IMYLAUllErs'S
pour rompre tous lés liens qui m'attachent au monde. Dieu est désormais mon seul chef suprême, et l'obéissance que j'ai vouée aux lois de cette maison me dispense de toute aulre obéissance.
— Je vois, répondit le cardinal avec sévérité, que mesdames les religieuses n'ont pas perdu leur temps. Je me souviendrai de ce bon office. Daignerez vous me communiquer les motifs de votre détermination?
— Je n'en fais pas mystère. J'aimais d'un amour honnête et légitime une personne que vous avez feint de vouloir me donner pour époux. Des raisons d'État vous ont engagé à rompre ce mariage, et vous m'avez sacrifiée. Il serait étrange qu'on me contestât le droit d'en être au désespoir, comme si les sentiments d'une femme devaient s'accommoder aux caprices d'une politique dont elle ignore le premier mot. Je sais bien que vous m'auriez donné un autre époux; mais, je vous le répète, mon cœur méprise les arrangements d'État.
— Marguerite, reprit le cardinal, vous me parlez durement. Ne vous a-t-on pas dicté ces réponses cruelles?
Mademoiselle de Pont- Château regarda l'abbesse en hésitant.
— On ne ment pas ici, s'écria le cardinal d'une voix terrible; on ne consulte personne du regard, lorsqu'il faut avouer la vérité. Je devine qu'on vous a circonvenue.
— J'ai dit ce que je pensais, répliqua la jeune fille.
— Mon enfant, reprit le ministre avec douceur, vous ne voudrez pas faire le malheur de ma vie, en me privant d'une nièce chérie, la consolation et l'espoir de ma vieillesse.
— Mon oncle, dit la jeune fille en pleurant, ménagez-
moi, n'ajoutez pas à mes peines; je suis assez malheureuse. Les grands politiques n'ont point de chagrin : vous m'oublierez.
— Jamais, dit le cardinal. L'ennui m'accable, depuis que je t'ai perdue. Tu l'es bien hâtée de m'abandonner ; ne m'enlève point le bonheur de l'accorder le pardon d'un ami et d'un père.
— Il est trop tard, monsieur, reprit la novice ; mon cœur a été brisé.
— Un cœur de vingt ans peut se guérir, ma mie , et je ferai tant que tes blessures se fermeront. Nous avons ici près le spécifique nécessaire. Approche , Puylaurens. L'oncle a échoué; voyons si l'amant aura plus de crédit.
Puylaurens s'avança tout à coup jusqu'à la grille du parloir. Marguerite poussa un cri douloureux et tomba dans les bras de l'abbesse.
— Que faites-vous? dit la religieuse. Tout ceci est de la dernière inconvenance.
— Laissez, dit le cardinal; ce n'est pas la première fois que l'amour pénètre dans les couvents. Donnez de l'air à ma nièce ; écartez sa gorgerette et jetez-lui un peu d'eau sur le visage. Les évanouissements de plaisir ne sont ni longs ni dangereux.
— Au nom du ciel! s'écria Puylaurens, secourez-la.
— Madame, dit le cardinal, ouvrez cette grille, afin que mon neveu puisse secourir sa femme. Il ne faut point de ces ferrailles entre deux époux.
L'abbesse tira une clef de sa poche et ouvrit la grille. Marguerite avait déjà repris ses sens; une rougeur charmante colorait ses joues.
— Est-ce pour tout de bon? dit-elle à son oncle.
— Pour tout de bon et pour toute la vie, répondit le ministre.
Marguerite tourna ensuite ses yeux inondés de larmes vers Puylaurens :
— Que dois-je croire? lui dit-elle.
— Croyez que je mourrais si on nous séparait encore.
— Méchants enfants, je vous apprendrai à douter de mes paroles, dit le cardinal : donnez-vous la main sur-le-champ.
Mademoiselle de Pont-Château présenta sa main; au moment où M. de L'Age y posait les lèvres, le cardinal prit sa nièce par la taille et la jeta dans les bras de Puylaurens.
— Voilà qui est fini, dit le ministre en riant. Ce lieu-ci manque de gaieté ; portons ailleurs notre joie. Madame la supérieure, je vous salue. Puylaurens, prends le bras de ta femme et allons-nous-en.
Au retour au Luxembourg, on trouva M. le chancelier, assisté de trois présidents au parlement, le notaire de Son Éminence et celui de Monsieur. Le contrat était dressé d'avance. Le chancelier en lit lecture à haute voix. Le premier article donnait à Puylaurens le duché-pairie d'Aiguillon avec trente mille écus de rente. Le second article ajoutait quatre fermes avec des dépendances considérables au petit marquisat de Puylaurens, et en portait le revenu à quarante mille livres. Un brevet de duc annexé au contrat était revêtu des sceaux du roi; il n'y manquait plus que la vérilication au parlement. Le troisième article traitait de la dot. M. le cardinal donnait à sa nièce sa (erre de Bois-le- Vicomte, plus un demi-million en numéraire,
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des diamants de la valeur de trois cent mille livres, un iiôtel au Marais, une pension de dix mille écus sur la casselle du minisire, et quanlilé d'autres présents à titre d'épingles, de bagues, de voile des épousées et de ceinture de noces. A chaque nouvelle preuve de celte incroyable libéralité, M. le cardinal se tournait vers Puvlaurens en disant d'un ton comique :
— Je ne sais si M. de L'Age a quelque objection à élever.
— Pour ce qui concerne mademoiselle de Pont-Château, répondit Puylaurens, M. de L'Age n'a rien à objecter; mais, pour ce qui le regarde, il trouve que c'est trop de richesses et trop de faveurs.
— Passons outre, dit le cardinal; cette difficulté s'aplanira.
On fit ensuite lecture des contrats de mariage des ducs de La Valette* et de Guiche, après quoi on procéda aux signatures. La cérémonie fut longue, car il y avait au Luxembourg plus de cent témoins. Le dernier nom inscrit sur les contrats de mariage était celui du conseiller dÉtat don Lopez.
— Monsieur le duc, dit l'Abencerrage avec un rire infernal, je suis voire très-humble créancier; le moment est proche où je vous demanderai mes cent écus.
— Moi, disait M. le cardinal d'un ton singulier, où la colère se mêlait à l'attendrissement, j'ai retrouvé ma nièce chérie, je me moque du resle. Quand même, par impossible, je me brouillerais encore avec Monsieur, quand je retirerais mou amitié à Puylaurens, on ne m'enlèvera plus ma nièce.
— Mon oncle, dit mademoiselle de Pont- Château, ne faites point de ces vilaines suppositions; cela nous porterait malheur.
— Il suffît, répondit le ministre en se frottant les mains. Qui vivra verra.
Le plaisir et l'espérance dissipèrent bien vite l'impression fâcheuse produite par le rire satanique de Lopez et les paroles menaçantes de M. le cardinal. Aussitôt après la signature des trois contrats, on partit pour Ruel, où les Violons attendaient. Quarante carrosses remplis de jeunes gens répandaient sur leur passage l'étonnement et la, joie. Le peuple poussait des acclamations et souhaitait toutes sortes de félicités aux époux. Les trois cours du roi, de la reine et de Monsieur, se confondant avec celle du ministre, formèrent un essaim joyeux à faire retentir toute la capitale.
Le 28 novembre au matin, la reine, assistée de mesdames de Combalet, de Chevreuse et Guemené, présida aux toilettes des trois mariées. Elle leur distribua les voiles, les rubans, avec une quantité de bracelets et de bijoux. Les trois épouseurs partirent du Luxembourg, et se rendirent au Louvre, d'où la cour se mit en route pour
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aller à l'Arsenal. La symphonie jouait en avant du cortège. Aussitôt que le carrosse de la reine parut à la porte de l'Arsenal, le canon et la mousqueterie menèrent un bruit effroyable. Les bâtiments étaient pavoises d'oriflammes. Au faite du perron, recouvert d'un lapis, on voyait le cardinal entouré de sa maison en babils de parade. Son Éminence descendit les degrés pour complimenter la reine. On traversa une galerie, que Vouet avait embellie de peintures. La musique ne cessa de jouer qu'à l'entrée delà chapelle. Lorsque les trois fiancées vinrent s'agenouiller devant l'autel, sur les coussins qu'on leur avait préparés, leur beauté, leurs grâces et leur jeunesse firent naître un murmure de plaisir dans l'assemblée. M. le cardinal de Bérulle, qui officiait, commença aussitôt la messe basse.
Puylaurens, au comble du bonheur, contemplait sa maîtresse, qui lui souriait à travers le voile en lui donnant sa main tremblante pour recevoir l'anneau nuptial. Il entendit une voix douce prononçant le mot sacramentel qui l'unissait pour la vie à celle qu'il aimait. Le reste ne fut qu'un chaos de sensations indéfinissables que l'ivresse ne lui permettait pas de fixer dans son souvenir. Après la cérémonie, un inconnu debout contre la porte de la chapelle dit à l'oreille de Puylaurens :
— Jeune homme, garde bien ton bonheur, et ne fais plus de cabales.
— Je les abjure pour toujours, répondit M. de L'Age.
; ouvrit alors les portes de la salle à manger, et trois cents personnes se mirent à t ible au milieu d'un cliquetis étourdissant de vaisselle. Au dessert, on lut à haute voix une fort belle pièce de vers en l'honneur des trois couples
d'amants. Ce morceau était compose par Colletet, l'un des meilleurs faiseurs de ce siècle. Après le dîner, on conduisit les convives dans la salle de spectacle, où les acteurs du Marais jouèrent une comédie de circonstance de la façon des trois auteurs en vogue, Desrnarets, Rotrou et M. de L'Estoile. La pièce était assez fade; mais elle obtint beaucoup d'applaudissements. A la nuit, messieurs de l'artillerie brûlèrent des pièces d'artifice sous les fenêtres du grand salon. ïï y avait des feux de diverses couleurs, et qui s'élevèrent jusqu'à vingt pieds au-dessus du sol en formant des gerbes et des bouquets les plus beaux du monde. La cour passa ensuite dans la galerie des armes. On avait tapissé les murailles avec des branches d'arbres verts ; des caisses d'orangers formaient des allées comme dans un parc, et on avait dressé des boutiques de marchands forains, éclairées par des milliers de chandelles, en sorte que celte galerie représentait au vrai une foire de village. Toutes les plus jolies femmes.de la cour étaient à ces boutiques, distribuant aux passants des porcelaines, des fleurs, des miroirs et quantité d'autres bagatelles, assaisonnées de propos divertissants et d'allégories. Après la fête de village, la cour se rendit au salon préparé pour le bal. Les trois couples des mariés ouvrirent les danses par un menuet fort galant dont on avait appris et étudié les pas sous la direction du maiire des ballets du roi. On fit asseoir les époux sur des fauteuils d'honneur, et notre héros connut cette situation agréable des amants d'opéra devant qui l'on danse à la dernière scène. La conclusion de la pièce approchait. La reine se relira vers dix heures. Mesdames de Combalet, de Ghevreuse et de Guemené emmenèrent ù
minuit les (rois épousées. MM. de Guiche et de Lavalette s'éclipsèrent, et Puylaurens s'apprêtait à les suivre, lorsque Cavoie lui prit le bras et le conduisit dans un petit salon, où l'on trouva une table de neuf couverts avec un souper servi. Le Coudray-Montpensier entra presque aussitôt par une autre porte. Charnisay, les deux Sénantes, Du Plessis et Goulas parurent successivement. Il n'y manquait plus que Monsieur et le capitaine La Pistole pour que la conspiration fût au complet.
