P L Y L A U RE N S
initiatives criminelles de cette cabale contre votre personne. Je vous montrerai peut-être, de façon à vous toucher le cœur en un point sensible, que dans la réconciliation comme dans l'inimitié, je ne fais pas les choses à demi. »
Au-dessous de la signature du ministre , mademoiselle de Pont-Château avait écrit ces mots :
« Mon oncle cherche son bâton de cire d'Espagne et son cachet. Il ne les trouve point, parce que je les ai dans ma poche. Je profite de ce moment pour vous faire savoir que M. le cardinal vient de me prendre par l'oreille en me demandant si je serais bien aise de vous revoir, et si j'aurais pour agréable que vous me fissiez votre cour. Fuyez cet affreux pays où l'on vous tire des coups d'espingole. Signez, promettez, jurez aveuglément, si vous ne voulez que je meure d'ennui, d'inquiétude et... Voici le cardinal qui m'appelle : je vous dirai plus tard ce dernier mol qu'il ne m'a pas laissé le temps d'écrire. »
Ce n'était pas la crainte des coups d'espingole qui taisait souhaiter à Antoine de L'Age de rentrer en France. L'amour lui soufflait mille raisons plus persuasives que celles de l'ambition. Marguerite de Pont-Chàteau s'ennuyait de cette vertu de tragédie qui tenait son amant à cent lieues d'elle. Puylaurens attendit le projet de traité de M. le cardinal, résolu à le signer sans discussion. Quels furent son étonnenienl cl sa joie en y découvrant des conditions plus douces qu'il ne devait raisonnablement l'es-
pérer! Une estafette, qui le réveilla au milieu de la nuit, lui remit un papier sur lequel il trouva ces clauses dictées à M. de Chavigny par le ministre :
Traité secret entre Son Eminence Armand Duplessis, cardinal, duc de Richelieu, et Antoine de UAge, marquis de Puylaurens, premier chambellan de Son Altesse royale Monsieur.
1° M. le cardinal, ayant à cœur de témoigner à Puylaurens sa bonne volonté et le plaisir qu'il éprouve de la réconciliation complète et définitive ménagée par ledit Puylaurens entre le roi et Monsieur, lui rend son amitié sans aucune réserve.
2° En signe de cette amitié, M. le cardinal promet à Puylaurens de le faire nommer duc et pair du royaume, au premier service qu'il rendra au roi.
3° Puylaurens, ayant exprimé en diverses rencontres une inclination tendre pour mademoiselle de Pont-Château, la cadette, cousine de Son Eminence, M. le cardinal approuve ce penchant, et permet audit Puylaurens d'en espérer des suites favorables à ses désirs.
4° En retour de ces grâces signalées, Puylaurens s'engagera, sur sa vie et son honneur, à découvrir au roi, sans qu'on ait besoin de l'y inviter, ce qui pourrait être entrepris contre le service de Sa Majesté et le bien de l'Étal; enfin, ledit Puylaurens promet de faire tout ce qui sera honnêtement possible pour déterminer Monsieur à laisser
rompre son mariage avec la princesse Marguerite de Lorraine, à moins que le roi ne vienne à se relâcher de sa sévérité sur cel article.
Sans tarder d'une minute, Antoine de L'Age écrivit au bas de ce traité son acceptation dans les termes suivants :
« Pénétré de reconnaissance des grâces du roi et des faveurs de M. le cardinal, je demande pardon à Sa Majesté de mes fautes passées. Je m'engage sur ma vie et mon honneur à remplir scrupuleusement les conditions de l'article 4, en insistant sur ces deux mots qui s'y trouvent consignés : c'est au roi lui-même que je découvrirai ce qui pourra être médité contre son service, et je tenterai ce qui sera honnêtement possible pour la rupture du mariage de Son Altesse royale. »
Puylaurens venait, tout palpitant d'aise, d'apposer sa signature, lorsque Monsieur l'envoya chercher. Ce prince, à demi chaussé, bondissait au milieu des ténèbres. Son traité avec le roi n'était pas moins favorable que celui de Puylaurens. On lui rendait sa position à la cour, ses apanage, pensions et gouvernements; on accordait grâce entière à tous ses serviteurs, excepté Le Goigneux. La seule condition imposée était que Monsieur souffrirait patiemment une consul! ation de docteurs en Sorbonne sur la validité de son mariage, dont le roi promettait de ne poursuivre la nullité que dans les formes accoutumées pour les autres sujets du royaume.
Il ne fallait plus à Gaston d'Orléans qu'un peu de diseré-
iion et de prudence pour se tirer des mains des Espagnols ; mais les gens faibles agissent toujours d'une façon imprévue à chaque rencontre. Au lieu de se tenir en repos et d'attendre l'occasion de rentrer en France, Monsieur voulut aller chez le gouverneur de Bruxelles pour y étudier les dispositions des autorités à son égard. Le bon papier qu'il avait dans sa poche lui donnant une émotion qu'il ne pouvait dissimuler, sa langue ne se contenait plus. Il débuta par faire cent plaisanteries contre le cardinal et le roi. Effrayé de sa propre imprudence, il voulut prendre un ton plus sérieux, et s'avisa de parler d'une nouvelle guerre ; il s'engageait, si le roi d'Espagne le voulait aider, à pénétrer jusqu'à Paris, à renverser M. le cardinal et reléguer Louis XIII dans un couvent. Les regards défiants des vieux politiques espagnols le troublant davantage à mesure qu'il s'égarait, la peur le poussait plus avant dans le précipice. Il en vint jusqu'à proposer de signer, séance tenante, un traité avec l'infante. Le marquis d'Aytone saisit aussitôt l'occasion, offrit la plume à Monsieur, et le pria de mettre lui-même par écrit les clauses de ce traité. Le prince, pris au piège, n'osa point reculer. Il se plaça devant le bureau du gouverneur, et se mit à écrire un projet de traité si violent, que Sa Majesté catholique n'aurait pu rien souhaiter de mieux. Il demandait douze mille fantassins et trois mille cavaliers, deux compagnies de maîtres volontaires, la somme d'un demi-million de livres pour le jour de l'entrée en campagne, et promettait en échange des avantages qui auraient causé la ruine de la France, si cette folie n'eût pas été d'une exécution impossible. Puylaurens arriva par hasard chez le marquis d'Ay-
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Loue au moment où Monsieur accordait sans difficulté la
renonciation de la couronne de France à ses droits sur une partie du Roussillon, ainsi qu'à ses prétentions nouvelles sur la Lorraine. Il demeura stupéfait en écoulant ces sottises incohérentes, et le prince, tout honteux d'une faute aussi grossière, regardait son favori avec des yeux égarés.
— Vous venez à propos, dit le gouverneur à Puylaurens; il manque dans ce traité une clause qui vous concerne. Le roi, mon maître, saura votre passion pour mademoiselle de Chiniay, et vous fera de belles conditions pour vous fixer dans ce pays.
Puylaurens demanda la permission de jeter un coup d'œil sur le projet de traité. A peine l'eut-on remis entre ses mains, qu'il le déchira sans s'émouvoir.
— Tout ceci, dit-il, n'est pas assez mûrement réfléchi, et surtout ne doit pas être écrit de la main de Monsieur.
Le gouverneur échangea quelques mots en espagnol avec les seigneurs qui l'entouraient, et puis, s'adressant à Gaston d'Orléans :
— Votre Altesse , lui dit- il , a reçu de bonnes nouvelles de France, à ce qu'il paraît. Je me réjouis delà savoir réconciliée avec le roi son frère.
