et moi sur laquelle je veux avoir gain de cause, au moins pour un temps. Vous céderez à mes volontés, et nous redeviendrons bons amis.
— Je ne serai jamais l'ami de Votre Éminence tant qu'elle voudra me réduire au métier d'espion.
A ces mots, la nièce du cardinal se leva impétueusement de son fauteuil.
— Voilà donc, s'écria-t-ellc, le sujet de la querelle? Quoi! mon oncle, vous voulez avilir une personne que j'aime, un compagnon de mon enfance dont vous m'avez accordé la grâce! Fi! cela est indigne d'un prélat. Ne parlez pas de ces vilaines choses, si vous ne voulez être grondé sévèrement malgré votre puissance et votre âge.
— Je serai grondé, répondit le cardinal ; mais je n'en démordrai point. Il faut céder.
— Puylaurens, reprit la jeune fille avec une fierté inexprimable, vous ne céderez pas. Votre honneur m'est aussi cher que le mien. Il y a mille abîmes entre nous deux ; n'ajoutez pas celui de la honte.
Un sourire de malice relevâtes moustaches du cardinal.
— J'apprends du nouveau, dit-il. Des abîmes sont entre Puylaurens et ma nièce! Que t'en semble, Bois-Robert?
— Il me semble, répondit Bois-Robert, que Votre Éminence a contre elle plus qu'elle n'avait imaginé : si l'amour
PUYLÀUKETSS fôi
mu mêle, tenez-vous pour battu, et n'allez pas donna* du chagrin à ces pauvres enfants.
— Eh bien 1 qu'on s'explique, dit le cardinal.
— Monseigneur, reprit Puylaurens avec émotion, j'aime passionnément votre nièce chérie. Pour obtenir de vous une lueur d'espérance, je donnerais tout au monde, excepté mon honneur. Jugez de ce que j'ai dû souffrir en rompant avec vous. Jugez de l'horreur de ma situation, lorsque vous m'avez contraint à faire la guerre à celui de qui dépendait mon bonheur; mais jugez aussi de la force de ma conscience. J'avais assez de motifs de vous aimer et de vous témoigner mon respect; cependant vous avez tant fait, que je suis devenu votre ennemi, et aujourd'hui même je suis encore obligé de repousser une grâce qui me rapprocherait de celle que j'aime.
— Et vous, ma mie, demanda le cardinal, n'avez-vous rien à confesser?
— Si fait, mon oncle, dit la jeune fille en rougissant : puisque vous me pressez et que l'occasion l'exige, je vous confesserai des sentiments que Puylaurens ne sait point, à moins qu'il ne les ait devinés. Dans mon enfance, j'ai conçu pour lui une amitié tendre; mais, depuis ma petite jeunesse, je crois que j'éprouve...
— Achève, ma fille; c'est de l'amour, n'cst-il pas vrai?
— Ah! mon oncle, ne vous fâchez pas. C'est votre faute plus que la mienne. Pendant longtemps je l'aimais sans le savoir, et, quand je l'ai vu malheureux, persécuté, j'ai connu ce que j'avais au fond du cœur.
— Monsieur le cardinal, dit Bois- Robert, aurioz-\ous de la peine si votre aimable nièce venait à mourir?
132 PUYLAUREISS
— La belle question !
— Et si elle tombait malade?
— Que tu es sot, l'abbé!
— Or, pour qu'elle ne meure pas, il ne faut pas qu'elle tombe malade, et, pour ne point tomber malade, il est nécessaire qu'elle mange et dorme bien ; mais on ne saurait manger et dormir si l'on a du chagrin, et les filles ont du chagrin quand on les sépare de leur amant : d'où je conclus que votre nièce mourra si vous ne la mariez à Puylaurens.
Le cardinal se tourna vers Antoine de L'Age.
— Vous voyez, lui dit-il, que vous n'entendez rien à vos intérêts. Accordons-nous ensemble ; vos affaires s'en trouveront bien, et les miennes en iront mieux. Le prince que vous servez ne mérite pas tant de scrupules délicats. J'y mets peut-être de l'entêtement; mais c'est une satisfaction que je veux avoir. Si vous voulez me servir, je vous autoriserai à faire votre cour à ma nièce.