— Mes amis, dit Le Coudray, ceci n'a pas bon air; M. le cardinal nous préparerait-il un plat de son métier ?
— Dieu nous en préserve ! s'écria Du Plessis. Il a la main lourde quand il se venge.
— Moi, dit Goulas, je voudrais être sur la route d'Italie avec La Pistole.
Le cardinal arriva tenant le bras de Monsieur. Le prince ouvrit des yeux étonnés en se voyant en face des six conspirateurs qui avaient failli le perdre. Il regarda la porte d'un air d'anxiété qui éveilla un sourire sur les lèvres du ministre.
— Messieurs, dit le cardinal, tandis que la verte jeunesse danse encore, nous allons nous restaurer. Les bonnes réconciliations doivent se faire à table, selon la mode de nos aïeux. Asseyez-vous, Son Altesse à ma droite, Puylaurens à ma gauche, et les autres où il leur plaira. Je me sens en belle humeur. Que vous a semblé de ma petite fête? N'était-ce pas bien ordonné pour un homme qui ne s'entend pas en ballets?
— C'était du dernier galant, dit Goulas. Il n'y a que Votre Eminence pour bien mener trois noces de front.
— Votre Altesse n'aime pas le gibier? demanda le cardinal à Gaston d'Orléans.
— Si fait, répondit Monsieur en tournant sa fourchette entre ses doigts.
— Je comprends, s'écria le cardinal en riant. Qu'on me donne du morceau servi à Son Altesse. Si mon maître d'hôtel a mis quelque poison dans la sauce , nous serons malades tous ensemble. Le Goudray, tu ne crains donc point la mort aux rats, que tu as déjà vidé ton assiette?
— En vérité, non, répondit Le Coudray ; quel bénéfice aurait Votre Ëminence à empoisonner un pauvre joueur ruiné comme moi? Je parie mille écus qu'il n'y a pas un brin d'arsenic clans ce pâté de lièvre.
— Je tiens la gageure, dit le ministre, et, si tu n'es pas
mort avant le second service, tu auras tes mille écus.
Qu'on nous verse de mon meilleur vin de Bourgogne ; je
veux boire un coup de plus qu'à l'ordinaire. Votre Altesse royale ne soupçonnera pas ma bouteille comme mon plaide
gibier, car je lui veux faire raison à l'instant. Messieurs, je
bois à l'oubli des injures, à l'extinction des rancunes.
Un vivat trois fois répété accueillit celte proposition, et
les verres furent vidés d'un trait.
— Nous avons encore un souhait à faire , dit le cardinal ; je bois au bonheur des quatre époux.
— Par ma foi ! s'écria Monsieur, Votre Ëminence a de son bourgogne dans la tête; elle compte quatre personnes au lieu de trois.
— Patience, reprit le cardinal, ce petit mystère s'éclaircira. Maintenant qu'on nous donne le Fécond service.
Les officiers enlevèrent les plats et apportèrent avec un
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ordre méthodique des assiettes recoin (nies de serviettes pliées, qu'ils déposèrent devant chacun des comives.
— Messieurs, dit le cardinal, .ne touchez point à ce qui est devant vous avant que je vous le commande. Toi, Puylaurens, qui as été l'âme des conspirations, regarde le premier.
Puylaurens découvrit son assiette, et il y trouva le collier des ordres du roi.
— A vous, Gou]as, dit le ministre.
Goulas trouva dans le pli de sa serviette un brevet de conseiller d'État.
— Le Coudray, tu as gagné ton pari. L'enjeu est devant toi.
C'était un mandat de cinquante mille livres sur l'Épargne.
— Charnisay, tu aimes les voyages; j'ai pensé à te servir selon tes goûts.
Dans l'assiette de Charnisay, on avait mis une commission du roi pour le royaume de Naples, avec un traitement de deux mille écus.
— A votre tour, messieurs de Sénantes.
Les deux frères avaient deux brevets de colonels.
— Du Plessis, tu es à Puylaurens, et il ne serait pas juste que ton protecteur devînt le plus grand seigneur de la cour sans qu'il en retombât quelque fruit sur toi. Le serviteur d'un duc et pair doit porter un titre.
— Du Plessis trouva des lettres patentes qui lui donnaient le titre de comte.
— Votre Altesse, ajouta le cardinal, est trop au-dessus de moi pour que des faveurs puissent l'atteindre ; envers elle, je n'ai que la ressource des bons procédés.
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Monsieur découvrit son assiette et déploya un billet du roi dans lequel étaient écrits ces mots : « Mon frère, ne parlons plus de rompre voire mariage avec la princesse de Lorraine. C'est une affaire abandonnée. M. le cardinal et moi, nous y renonçons pour l'amour de vous. »
— Voilà, reprit le ministre, pourquoi j'ai bu au bonheur des quatre époux. Diles à présent, messieurs, s'il ne vaut pas mieux être de mes amis que de cabaler contre moi.
— Si on cabale encore, dit Monsieur, je désavoue et je condamne d'avance les coupables.
Un éclair sortit des yeux gris du cardinal, et dans ses traits on vit passer un sourire bizarre où la joie et la colère se disputaient la place.
— Vous l'avez prononcé vous-même, messieurs, dit-il d'une voix altérée : malheur à ceux qui cabaleront encore! Puylaurens, je ne te reliens plus. Va où le plaisir t'appelle.
— Va, dit Monsieur, homme trois fois heureux, par l'amour, la forlune et les honneurs. Tu as gagné la partie ; la comédie est jouée, le mariage conclu, et la toile tombe, laissant au spectateur à imaginer le bonheur des amants. Je le donne huit jours de congé pour le premier quartier de ta lune de miel, après quoi tu reviendras au Luxembourg prendre ta place auprès de ma personne.
A l'occasion du mariage, Monsieur avait donné à son favori un fort beau carrosse qui attendait à la porte de l'Arsenal. Les six chevaux étaient magnifiquement caparaçonnés, et l'escorte de quatre laquais était déjà en selle, portant les torches allumées. Les violons résonnaient encore, et on entendait les derniers bruits de la fête sous les voûtes de l'Arsenal. Puylaurens partit pour se rendre à
son hôtel du Marais. Il aperçut à côté de la portière le capitaine La Pistole , courant au galop de son cheval barbe, et tenant un flambeau à la main.
— Monsieur, dit le capitaine, vous m'excuserez si je me glisse parmi vos gens. Il ne serait pas juste de me renvoyer le jour de vos noces. Votre domestique est si nombreux à présent, qu'il y aura bien une place pour un ancien serviteur.
— Mais je n'aurai point de jarrets à faire couper, dit Puylaurens.
— On n'en sait rien ; d'ailleurs je suis bon à tout , valet de chambre discret, écuyer savant, garde-chasse habile; je porte les billets doux d'un mari comme ceux d'un garçon. Monsieur le duc n'aurait qu'à être jaloux, que de services ne lui pourrais-je pas rendre encore ! Je fais le guet à merveille; j'évente les complots, et, pour les coups de bâton, je n'ai pas mon pareil à cent lieues à la ronde.
— Il n'y a pas d'apparence que j'aie besoin de ces bons offices. Je ne suis point jaloux , et ma femme m'aime.
Le carrosse entra dans la cour de l'hôtel. Puylaurens franchit les degrés et traversa les oppariements en bondissant. Les dernières paroles de Monsieur lui revenant à la mémoire, il s'arrêta sur le seuil de la chambre nuptiale et se sentit suffoquer par excès de joie.
— Mon Dieu! s'écria-t-il, je suis, en effet, un homme trois fois heureux, et je gagne la partie la plus belle du monde. Si ce comble d'honneurs et de fortune doit bientôt s'écrouler, faites au moins que l'amour survive, et que le co3iir de ma maîtresse ne change pas.
Le lendemain des noces, Gaston d'Orléans vint à l'hôtel du Marais rendre une visite à madame de Puylaurens. 11 examina la maison depuis les écuries jusqu'aux cuisines , et témoigna en termes obligeants l'envie que lui faisait le bonheur de son favori. Tandis que le prince admirait la distribution des appartements, on entendit dans l'escalier des voix et des éclats de rire. C'étaient Le Gouuray, Goulas et les autres acteurs de la conspiration de Saint- Germain.
— La plaisante aventure! disaient-ils; le bon cadeau que nous a donné le cardinal celle nuit!
— Voyez, dit Le Coudray en montrant à Monsieur son mandai sur l'Épargne : vous croyez que cela vaut cinquante mille livres? Point : il manque sur ce papier le visa de Bûllion , et Bullion est à Bordeaux.
— Moi, dit Cbarnisay, j'ai bien ma commission ; mais il faut l'apostille du roi, et Sa Majesté ne signera pas de toute la semaine.
La nomination de Goulas n'était pas régulière. Les brevets des deux Sénantes ne portaient pas le cachet de cire; Du Plessis ayant remis ses lettres au garde des sceaux, on lui avait répondu : a 11 y a opposition. »
— Le cardinal, dit Le Coudray, s'est moqué de nous. Prends garde, Puylaurens , cette maison est assurément en carton.
— Ouais ! s'écria Monsieur, est-ce que mon billet du roi serait l'ouvrage de Rossignol?
Ce Rossignol était un petit secrétaire du ministre, fort habile à contrefaire les écritures et à deviner toutes sortes de chiffres.
— Grand Dieu! s'écria Charnisay, madame la duchesse serait-elle une poupée d'Allemagne, etl'Éniinence auraitelle acheté ses nièces à quelque marchand de jouets de Nuremberg?
— Je puis vous rassurer à ce sujet, dit Puylaurens; la femme qu'on m'a donnée est de chair et d'os, et de plus c'est bien la personne que j'aimais. L'argent de la dot m'a été remis. La terre de Bois-le-Vicomte m'appartient sans contestation, et le président Séguier a fixé au 7 décembre prochain ma réception au parlement en qualité de duc et pair.
— On reconnaît là, dit Monsieur, cette grande partialité dontl'Émimnlissime a toujours fait profession pour Puylaurens. Xous autres, pauvres diables, nous sommes payés en monnaie de Gascogne.
Un officier de la petite écurie , expédié à la hâte par Saint-Simon, arriva sur ces entrefaites, et vint annoncer que le roi murmurait tout bas contre son frère, comme s'il avait à se plaindre de quelque nouvelle cabale. Les amis de Monsieur étaient-ils des.enis à la cour? Leur ennemi caché n'était-il pas M. le cardinal lui-même, employant deux masques à la fois, l'un pour distribuer à profusion
des grâces sans effet, l'autre pour dénoncer des gens qu'il endormait dans la sécurité? Cet excès de duplicité paraissait incroyable; mais Monsieur avait derrière lui une triste expérience des mensonges et des ruses du cardinal.