Monsieur eût voulu, dans ce moment, se jeter tout armé dans un abîme pour y cacher sa confusion. Il allait protester de sa bonne foi et se plonger encore dans le mensonge; mais Puylaurens le saisit par le bras et l'emmena malgré lui. Le soir, la police espagnole rôdait autour du palais de Monsieur, et l'ordre était envoyé à la poste de ne donner de chevaux à aucun Français. Trente
estaliers payés par Le Coigneux, Glmnteloup et madame de Phalsbourg, cherchaient Puylaurens, résolus à le poignarder en place publique , partout où ils le rencontreraient. Tel était l'heureux effet des finesses de Gaston d'Orléans.
Une fuite précipitée devenait donc absolument nécessaire, et la faute que Monsieur venait de commettre rendait ce parti difficile et périlleux. Le 8 octobre au matin , le prince envoya proposer au gouverneur de chasser le renard avec lui. Le marquis d'Aytone n'osa refuser de laisser sortir les équipages de chasse ; mais il répondit qu'il avait affaire à son gouvernement, et qu'il tiendrait compagnie à Puylaurens, tandis que Monsieur serait h la campagne. Autant eût valu dire que M. de L'Age demeurerait à Bruxelles pour y servir de caution. Gaston embrassa son favori, persuadé qu'il ne le reverrait jamais, et partit enchanté de montrer ses talons à la capitale des Flandres espagnoles.
Dès neuf heures du matin , le bruit courait déjà de l'évasion des Français. Cependant le capitaine La Pistole vint à la hâte avertir Puylaurens qu'on pouvait tenter de sortir de la ville à la faveur d'une parade militaire. Antoine de l'Age monta à cheval, suivi du capitaine seulement, et traversa de l'air le plus tranquille tout le beau quartier de Bruxelles. Devant l'hôtel de Chimay, il salua les dames, qui étaient sur leur balcon. La princesse lui fit signe de la main de ne point s'arrêter et de s'enfuir bien vite; mademoiselle de Chimay lui jeta un mouchoir garni de dentelles, qu'il ne manqua pas d'attacher à son épaule, selon la mode de ce lemps-là.
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A la porte de Namur était le régiment de royal-infant, qui faisait des manœuvres. Les Espagnols remarquèrent parmi les curieux deux personnes à cheval qui, à la faveur des mouvements de troupes, passaient devant le front des soldats. Un officier reconnut M. de L'Age et s'écria :
— Voilà Puylaurens qui s'échappe !
Il n'y avait plus à hésiter : Puylaurens et La Pistole tournèrent par un sentier de traverse et s'enfuirent au galop. Deux gendarmes du royal-infant cherchèrent à couper le chemin en courant à travers une prairie. Comme le premier de ces gendarmes s'apprêtait à sauter un fossé, Puylaurens lui lâcha un coup de pistolet dans le visage. Le second gendarme , voyant son compagnon tomher le nez en terre, s'arrêta au bord du fossé. Les fugitifs gagnèrent sans autre accident la route de France, et, après une course de cinq minutes à franc étrier, le capitaine La Pistole, hors de danger, arrêta son cheval barbe pour regarder de loin les clochers de Bruxelles, en s'écriant :
— Hospitalité espagnole, ratafia de Hollande, et vous, blondes servantes des aimables cabarets de Flandre, salut ! recevez mes tendres adieux !
A partir de ce moment, le destin d'Antoine de L'Age s'élève, et je n'aurais pas entrepris d'écrire son histoire, sans les événements qu'il me reste à raconter.
Le 21 octobre, Monsieur fat reçu à Saint-Germain par le roi, qui l'accueillit d'un air glacial et ennuyé, en lui disant des paroles qui, dans une autre bouche que la sienne, auraient paru assez tendres. Puylaurcns était à Rucl , où l'on attendait Monsieur pour l'heure du dîner. Le prince s'y rendit avec douze de ses gentilshommes, (pie le ministre avait invités. Quelle journée pour notre héros ! D'abord M. le cardinal l'embrasse cordialement et le mène promener dans son jardin. Les grandes eaux jouent, des tables de rafraîchissements sont dressées sous les grottes, et la symphonie se fait entendre. Avant de passer dans la salle à manger, M. le cardinal dit à Puvlaurens avec un sourire amical :
— Vous comptez vos brebis, comme Polyphème, et vous voyez qu'il vous en manque. Je vais faire appeler mes nièces.
Trois jeunes filles , conduites par leurs gouvernantes, s'avancent en rougissant. •
— Monsieur, dit le ministre au frère du roi, voici trois
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minois pour qui je réclame vos bontés. La plus âgée de ces enfants, mademoiselle Du Plessis-Chivray, n'a pas encore vingt-deux ans. C'est une personne de grande sagesse, comme on le voit à cette bouche en cœur, à ces yeux doux et à ces appas philosophes. M. le comte de Guiche veut lui enseigner quelque chose comme l'art d'aimer, et paraît être un assez bon docteur, puisqu'elle l'écoute patiemment. Mademoiselle Marie de Pont-Château , l'aînée des deux autres, est une dévote qui a voulu rester au couvent jusqu'à cette heure pour y manger des confitures et apprendre la musique. Son austérité se remarque à ce goût exquis qu'elle met dans ses ajustements. M. de la Valette, qui l'aime depuis longtemps, lui enseigne un catéchisme de son invention. Quant à la dernière, c'est ma favorite. Avec ses dix-neuf ans, cet œil fripon, ce corsage de guêpe, ces cheveux blonds et cette mine espiègle, elle en sait plus long que moi. Je n'oserais me jouer à vouloir une chose qui ne lui convînt pas, et ne m'aviserais point de lui choisir un mari. Qu'elle s'arrange à sa guise. Si Puylaurens veut bien la mener à table et s'asseoir auprès d'elle , je le prie de lui donner quelques avis sur le choix d'un époux, car je le crois d'excellent conseil en ces matières. Maintenant, allons dîner. Voire Altesse aime le bon vin ; je lui offrirai le meilleur de ma cave.
Le luxe est fort grand dans la maison du cardinal-duc. La table est servie avec une magnificence royale, et les maîtres-d'hôtel, tout galonnés d'or, le bâton à la main et l'épée au côté, marchent devant les viandes, comme chez les princes du sang. Monsieur se récrie de la richesse des surlouts et de la vaisselle.
— Je ne suis, dit-il, qu'un pauvre diable auprès de Votre Érninence, et, quand je m'en retournerai dans mon village, on m'appellera un menteur, si je raconte ces merveilles à mon curé.
Deux coups de vin dans la tête du père Joseph ont disposé le saint homme à la contrition. Il demande capucinalement pardon à Son Altesse d'avoir entretenu le cardinal dans son obstination à ne rien céder, et voudrait que le dîner fût achevé pour baiser les mains d'un prince qu'il a toujours chéri. Monsieur raille le bon père avec ménagement sur cette tendresse qui vient de se retrouver soudain au fond d'une bouteille. Pendant ce temps-là, Antoine de L'Age cause tout bas avec sa voisine, et, comme il s'attendrit par excès de bonheur, la jeune fille lui demande malignement s'il a bu au même flacon que le père Joseph. Puylaurens s'aperçoit que la beauté de mademoiselle Marguerite s'est épanouie comme une fleur. Il admire avec ravissement les plus fraîches joues du monde, des lèvres de carmin "et des bras d'ivoire.
— Ce sont , dit la jeune fille sérieusement , des objets politiques, puisque je suis l'article troisième de votre traité de paix ; il faut les considérer avec respect. Cet article troisième a mis pour vous sa plus belle parure. Le trouvez-vous coiffé à votre goût ?