— Et moi, s'écria la jeune tille, je refuserai un amant assez lâche pour m'acheter à ce prix. Adieu, Puylaurens, mon estime pour vous est augmentée de toute la force de ma douleur. Soyez malheureux, et mourez, s'il le faut; M. le cardinal fera deux victimes à la fois.
Mademoiselle de Pont-Château sortit en pleurant.
— On voit bien, dit Bois-Robert, que Votre Éminence a grande envie de faire ce mariage.
— Oh ! répondit le ministre, les choses iraient trop vite, si je n'élevais quelques petites difficultés. Puylaurens ne voudrait pas devenir ainsi mon neveu tout à coup.
— Monseigneur, reprit le pauvre Puylaurens, jouis-
PL'YLAUKE.NS 133
sez de \ulrt' triomphe. Je suis le plus misérable des hommes.
Le cardinal se frotta les joues avec du savon d'un air satisfait.
— Monsieur, dit-il, les conditions du traité sont fixées. Cela ne me regarde plus. C'est désormais une affaire entre le roi et son frère.
— Eh bien ! conduisez-moi donc aux pieds du roi; je trouverai peut-être la justice et la pitié dans son âme.
— Vous voulez lui parler! s'écria le ministre en repoussant la main de son barbier pour tourner vers Puylaurens ses yeux Ilamboyanls. Eli î que lui direz-vous? Avez-vous dessein de m'accuser devant lui?
— Je me défends , monseigneur; il ne faut pas changer les rôles.
— Non, non , vous ne parlerez point au roi,
— Permettez au moins que je lui écrive pour le supplier de m'exempter du serment qu'on me demande dans l'article sixième du traité.
— Écrivez sur cette table. Je remettrai moi-même votre lettre.
Puylaurens écrivit à la hàtc ce qui suit :
« Sire ,
» Je veux être tenu pour coupable, comme je le suis: mais, en m'engageant par serment à dévoiler les pensées et les desseins de Monsieur, je manquerais à l'amitié dont ce prince m'honore, et je me couvrirais d'infamie. Si donc Votre Majestf no me dispense poini d'un sermenl
loi PLYLAUUENS
(j uc je ne puis faire, je n'ai plus qu'à me recommander à sa clémence. »
Le cardinal lut cette pétition et la mit dans sa poche.
— Jeune homme, dit-il en souriant, allez en paix. Votre épître sera tout à l'heure entre les mains du roi. Vous recevrez la réponse à Beziers. Que dans une heure on ne vous voie plus ici.
Puylaurens partit pour Beziers; il y reçut le lendemain ce billet du cardinal :
« Vous êtes plus heureux , monsieur, que vous ne méritez de l'être. Le roi vous dispense du serment dont il est question en l'article sixième. Ne vous imaginez point pour cela être en grande faveur. Retirez-vous avec Monsieur à Tours ou à Blois, qui sont les deux villes où Son Altesse a la permission de demeurer. Je saurai comment vous vous montrerez digne du pardon qu'on vous accorde si bonnement. »
Un autre exprès , qui suivait le premier, apporta une petite boîte dans laquelle Puylaurens trouva une bague surmontée d'une turquoise, plus une lettre qui n'avait pas besoin de signature. « Qu'a donc mon oncle? disait cette lettre. Il paraît tout changé! Il prononce tout bas votre nom d'un air consterné. On assure ici que cela tient à une révolution qu'il redoute dans l'esprit du roi. Si le moment où il doit s'avouer vaincu est proche , cherchez dans votre cœur ce que vous avez à demander à M. le cardinal. »
PUYLAORENS ISS
Entin, un troisième exprès vint à Beziers dans la nuit, avec une lettre de madame de Chevreuse. « Mon cherPuylaurens, disait la duchesse, M. le cardinal, en remettant hier votre pétition au roi, a fait tout au monde pour \ous attirer le refus le plus dur ; mais M. de Saint-Simon avait commis une indiscrétion dont Sa Majesté se plaignait amèrement, lorsque votre supplique arriva. Le roi poussa un soupir en s'écriant : « Ah! mon frère est plus aimé que » moi. Ses confidents veulent mourir plutôt que de le )> tromper, tandis que mes amis me vendraient s'ils pou- » vaient. » Et, se tournant d'un air irrité vers le ministre, il lui ordonna de vous dispenser du serment et de ne plus vous tourmenter comme il a fait jusqu'à ce jour. Ce premier symptôme de la lassitude du roi et cette révolte contre la tyrannie du cardinal étonnent et réjouissent toute la cour. Faites votre profit de cet avertissement ; mais tenez-vous en garde. Vous touchez au bonheur ou à votre perte. »
Gaston d'Orléans sautait d'un pied sur l'autre par excès de joie en écoutant la lecture de ce billet. Passant tout à coup de la crainte à la jactance , il s'écriait que le règne du cardinal despote était passé; mais Puylaurens fit observer à Monsieur que le roi pourrait offrir encore d'autres indices de lassitude et de dégoût avant de se résoudre à renvoyer son ministre, que la paresse était une passion, et que, Louis XIII étant paresseux, cette passion le gouvernait, appuyée encore par l'habitude. Il engagea Monsieur à se rendre docilement à Blois, et ils y allèrent en effet tous deux, accompagnés seulement d'un petit nombre d'amis fidèles.