Afin de ne laisser aucune prise aux dénonciateurs, Puylaurens ne bougea de son hôtel pendant les huit jours de congé que lui avait donnés Monsieur. Pour ne point troubler le premier quartier de sa lune de miel, les conspirateurs de Saint-Germain ne vinrent plus le voir de toute la semaine. Ce temps si court fut le plus doux de sa vie. Auprès d'une personne qu'il adorait et qui lui rendait une égale tendresse, il oubliait ses dangers. Le 5 décembre au matin , Monsieur entra fort ému chez son favori.
— Puylaurens, lui dit-il d'un ton sévère, le bruit court que vous entretenez une correspondance avec la cour de Bruxelles; je vous avertis, si cela est, que je vous abandonne à la juste colère de M. le cardinal.
— Il faudrait, répondit Puylaurens, commencer par prouver que cette correspondance existe. Or, je n'ai ni écrit ni reçu aucune lettre , et n'ai pas ouï parler de la cour d'Espagne depuis que nous l'avons quittée ensemble.
— Alors, reprit Monsieur, nous sommes dénoncés par des ennemis secrets que je prétends découvrir. Si c'est le cardinal lui-même qui ose se jouer de nous avec cette audace, il faut le démasquer.
Puylaurens fit atteler ses chevaux et se rendit immédiatement à Ruel. Du plus loin que le cardinal aperçut son neveu, il courut à lui les bras ouverts.
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— Eh bien ! comment vont les amours? dit-il.
— Je devrais être le plus heureux des hommes, répondit Puylaurens, si un bruit public ne venait me troubler. On parle de lettres que j'aurais reçues d'Espagne ou envoyées à Bruxelles, car je ne sais pas même encore de quoi je suis accusé.
— Que t'importent les bruits et les accusations? reprit le ministre. N'es -tu pas mon neveu et mon ami?
— Vos bontés ne sont pas ce dont je doute; ce que je crains, c'est un soupçon d'ingratitude qui me mettrait au désespoir et m'offenserait cruellement. Si vous avez quelque avis de cette calomnie, je vous supplie de me communiquer les pièces et les rapports de la police, afin de confondre ceux qui veulent me détruire dans votre esprit.
— Ne t'échauffe point ainsi, dit le cardinal en riant. Je n'ai pas de pièces à te communiquer. Ma police est à la recherche de deux agents espagnols cachés dans Paris et qui ont des lettres à ton adresse. Voilà tout.
— S'ils se présentent, je vous livrerai les agents et leurs lettres sans les ouvrir.
— Ce sera le plus simple. Ne t'inquiète plus de ces bagatelles. Le père Chanteloup et madame de Phalsbourg se trouveront au fond, du sac, et pour leur satisfaction nous leur enverrons copie de ton contrat de mariage. Au diable les maladroits qui ont effrayé Monsieur et sont allés troubler tes joies conjugales ! Je te vais administrer tout de suite une potion calmante. Après-demain tu sièges au parlement, et, le soir, la reine reçoit solennellement au Louvre pour donner à ta femme le tabouret de duchesse. Le roi revient à Paris à cette occasion. Il veut qu'on danse un
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ballet. Tu mèneras l'une des quadrilles, et demain on répèle les pas et figures chez la reine. Prépare donc tes jambes, tire de l'armoire tes plus beaux babils, appelle le coiffeur et achète des gants de frangipane. Voilà de quoi il faut l'occuper. Nous aviserons ensuite aux grands dangers dont l'Espagne te menace.
— îl n'y a pas moyen de vous résister, dit Puylaurens au cardinal en lui pressant la main ; je retourne auprès de Monsieur pour lui faire partager ma tranquillité.
Les six conspirateurs de Saint-Germain avaient sellé leurs chevaux et s'apprêtaient à gagner le large, s'il lût arrivé malheur au favori de Monsieur; car, dans l'obscurité où ils étaient, l'étoile de Puylaurens leur servait de guide. En apprenant qu'on allait donner pour lui de nouvelles fêles, ils s'amusèrent de leur frayeur et quittèrent les habits de voyage pour s'occuper des toilettes de bal. Monsieur lui-même passa la revue de sa garde-robe, et madame de Puylaurens assembla en conseil ses femmes et ses ouvrières.
Le 6 décembre au matin, la reine invita Puylaurens à venir au Louvre, avant midi, pour la répétition des quadrilles. Le ballet était de la composition du duc de Nemours; De Nyert y chantait avec la maréchale de Thémines, et le célèbre Le Pailleur avait choisi les morceaux. M. de L'Age figura dans la répétition de la première quadrille; madame de Chevrcuse y dansait d'une grâce admirable, et portait un bonnet phrygien avec un javelot d'or à la main. La répétition achevée, Puylaurens sortit du Louvre avec les acteurs. Son carrosse l'attendait au bas de l'escalier; au moment où il voulut y monter, les chevaux
avancèrent : il posa le pied à faux et tomba sur un genou. Maître Philippe, directeur des ballets, accourut tout ému.
— Monsieur, s'écria-t-il, êtes-vous blessé? Miséricorde 1 s'il fallait que l'entrée des dames phrygiennes fût manquée, je ne m'en consolerais de ma vie. Voyez si le genou plie sans douleur.
— Ce n'est rien, Philippe; je souffre un peu, mais ce sera passé demain, répondit Puylaurens.
— Ah! monsieur le duc, je ne sais pourquoi j'ai dans l'esprit que ce ballet sera empêché par des accidents. Votre chute vient confirmer mes sombres pressentiments. Je n'en dormirai pas cette nuit.
— Dormez, Philippe; nous avons échappe à des périls plus grau
— Vous riez de mes inquiétudes, monsieur; mais il semblerait que fil. le cardinal lui-même les partage. D'où vient que Son Éminence m'a dit ce matin : « Allez chez le comte de Brion, et apprenez-lui le pas d'entrée que doit danser Puylaurens? » Ce sont les propres paroles de ce grand ministre, et, comme je me suis hasardé à lui faire observer que M. de Brion ne dansait point dans celte quadrille, Son Éminence m'a répondu: « Si quelqu'un vient à être empêché, Brion prendra sa place au moment de l'entrée. »
— L'implacable destin s'adoucira, Philippe; mon genou se guérira, et Brion sera inutile.
Tout en se moquant de Philippe, Puylaurens ne put s'empêcher de songer aux augures de ce maître à danser, et il murmura entre ses dents : « D'où vient que le cardinal
a donné cet ordre? Quel intérêt si grand prend-il donc à cette quadrille? N'était-ce pas à la reine d'avoir cette prévision, et non pas au ministre? » En rentrant chez lui, Puylaurens trouva sa femme taillant des étoffes, coupant des rubans, essayant des parfums, et les tristes pensées se perdirent parmi le satin et les odeurs.
Vers huit heures du soir, La Pistole demanda une audience à son patron. Après s'être assuré que les portes étaient bien closes et que personne ne se cachait sous les tables ni derrière les rideaux, le capitaine dit à voix basse :
— Monsieur le duc, il y a des anguilles sous roche. Vous savez qu'on cherche deux agents de l'Espagne ayant des lettres à vous communiquer? Je les ai découverts. Vous plaît-il de les voir?
— Sans doute. Je désire mettre la main sur ces agents, quels qu'ils soient, et les livrer au cardinal. Sais-tu où les trouver?
— J'ai commission de vous faire parler à eux. Le premier nous attend au cabaret du Pélican ; l'autre, que je n'ai pas encore vu , est un moine de Bruges. Il porte une lettre, et ne veut la donner qu'à vous-même.
— Penses-tu que nous soyons en mesure d'arrêter ces deux hommes?
— A moins que le diable ne s'y oppose, nous viendrons bien à bout d'un moine et d'un estafier; mais, pour plus grande sûreté, nous prendrons au Pélican mon fidèle acolyte Quarante-cinq.
— Fort bien! Marchons à l'instant.
— Un moment! dit La Pistole; vos habits ne convien-
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lient point pour une expédition de ce genre. Avec ces armes polies, ce justaucorps blanc et ces galons d'or, vous attirez les regards comme un saint dans sa châsse de verre. Celte agrafe de diamants lancerait des feux comme les yeux d'un chat. Enveloppez-vous dans ce manteau long, qui traîne jusqu'à terre; il n'est pas des plus neufs, mais il fut noblement porté. Changez votre épée contre cette rapière. Armez-vous de ce bâton noueux. Coiffezvous de ce feutre privé de plumes. A présent, vous n'êtes plus un grand seigneur que par le nez et les moustaches. Nous pouvons entrer en campagne.
Tout le monde sait en quel état étaient alors les rues de Paris à huit heures du soir. Les marchands fermaient les dernières boutiques, d'où il aurait pu sortir quelque lueur de chandelles. Hormis les grand'rues, qui étaient pavées, les autres ressemblaient à des cloaques. On s'enfonçait dans la vase jusqu'à mi-jambe, on trébuchait dans les ornières, heureux si on arrivait au bout du voyage sans donner dans quelque bande de filous! La Pislole guida son maître, en rôdeur expérimenté, au milieu de ce noir dédale. Exercé de longue main au vagabondage, il était oiseau de proie le jour et hibou la nuit. Avec l'aide de ce coquin, Puylaurens franchit sans accident une douzaine de mauvais pas, et parvint, crotté jusqu'à l'épaule, au cabaret du Pélican. Il s'attabla devant un guéridon bancal, tandis que le capitaine cherchait son homme, Au bout d'un quart d'heure, La Pistole revint, accompagné d'un personnage enveloppé jusqu'aux sourcils dans un manteau troué.
— Monsieur, dit cet homme en découvrant son u-^e,
regardez-moi, je vous prie, attentivement, et tâchez de me reconnaître.
— Je te reconnais, répondit Puylaurens, tu es un ancien serviteur de la princesse de Chimay.
— Vous ne vous trompez point. J'espère à présent que nous allons nous entendre. Il importe beaucoup, monsieur, que vous ne me preniez pas pour un agent de l'Espagne. C'est mademoiselle de Chimay qui m'envoie, et non le gouvernement des Flandres. La police de Paris le sait bien ; mais elle a reçu l'ordre de me rechercher sous ce titre d'agent politique. Je viens vous avertir d'un complot tramé contre vous entre vos ennemis de France et ceux de Bruxelles. Mes instructions ne m'en ont pas appris davantage ; une lettre de mademoiselle de Chimay vous expliquera l'affaire tout au long.
— Donne vite cette lettre.
— Je ne l'ai point sur moi. Pour plus de précaution , madame de Chimay l'a remise à un capucin de Bruges, envoyé à Paris par son couvent. Si vous voulez me suivre à trente pas d'ici, vous aurez la lettre; mais il faut venir seul avec moi, et laisser vos gens dans ce cabaret.
— Marche devant ; je te suivrai.
Puvlaurens commanda au capitaine La Pistole de l'attendre, et il sortit en compagnie du valet déguisé. Cet homme le conduisit dans une ruelle fort sombre, et prononça en flamand une phrase que Puylaurens ne comprit pas. Un moine assis sur une borne se leva; le valet, s'approchant de ce moine, lui dit : — Voici le duc de Puylaurens.