— Il est charmant ; je ne vis jamais de beauté si parfaite.
— Oh ! mon oncle l'a rédigé avec soin. Cette troisième clause est son chef-d'œuvre. Ne vous dissimulez pas que le quatrième article nous donnera du souci. M. le cardinal se prépare ;> \<n\< tourmenter un peu. Cette fois, nous
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abandonnerons les sentiments héroïques pour faire parade de notre complaisance. Vous feindrez d'engager Monsieur à rompre son mariage; le vôtre s'en trouvera mieux. Le chemin par Bruxelles est trop long pour arriver jusqu'à moi; ne le prenez plus. Si mon oncle devient trop exigeant, l'article troisième est là, qui veillera sur vous. 11 sait le moyen d'apprivoiser les prélats. Les rubans 1. que votts voyez sur son épaule vous sont destinés.
— Il me semble, dit M. le Cardinal, que les enfants s'égaient.
— Laissez, laissez, répond la jeune fille; nous discutons sur les conditions d'un traité politique.
Le soir, les comédiens du Marais viennent représenter une des plus jolies pièces de Colletet dans laquelle le poète Chapelain a mis une tirade admirable en l'honneur du frère du roi. Monsieur fait appeler l'auteur de ce morceau. On lui présente un pauvre homme avec des habits râpés, nue perruque mal peignée, une fraise décousue et des bas noirs devenus roux par les intempéries des saisons; mais, sous cette enveloppe malpropre, est le génie du grand Chapelain, et Monsieur lire de son doigt un diamant qu'il offre au favori d'Apollon. #
Les rebelles réconciliés sont attendus au Louvre le lendemain, car la reine veut aussi donner une fête à son beau-frère. La foule se presse autour du carrosse de Monsieur dans les rues de Paris. Le peuple regarde avec curiosité ce prince qu'il a vu cent fois, mais dont la gloire a grandi pendant ses malheurs. Combien il faut que lionor ait de courage et de force de caractère peur résister si longtemps à la tuannied'un ministre inflexible! C
un héros qui ne souffrira plus qu'on le moleste, et M. le cardinal va rabattre de son despotisme.
Au dîner de la reine, on place Puylaurens auprès de madame de Chevreuse, qui le félicite de son bonheur et de ses succès avec une grâce, une liberté d'esprit et un dégagement parfait de toute arrière-pensée. Les nièces du ministre arrivent au Louvre pour l'heure des violons. Les fiancés ouvrent le ballet, et Puylaurens mène danser mademoiselle de Pont-Château. A la fin du menuet, les trois jeunes filles détachent leurs rubans et les offrent à leurs galants. Puylaurens se pare des couleurs de sa maîtresse, et il lui est interdit de quitter le rose jusqu'à son mariage. La reine s'amuse de cette cérémonie. Elle sourit au minois espiègle et naïf de l'aimable Marguerite, et, à la fin du bal, Sa Majesté distribue aux trois jeunes filles des agrafes et des bracelets de diamants.
Monsieur a repris son logement au palais du Luxembourg. Puylaurens, en rentrant dans la chambre qu'il a jadis habitée, y retrouve les souvenirs du temps de son début à la cour. Il s'apprête à se mettre au lit lorsqu'on gratte à la porte, et il voit paraître la figure jaune de Lopez.
— Seigneur, dit l'Abencerrage, un petit mot seulement de la part de Son Éminence : on vous a régalé, hébergé, caressé depuis deux jours sans interruption. Vous courtisez à loisir une jolie fille que vous aimez et dont la main vous est promise. A ces signes évidents vous reconnaissez que M. le cardinal vous rend l'affection d'un ami. En retour de ces bontés, il attend de vous un service. Demain commence l'attaque au sujet du divorce de Monsieur; Son
Eminenco compte sur voire appui. Si l'affaire réussit, vous - rpoux heureux, et, de plus, duc et pair avant huit jours. Quelle réponse porterai-je à M. le cardinal ?
— Tu lui diras que je vais faire ce qui sera honnêten possible pour le satisfaire.
— Recevez mes compliments, monsieur le duc; la semaine qui vient, vous aurez le fauteuil à dos au parlement. Je vous souhaite une bonne nuit.
— Attends un peu, Lopez : voilà trois ans que je te dois cent écus...
— Ne parlons point de cela, monsieur le duc. Je vous ai promis de les venir chercher la veille de votre arrestation; mais, si vous êtes complaisant h M. le cardinal, je vous demanderai mes cent écus le jour où votre fortune touchera si haut que vous serez en un lieu inexpugnable.
Lopez s'évade et laisse Puylaurens dans le trouble et l'inquiétude, comme s'il était possible de prévoir ce que l'avenir renferme.
Si Catilina eût empaillé des oiseaux, ou formé des musées de statues, on peut croire qu'il eût donné moins de peine au sénat romain, et qu'il eût épargné à Cicéron de grands frais d'éloquence. Monsieur et son favori devisaient
innocemment, clans le cabinet des médailles, sur la figure de l'empereur Constantin, lorsqu'on annonce l'arrivée des sept docteurs envoyés par le cardinal pour dan ntrer au prince la nullité de son mariage. Monsieur, un petit balai à la main, secouait la poussière de sa collection. Il fit ouvrir la porte, et les savants à mines orthodoxes exécutèrent leur entrée solennelle comme des médecins en consultation. En tête du cortège était le capuchon politique du père Joseph, puis l'habit noir de M. de Boulillier, puis les visages dévots et argumentateurs des pères Gondrin de l'Oratoire, Maillard, jésuite, Rabardeau, professeur en théologie, Lescot et Isambert, docteurs en Sorbonne.
On apporte des sièges, et ces graves discoureurs forment un arc de cercle menaçant, tendu par les cordes de la logique et du droit écrit. Monsieur, toujours enclin à prendre le côté bouffon des choses, s'assied sur une table, et, se tâtant l'abdomen comme un patient :
— Vous venez à propos, dit-il, car je sens ici des douleurs sourdes, et les secours de la science vont m'ôtre nécessaires. Avez-vous au moins des apothicaires à votre suite?
— C'est à l'esprit de Votre Altesse, répond le père Joseph d'un air confit, que nous allons appliquer de petits remèdes qui le mettront en repos et le soulageront des péchés qui le gênent.
La séance est ouverte : le révérend capucin se jette dans les considérations de haute volée sur les miriages des princes en général, et celui de Monsieur en particulier. Selon lui, la sûreté de l'État est compromise, l'Europe en danger, la chrétienté entière succombe, si le mariage n'est
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rompu à l'instant. La cour de Home en comprendra la nécessité; le saint-père ne peut refuser une bulle d'Urgence.
If. de Boulillier prend la parole. A son compte, le frère du roi ne saurait contracter une union légitime el valable sans le consentement et l'approbation de Sa Majesté, surtout lorsqu'il n'existe point de dauphin, et que le susdit frère est l'héritier du trône. Dans ce cas, Monsieur se trouve revêtu des droits du dauphin lui-même, et par conséquent soumis à la même surveillance, assujetti aux mêmes devoirs et à la même obéissance. Le roi conserve sur lui l'autorité d'un père. Or, Monsieur ayant manque à ce chef de la famille et contracté des engagements que la tutelle ne lui permettait point d'accepter, ces engagements sont nuls de droit.