156 PÇYLAUREHS
Tandis que Gaston d'Orléans et son favori attendaient au château de Blois les effets de la clémence du roi ou de la rancune du cardinal , on menait avec célérité le procès du duc de Montmorency. En moins de deux mois, le héros, encore saignant de ses dix-sept blessures, passa du champ de bataille à l'échafaud : il fut décapité à Toulouse, le 30 octobre 1632. Aussitôt après, la cour se divisa en trois bandes. M. le cardinal, suivi d'un cortège digne d'un satrape, s'enfonça dans la Guienne , en charmant la longueur du chemin par de petites exécutions à mort, afin d'éblouir et d'intimider les provinces rebelles. La reine se rendit par une autre roule à Bordeaux, accompagnée seulement des personnes dont les services lui étaient rigoureusement nécessaires, et, dès le 31 octobre, le roi partit pour Paris , à petites journées.
Un matin, une chaise de poste entra dans la cour du château de Blois. Puylaurens mit la tète à la fenêtre , et, voyant descendre la laide figure de Bullion , ce porteur acharné de mauvaises nouvelles, il en conçut de l'inquiétude. Au bout d'un quart d'heure, on vint appeler Puylaurens; il courut au cabinet du prince, et il trouva Monsieur tenant à sa mnin une lettre du cardinal datée de
PIYLAUKE.NS loT
Bordeaux. Cette lettre était adressée au roi en forme de
rapport et en style de testament.
« Votre Majesté, disait le ministre, ne saurait, sans être accusée de faiblesse, permettre que les conditions du traité de Montpellier se passent en discours et demeurent sans exécution. Comme les mariages des princes ont toujours été affaires d'État, d'où il peut ressortir de grands biens ou des dangers de conséquence, il importe de tirer au clair si Monsieur s'est ou non allié à la maison de Lorraine par un mariage clandestin. Quoique Son Altesse royale ait affirmé n'avoir point conclu avec la princesse Marguerite, des révélations nouvelles et de plus amples informations ont fait naître des doutes qu'il faut éclaircir. S'il se découvrait que Monsieur eût trompé Voire Majesté sur cette grave matière, il y aurait lieu à revenir sur les grâces et les actes de clémence dont on a comblé Son Altesse ainsi que ses conseillers. Puylaurens surtout aurait à rendre un compte sévère. La dispense du serment n'empêche point qu'il ne soit tenu d'obéir aux ordres de Votre Majesté, mentionnés en l'article sixième. C'est le devoir d'un sujet fidèle d'avertir sans déguisement le roi de tout ce qui a été pratiqué au préjudice de l'État. Les grâces et l'oubli du passé ne portent point sur des fautes qu'on n'aurait point avouées. Il faut donc exiger de Puylaurens une confession nouvelle et entière. Avant d'être l'ami et le confident de Monsieur, il est sujet de Votre Majesté. Il doit parler. C'est à lui de révéler le mariage de Monsieur, si ce mariage a été conclu, et pour qu'il ne puisse prétend re ignorer les peines auxquelles il s'exposerait par un men-
songe, on le peut avertir que, s'il ne dit l'entière vérité, il y va de sa vie. »
En marge, le roi avait écrit ces mots : « Approuvé. M. de Bullion portera ces dépêches à Monsieur et interrogera ledit Puylaurens, » et avait signé « Lquis. »
Puylaurens prit lecture de ce factum, et, pendant ce temps-là, Monsieur, se promenant à grands pas, renversait un siège d'un coup de pied à chaque tour de chambre.