Le capucin lira de la manche de son froc un papier qu'il remit àM. de L'Age.
— Ma commission est faite, dit le moine ; serrez ce papier dans votre poche. Rentrez chez vous pour l'ouvrir, et ne vous laissez pas surprendre, car vous ne savez pas quel grand intérêt vous avez à connaître ce qu'on vous annonce. C'est pour empêcher cet avertissement de vous parvenir que toute la police est sur pieds. Veillez sur vous-même, et que Dieu vous guide !
Les deux agents se perdirent dans l'ombre; Puylaurens se trouva seul, cherchant son chemin à l'aveugle; La Pistole, sur le seuil du cabaret, l'entendit battre les murs avec son bâton et vint à son aide. Au bout d'une heure, ils étaient rentrés tous deux au Luxembourg. Anloine de L'Age s'enferma aussitôt pour prendre lecture de l'épitre suivante :
« Puylaurens, souvenez-vous de notre amitié pour excuser la témérité de ma démarche. Nous venons d'apprendre votre réconciliation avec le cardinal, votre fortune prodigieuse et votre mariage. Je suis assez folle pour en avoir éprouvé de la surprise, mais il ne s'agit point de cela. Ne vous endormez pas dans une sécurité funeste. Vous êtes sur un abîme. Un envoyé secret du père Joseph est venu ici former contre vous une cabale étrange. On a déterminé le marquis d'Aytone à vous écrire, comme si vous étiez disposé à vous jeter de nouveau dans les bras de l'Espagne. Le cardinal-infant a écrit de son côté à Monsieur, en le supposant mal satisfait du roi et du cardinal. Attendez-vous à passer pour l'homme le plus ingrat et le plus
perfide du monde. Les lettres qu'on vous opposera, quand vous voudrez repousser l'accusation, ont été jetées à l'ordinaire de la poste de France à la Capelle. Si vous les avez reçues, le danger n'est pas grand ; mais, si elles ne vous sont point parvenues, elles auront été remises à M. le cardinal. Qu'ave-z-vous à faire maintenant? Ma faible tête ne saurait le trouver. Je vous avertis seulement du danger, et je fatigue le ciel de mes prières. Mettez au moins vos jours en sûreté. Je n'ose souhaiter que de nouveaux revers vous amènent dans notre pays. Je sais trop que vous n'y trouveriez pas le bonheur.
» Louise de Ciiimày. »
Malgré celte lettre, Puylaurens hésitait à croire qu'un grand ministre voulût risquer de perdre sa gloire par une lâche manœuvre. La honte môme du procédé rendait la chose invraisemblable ; cependant mademoiselle de Chimay donnait des détails précis. L'entremise du père Joseph, cet artisan de tous les crimes d'État, prêtait une apparence de vérité aux avertissements. Puylaurens était plongé dans une incertitude cruelle. Un petit coup frappé doucement à la porte le tira de ses réflexions. Il cacha sa lettre dans les sangles d'un sofa, et n'ouvrit qu'après s'être assuré du calme de son visage en consultant un miroir. Par la porte entre-bâillée, il vit paraître un nez crochu, des yeux de phosphore et une figure cuivrée (fui montrait deux rangées de dents aiguës. C'était Lopez l'Abencerrage , faisant le rire silencieux habituel aux Africains. Puylaurens lui demanda ce qu'il voulait; l'Arabe frappa dans le creux de sa
main gauche avec le pouce et l'index de la main droite, comme un homme qui compte de l'argent.
— Monsieur de L'Age, dit-il, le moment est venu de me rendre mes cent écus.
Lopez fut un peu étonné de voir Puylaurens tourner autour de la table et passer ses mains sur son front comme un homme plongé dans la méditation la plus profonde. Le favori de Monsieur appelait à son aide son sang-froid; il étouffait une émotion qu'il sentait prête à l'étouffer. Ce manège ne ressemblait guère à celui d'un honnête débiteur qui s'empresse de payer ses dettes; aussi l'Abencerrage prit-il une mine un peu inquiète.
— Ecoule-moi, dit enfin Puylaurens le plus froidement qu'il lui fut possible, je ne suis point un enfant qui accepte pour bon le premier mensonge dont on veut bien l'amuser. Rappelle-toi tes paroles : « Je vous demanderai mes cent écus la veille de votre arrestation. » Je serai donc arrêté demain ?
— Oh! monsieur, répondit l'Arabe, ne prenez pas les choses au pied de la lettre, et d'ailleurs vous ne citez que la moitié de mes paroles: j'ai ajouté : « Ou bien le jour où
votre fortune atteindra si haut, qu'elle soit en un lieu inexpugnable. »
— Il est vrai, tu as ajouté ces mots ; mais ne t'imagine point que je m'y trompe. Je sais qu'un grand danger me menace. En ta qualité d'espion et de confident, tu connais les filets dont on m'enveloppe. Il faut parler. Quand et comment doit-on m'arreter ?
— Je veux mourir, si je m'en doute.
— Lopez, tu pourrais bien être plus près de mourir que tu ne le penses. Tu vas me dire la vérité.
En parlant ainsi, Puylaurens se plaça devant la porte et tira son épée du fourreau. L'Arabe se jeta la face contre terre, les bras étendus sur le carreau, et se mit à crier avec une volubilité incroyable :
— Seigneur ! je vous jure, par Mahomet notre divin prophète, que vous êtes dans l'erreur; vous que j'ai soutenu, encouragé, secouru de mes deniers, quand nous étions, vous un pauvre gentilhomme et moi un petit lapidaire, vous voulez me percer, m'égorger comme dans une boucherie !
— Il faut parler ou mourir, Lopez, et le moment est mauvais pour rendre ton àme, car tu viens de te faire chrétien par ambition, et tu invoques ton ancien dieu.
— Par ma mère et parla vôtre, monseigneur, épargnezmoi ! je ne sais rien ; croyez-vous donc que M. le cardinal me dise tous ses desseins? Ah ! pourquoi ai-je quitté mon pays ! pourquoi faut-il que le roi d'Espagne ait banni les Maures de son royaume I
— Puisque tu ne veux point me répondre, chien de musulman, tu vas mourir.
PUYLAURENS 2ol
Puylaurens saisit Lopez de la main gauche par le collet de sa robe, et lui posa la pointe de son épée sur la poitrine.
— Monseigneur, arrêtez! s'écria le Maure, je vais parler; je dirai tout ce que je sais. Lorsque votre seigneurie a voulu tuer M. le cardinal à Saint- Germain, SonÉminence a dit devant moi : « Puylaurens aura sa duché-pairie et sa maîtresse; mais il les payera cher, et n'en jouira pas longtemps. » Ce matin, le père Joseph a laissé échapper ces paroles en ma présence : « Nous compterons bientôt avec Puylaurens, et l'inventaire n'est pas à son bénéfice. » Sur mon âme, je n'en sais pas davantage. C'est là-dessus que je suis venu réclamer mes cent écus, que le ciel les confonde ! Je voudrais en payer le double et être en Afrique. Je vous jure encore que dans le fond je considère ces menaces comme des mots en l'air. Demain vous serez reçu parmi les ducs et pairs au parlement. Le soir, il y a ballet chez la reine pour la prise de possession du tabouret de madame la duchesse. Monsieur est au mieux avec le cardinal. Le roi vient exprès de Saint-Germain pour assister à la fêîe. Quelle apparence qu'on se porte à des extrémités contre vous? En vérité, c'est folie que d'oser douter de votre fortune. A présent, si vous me croyez informé d'un complot, je n'y puis rien. Je me résigne à périr, si vous n'ayez point ue foi dans mes serments. Tuez-moi; gardez mes cent écus : je vous mets sur la conscience et ma mort et votre dette.
— C'est assez, Lopez, je méprise autant ta vie que ton argent. Conserve l'un et l'autre.
L'Arabe se releva incor: ' • , prit les cent écus que Puylaurens lui donna, et < ut. Antoine de L'Age se
rendit aussitôt à l'appartement de la duchesse. A l'idée de la perdre après huit jours de bonheur, un transport inexprimable d'angoisse et d'horreur s'empara du pauvre Puylaurens : il saisit sa femme entre ses bras et la pressa sur son cœur.
— Mon ami, dit Marguerite, si vous avez quelque tourment, à qui donc le confierez- vous?
— Si une vengeance, répondit Puylaurens, si un événement imprévu venait à détruire nos liens, promets-moi que tu résisteras à ton désespoir et que tu vivras.
— Non, monsieur, reprit la duchesse, je ne promets point cela, car, si on vous persécute encore, je n'ai qu'un moyen d'action sur l'esprit de mon oncle, c'est la menace de ne pas vous survivre, d'attacher ma vie à la vôtre, et de tomber sous le coup qui vous frappera; cette menace une fois faite, il faudra bien que je vous sauve ou que je tienne ma parole pour l'exemple des tyrans à venir. Mais à quoi donc allez-vous songer la veille d'une fête qu'on nous donne à tous deux? Auriez-vous encore dessein de conspirer?
— Dieu m'en garde! ce sont les autres qui conspirent contre moi.
— Mon oncle saura bien vous préserver des pièges de vos ennemis.
En voyant la confiance de la duchesse, Puylaurens finit par trouver ses craintes insensées. La tendresse de Marguerite, le repos de la nuit et le soleil du matin changèrent ses idées. Il se leva avec des sensations tout opposées à celles de la veille. Son excursion dans les rues de Paris, sa rencontre avec le moine et la visite de Lopez lui semblaient autant de songes. La journée du 7 décembre était
si remplie de projets agréables, qu'il n'y trouvait pas une minute où l'on pût placer un malheur. A dix heures du matin, quatre conseillers, ayant à leur tête un président à mortier, vinrent complimenter le nouveau duc au nom du parlement, et lui annoncer qu'il était attendu au palais. Quantité de carrosses partirent du Luxembourg accompagnés de gentilshommes à cheval. La cour de la reine occupait les tribunes du parlement. Le président Séguier donna lecture des lettres du roi qui octroyaient au chambellan de Monsieur la duché-pairie. Puylaurens prêta le serment, et on le conduisit au fauteuil qui lui était destiné entre MM. de Bellegarde et de Lavalette. Pour lui fournir l'occasion de délibérer, on proposa un petit édit de finances, après quoi la séance fut levée. Celte cérémonie dura jusqu'à trois heures. A son retour au Luxembourg, la cour de Monsieur n'avait plus que le temps nécessaire pour les toilettes de bal. Gaston d'Orléans, qui n'avait pas voulu metlre des habits neufs le jour de son mariage, en portait de magnifiques pour cette fête, et, s'il eût pu se résoudre à peigner ses cheveux, il eût été l'un des plus charmants cavaliers de la cour. Marguerite, parée de ses diamants, les yeux animés par la joie, représentait la jeunesse et la gaieté personnifiées. Au moment où les huissiers annoncèrent que Monsieur était prêt à partir, Puylaurens entra dans sa chambre de travail, et il y trouva sur la table un poignard dont la pointe enfoncée dans le bois traversait un nœud de rubans bleus portant la devise de madame de Phaisbourg : « Fidélité au bleu mourant1. » Un billet at-
i Cette devise do la princesse 'le Pli >lsbourg est liistoriqno.
taché à l'un des rubans contenait ces mots : « Le bleu mourant sera vengé. » Sans s'arrêter à des perquisitions inutiles, Puylaurens remit le poignard dans sa gaine, qu'on avait laissée sur la table ; il cacha cette arme clans sa poche en remerciant madame de Phalsbourg de lui fournir une ressource qui pouvait être utile dans quelque extrémité. Gaston d'Orléans, pour honorer davantage la nouvelle duchesse, la fit monter dans son carrosse. L'entrée du Louvre était encombrée de chevaux, en sorte que l'équipage de Monsieur marchait au pas. Un capucin sortit des rangs du peuple, et, Rapprochant de la portière, dit à demi-voix avec un accent flamand : — Si vous entrez au Louvre, vous y serez arrêté.