A la suite s'ouvre une admirable dissertation en quatre points avec exorde, proposition, confirmation, preuve el péroraison, d'où il résulte que le mariage de Monsieur est mariage encombré, puisque la dot de la princesse n'est point clairement établie, ou qu'elle a été dissipée dans les dépenses de la guerre. Le mariage mérite encore le litre accablant de présumé, frappé du blâme d'Honorius 111, jusqu'au moment de la seconde célébration, et par conséquent entaché de concubinage aux yeux de l'Eglise durant l'espace d'une année. Il est encore mariage à la Gotnfae, c'est-à-dire sans bénédiction nuptiale authentique, jusqu'à ladite seconde célébration; mais celte seconde célébration a été incomplète, puisqu'il n'y a point eu publication de bans : elle ne saurait donc en faire un mariage réhabilité. Bien plus, ce mariage, accablé déjà par tant
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d'épithèles, ne mérite pas même un nom, et n'a jamais existé, puisque Monsieur était, à cette époque, criminel de lèse- majesté, selon édit du roi vérifié au parlement. Son Altesse pourrait dès demain contracter une autre alliance, si elle n'avait pas commis l'imprudence d'écrire au pape pour lui déclarer faussement ce mariage non-existant. Il suffira donc que le prince approuve d'un mot de sa main la lettre que le roi et M. le cardinal enverront in curiâ, pour que le saint-père se prête volontiers à briser ces prétendus liens qui ne sont pas sérieusement formés. On dira par cette lettre que Son Altesse, étant aujourd'hui dans sa familie et son pays, parle, pense et raisonne librement, tandis qu'elle n'avait point sa liberté en pays étranger, au milieu des ennemis du roi, et dans l'état de rébellion, contumace et lèse-majesté, dont elle est à présent purgée par actes de grâce en bonne forme ; et par ainsi ce mariage encombré, à la Gomine, etc., deviendra immédiatement mariage nul, politiquement, civilement et canoniquement.
— Messieurs, répondit Gaston, je viens d'entendre de si belles choses, que je ne saurais rétorquer tant d'arguments, d'exemples et de démonstrations à la fois. Je réfléchirai sur ces importantes matières. Je me tâterai pour voir si cette purgalion que je dois aux actes de grâce du roi n'a point suffi à soulager ma conscience, et si je trouve celte conscience encombrée, comme mon mariage, il faudra bien avaler les drogues que vous me proposez. C'est à quoi je vais songer avec mon conseiller Puylaurens, qui me servira de garde -malade en attendant l'opération.
Les sept docteurs, enchantés de cette bonne parole, rompent l'arc de cercle, se lèvent, saluent le prince et
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défilent en procession, s'imaginant déjà porter au cimelière les sentiments et l'amour d'un époux, ensevelis dans son contrat comme dans un linceul. Monsieur ne voulait pas même donner de réponse à celle consultation, qu'il traitait de mascarade ; mais Puylaurens le détermina à prendre la chose au sérieux pour contenter le cardinal. Il fut convenu que Monsieur irait respectueusement supplier le roi de ne point exiger son adhésion à une supplique en cour de Rome, qui serait de nature à le déshonorer gratuitement, et qui d'ailleurs était contraire au cri de sa conscience. Puylaurens se chargea de porter la réponse du prince au cardinal. Monsieur et son favori partirent ensemble pour Saint-Germain. Arrivés à Ruel, Gaston poursuivit sa route, tandis que Puylaurens entrait chez le ministre. On ouvrit les portes toutes grandes. M. le cardinal accueillit son futur neveu avec un sourire, et lui prit familièrement le bras pour le conduire sur une terrasse.
— Votre Éminence, dit Puylaurens, n'espère pas que je lui apporte des soumissions aveugles de la part de Monsieur. Voici d'abord la réponse officielle que je dois prononcer textuellement : «Malgré tout son désir de complaire au roi son frère, Monsieur, en examinant avec scrupule sa conscience, se regarde comme bien et dûment lié à la princesse Marguerite de Lorraine et la considère comme son épouse légitime, jusqu'à ce que son mariage soit déclaré nul par un jugement régulier et canonique. »
— Cela n'est point mal, dit le ministre. Voyons maintenant ce que nous pouvons attendre de l'influence du favori.
— Je m'engage d'abord à. empêcher que Monsieur n'agisse en opposition aux demandes du roi au saint-siége. Il vous laissera faire et s'occupera de ses médailles et de ses plaisirs.
— Fort bien, reprit le cardinal. Il faudra, dans peu de jours, l'amener à écrire quelque petite apostille sur nos dépêches.
— Je ne puis répondre qu'il y consente, mais j'ai obtenu de lui un point important, c'est de traiter l'alïaire sérieusement et d'en parler au roi avec respect; car Monsieur allait se moquer des consultations et tourner la chose en dérision, si je l'eusse laissé faire.
— Vous nous rendez un grand service, mon ami, s'écria le cardinal. Comme le capuchon de Joseph et les bavardages des docteurs prêtent au ridicule, nous étions perdus, si Monsieur eût employé cette arme terrible auprès du roi. Je tremble encore qu'il n'aille faire le bouffon.
Ce que M. le cardinal craignait venait d'arriver. Monsieur, oubliant les recommandations de Pnylaurens, était entré chez son frère en se tenant l'estomac à deux mains.
— Ah ! sire, avait-il dit, ayez pitié d'un pauvre malade à qui vos docteurs ont administré sept potions noires, toutes plus épaisses et plus amères les unes que les autres. Je sens là, sur le côté droit, la médecine du mariage encombré qui travaille mes entrailles; de cet autre côté, le mariage à la Gomine me fait souffrir mort et passion. Ouf! secourez-moi. De l'eau, des sels, par charité, ou je m'en vais rendre l'âme par encombrement et suffocation.
Le roi éclata de lire des grimaces du malade, et Monsieur, encouragé par le succès, commença la représenta-
lion fidèle de la scène entière. Il exécuta l'entrée solennelle des docteurs, imita la voix nasillarde du père Joseph, le bégaiement de l'un, le fausset de l'autre, le faux-bourdon d'un troisième, mêlant ensemble les grands mots, les termes de théologie, de droit et d'histoire, de manière à en former un amalgame si incohérent que le roi s'en tenait les lianes de plaisir. Enfin, au moment de la péroraison, le prince, s'adressant au roi lui-même, s'écria :
— Vous voyez donc bien que vous rf èles point marié, el, si vous persistez à vous croire affligé de la maladie du conjuntjo, nous vous administrerons ces potions à forte dose, tant et si bien que vous en crèverez, el alors on verra si ^us serez encore le mari de dame Marguerite. Nous démarierons vous, vos parents, vos amis et toute votre cour, si vous murmurez ; et que le roi y prenne garde, car nous sommes capables de lui administrer une cuillerée de noire médecine dans son potage, et alors adieu son alliance avec la maison d'Espagne 1 Madame la reine devient demoiselle el vierge par autorité de la science politique, théologique et médicale.
Louis XIII passait sa vie dans une mélancolie silencieuse, dont les accès devenaient tous les jours plus long:^ : ni la musique, ni les ballets, ni les farces italiennes ne le déridaient; et cependant il eût donné un million à qui aurait réussi à le divertir un instant. Qu'on juge s'il sut bon gré à son frère de l'avoir amusé! La nouvelle de celte te fut un coup de foudre à Uuel. Le ministre accourut, muni de ses airs les plus graves et les plus sévères; mais le roi riait en imitant lui-même les mines du père Joseph et de Boutillier.
— Tenez, monsieur le cardinal, dit-il, je suis désarmé. Quelle grâce aurais-je à vouloir faire le méchant après avoir applaudi la comédie de mon frère? Laissons cela et n'y pensons plus. C'est chose jugée. Monsieur a gagné son procès à la manière de Gros-Guillaume.