— Tu le vois, dit-il, ce ministre m'a voue une haine viagère ; il me poursuivra jusque dans le tombeau. Jamais il n'y eut d'obstination pareille à la sienne. Il faut que l'un de nous deux périsse.
La colère de Monsieur se montant par degrés, l'incontinence de langue croissait avec elle. Enfin le prince s'arrêta devant Bullion, et, le prenant par son rabat :
— Petit démon ! lui dit-il, je ne sais à quoi tient que je ne t'étrangle. Je te ferai jeter dans la Loire, et je regarderai du haut d'un pont quelle figure fait un commissaire du roi qui se noie. Retourne à Bordeaux, si tu ne veux être mangé par les poissons.
Bullion avait tant de fois reçu des coups du cardinal, qu'il ne s'intimida point.
— Monsieur, dit-il, je suis ici par ordre du roi, et si je ne m'en retourne pas connue vous le souhaitez, c'est pour votre bien, car vous êtes perdu si je ne rapporte pas une réponse. 11 y va peut-être de votre vie, aussi bien que de celle de Puylaurens.
— Eh bien ! reprit Monsieur, voici ma réponse : Le car-
PUYLAUREH9 139
dînai m'a poussé à boni. Il veut que l'un de nous deux succombe. Ce sera lui. Je le ferai assommer par mes domestiques.
— Votre Altesse s'égare, dit Bullion. Je reviendrai dans une heure, et j'espère vous retrouver plus calme.
Aussitôt le commissaire du roi sorli, Puylaurens entraîna Monsieur bois du château, carie prince avait besoin de se rafraîchir les sens et de rappeler à lui sa raison. Tous deux raisonnèrent sur le nouveau piège que leur tendait l'ennemi. 31. le cardinal disait dans son factum que de plus amples informations avaient fait naître des soupçons sur le mariage de Monsieur. Selon toute apparence, il avait des certitudes, et le mot de soupçons était là pour inviter Monsieur et Puylaurens à se perdre par des mensonges. D'un autre côté, si Gaston d'Orléans faisait l'aveu de son mariage secret, c'était confesser qu'il avait trompé le roi par un faux serment pendant la discussion du traité de paix. Ce prince avait compris l'alternative où le jetait le cardinal, et sa fureur contre Bullion n'était qu'un moyen d'écolier pour éluder la difficulté d'une position insoutenable. La malice du ministre mettait Monsieur sur le chevalet, et Thonneur d'un fils de France subissait la torture extraordinaire. Tout en raisonnant, Gaston et son favori descendirent jusqu'au bord de la rivière où pissait la roule de Paris. Le prince, accablé par la honte et le désespoir, prit sa tête entre ses mains, et s'écria tout haut :
— Ne trouverui-je pas une bonne âme qui me débarrasse de cet homme par un coup de poignard?
— Voilà le poignard, le bras qui le porte et la bonne âme, dit une voix.
Le capitaine La Pislolc avait suivi par derrière. Monsieur se retourna, comme pris sur le fait, et, voyant ce bandit ]e chapeau à la main, les pieds en dehors et le visage épanoui, il se mit à sourire : — Cet estafier, dit-il, a une mine plaisante. Je connais cette grimace-là.
— La terre, répondit Puylaurens, n'a jamais porté de coquin plus corrompu ni plus déterminé.
— Quelle gloire pour moi ! s'écria le bandit d'un ton de théâtre. Je suis connu du plus grand prince du monde, et j'ai l'estime de son confident. Ma fortune est assurée. N'en douiez point, monseigneur, vous emploierez mon ministère, si vous ne voulez périr. Il y a longtemps que je l'ai dit à M. de L'Age : je tiens de la bouche du père Joseph que le cardinal vous déleste tous deux, et ne vous fera jamais de quartier. J'admire comment Monsieur pousse la patience si loin que de sortir du royaume, de se donner mille inquiétudes, se laisser accuser, entreprendre la guerre civile, capituler et subir les volontés du vainqueur, lorsque la vie d'un homme est si peu de chose, qu'une lluxion ou un mauvais ragoût peuvent la détruire. Et à quoi sert d'avoir tant de monde à ses ordres, mille bras prêts à frapper, les titres de fils et frère de roi? Pour moi, qui ne suis qu'un pauvre diable, si j'ai un ennemi, je le querelle dans un cabaret, je le tue galamment sur un pré ou subtilement dans un chemin, et tout est dit.