Madame de Puylaurens n'entendit point ces paroles; mais Monsieur devint pâle et demanda tout bas à M. de L'Age à qui s'adressait cet avertissement.
— A moi, répondit Puylaurens; c'est le troisième que je reçois depuis hier.
Une fois rassuré pour lui-même, le prince trouva le danger moins apparent.
— Gomment supposer, dit-il. qu'on en veuille à ta 1U berté? Comment croire à un coup de main au milieu d'une quadrille? La reine ne le souffrirait point.
— Aussi Votre Altesse voit-elle que je vais en avant, mais avec le projet d'éclaircir ce mystère.
— Mordiëux! reprit Monsieur, si le cardinal osait nous tendre un piège ici, dans le palais de mes pères, je le tuei;iis de ma main, et ferais couler des Ilots de sang sur ces marbres.
En montant l'escalier du Louvre, le prince appela au-
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tour de lui une douzaine de ses gentilshommes : — Mes amis, leur dit-il, ne vous éloignez de moi sous aucun prétexte, et soyez prêts à tirer l'épée si je vous le commande.
— La cour de Monsieur forma aussitôt une phalange serrée qui traversa les appartements en ordre militaire. A l'entrée du salon, la dame d'honneur de service vint chercher la nouvelle duchesse et la conduisit au tabouret réservé près de la reine. Monsieur salua de loin et s'approcha de la cheminée entouré de son escorte. Le roi se leva et vint presser la main de son frère en lui demandant s'il ne voulait point prendre place à côté de lui.
— Je préfère rester debout, répondit Monsieur en balbutiant.
— Eh bien! je vous tiendrai compagnie.
Gaston d'Orléans roulait des yeux hagards. Il tira Puylaurens par son habit, et lui glissa ces mots dans l'oreille :
— Le roi me caresse , je suis perdu ! — Cependant , le premier moment de frayeur une fois passé, le prince qui savait admirablement composer son visage, réussit à prendre un air calme et assuré.
On donna le signal du concert ; peu d'instants après, le maître des cérémonies vint avertir Puylaurens que madame de Chevreuse l'attendait pour l'entrée de ballet. Le nouveau duc se rendit dans la chambre de la reine, où il trouva vingt dames charmantes , coiffées de leurs bonnets phrygiens, le javelot d'or à la main, et badinant avec leurs cavaliers. Jusque-là., il n'y avait pas grand sujet de s'alarmer. Le premier soupçon vint à Puylaurens, du comte de Brion, qu'il aperçut en grande conférence avec maître Philippe, dans un coin de la chambre. M. le cardinal, as-
sis au fond d'un cabinet chinois avec Boutillier, remarqua un changement dans les traits de Puylaurens.
— Qu'avez-vous donc, mon neveu? cria le ministre du fond du cabinet. Vos sourcils se cherchent comme pour se battre ensemble. Vous ne faites point une mine de danseur de quadrille.
— Il est vrai, répondit Puylaurens, que je n'ai pas le cœur à la danse.
— Allons, jeune homme, reprit le ministre, mettez de côté vos idées noires, ou bien confiez-moi vos peines.
— Comme il ne dépend pas de moi de chasser les idées noires, je préfère vous en dire la cause. Votre Éminence la trouvera dans ce papier.
Puylaurens montra la lettre de mademoiselle de Chimay. Le cardinal en prit lecture, et la serrant précieusement dans sa poche :
— C'est grand dommage, dit-il, que les jeunes filles n'entrent pas dans notre police ; elles sont toujours bien informées et découvrent tous les secrets d'État. Ces avis sont excellents; mais il ne faut pas que cela vous empêche de danser.
— Monsieur le cardinal, si ces avis étaient excellents, vous m'auriez joué de la manière la plus cruelle ; votre rancune me préparerait le dernier coup, et je serais, à cet instant même, tombé dans un piège abominable.
— Boutillier, dit le ministre, laissez-nous et fermez cette porte. J'ai des explications à donner à mon neveu.
— Faut-il, demanda Boutillier, envoyer à Votre Éminence la personne qu'elle attend?
Le ministre lit un signe de tête affirmatif en haussant
les épaules, comme s'il eût trouvé cette question impertinente ou maladroite.
— Puylaurens dit le cardinal quand la porte fut fermée, je suis fâché que tu ne sois point venu à moi aussitôt après avoir reçu cet avis de mademoiselle de Ghimay. Je t'aurais épargné des inquiétudes et des doutes injustes. Ce complot est une invention diabolique du père Joseph. Le drôle s'est avisé de creuser un piège sous tes pas sans me consulter, s'imaginant que mon cœur était implacable comme le sien. Lopez et lui, ont envoyé un de leurs agents à Bruxelles pour faire savoir secrètement à la cour d'Espagne, que Monsieur serait encore disposé à quitter le roi son frère. Des lettres du marquis d'Aytone et du cardinal infant furent remises à cet agent, qui les a jetées à l'ordinaire de la poste. On les a interceptées, et le père Joseph, faisant les gros yeux, est venu me dire que tu conspirais encore ; mais la ruse était trop visible , j'en ai exigé l'aveu. Le capucin et l'Abencerrage m'ont confessé leur supercherie. Sois généreux : pardonne à ces cœurs endurcis ; nous ne saunons les corriger du péché de malice et d'envie.
— Mais, monsieur le cardinal, ces lettres n'ont-clles pas été communiquées au roi?
— Je ne le pense pas, répondit le ministre.
— Votre Éminence hésite : elle sait bien pourtant si elle a montré ces lettres au roi. Vous ne repondez pas avec la précision que je réclame.
— Eh! mon cher neveu, pourrais -je à présent le ruiner sans me blesser moi-même, sans faire le malheur de ma famille? N'es-tu pas l'un de mes plus proches alliés ?
N'es-tu point marié à ma pupille chérie? Voudrais-je répandre le deuil et appeler à jamais les larmes et les cris dans ma paisible maison ?
— Monsieur le cardinal, j'ignore ce que vous voulez : donnez-moi l'assurance que ces lettres n'ont point été lues par le roi.
— Eh bien ! je te la donne.
— Sur votre honneur ?
— Sur mon honneur.
— Je m'en rapporte à vous. J'oublie cette lâche intrigue, et je pardonne a" ses misérables inventeurs.
— Pour ta plus grande sûreté, reprit le ministre, je vais envoyer chercher ces deux lettres au Palais-Cardinal et te les livrer. Demeure ici ; nous aurons les pièces dans un instant, et nous les brûlerons ensemble.
M. le cardinal sortit, et Puylaurens commit l'imprudence de ne point le suivre ; mais comment soupçonner le bon marché qu'un prélat faisait de son honneur? A peine Antoine de L'Age était-il seul depuis une minute, qu'il vit paraître M. de Gordes, capitaine des gardes, suivi de quatre hommes. M. de Gordes était l'un des visages les plus laids de France et de Navarre, et Louis XIII semblait le choisir à dessein pour exécuter toutes les mauvaises commissions.
— Puylaurens, dit-il, je vous arrête au nom du roi.
— De qui tenez -vous l'ordre? Est-ce de M. le cardinal?
— C'est du roi lui-môme.
— Alors je ne résiste point, et je vous rends mon épèc. Puis-je obtenir la permission de parler à Monsieur?
— J'ai défense expresse de vous laisser voir personne
PUTLABREWS "^o9
et de transmettre aucune demande, prière ou réclamation.
— Me direz-vous au moins ce que vous allez faire
de moi?
— Je ne sais point encore où je dois vous conduire ; mais j'attends ici des instructions.
Le père Joseph , qui entrait par une porte dérobée , entendit les derniers mots prononcés par M. de Gordes.
— Les instructions? dit-il en montrant sa tête entre deux tapisseries, je les ai sur moi. Le prisonnier est-il désarmé?
— Voici son épée, répondit de Gordes.
— Fort bien , reprit le capucin , en remettant au capitaine des gardes ses pouvoirs signés du roi ; suivez-moi tous; H. de L'Age passera la nuit dans la chambre de M. de Chevreuse.
— Les quatre gardes du corps se placèrent autour du prisonnier, que l'on conduisit par les petits degrés au second étage, où M. de Chevreuse occupait une chambre, comme chevalier d'honneur de la reine. De Gordes mit une sentinelle à la porte, et sortit pour laisser au père Joseph le loisir d'interroger Puylaurens.
— Mon jeune ami, dit le capucin , vous n'avez point voulu me croire l'an passé, lorsque je vous engageai à vous donner à M. le cardinal ; vous avez ri de mes conseils en persistant dans votre attachement aux intérêts d'un prince qui se voit aujourd'hui forcé de vous abandonner. Reconnaissez voire faute. Je vous avais prédit depuis longtemps ce qui vous arrive. Je m'en lave les mains, comme Pilate.
— Ne faites point l'innocent, mon cher père, répondit Puylaurens. Vous êtes l'auteur de ma ruine. Votre malice est allée jusqu'à Bruxelles demander des armes au marquis d'Aytone pour me frapper, quand j'étais réconcilié franchement et de tout mon cœur avec M. le cardinal.
Le capucin ouvrit ses yeux gris d'un air plein de malice.
— Quoi 1 dit-il , vous saviez que le marquis d'Aytone avait écrit?
— Depuis hier. Une lettre de mademoiselle de Chimay m'a donné avis de toutes vos intrigues.
— Vertu de ma vie ! s'écria le moine, et vous êtes resté immobile quand vous pouviez parer le coup ! Jeune homme, cela n'est point prudent. Si vous eussiez montré cette lettre au roi, ce matin seulement, nous étions compromis de la manière la plus fâcheuse. J'espère que ce dangereux morceau se retrouvera dans vos papiers?
— Je l'ai remis tout à l'heure à M. le cardinal.
— On ne peut mieux ! C'était le dernier témoignage en votre faveur; nous aurons soin de le brûler. A présent, sans attendre que l'on fouille dans vos poches, donnez-moi de bonne grâce ce que vous avez sur vous.