— On ne gagne pas ainsi des procès de cette importance, répondit le cardinal.
— Eh bien ! reprit le roi, jugez donc la chose vousmême. Je vous en laisse le soin et vous donne mes pouvoirs. Faites en sorte que je n'aie plus besoin de m'en mêler.
— Je me charge de tout ; Votre Majesté n'aura plus qu'à mettre sa signature sur un écrit.
En retournant à Paris, Puylaurens gronda Monsieur au sujet de sa bouffonnerie ; mais le prince répondit que cette scène de tréteaux l'avait élevé de cent coudées.
Le lendemain, le père Joseph arriva au Luxembourg de si grand matin, qu'il trouva Puylaurens au lit.
— Mon cher fds, lui dit-il, M. le cardinal et moi nous avons passé la nuit à écrire. Voici le résultat de nos travaux; c'est une supplique de six pages adressée au pape, et qui fera voir à Monsieur si les consultations des docteurs sont des pantalonnades. La signature du roi et celle du ministre y sont apposées. Le succès dépend de vous à présent. Obtenez de Monsieur qu'il approuve ce mémoire par (rois lignes de sa main, et, dans deux mois, son mariage est rompu.
— Vous me supposez, répondit Puylaurens, une autorité que je n'ai point. Si je pouvais changer d'un jour à l'autre ses scnliments du blanc au noir, Monsieur ne se-
rail plus qu'un automate sans volonté, ou un enfant à confier à des gouvernantes.
— Aussi, reprit le capucin, nous regardons Fatîaire comme difficile, et c'est pourquoi nous avons recours à vous. Mettez-y le temps. Usez de patience et de ruse. Je vous laisse le mémoire, et vous saisirez le moment propice.
— Je ne vous dissimule pas que je n'espère point réussir.
— Il le faut pourtant. Vous savez que M. le cardinal lient fort à ses idées. Votre fortune, votre mariage, votre duché-pairie, tout dépend de cette entreprise.
— Mais enfin, si je ne réussis point?
— Le cardinal vous en saura mauvais gré. Adieu forlune, mariage et duché!
— Vous avouerez que cela est injuste et cruel.
— Prenez les gens comme ils sont. Service pour service, c'est la devise de M. le cardinal. Adieu, mon enfant ; appliquez-vous à celte négociation; vous touchez au moment solennel où votre étoile doit briller ou disparaître.
Le capucin laissa Puylaurens fort troublé de ces menaces doucereuses. Le mémoire était de la dernière rigueur. A moins de réduire Monsieur au rôle d'un lâche, on ne pouvait espérer de lui faire approuver cet écrit. La perplexité du pauvre Puylaurens fut horrible. Il n'est pas besoin d^ redire quels intérêts l'engageaient à seconder les vues du ministre.
— Monsieur, mauvais gardien de son honneur, l'avait confié depuis si longtemps à son favori, qu'on pouvait abuser de ce dépôt sacré. A force de malice et d'importunités, on aurait pu arracher sa signature, sauf à perdre
plus tard sa conlianeo ë! son amitié, quand la honte et le regret lui seraient venus; niais, en agissant ainsi, Puylâurens aurait posé sa fortune sur une base infâme, et son âme se révoltait à celte pensée ; il rougissait en face de lui-même, et finalement, lorsque son parti fut pris de renoncer à cette manœuvre coupable, ses espérances s'envolant une à une, il se mit à pleurer comme un enfant.
Cependant Louis XIII, qui avait pris goût aux plaisanteries de son frère, l'envoya chercher par un écuyer de la petite écurie. Monsieur partit pour Saint-Germain, résolu à se servir amplement de cette arme nouvelle. Le mémoire du cardinal, que Puylaurens lui remit au moment où il montait en carrosse, changea ses dispositions. Le roi s'attendait à des badinages, et, lorsqu'il vit son frère sombre et irrité, cette déception fit tourner sa mauvaise humeur contre le cardinal.
— Ne vous inquiétez point des- violences de ce fâcheux, dit-il à Monsieur. Je ne souffrirai plus qu'il nous sépare. Jetez ce mémoire sur ma table ; j'aurai soin de l'y oublier. Causons librement en bons frères.
Dans cet instant, la porte s'ouvrit, et M. le cardinal entra. Le roi parut ému; ses joues maigres se colorèrent d'une imperceptible couche de vermillon. Il baissa les yeux devant le regard scrutateur de son ministre. Si le cardinal eût sondé prudemment le terrain, il aurait pu lemporter une victoire subite, et, en présence de ces deux caractères faibles, il dépendait do lui que Monsieur passai sous les fourches caudîhés ; mais il se laissa emporter par un mouvement dedépil.
— J'arrive mal ;i propos, dit-il, el je dérange sans doute
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Monteur, lorsqu'il me rendait de bons offices auprès de Votre Majesté.
L'embarras du roi devint aussitôt delà colère :
— Monsieur se plaint de vous avec raison; je voulais l'entretenir gaiement, comme hier, et grâce à vous, sa gaieté s'est envolée. Faites qu'en venant nie voir, il n'apporte, pas ici celte noire tristesse; c'est assez de la mienne. Gardez ce gros portefeuille que vous avez sous le bras; je ne travaillerai point ce malin.
— Je laisse donc Votre Majesté à ses gais entretiens, rélit le ministre d'un ton piqué. J'attendrai dans l'appartement de Boutillier qu'il plaise au roi de me recevoir.
— Allez chez Boutillier, dit le roi d'un ton bourru. Après le départ du cardinal, Gaston d'Orléans fil tous
ses efforts pour amuser son frère, et, comme il réussit à Je faire sourire deux ou trois fois à grands frais d'esprit, le roi s'écria :
— Qu'il est bon de causer, tandis que M. le cardinal est chez Boutillier!
Au bout d'une heure, on envoya enfin dire au ministre qu'il pouvait venir travailler; mais le capitaine des gardes revint seul, et annonça que M. le cardinal était parti pour Kuel.
— Fort bien, dit le roi en se frottant les mains; il me boude. Vous verrez qu'il aura demain uue attaque de
;t le. Je connais ces manèges de coquette. 11 croit me faire peur, mais il serait bien étonné s'd savait que je prends sa bouderie comme une récréation.
M. de Servi en, qui arriva au château, vint dire qu'en passant à Ruel, il avait appris du père Joseph que M. le
iM PUYLAURENS
cardinal s'était mis au lit avec la goutte et un accès de fièvre.
— Bon cela! s'écria le roi, notre récréation durera huit jours. Il faut en profiter. Monsieur mon frère, revenez me voir demain de grand matin, et amenez avec vous Puylaurens. Il n'aime point M. le cardinal; nous nous régalerons tous à médire de lui. Je vous mènerai à la chasse dans les bois de Versailles pour avoir plus de liberté. Ne dites mot de ceci à personne.