— Parce que tu n'as point de réputation à garder, répondit Monsieur.
— Une réputation est donc chose bien incommode? Mais il me semble que celle de Voire Altesse est justement ce qu'on veul endommager; elle se noie en ce moment, cl
demande du secours. Si vous n'y pourvoyez, elle va périr. Supprimez un seul homme à robe rouge, et la voilà qui renaît et sort de l'eau toute fraîche.
— Le drôle fait des sophismes, dit Monsieur.
— Une bonne langue doit être aiguisée à deux tranchants comme une épée.
— Capitaine, dit Puylaurens, Monsieur s'est amusé de vous comme d'un bouffon ; n'allez pas vous croire pour cela un personnage, ni vous mêler d'exécuter ce qu'on ne vous commande point.
— Ne craignez rien , répondit le brigand; je sais mon métier. Je demande à Son Altesse la préférence sur mes confrères, car elle en viendra tôt ou tard à l'emploi des grands moyens. Je ferai en sorte que ce coup-là soit mon chef-d'œuvre et ma dernière affaire.
— Penses-tu vraiment, dit Monsieur après le départ du bandit, que nous en serons réduits à ordonner un meurtre?
— Comment ! répondit Puylaurens , vous pouvez admettre une pareille supposition ?
— Je ne sais; mais ma réputation est perdue de toutes façons, et je reste aux prises avec mille embarras et mille dangers.
— Nous en sortirons autrement que par un crime.
Un carrosse à six chevaux s'arrêta sur la route en ce moment; une voix que Monsieur connaissait ordonna qu'on ouvrît la portière, et l'on vit descendre le président Le Coigneux. Il avait remis ses bottes de courrier, son manteau long et sa rapière.
— Je vous trouve à propos, dit-il. M. de Montmorency, le jour de son exécution, a révélé le secret de votre ma-
riage. Le traité devient nul par cette découverte. 11 n'y a plus de sûreté pour vous en France. Monsieur sera respecté comme frère du roi, mais on fera des procès à Puylaurens et à moi; or, n'ayant point envie de manger des champignons du bois de Vincennes, je gagne le large à l'instant même. Vous plaît-il de monter dans ce carrosse ?
— Il n'y a rien qui presse, répondit Puylaurens.
— Comme il vous plaira. Pour moi, je ne croirai avoir ma tête sur les épaules qu'à la frontière de Lorraine.
M. Le Coigneux remonta dans son carrosse et partit sans dire adieu. La nouvelle qu'il venait d'apporter mettait fin aux incertitudes. Monsieur savait toute la gravité du danger. Le roi pouvait retirer ses grâces, et la haine du ministre avait carte blanche. Gaston d'Orléans rentra au château, où Bullion l'attendait avec impatience.
— Monsieur, dit le commissaire du roi, il faut, s'il vous plaît, que je retourne auprès de M. le cardinal.
— Qui vous empêche de partir? répondit le prince;
— N'avez-vous point de réponse à me donner ?
— Aucune. Je n'ai rien à dire à votre cardinal. Quant an roi, dites-lui que je suis pénétré d'amour et de respect pour mon frère, et que je lui enverrai ma réponse par l'un de mes serviteurs.
— Tout ceci, dit Bullion en haussant la voix, sera fidèlement rapporté à Son Éminence et au roi ; mais, comme je dois remplir mon ministère, il faut que j'interroge le confident de Votre Altesse. Puylaurens, vous avez vu par la lettre de M. le cardinal et l'ordre du roi l'obligation où vous êtes de révéler ce qui a été fait contre le bien de l'État. Je vous somme de répondre à ma question : « Son Altesse
PUYLAURENS i t>>
royale est-elle, oui ou non, mariée avee la prinoefese Marguerite de Lorraine ? »
— - Monsieur le commissaire, répondit Puylaurens, Monsieur vient de vous dire qu'il enverrait sa réponse au roi.
— Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda Bullion. Vous avez bien songé aux suites que peuvent avoir vos refus de vous expliquer ?
Monsieur se leva de son siège, et montrant la porte par un geste impérieux : — Assez de discours! s'écria-t-il. Sortez à l'instant. — Bullion salua et sortit.
Devant l'appartement qu'avait occupé jadis la rcincmèrc, au château de Blois, était une terrasse appelée le Perche-aux-Bretons, d'où l'on voyait l'un des plus beaux sites de la Touraine. Puylaurens se promenait avec Monsieur sur celle terrasse, et ils avisaient ensemble aux moyens de pourvoir à leur sûrelé. Comme loutes les personnes faibles, Monsieur passait avec une facilité déplorable de la colère à l'abattement le plus profond. Son esprit fléchissait sous le poids des difficultés. Il confessa ingénument à son favori que ce mot de Le Coigneux l'avait frappé : « Monsieur sera respecté, comme frère du roi. »
— En effet, dît le prince, pourquoi me donner tant de soucis? Je n'ai rien à craindre.
Et en parlant ainsi, Monsieur regardait son favori d'un air si expressif, qu'il n'avait pas besoin, pour être compris, d'ajouter ces mots : — Mes amis, et toi-même, vous périrez ; mais moi je me tirerai d'affaire.
— Sans doute, répondit Puylaurens, vous n'avez rien à craindre. S'il suffit de boire et manger librement, d'aller
à la comédie et de courir le lièvre, rien n'est plus facile que d'atteindre ce haut degré de gloire. A quoi bon s'embarrasser de ce que pensera le monde ? Voire Altesse n'aura point connaissance de ce que les historiens croiront d'elle, et si quelqu'un se hasarde à dire en la voyant passer : « Voici ce prince qui a courbé la tête devant le cardinal et qui a laissé périr ses amis après les avoir engagés avec lui dans une entreprise périlleuse, » on fera châtier l'insolent, et vous oublierez ces propos en dansant un ballet, ou en mettant des étiquettes neuves à votre collection de médailles.
— Il est vrai, dit Monsieur, que mon rôle en ce monde n'aura pas élé fort brillant ; mais, quand je me serai bien remué, en mourrai-je un quart d'heure plus tard ?
— Au contraire, s'écria Puylaurcns, c'est en vous humiliant que vous ajouterez d'heureux jours à votre existence ; M. le cardinal , touché de votre docilité , donnera l'ordre que l'on fasse arrêter la mort par le capitaine des gardes, lorsqu'elle viendra gratter à votre porte.
— Tu me conseilles de m'enfuir et de me révolter encore une fois ?
— Point du tout. Je vous vois aujourd'hui en trop bonne disposition. Picstez ici ; accordez satisfaction au roi et gain de cause à son ministre. Pour embellir votre réputation d'un dernier vernis, on fera casser voire mariage avec la princesse Marguerite, et ce coup de pinceau portera l'éclat de votre nom jusqu'à la cour de Rome.
— Mon mariage! s'écria Monsieur; ils ne peuvent le déclarer nul sans mon consentement.
— Vous le donnerez.
— Jamais ! Ils me hacheront plutôt que de me contraindre à cette bassesse.
— Vous le donnerez, vous dis-je, et dans ce moment même, si le roi était ici, vous l'auriez déjà donné.
— Fuyons donc, fuyons à l'instant. Holà! des chevaux ! cria le prince.
— Calmez-vous. Le roi est encore à trois journées de marche.
— Eh bien ! qu'allons-nous faire ? Quelle réponse enverrai-je à mon frère? Dicte-moi donc mes paroles et ma conduite.