En portant la main à sa poche, Puylaurens retrouva le poignard de madame de Phalsbourg, auquel il ne songeait plus. Une résolution désespérée lui passa aussitôt dans l'esprit. Il sauta d'un bond jusqu'au révérend père, et, le saisissant par le milieu du corps, il le terrassa, lui posa un genou sur la poitrine, et, tirant le poignard, il en appliqua la pointe sur la gorge du capucin. Le père Joseph poussa un cri de détresse auquel le capitaine des gardes répondit de loin en accourant.
— N'approchez pas, dit Puylaurens à M. de Guides, si vous ne voulez que je le tue.
— Ne t'avise pas d'approcher, cria le père Joseph.
— Maudit moine, poursuivit Puylaurens, lu as des pouvoirs du roi; ordonne à H. le capitaine des gardes d'aller chercher Monsieur et de l'amener ici. Je ne lâcherai prise et ne rendrai mon poignard qu'en présence de Son Altesse.
— Que dois-je faire? demanda M. de Gordes.
— Allez où il vous dit, cria le capucin. Suppliez M. le cardinal de permettre qu'on amène ici Monsieur. Allez, sans perdre une minute. Pour Dieu! dépêchez-vous.
ML de Gordes était un homme fort exact au sujet de son service.
— Mon cher père, dit-il, je ne sais si je dois manquer aux premiers ordres que j'ai reçus. Le roi veut qu'aucune prière ni réclamation ne lui soit transmise. En outre, ma commission n'est point exécutée, tant que le prisonnier a encore des armes. 11 convient, avant tout, que je lui arrache ce poignard par force, s'il ne le rend volontairement.
— Tu vas me faire tuer par tes scrupules, cria le capucin.
— Ma réputation est fort exposée, murmura le capitaine des gardes.
— Veux-tu bien m'obéir ! s'écria le père Joseph. S'il m'arrive malheur, tu seras cassé aux gages, et M. le cardinal t'enverra au bois de Vincennes.
M. de Gordes partit en grondant; l'infortuné capucin poussait des soupirs à fendre les rochers.
— Hélas! disait-il, comment suis-je tombé dans une pareille embûche? Faut-il, à mon âge, que je me laisse
prendre comme un écolier? Mon bon Puylaurens, que vaslu dire à Monsieur? Quel besoin as tu de lui parler?
— Traître I répondit Puylaurcns, tu ne peux donc te défaire de l'habitude de jouer de finesse? Monsieur saura où trouver les preuves de mon innocence et les fera connaître au roi.
— Celte idée est bonne. Ali! pourquoi ne vous êtesvous point donné à nous, au lieu de cabaler contre Son É m in en ce ?
— Il est trop lard pour songer à cela. Tu m'as poussé dans un abîme, et je me suis accroché à toi ; nous verrons tout à l'heure si je réussirai à t'y précipiter à ma place.
Nous avons laissé Monsieur dans le salon de la reine, dissimulant sa frayeur et causant avec son frère. Peu d'in^ stants après la sortie de Puylaurcns, le roi prit un air affable et dit tout bas à Gaston d'Orléans : — J'ai une nouvelle à vous apprendre qui vous fera quelque chagrin ; c'est pourquoi je veux adoucir ma rigueur par toutes les compensations qu'il vous plaira de nié demander.
Monsieur, lout à fait épouvanté, s'appuya du coude sur la lèlc d'une cariatide de la cheminée.
— Sire, dit-il, vous m'avez rendu vos bonnes grâces ;
quelle mauvaise nouvelle pourrais -je donc craindre?
— Ce n'est rien qui vous concerne personnellement, mais cela touche une personne que vous aimez. On arrête Puylaurens. Il conspirait. M. le cardinal en a des preuves, et, après les faveurs dont on l'a comblé, tant d'ingratitude devait être châtiée. N'entreprenez point de le défendre, et je vous donnerai tous les sujets de satisfaction en mon pouvoir.
— Si vous avez la preuve des nouvelles fautes de Puylaurens, je ne m'oppose pas à son arrestation.
— Je me réjouis de vous voir si raisonnable et si peu touché.
Le Coudray-Montpensier avait entendu cette conversation. Il se retourna vers les amis de Monsieur, et leur dit en souriant : — Voici un prince à qui on annonce l'arrestation de son favori. Regardez comme il embrasse chaudement la défense de cet ami fidèle, et profitez de la leçon.
Puis il se dirigea doucement vers la porte et prit la fuite. M. le cardinal entra aussitôt dans le salon.
— Venez, lui dit le roi, rendre grâce à Monsieur des peines qu'il nous épargne. Il ne se fâche point de la mesure à laquelle Puylaurens nous a réduits, et nous, n'aurons ni bruit ni querelles. J'en suis pénétré de reconnaissance.
— 11 n'est rien, répondit le ministre, que Votre Majesté" ne doive sacrifier pour maintenir désormais ses bons rapports avec un prince si sage.
Monsieur, muet et immobile, conserva son air d'indifférence, et le roi sa mine endormie. À voir ces deux person-
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nages mornes, on n'eût pas volontiers soupçonné que l'un des deux, après une lutte de quatre ans sans interruption, venait enfin d'écraser l'autre sous le poids de son autorité. Cependant madame de Puylaurens, qui regardait de loin, surprit encore des jeux de physionomie capables de l'inquiéter. Le nom de son mari était prononcé au milieu des chuchottements. Marguerite, oubliant l'étiquette, saisit le bras de la reine et lui dit tout bas : — Par pitié! madame, sachez ce qui se passe entre le roi et Monsieur; mon mari est le sujet de leur conversation.
La reine appela M. de Chevreuse, et le pria d'aller voir où était Puylaurens. M. de Chevreuse se pencha sur le dos du fauteuil d'Anne d'Autriche pour lui dire un mot à l'oreille. La reine se leva aussitôt, dans une agitation extrême, et courut auprès du roi.
— Sire, dit-elle, je vous supplie humblement de ne faire arrêter personne pendant cette fête. Ce serait manquer d'égards pour moi et blesser les lois de l'hospitalité. Si M. le cardinal a sujet de se plaindre de Puylaurens, il peut remettre à demain l'exercice de ses vengeances.
— Il n'y a point de vengeances, répondit le roi d'un ton sévère, c'est ma justice que j'exerce en ce moment. Je ne veux plus qu'on accuse M. le cardinal. J'ai trop soin ont écouté ses détracteurs.
— Vous m'avez accoutumée, reprit la reine avec amertume, à voir accabler ceux que je protège ; mais, cette fois, je ne demande point de grâce : je voudrais seulement que ma maison fut respectée.
— Votre maison est la mienne; c'est à la porte du Louvre que j'ai fait tuer Concini. L'arrestation d'un petit gen-
lilhommc ne mérite pas fant d'éclat. Retournez à votre
iauleuil, madame ; la fête ne doit pas être interrompue.
L'orgueil offensé prêtait un caractère particulier de grandeur et de majesté aux traits d'Anne d'Autriche. La reine jeta un regard plein de dédain et de ressentiment au cardinal.— Je me souviendrai, lui dit-elle, de ce procédé galant.
Les vingt dames en habits phrygiens exécutaient leur entrée. Marguerite , voyant que le comte de Brion avait remplacé Puylaurens, se souvint des pressentiments de son mari, et comprit qu'il était arrêté. Elle poussa un cri perçant et tomba évanouie dans les bras de la reine. On l'emporta pâmée. Les danses furent interrompues. La figure patibulaire de M. de Gordes, qui apparut au milieu de ce désordre, répandit une alarme générale ; chacun tremblait d'être appréhendé au corps. On vit le capitaine des gardes parler tout bas à M. le cardinal. L'Éminence prit Je bras de Monsieur, en faisant signe à M. de Gordes de mai cher devant. Tous trois sortirent à grands pas, laissant rassemblée stupéfaite et glacée de terreur. Le roi se mit à battre la mesure avec ses mains.
— Messieurs les violons , dit-il à haute voix, reprenez votre symphonie, et vous, messieurs les danseurs, ne vous arrêtez point.
Mais les violons jouaient faux et les danseurs ne savaient ce qu'ils faisaient, en sorte que l'entrée de ballet fut absolument manquée.
Tandis que les dames phrygiennes cherchaient leur cadence perdue et que le roi battait la mesure de la symphonie, le temps paraissait long à notre héros et plus encorc au père Joseph. Dix minutes s'écoulèrent avant le
retour de M. de Gordes. Enlin, un bruit de pas précipités annonça les personnes que Puylaurens attendait. Monsieur entra le premier; en voyant le tour fâcheux qu'avait pris la conversation entre son chambellan et l'Éminence grise, il tomba chancelant sur une chaise. Ce prince parlait volontiers de faire couler des flots de sang lorsqu'il se livrait à son éloquence; mais, au moment de l'aclion, toute voie de fait lui causait une terreur insurmontable.
— Malheureux ! s'éçria-t-il, n'achève pas de te perdre par un meurtre.
— Pour l'amour de Dieu ! répondit Puylaurens , trêve de discours; allons droit au but : M. le cardinal vous a-t-il accompagné ?
— Me voici, dit le ministre essoufflé.
— Fort bien. Regardez en quel état j'ai mis votre bras droit; il va mourir, si vous n'obéissez à mes commandements, et surtout point de finesses, de mensonges ni d'échappatoires, sans quoi vous allez me voir égorger cet homme sous vos yeux.
— Parlez : que souhaitez-vous ?
— Je vous ai donné tout à l'heure une lettre de mademoiselle de Ghimay.
— Elle est dans ma poche.
— Remettez-la, s'il vous plaît, entre les mains de Monsieur.
— A quoi bon? Elle figurera dans vos papiers saisis, et, si elle est à votre décharge, on la fera valoir.
— Vous essayez déjà de me tromper. Prenez-y garde : le père Joseph va mourir. Remettez ma lettre entre les mains de Monsieur.
IM.YLAUREXS 267
— Je vous promets que ee papier ne éera point détruit.
— Encore une échappatoire. Au troisième refus, le père Joseph rendra son âme damnée.
— Au nom du Christ ! cria le capucin d'une voix étouffée, donnez cette lettre.
— Donnez, murmura Monsieur, prêt à tomber en syncope.
— Mais, dit le cardinal en hésitant, ce papier est chose grave.
Puylaurens n'avait qu'à pousser doucement son poignard pour l'enfoncer sans effort dans la gorge du patient ; mais, afin de laisser encore au ministre le temps de se raviser, il leva son bras armé en faisant un geste de tragédie.
— Meurs donc, chien d'imposteur ! s'écria-t-il avec amphase.
— Arrête, Puylaurens! dit le cardinal; voici la lettre. Je la rends de bonne grâce à Monsieur.
Gaston d'Orléans prit ce papier comme s'il lui eût brûlé les doigts ; Puylaurens se releva aussitôt, et, présentant sa main au père Joseph, il l'aida à se remettre sur ses pieds.
— Que dois-je faire de cela? demanda Monsieur.
— Je vais vous le dire : cette lettre contient la preuve de mon innocence. Gardez-la soigneusement, et ne manquez pas de la montrer au roi. Elle vous est aussi nécessaire qu'à moi, car nous sommes accusés d'avoir entretenu une correspondance, vous avec le cardinal-infant, et moi avec le marquis d'Aytone. Vous prouverez clairement que ces impostures sont l'ouvrage du capucin Joseph et de l'infâme Lopez, et de plus, que ces deux misérables ont agi par ordre de M. le cardinal. Vous les pouvez ruiner tous trois.