Le lendemain fut un jour mémorable dans les annales des courtisans. On remarqua au lever du roi un certain mystère, un trouble dans l'étiquette, qui bouleversa les plus fortes cervelles. Hormis M. de Saint-Simon, personne n'avait reçu d'instructions, et le roi s'était mis au lit en feignant d'oublier de donner ses ordres. Étant déjà couché, Louis XIII avait fait appeler le fauconnier, et lui avait commandé de partir pendant la nuit pour Versailles avec ses tiercelets, sans parler de ce projet de chasse. Chose inouïe, le coureur du vin, chargé des provisions de bouche, n'avait point reçu d'avertissement. Quand Monsieur arriva de Paris avec Puylaurens, le roi, qui s'était habillé et chaussé dans les petits appartements, après avoir mis
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en présence de la cour ses habits ordinaires, descendit avec Saint-Simon, au grand dépit de messieurs les portemanteaux, qui devaient l'accompagner jusqu'au carrosse. On avait attelé les chevaux sur un avis secret du valet de chambre deNyert. M. de Saint-Simon aurait dû porter sur un coussin le couteau de chasse et les éperons, en sa qualité de grand-écuyer ; cependant, par un scandale incroyable, ces éperons et ce couteau se trouvaient déjà attachés aux talons et au côté du roi. On ne sait comment un pareil désordre avait pu s'introduire dans le service. Monsieur lui-même, tout prévenu qu'il était, demeura stupéfait en voyant son frère sur le perron lui faire signe de rester dans son carrosse, et monter en voiture accompagné de Saint-Simon seulement. Aux fenêtres du château paraissaient des visages décomposés par l'étonnement et l'indignation. Monsieur était à un quart de lieue de Saint- Germain, suivant à toutes brides l'équipage du roi, quand le coureur du vin, averti par de Nyert, faillit s'évanouir en apprenant ce brusque départ. Le malheureux assemblait à la hâte les objets prescrits par son bréviaire : les huit pains, les biscuits, les conserves, le fruit, les quatre pâtés de viande, les serviettes et les flacons de \in. Il pleurait et soupirait en mettant tout cela dans le baudrier de drap rouge. Le coureur du yobeld perdait la tête en préparant l'argenterie, les couteaux, les verres et les plats de vermeil. Au lieu de poser son bagage sur la haquenée de la petite chasse, il partit avec un chariot à six chevaux en tremblant d'arriver trop tard pour la collation en plein air. Le roi était dans les bois de Versailles depuis une heure, et on avait déjà pris, avec les tiercelets, une douzaine de
l»ies et de corneilles, quand les officiers et leur chariot parvinrent au rendez-vous de chasse. L'émotion de ces pauvres gens mit le roi en belle humeur. On servit la collation sur un petit pré. Les convives étaient au nombre de quatre, et il se trouva qu'on avait apporté des provisions pour quinze personnes. Monsieur présenta la serviette à son frère, et ce fut un valet qui goûta les vins, l'échanson chargé de Yessai étant demeuré à Saint-Germain. Au dessert, le roi lit un geste de la main, en disant aux officiers de la bouche : — Messieurs, vous pouvez aller.
On comprit alors pourquoi tout ce désordre, et les gens se retirèrent au loin sous un arbre pour se livrer aux conjectures.
— Que de peine il faut se donner, s'écria le roi, si l'on veut dire quatre mots en liberté! Depuis que j'ai à parler en confidence à mon frère, je m'aperçois de mon esclavage. Il y a tant de monde autour de moi, tant d'huissiers ou de gardes derrière les portes, que dans toute ma maison je n'ai pas un endroit pour confier un secret avec sûreté. Celte fois, à moins que les corneilles ne nous écoutent, je crois avoir trouvé le lieu qui nous convient. Savez-vous, Monsieur, qu'il est fort divertissant de conspirer? Je goûte aujourd'hui un plaisir dont vous avez bien souvent joui, vous et Puylaurens. J'ai voulu vous consulter tous deux sur un parti extrême devant lequel j'hésite encore. M. le cardinal se donne les airs de me mettre au défi, en restant à Kuel. Il semble qu'on ne puisse vivre sans lui. Je n'aime point ces façons de maire du palais, et je lui prouverai, s'il continue ce jeu, que je ne suis pas un roi fainéant. Écoutez bien, mon frère : lors de l'affaire de la succession
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de Mauloue, mon cousin et allié le duc de Ncvers nie lil demander mon appui pour soutenir ses droits. J'assemblai le conseil. MM. de Schomberg et de Chatillon étaient de braves capitaines, qui ne reculaient pas devant une guerre sérieuse; cependant tout le monde, dans ce conseil, me détourna d'entreprendre une dépense fort coûteuse et une guerre difficile au delà des monts pour un Etat aussi petit et un allié d'aussi peu d'importance que le duché de Manloue et M. de Nevers. Une seule personne osa me déclarer que l'honneur de ma couronne m'obligeait à tout sacrifier plutôt que d'abandonner un allié fidèle et un prince injustement dépouillé. M. le cardinal est cet homme de '•l'iir qui prit les véritables intérêts de ma gloire. Pensez- \<>us qu'on puisse se défaire d'un ministre aussi courageux?
— S'il n'y avait besoin que de courage, répondit Monsieur, c'est une vertu commune en France. L'habileté de M. le cardinal sera plus difficile à remplacer.
— Vous voyez pourtant que sans lui j'aurais manqué de courage et de fermeté.
— Sire, demanda Puylaurens, M. le comte de Soissoos était-il de votre conseil?
— Non, répondit le roi. M. le comte boudait contre le cardinal et se tenait dans son gouvernement.
— Il vous aurait conseillé la guerre; et MM. de Guise et de Bouillon étaient-ils de ce conseil?
— Pas davantage : le premier se cachait en Provence, l'autre à Sedan.
— El M. de Montmorency?
— M. le cardinal l'avait envoyé à l'armée.
— Voire Majesté remarquera que le ministre a soin d'éloigner les hommes de cœur, aussi avides que lui de gloire et d'éloges. Le duc de Montmorency, avec sa tête chaude, vous aurait engagé à la guerre; MM. de Bouillon et de Guise vous auraient donné le même conseil, en termes plus modérés. M. le cardinal ne voulait point jouer seulement le rôle du sage qui dirige et refroidit les gens passionnés; il s'est arrangé pour être à la fois le conseiller courageux et le modérateur; mais écartez ce jaloux, et Votre Majesté verra la force, la fermeté, la prudence des gens que ce prélat sait tenir à distance du trône. Un ministre tout-puissant aura toujours cet inconvénient d'attirer à lui les petits et les faibles pour en faire des instruments, et de briser ou d'éloigner tous ceux qui ne veulent pas s'abaisser devant lui, et qui pourraient rendre par eux-mêmes des services dont la gloire et le profil ne lui reviendraient pas.
— Tu penses donc, reprit le roi, que si nous le laissons à Ruel, nous trouverons, pour le remplacer, des gens de mérite qu'il étouffe sous sa puissance?
— N'en doutez pas, sire.
— Eh bien! gardez-moi le secret; je vais réfléchir à tout ceci.
Saint-Simon alla chercher messieurs de la bouche et du gobelet. Le service et l'étiquette se remirent peu à peu de leurs malheurs, et au retour à Saint-Germain l'ordre s'était rétabli dans la maison.
Quand M. le cardinal avait la goutte, il dictait, du fond de sa retraite, des ordonnances à Boutillier. Tout a coup les travaux cessèrent. On ne vit plus le père Joseph; au-
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curi écrit ne sortit de Ruel ; aucun aérateur de l'Eminentissime ne parut au Louvre ni au château. Les Éalteurs
du cardinal trouvèrent les portes closes. Bois-Robert et Bautru eux-mêmes, ces indispensables témoins de la toilette de leur maître, ne furent plus introduits. On ne savait rien ni de la santé, ni des projets, ni des résolutions de Son Éminence ; une terreur morne régnait sur les usages de tout son domestique. Ses amis se cadraient, et le bruit des cascades d'eau vive troublait seul le silence de sa maison de campagne.
Un matin, en allant au jeu de paume, Puylaurens rencontra Lopez au coin d'une rue. Le Maure baissait la tète et voulait passer sans être aperçu.
— Tu ne m'échapperas pas, lui dit Puylaurens. Ré* ponds-moi : d'où vient cette étrange immobilité de M. le cardinal ?