— Volontiers. Voici ce que vous écrirez au roi : « Sire, je confesse ingénument que j'ai déguisé la vérité au sujet de mon mariage; mais pouvait-on exiger d'un homme réduit au dernier malheur de s'accuser lui-même? Puisqu'on attache tant de prix à mes aveux pour m'humilier davantage, c'est devant vous seul que je m'humilie, en vous ouvrant mon âme. Le 12 janvier dernier, j'ai épousé la princesse Marguerite de Lorraine, et je perdrai plutôt la vie que de laisser rompre ces liens sacrés. Ma confession est entière à présent. Je n'ai plus rien à avouer, et, si de nouvelles persécutions doivent encore m'accabler, je saurai par là que mes ennemis se jouaient de mes sentiments et des vôtres en assurant que ma sincérité me serait profitable. » — Vous enverrez cette lettre au roi, poursuivit Antoine de L'Age, et nous prendrons la fuite pour en attendre 1'eiïet en lieu sur. Nous reviendrons bientôt plus forts qu'auparavant, car le roi commence à se lasser de la tyrannie du cardinal. A peine serons-nous partis, qu'il saura mauvais gré à son ministre de nous avoir prtiKés à
1f>6 PUYLAURENS
celle extrémité, lorsque tout s'arrangeait à l'amiable. Nous serons rappelés, et ce sera le tour de notre ennemi de trembler devant nous.
M. de Bullion, qui aperçut de la grand'route Monsieur et son favori se promenant sur le Perche-aux-Bretons, devina qu'ils allaient s'enfuir, et dit plus tard au cardinal qu'il les avait vus faire le manège des bannetons, qui grimpent au sommet des arbres pour prendre leur volée ; mais cette plaisanterie ne fit point rire ie ministre, qui devina bien l'intention de Puylaurens et le danger d'une troisième rupture. En effet, le roi murmura contre Richelieu en recevant la lettre de son frère. Sa mauvaise humeur redoubla lorsqu'il apprit que Monsieur et Puylaurens s'étaient enfuis de Blois, et il s'écria qu'il ne voulait plus se laisser souffler une colère qu'il n'éprouvait point. Ainsi finit la seconde cabale d'Antoine de L'Age contre le cardinal de Richelieu. On verra par la dernière comment Puylaurens sut faire entrer dans la conspiration le premier personnage de France et de Navarre, et comment ce personnage, de qui on devait attendre le succès, ruina pourtant l'entreprise.
Antoine de L'Age prenait les choses de haut en voulant rentrer en grâce par la seule volonté du roi et malgré l'opposition du cardinal. Ce jeu-là était dangereux; mais, dans les cabales de ce genre, le péril devient un attrait par la grandeur qu'il donne à l'entreprise. Louis XIII aurait tout de suite rappelé son frère , si le ministre, suL.-tituant l'intérêt de l'État à ses rancunes, n'eût fait sentir au roi que cette querelle de famille deviendrait le prétexte utile d'un envahissement de la Lorraine. On feignit à la cour de France plus de colère qu'on n'en avait de la fuite de Monsieur, et les troupes reçurent Tordre de marcher sur Nancy, où elles entrèrent sans rencontrer d'obstacle.
Gaston d'Orléans et ses amis s'étaient retirés à Bruxelles. L'infante d'Espagne les y reçut avec plus de magnificence encore qu'à leur premier voyage. Le prince eut quinze mille livres par mois pour l'entretien de sa maison, ce qui était alors une somme considérable. On distribua aux gentilshommes français des chaînes d'or avec des médailles au portrait du roi d'Espagne. Le trésorier de l'infante donna des secours aux officiers nécessiteux. Ces libéralités mirent en joie la petite cour de Monsieur. N'ayant point de présents à faire en retour de celte générosité, les
réfugiés payèrent en monnaie de galanterie. Le prince donna l'exemple en se déclarant le serviteur de la fille du comte Colonia. Il n'y eut bientôt pas une fille d'honneur de l'infante qui n'eût un adorateur dans la suite de Monsieur, et, pour obéir à celte mode , Puylaurens rendit ses hommages à la beauté de mademoiselle de Chimay. Depuis le premier séjour de Gaston d'Orléans à Bruxelles, les dames espagnoles avaient appris à parler français. Les vers, le phébus, les violons allaient grand train, et il ne se passait pas de nuit sans une quantité de sérénades.
L'étiquette d'Espagne était la plus sévère du monde , l'infante ne craignait rien pour ses filles d'honneur. Grâce à la hauteur des murs du palais , l'amour se faisait à distance, et les soupirants ne causaient avec leurs belles qu'aux heures de réception devant tant de témoins que les mères pouvaient dormir en toute sécurité. Une demidouzaine de duels animèrent ces galanteries. Hormis le baron de Vaucelas, qui se laissa vendanger par un coup de maladresse, il n'y eut que des égratignures, et les rivaux firent amitié ensemble après ces différends, dont la moitié furent accommodés par Monsieur. L'infante s'amusait de ces folies, et, si M. le cardinal eût voulu rabattre un peu de sa roideur, il aurait pu profiter des succès de la jeunesse française en pays étranger pour faire sa paix avec l'Espagne par l'entremise de Monsieur.