Vous pouvez démasquer la plus basse intrigue clonl on ait jamais souillé la cour d'un roi. Si la découverte d'une telle imposture ne déshonore pas ses auteurs, il faut désespérer de la justice et de la vérité. Depuis quatre ans que vous cabalez contre le tyran, vous n'avez jamais été si fort ni si bien armé qu'à présent. Le roi est juste, allez à lui ; employez toute la vigueur dont vous êtes capable, et le despote succombe. M. le cardinal m'excusera si je m'exprime devant lui avec celte liberté ; quand il y va de la vie et de l'honneur, la politesse n'est point de mise.
A mesure que Puylaurens parlait, Monsieur changeait de posture. A la Un du discours, il avait une contenance belliqueuse. II se redressait en faisant sonner ses talons sur le plancher ; d'un mouvement de tôle, il rejetait son chapeau sur l'oreille droite, posait son poing sur sa hanche et battait ses jambes avec le fourreau de son épée.
— Vil amas de fourbes, dit-il, nous savons enfin ce que valent vos caresses et vos paroles mielleuses. Vous avez réussi à m'endormir à force de mensonges , mais je me réveille aujourd'hui. Ne crains rien, Puylaurens, je confondrai toute cette canaille, et ferai un bon usage de ta lettre. Monsieur le cardinal , je vais vous tailler de la tablature ; vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Le prince sortit en frappant la porte. M. le cardinal demeura un moment en silence, tirant sa barbe comme pour acliver le mouvement de son esprit. Le capucin s'était réfugié derrière le capitaine des gardes.
— Joseph, lui dit le ministre, que vous semble de tout ceci?
— Ne nous effrayons poinl, répondit le saint homme.
PDYLAUBENS 269
Monsieur ne parlera pas aussi haut qu'il l'assure ; le roi ne
['écoutera pas avec autant de complaisance que Son Allesse l'imagine. Une fois qu'on a dormi au bois de Vincenncs, on n'en sort pas facilement.
— Monsieur le capitaine des gardes, reprit le cardinal, vous répondez du prisonnier pour cette nuit.
Gaston d'Orléans, armé de la lettre de mademoiselle de Cbimay et grandi de plusieurs coudées, traversait les galeries du Louvre d'un pas de matamore; mais, en approchant des appartements de la reine, ce pas devint moins sonore et plus lent. À la porte de l'antichambre, Monsieur marchait timidement sur la pointe du pied, prêtant l'oreille au son des violons, et délibérant s'il convenait d'entrer ou de retourner en arrière. Monlrésor, gentilhomme du comte de Soissons, et conspirateur de profession, vint à passer, et surprit le prince indécis, tenant le bouton de cuivre de la porte sans pouvoir se résoudre à le tourner.
— Votre Altesse, dit Monlrésor en riant, a donc sujet de considérer cette antichambre comme le Rubicon de feu César?
Monsieur, incapable de rien oser de lui-même, saisit à la volée ce conseiller offert par le hasard; il lui fit part de son embarras et de la position critique de Puylaurens.
— N'hésitez point, dit Monlrésor; franchissez tète baissée cette antichambre; marchez droit au roi; exigez une enquête; montrez votre lettre; que l'amertume, la colère, l'imprudence même, soient dans toutes vos paroles. Sans cela, on vous accable de louanges et de caresses, on vous pardonne; vous perdez votre honneur, et Puylaurens ta liberté.
Une fois appuyé d'un conseiller, Monsieur se sentit plus brave et marcha aussitôt à l'action. Il rentra dans la salle de bal et s'approcha du roi.
— Sire, dit-il avec cet air de dignité dont il savait admirablement composer son visage, si je vous prouvais de façon à n'en pouvoir douteV que des agents du père Joseph sont allés à Bruxelles solliciter ces lettres qu'on vous a montrées; si je prouvais que ces agents ont jeté euxmêmes les lettres à la poste pour les faire intercepter plus sûrement par la police; si je prouvais que mon confident fut averti de ces intrigues hier seulement, et par une letlre de mademoiselle de Chimay; si vous appreniez que Puylaurens, refusant de croire à ces perfidies, a remis la lettre de mademoiselle de Chimay à M. le cardinal ; que Son Éminence m'a rendu cette pièce accablante devant témoins, et contraint par la violence, pour sauver le père Joseph, b qui Puylaurens avait mis le poignard sur la gorge, que diriez-vous des inventeurs de pareils complots?
— Je les condamnerais.
— Eh bien ! voici les preuves : lisez ces avertissements de mademoiselle de Chimay. Voyez si tout ceci ne porte pas en soi le caractère de la vérité. Les témoins de la scène de violence où Puylaurens au désespoir a ressaisi cette lettre sont M. de Gordes et ses quatre gardes du corps. Interrogez, approfondissez; faites comparaître devant moi ceux que j'accuse.
Louis XIII jeta les yeux sur la letlre et parut effrayé de l'apparence de gravité que prenait celte affaire.
— Mon frère, dit-il, ce que vous m'avez exposé mérite attention; laissez-moi ce papier. Je ferai jaillir la lumière
et vous rendrai justice ; mais je n'ai pas la force de supporter tant de scènes ni d'entendre tant de cris. Relirezvous; je vais parler à M. le cardinal, et, si je le trouve coupable, je serai sévère.
Gaston d'Orléans venait à peine de sortir, lorsque le cardinal parut. Il reconnut tout d'abord à la mine du roi que Monsieur avait parlé; mais il fil semblant de ne rien remarquer. Louis XIII, par paresse et par ennui, craignant une explication, qui allait user encore les faibles ressorts de sa vie presque éteinte, ne disait mot, et bâillait en écoutant les violons. Le ministre lui dit enfin d*un ton léger : — Votre Majesté a lu l'épître de cette jeune fille qui m'accuse de fourberie. Faut-il me mettre sur la sellette devant les beaux yeux de mademoiselle de Chimay?
— Pourquoi non, si l'accusation a quelque fondement? répondit le roi en battant la mesure avec son pied.
— Je vais donc répondre à cet accusateur en jupons, reprit le ministre d'un ton piqué. Celte lettre a été concertée entre Puylaurens et mademoiselle de Cbimay.
— S'il en est ainsi, dit le roi en étendant ses membres, pourquoi donc vouliez-vous la détruire? pourquoi ne l'avczvous rendue à Monsieur qu'à la dernière extréfriilê, quand le père Joseph avait le poignard sur la gorge?
M. le cardinal, à cette botte imprévue, se sentit en danger. Il releva la tête d'un air tout à fait irrité.
— Sire, dit-il, vous connaissez Monsieur et Puylaurens ; vous me connaissez aussi depuis dix ans que je vous sers. D'un côté sont des ambitieux et de l'autre un serviteur dont les actes sont publics. Puisqu'il faut qu'il y ait fourberie et mensonge d'une part ou de l'autre, Votre Majesté
Tll PUYLAURENS
décidera qui mérite sa confiance de ces gens-là ou de moi.
— Esl-ce que je sais, s'écria ]e roi, qui est un menteur dans tout ceci? est-ce que je puis le savoir? Vous me rompez la tôle ; vous me mettez en colère, et vous serez cause que je mourrai deux jours plus tôt que je ne devrais. Allez tous au diable avec vos querelles ! Tenez, monsieur le cardinal, jetons au feu tous les papiers d'Espagne. Embrassez Monsieur et rendez la liberté à Puylaurens.
— J'embrasserai Monsieur de tout mon cœur; mais il ne sera pas dit qu'un traître ait trouvé grâce parce qu'il était mon neveu. Puylaurens a mérité le sort d'Ornano.
— Vous êtes dur, monsieur le cardinal; mais je n'ai pas la force de contester.
Si le cardinal était dur, Louis XIII n'était guère tendre, car, au bout d'un quart d'heure, comme on parlait d'autre chose, il fit son rire sec et méchant et se mit à dire tout bas à Saint-Simon : — Lorsque Puylaurens sera au donjon, je gage qu'il n'aura plus ses moustaches si bien peignées, ni ses joues couleur de rose. Bassompierre engraisse à la Bastille, m'a-t-on dit, Puylaurens va maigrir à Vincennes. Il y aura balance.
Le roi trouvait un ragoût exquis à savoir les gens malheureux, malades, ou tout au moins ennuyés comme lui.
Antoine de L'Age était resté dans la chambre de M. de Chevreuse, gardé à vue par M. de Gordes. Il tressaillait au moindre bruit, attendant l'effet des promesses de Monsieur, et comptant les minutes avec une anxiété croissante. Une heure avant le jour, on apporta l'ordre de mener le prisonnier à Vincennes. Puylaurens descendit dans la cour du Louvre. 11 y trouva Le Coudray et les autres conspira-
iexirb de Saint- Germain en même état que lui, et gardés par M. de Charrost, autre exécuteur des ordres du roi. On les conduisait à la Bastille.
— Puylaurens, cria Le Coudray, bon courage, et ne mangez pas des champignons de M. d'Ornano.
Le capitaine des gardes invita Puylaurens à monter en carrosse et s'assit à côté de lui. Quelques instants après, le prisonnier passait sous la porte Saint-Antoine, escorté par vingt-quatre archers ; le jour commençait à paraître lorsqu'on arriva au château de Yincennes. Puylaurens fut installé dans une petite chambre proprement meublée, où la lumière pénétrait par deux lucarnes assez larges, et puis les verrous se refermèrent. Le malheureux favori, touchant du doigt le danger des cabales et le néant de l'amitié des princes, dit adieu en pleurant aux honneurs, à la fortune, à l'amour et à la liberté. Ce fut ce jour-là que le cardinal, en s'éveillant, dit à Bautru cette mauvaise équivoque rapportée dans les mémoires : « Nous sommes de grands garçons ; nous avons L'Age. »
Gaston apprit bientôt que son frère lui manquait de parole, et que l'enquête sur les manèges du père Joseph n'aurait pas de suite. Lorsqu'il parut au petit lever, le roi
lui ferma la bouche en l'accablant de faveurs, comme l'avait prédit Montrésor. On ajoutait plusieurs villes importantes à son apanage, et on mettait sous ses ordres cinq gouverneurs de province au lieu de quatre. Louis XTII prit ses airs les plus caressants pour annoncer à Monsieur qu'il voulait lui faire présent de la terre de Gros-Bois, que le vieux duc cl'Angoulême avait le dessein de vendre. Monsieur se confondait en remercîments, et quand il se hasardait à dire un mot en faveur de Puylaurens, le roi l'interrompait pour lui jeter à la tête quelques libéralités nouvelles. Finalement, Gaston plaida fort mal la cause de son favori, et il fut convenu tacitement que Puylaurens demeurerait à Vincennes. En sortant du Louvre, Monsieur se plaignit amèrement de la faiblesse et de la fragilité de son frère ; mais on voyait bien qu'il était heureux d'avoir trouvé une fois en sa vie un esprit aussi fragile que le sien.