— Que sais-je, monsieur? peut-être est-il fort malade. Je ne le vois pas plus que les autres.
— C'est impossible. Tes petites confidences ne sont pas interrompues dans ces moments de bouderie.
— Quand Son Eminence a de l'ennui ou du chagrin, elle n'écoute plus avec goût mes historiettes: Monsieur le marquis, ce serait plutôt mon tour de vous demander des nouvelles. Dit-on au château qui sera premier ministre? Aurez-vous l'un des titres de M. le cardinal? L'amirauté générale de France, par exemple ; on ne peut pas vous donner moins.
— Tu me railles, coquin ; mais, au moins , tu ne me demandes point mes cent écus, et je n'ai rien à craindre. à ce qu'il parait.
— Vous êtes plus fort que nous; le roi lient conseil avec vous en plein vent sur l'herbe de Versailles. Nous abaissons le pavillon devant votre crédit. Préparez-vous à voir M. le cardinal aussi noble, aussi éclatant dans sa disgrâce que durant son pouvoir... Et la petite Marguerite, vous ne l'aimez donc plus? Elle sera sacrifiée comme son pauvre oncle.
— Ah I Lopez, que dis-tu là? je l'aime plus que jamais. Que n'ai-je assez de puissance pour en faire une princesse! Que ne suis-je assez redoutable pour capituler avec le ministre! Je rendrais à M. le cardinal la faveur du roi en lui demandant la main de sa nièce ; mais, s'il vient à tomber, dis-lui que jamais je n'abandonnerai ma maîtresse. Dis aussi à cette aimable fille qu'au fond c'est pour elle seule que j'expose ma vie; c'est à elle seule que je pense, et je prouverai que la vengeance n'a pas été mon guide.
— La petite saura cela, répondit Lopez. Adieu, monsieur le marquis. J'ai le mal du pays; je vais retourner en Espagne.
Le drôle fit un rire sardonique et s'enfuit en courant.
M. Du Rallier, capitaine des gardes, était un gentilhomme d'une belle stature. Un soir le roi le regarda en face, et, se tournant vers Monsieur :
— Voilà, dit-il, un beau garçon qui ne serait point embarrassé pour mettre un prélat en carrosse et le mener à Angoulême.
— J'y mènerais, répondit Du Ilallier, tout un conclave, si Votre Majesté m'en donnait l'ordre.
— Nous avons de bons serviteurs, dit le roi en passant. Le même soir, au petit coucher, Monsieur présentait la
chemise. Le roi demanda si od avait des nouvelles de Ruel. Saint-Simon répondit que M. le cardinal faisait le mort.
— A force de le faire, murmura le roi, il le pourrait devenir tout à fait.
Au moment où le valet de chambre de service dressait son lit de camp au pied du lit royal, Louis XIII pressa la main de son frère, et, après lui avoir souhaité le bonsoir à haute voix, il ajouta tout bas : « Venez demain à mon lever; il est temps que nous prenions des mesures. »
Le roi était toujours, à son lever, dans un élat de malaise et d'engourdissement qui ne lui laissait ni volonté ni mémoire. Monsieur ne manqua point de lui rappeler le mot de la veille. Louis XIII s'en souvint à peine, demanda des sels, de l'eau glacée, s'inquiéta du temps, se plaignit du froid, puis du chaud, et ne voulut parler que des sornettes dont on amusait sa mélancolie. Dans le courant de la journée, les forces commençant à revenir, le roi dit à Monsieur : — Nous avons des mesures à prendre. Il faudra nous entendre à ce sujet aussitôt que je serai en meilleure santé.
L'occasion était perdue;, mais de temps à autre le roi lançait quelques railleries dures sur la goutte et la solitude de M. le cardinal. Ses plaisanteries allaient jusque l'injure; les défauts et les incommodités corporelles du ministre excitaient des rires pleins de cruauté : tantôt c'était l'odeur de musc dont il se parfumait et qu'on ne pouvait souffrir, tantôt c'était sa toux sèche dont le bruit insupportable attaquait les nerfs, et puis il se mouchait d'une façon malséante et ne nettoyait pas ses ongles avec assez
de soin ; enfin, la conclusion de tous ces griefs, c'était qu'on se trouverait heureux et soulagé de n'avoir plus à travailler avec un personnage aussi déplaisant. Deux semaines s'écoulèrent au milieu de ces discours menaçants et de ces projets vagues.
Un matin, Monsieur, qui guettait toujours l'occasion , saisit le moment où le roi entrait seul dans l'appartement des chiens pour se glisser à sa suite.
— Sire, dit-il, prenons une détermination. Rompez avec le cardinal et montrez une bonne fois que vous savez vous faire servir.
— Depuis huit jours, je ne songe à autre chose, répondit le roi; mais j'y vois de grands obstacles. Si j'offre un portefeuille au petit De Noyers, à Boutillier, à Bullion, à Ser- \ien, le premier pas qu'ils feront sera pour courir à Ruel communiquer mes ouvertures au cardinal. Cet homme-là exerce un ascendant que je ne puis nier; il viendra, et, si je le vois, je ne lui résisterai point.
— Eh bien ! Sire, ne le voyez pas. Appelez De Noyers, Boutillier, Servien et Bullion dans votre cabinet; composez un ministère et un conseil nouveau; que tout soit terminé en deux heures. Donnez -moi l'ordre de faire en votre nom les premières ouvertures ; je saurai commander le silence.
— Je vous le donne.
— C'est bien convenu : n'allez pas vous dédire. Je parlerai ce soir à De Noyers, Boutillier, Bullion et Servien. Quand voulez- vous nous recevoir tous ensemble et conclure ?
— Demain, à ma sortie de la chapelle.
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— A demain donc. Vous serez affranchi de voire joug, et, si M. le cardinal arrivait à la traverse, fermez-lui votre porte*
— C'est convenu; je ne m'en dédirai plus.
Lorsque Gaston d'Orléans rentra dans le salon des jeux du château de Saint-Germain, un œil exercé aurait pu lire sur son visage la sentence du cardinal, tant ce visage trahissait le triomphe intérieur. Le premier soin de Monsieur, à son retour à Paris, fut de réunir chez lui les nouveaux ministres. Le roi, avec ses nerfs de petite maîtresse, attachait de l'importance à tant de bagatelles, que la cabale avait choisi à dessein pour chef du cahinet M. Servien, homme fort propre de sa personne et d'agréables manières; Monsieur le rencontra au parvis de Notre-Dame et le mena au Luxembourg. M. de Bullion, qu'un des secrétaires du prince poursuivait de maison en maison, arriva le dernier. Quant à M. Boutillier, comme il habitait Saint- Griniain, on avait le temps de penser à lui. On introduisit les futurs ministres dans le cabinet des médailles. Monsieur, qui avait la parole à la main, leur exposa nettement les résolutions du roi, et leur distribua les hauts emplois auxquels on les appelait. M. De Noyers, d'une dévotion
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outrée, parut se résigner aux faveurs qui tombaient sur lui comme un bon chrétien au martyre. Bullion ne pouvait dissimuler sa joie. Les trois élus demeurèrent au Luxembourg jusqu'au souper, où l'on but au succès de leur gouvernement. De cette façon, aucune indiscrétion ne pouvait être commise. Cependant il y a toujours, dans les airs, on ne sait quel souffle révélateur qui annonce les grands événements. Au coucher de Monsieur vinrent soixante figures qui n'y paraissaient point à l'ordinaire. On faisait la cour à Puylaurens, on épiait l'occasion de lui dire une flatterie. Des ducs, des gouverneurs de province, se recommandaient à lui. C'était comme un pressentiment public; mais on ignorait que le changement dût s'opérer le lendemain. Monsieur ne dormit guère, et Puylaurens ne dormit point; tous deux passèrent la nuit à faire des châteaux en Espagne plus grands que ceux de Pychrocole. Le jour se leva enfin et fort tard, car on était alors au 1 1 novembre. Il y avait tout juste quatre ans que M. le cardinal s'était si bien joué des cabales à la journée des dupes. Cet anniversaire parut d'un augure favorable. Une revanche était due aux victimes du ministre.