Mademoiselle de Chimay, toute fraîche débutante, avec une grande beauté et un cœur neuf où les émotions commençaient à remuer comme des oiseaux éclos de la veille, s'essayait doucement à causer avec Puylaurens. La princesse sa mère, personne de sens et d'esprit, demeurait en
tiers dans les conversations. Comme elle voyait bien que ces amours n'étaient qu'un badinage, elle ne s'en inquiétait point, et son indulgence reposait sur une amitié dont Puylaurens lui avait trop de reconnaissance pour songer à la tromper. Les violons que le favori de Monsieur envoyait le soir sous les fenêtres, jouaient pour elle comme pour sa fille. Sauf trois ou quatre bouquets et autant de rubans que la demoiselle jeta par une jalousie élevée de trente pieds, Puylaurens ne trouva d'autre profit de ses promenades nocturnes que du froid sur les épaules et la satisfaction de se dire favorisé par une belle personne ; mais il n'en souhaitait pas davantage.
Au milieu des délices de Bruxelles, la discorde trouva le moyen de se glisser parmi les ennemis du cardinal. La reine-mère, qui commençait à vieillir, ne se gouvernait plus que par les conseils du père Chanteloup, le plus étrange confesseur qu'ait jamais pris une femme dévote. Ce prêtre, perclus de la goutte, était cependant plein de violence, avec une âme scélérate et une physionomie forcenée. Marie de Médicis et son directeur, dont la haine ne voulait point d'accommodement avec le cardinal, accusèrent Puylaurens de négocier sans leur participation, et ils ne se trompaient pas, car Monsieur entretenait secrètement une correspondance avec le roi son frère. Le père Ghanteloup envoya en France un estafier à ses gages avec la commission peu chrétienne d'assassiner le cardinal. Cet homme manqua son coup, et l'on sut à la cour de Fiance que Gaston d'Orléans s'était brouillé avec sa mère pour s'être opposé à ce guet-apens. Madame de Phalsbourg, qui ne pardonnait pas =') Puylaurens le tour pendable
qu'elle lui avait joué, ni les mensonges qu'elle lui avait faits, se joignit au père Chanteloup. Le duc d'Elbeuf l'y accompagna, et Le Coigneux, jaloux de l'autorité d'Antoine de L'Age, passa dans le parti de la reine-mère.
De leur côté, les Espagnols murmuraient. Monsieur, disaient-ils, s'apprêtait, pour prix des libéralités de l'infante, à ne laisser en Flandre que ses vieux habits. Un soir, on tira sur Puylaurens un coup d'espingole qui ne l'atteignit pas, mais dont une personne de sa suite fut blessée. Le marquis d'Aytone, gouverneur de Bruxelles, tout en faisant grand bruit de cette affaire, ne rechercha point l'assassin, qui était payé par le père Chanteloup. La police secrète de M. le cardinal porta ces nouvelles en France, et l'explosion de cette espingole eut un retentissement favorable jusqu'au château de Saint-Germain.
Un jour, Gaston d'Orléans reçut une lettre entièrement écrite de la main du roi. « Mon frère, écrivait Louis XIII, j'apprends avec effroi qu'il n'y a plus de sûreté pour votre personne chez les étrangers. Revenez auprès de vos véritables amis. Je ferai grâce à vos serviteurs, et je vous rends dès à présent la tendresse que je vous dois. Le chevalier d'Elbeine vous portera des conditions acceptables. » Le même courrier remit à Puylaurens une lettre de M. le cardinal ainsi conçue :
« Le roi ayant oublié ses sujets de mécontentement, vous pouvez pénétrer jusqu'aux genoux de Sa Majesté, à couvert sous l'amitié dont Monsieur vous honore. Je suis aise de vous savoir séparé d'une cabale qui ne doit plus espérer de pardon, et je vous félicite d'avoir échappé aux