Le ciel commençait à pâlir, quand le carrosse de Monsieur s'avança devant l'escalier du Luxembourg. Les roues brûlèrent le pavé. En moins d'une heure et demie, on conduisit le prince à Saint-Germain. M. Le Coudray- Montpensier, que Monsieur y avait laissé la veille, attendait à cheval au bas de la montagne. Il agita son chapeau en l'air du plus loin qu'il vit le carrosse.
— M. le cardinal est-il venu? lui demanda Monsieur.
— Ame qui vive n'est venue de Ruel, répondit Le Coudray ; le cardinal dort en paix.
— Que son sommeil soit profond! s'écria le prince.
M. de Boutillier ne se doutait de rien. Monsieur le prit au saut du lit , et, le tirant par ses chausses, lui dit paiement :
— Il faut vous habiller à neuf, l'ami ; ce ne sont pas là vêtements dignes d'un ministre.
— Comment l'entend Votre Altesse? répondit Boutillier.
— Faites-moi donner du vin, pour que je vous apprenne en échange une heureuse nouvelle , car je suis encore à jeun , tant j'avais hâte de vous voir.
On apporta une collation, et, tout en mangeant, .Monsieur raconta ce qui s'était passé depuis vingt-quatre heures.
— Voilà une affaire bien menée, s'écria Boutillier; rien n'y manque, pas même le secret, qui est si difficile à obtenir. Adieu la puissance du plus grand ministre du monde ! Son héritage sera lourd à porter, mais nous serons trois au lieu d'un.
Six gentilshommes des plus confidents de Monsieur arrivèrent l'un après l'autre chez M. Boutillier. C'étaient Le Coudray, Charnisay, Goulas, les deux frères Senantes et Duplessis. Le roi devait entendre la messe à dix heures. Neuf heures venaient de sonner, quand on appela Puylaurèns dans l'antichambre pour parler à un homme de figure bizarre qui disait avoir un avis important à lui communiquer. Cet homme était le capitaine La Pistole. Il avait les cheveux en désordre et paraissait fort essoufflé.
— Monsieur le marquis, dit le capitaine, quoique vous ne m'ayez pas confié vos desseins, je devine que vous exécutez aujourd'hui quelque grande entreprise. Sans avoir reçu vos ordres , j'ai imaginé de faire le guet devant la maison de Son Éminence au village de Ruel; j'ai vu tout à l'heure mettre les chevaux au carrosse. J'ai reconnu de loin M. le cardinal avec sa robe et sa calotte. Il vient au château, et c'est à peine si j'ai sur lui un quart d'heure d'avance. Faites ce que vous voudrez de cet avertissement.
Puylaurens rentra dans le salon avec les traits si bouleversés, que M. de Boutillier dit en le voyant :
— Regardez cette mauvaise nouvelle qui vient à nous.
— Messieurs , dit Puylaurens , ne nous troublons point. M. le cardinal sera au château dans dix minutes. 11 va tenter de parler au roi. Si la porte lui est fermée, notre procès est gagné ; mais s'il est reçu par Sa Majesté...
— Nous sommes perdus 1 s'écria Monsieur. Je ne reste pas ici. Fuyons en Lorraine. Holà!... mes gensl mes chevaux !
— Un moment ! reprit Puylaurens. Il faut au moins attendre que M. le cardinal soit entré chez le roi.
— x\ttende qui voudra, criait le prince hors de lui; je ne veux point mourir à Vincennes. Partons sans différer.
— Eh! Monsieur, répondit Puylaurens, c'est moi qui serai mis à Vincennes, et non pas vous. Le roi est homme de parole; il ne recevra point M. le cardinal. Descendez dans la cour du château , et ne reculons pas devant un danger incertain. Au point où nous en sommes, il faut succomber honorablement. On nous prendrait pour des
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écoliers qui s'eniuient à l'approche d'un pédagogue armé du martinet. (Jui vous dit que l'Éminentissime ne va pas être arrêté par Du Hallier? Peut-être est-il plus effrayé «pie vous. J'aime mieux mourir à la Bastille que d'abandonner honteusement une partie si belle. Descendons, messieurs, et montrons la face cà l'ennemi.
Les six gentilshommes s'unirent à Puylaurens pour entraîner Monsieur dans la cour du château. Au bout de cinq minutes, le carrosse de M. le cardinal passa. Au lieu d'aller au grand escalier, le cocher tourna sur la gauche et s'arrêta au pied des petits degrés, par où l'on montait aux appartements secrets. Monsieur pâlissait et roulait ses yeux dans leur orbite. Son Éminence avait jeté un regard calme sur le groupe des cabaleurs.
— Ne bougez d'ici, dit Puylaurens au prince et à ses amis. Je vais essayer de pénétrer à la suite de M. le cardinal pour savoir quel accueil il reçoit, et qui est en danger de lui ou de nous.
Comme Puylaurens montait les premières marches, il entendit au-dessus de lui le bruit des pas du ministre. Le cardinal avait l'oreille fine : — On nous suit, dit-il à Cavoie; regardez qui est là.
Cavoie écoula et répondit : — Voire Éminence se trompe ; il n'y a personne.
La porte des petits appartements s'ouvrit; le valet de chambre de service à celte porte, n'ayant point reçu d'ordres, laissa passer le minisire. Puylaurens se présenta ensuite. Par grand bonheur, ce valet de chambre était de Nyert. Il entraîna Puylaurens à l'intérieur en posant un doigt sur sa bouche pour recommander le silence. Puy-
laurens se glissa dans la garde- robe des habits de chasse, et de Nyert lui fit signe d'écouter. A travers une cloison de planches, on entendait la voix de M. le cardinal :
— Le voilà, Sire, disait-il, le voilà ce maudit homme qui se parfume d'odeurs insupportables, qui tousse d'une façon déplaisante, et ne nettoie pas ses ongles avec assez de soin. Comment Votre Majesté a-t-elle pu souffrir aussi longtemps un ministre ainsi parfumé? Le siège de la Rochelle est imprégné de musc, le succès de la guerre de Lorraine en est tout gâté ; les historiens à venir diront : « Le pauvre cardinal eût fait assez bien la campagne d'Italie et donné quelque gloire au roi, sans une toux sèche qui détruisait tout le mérite de ses actions et la sagesse de ses avis. »
— Ahl s'écria le roi en riant, je vois bien que Monsieur m'a vendu.
— Pour cela, non, reprit le cardinal. Monsieur veut régner à votre place, et Puylaurens gouverner à la mienne. Faisons retraite ensemble devant ces fortes têtes.
— Demeurez, demeurez ; mais que ferons-nous de mon frère?
— Au château de Blois avec bonne garde!
— Et Puylaurens?
— A Vincennes, sire, en prison !
— Jamais, monsieur. Je suis son complice. Si je l'abandonne, il a droit du moins à ma pitié.
— Je n'en suis pas en peine; si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain que ces gens-là épuiseront votre pitié, vos bontés et votre patience. Ils ne sauraient échapper à leur sort.