— Encore, disait-il, si le roi me donnait tort, et s'il croyait Puylaurens coupable! Point du tout : il n'accuse ni moi ni mes amis; il craint seulement le bruit et les querelles. Sa paresse redoute les explications, les différends à juger, la recherche d'une vérité qui se cache, et il préfère laisser un innocent en prison plutôt que de se fatiguer à examiner les faits. Vit-on jamais une pareille timidité 1
Montrésor souriait en écoutant cette sortie contre les esprits timides; cependant il engagea fort Monsieur à ne point désespérer de sauver Puylaurens.
— Voire dernière ressource, lui dit-il, est de courir chez M. le cardinal avant qu'il soit bien avéré que vous avez perdu la partie. Demandez au ministre la grâce de vos amis; faites lui honte de sa rancune par votre douceur et
voire humilité. Ce procédé, auquel il ne s'attend pas, l'attendrira peut-être.
Le prince trouva le conseil excellent. Il monta en carrosse, et se fit mener au Palais-Cardinal. L'Éminenlissime accourut au haut de l'escalier pour donner au frère du roi la droite et la porte, comme on disait en style de cérémonial. Gaston mit en jeu ses talents de comédien. Il sut admirablement prendre la mine d'un homme au désespoir, et, à force de se pénétrer du rôle, la larme lui vint à l'œil, lorsqu'il s'écria, en abordant le cardinal :
— Vous voyez un pauvre prince au désespoir, abandonné de tout le monde, et qui n'a plus qu'à mourir, si vous ne lui ouvrez les bras d'un père !
M. le cardinal saisit en effet Monsieur dans ses bras et lui administra un gros baiser sur la joue.
— A quel coup de la fortune, dit-il, dois-je ce retour si heureux de votre amitié?
— A ma seule volonté, à ma confiance dans vos bons desseins. Soyez mon ami. Je n'en puis plus. Le roi me comble de bienfaits ; mais vous seul pouvez me rendre mon honneur, que je perds si je ne sauve Pujlaurens.
— Votre erreur est grande, reprit l'Éminence; Puylaurens est le véritable ennemi de votre honneur. Oubliez ce cabaleur incorrigible. Réjouissons-nous d'une bonne intelligence que personne ne troublera plus. Je ne me sens pas d'aise de vous avoir embrassé. Ah! je ne savais pas encore combien j'aimais Votre Altesse. Je veux partager ma puissance avec elle, mettre à ses ordres mon crédit, la consulter en toutes choses. Vous devez m'aider, Monsieur, gouverner avec moi. Vous nous devez le secours de votre
grand esprit. À présent, la France sera heureuse. Plus de querelles ni de guerres civiles! Le dernier de vos ennemis, c'était Puylaurens, et non pas moi. Asseyez-vous, Monsieur, causons d'affaires, et, en attendant, goûtez ces fruits confits que l'on m'a envoyés de Marseille. Il y a de certaines prunes de Gênes que je trouve d'un goût admirable. Mangez-en quelques-unes, et donnez-m'en votre avis.
Monsieur goûta les prunes de Gênes, et, comme la bonne humeur lui revint peu à peu , le cardinal, transporté de joie d'une si douce réconciliation, lui donna le bocal entier de fruits confits, que Monsieur emporta sons son bras. L'Éminence, tenant la main du prince, le reconduisit jusqu'à la rue, et, au moment de le quitter, le cardinal lui dit d'un ton impérieux et patelin tout ensemble :
— N'en doutez plus, Monsieur, vous avez adopté le meilleur parti ; c'est dans mes bras qu'il faut vous réfugier. Voyez tous mes amis; quel air de santé, d'assurance et de bonheur! quel embonpoint sur leur visage ! Lés autres ne dorment pas et mangent peu, ou digèrent mal. Brûlons les lettres, oublions ce qui est écrit dessus. Laissons les turbulents dans leurs cages. En un mot, je suis le plus fort. Joignez-vous à moi , et nos forces seront doublées à tous deux.
On s'embrassa une dernière fois, et Monsieur remonta tout attendri dans son carrosse ; mais depuis il avoua à Montrésor, qu'il ne s'était jamais senti si confus, si honteux, si accablé, si mécontent de lui-même, la tête si basse et le cœur si meurtri, que dans ce trajet du Palais- Cardinal au Luxembourg, malgré le bocal de fruits confits, où il puisait assidûment.
Le soir, M. le cardinal, se frottant les mains, dit à Bois- Robert :
— L'abbé, veux-tu savoir à quoi sert d'être homme de bien et connu pour tel? À pouvoir, quand l'occasion l'exige, faire un mensonge et jouer un mauvais tour, sans qu'on ose vous soupçonner de supercherie. Avec ta réputation délabrée, tu ne saurais en faire autant. Tu n'irais pas au bout de la rue sans être lapidé.
— Votre Éminence, répondit l'abbé, a donc mérilé aujourd'hui le supplice de saint Etienne?
— Dans toute sa rigueur.
— Je vous en félicite sincèrement. J'aime mieux ma réputation délabrée et ma conscience libre.
— C'est que tu n'as pas, comme moi, cent mille ennemis à tes trousses. Enfin, me voilà débarrassé du plus dangereux, du seul qui lût vraiment à craindre, précisément parce que son ambition était honnête. Puylaurens m'a donné plus de soucis que tous les autres ensemble. A présent , nous pouvons porter le front haut ; nous dormirons bien cette nuit. Nos inquiétudes sont à Yincennes.
Dans ce moment, la porte des petits appartements s'ouvrit , et le cardinal vit paraître Marguerite de Pont-Château, duchesse de Puylaurens et d'Aiguillon.
— Voilà, dit l'abbé en prenant son chapeau, de quoi troubler le sommeil de Votre Éminence jusqu'à sa nuit dernière.
— Restez, dit la duchesse à Bois-Robert ; je parlerai volontiers devant vous ; je voudrais que toute la terre pût m'entendre.
Madame de Puylaurens refusa de s'asseoir sur le fauteuil
que Bois-Robert lui présenta, et, se tenant debout en face de son oncle, elle demanda froidement au ministre s'il voulait bien lui donner un quart d'heure d'audience , en ajoutant qu'elle avait à entretenir Son Éminence d'un sujet fort grave.
— Épuisons donc bien vite ce grave sujet, répondit le cardinal, un peu étourdi de ce début; je vous prête attention.
— Ne vous attendez point, reprit la duchesse, à ces scènes déchirantes qui ne font que vous endurcir. Je connais votre cœur et j'ai vu trop souvent qu'il est de marbre dans ces occasions. Je garde ma douleur pour moi, et ce n'est point à vos genoux que je verserai des larmes. J'ai mes heures pour pleurer. Vous êtes homme d'affaires, je tâcherai de vous parler dans votre style. Je prie Bois-Robert, qui m'a toujours montré de l'intérêt, de m'avertir si je ne m'exprime pas comme il faut.
Les sourcils de M. le cardinal se relevèrent au sommet de son front, et ses yeux s'arrondirent par excès d'étonnenement et de curiosité.
— Eh ! dit-il , quelle affaire d'État allez-vous donc me proposer?
— Laissez-la s'expliquer, interrompit Bois -Robert. Avez-vous peur d'être surpris et battu par la politique d'une enfant de vingt ans? Parlez sans crainte, madame, je vous aiderai comme je pourrai.
— Monsieur le cardinal, poursuivit la duchesse, il y a bientôt cinq ans, le jeune Antoine de L'Age conçut de l'amour pour moi, et me déclara sa passion dans ce palais même, en me donnant pour gage de sa foi celte bague
PUTLAURÊNS 27(J
que vous voyez à mon doigt, et que Lopez vous avait voulu vendre. Je ne vous ai point fait mystère de mon inclination pour ce gentilhomme. Vous m'avez autorisée à prendre des engagements avec lui, et c'est après m'êlre assurée de votre approbation, que j'ai répondu sans réserve à son amour. Vous estimiez Puylaurens alors, et vous fondiez sur lui je ne sais quelles espérances et quels projets qui ne me regardaient point. Vos idées et vos vues ont bientôt changé. Puylaurens a commis des fautes dont je ne l'excuse pas, vous lui avez retiré votre amitié. Comme mon cœur ne pouvait se plier aux variations de la politique, vous m'avez pardonné d'aimer encore un gentilhomme qui avait perdu vos bonnes grâces. Vous m'avez consolée de votre mieux, et cette indulgence m'a souvent touchée. L'amour qui m'attachait à Puylaurens avait résisté à de grandes \icissitudes. Mon mariage fut une des conditions de voire traité de paix. J'ai dû penser que dans vos calculs vous auriez autant égard à mes sentiments qu'à votre intérêt particulier ; j'ai dû croire que vous saisissiez avec plaisir le moment d'un accord entre ces sentiments et cet intérêt pour assurer ma fortune et mon bonheur, comme vous l'aviez promis à mon père. Me suis-je trompée ?
— Répondez, dit Bois-Robert: nous vous demandons si vous avez marié votre nièce pour faire son bonheur, ou seulement pour vous accommoder avec Monsieur et son parti.
— Belle question 1 II suffit de voir comment j'ai traité celte petite raisonneuse : ne lui ai-je point donné un duché, des bijoux, de l'argent, des terres, un hôtel? N'a-
l-elle pas quarante mille livres par an de plus que la plus riche de mes autres nièces?
— Fort bien, répondit Bois-Robert; vous avez donc songé surtout à son bonheur. Cela est entendu. Poursuivez, madame.
— Cependant, poursuivit la duchesse, à peine suis-je mariée, que les filets de la police sont tendus contre Puylaurens ; des avis lui arrivent de Bruxelles pour lui annoncer de basses manœuvres. J'ai la certitude qu'il est innocent, et vous n'oseriez me soutenir en face le contraire; mais, quand même Puylaurens aurait conspiré, dans les termes où vous étiez avec lui , ne devait-on pas tout au moins le faire comparaître, l'interroger, le mettre en présence des témoins ou des pièces, lui demander ses moyens de défense ou ses excuses? Il vous a dicté par sa conduite celle que vous auriez dû tenir, en venant de luimôme vous montrer les avis qu'on lui envoyait, et auxquels il ne pouvait croire. Sa loyauté est devenue pour vous un surcroît d'embarras. Vous hâtez alors l'arrestation de Puylaurens, et vous confisquez la preuve de son innocence. Il faut un coup de désespoir pour vous contraindre à restituer cette preuve, dont vous combattez l'effet dans l'esprit du roi avec la malice d'un ennemi acharné. Vous devriez être un juge impartial , et vous vous faites dénonciateur, accusateur et faux témoin. Sa Majesté elle-même, un peu honteuse de tant de cruauté, propose un oubli général et réciproque des offenses, et vous repoussez ce moyen de conciliation en déguisant votre haine sous le prétexte du bien de l'Etat. Entendez ce que pense le public, spectateur indifférent des malheurs des grands : il dit
ijuc vous avez trompé Monsieur par une feinte réconcilialion, que vous avez donné voire nièce à Puylaurens pour achever de le perdre à voire aise, et que le prince, dont ce jeune homme était le favori, s'étant laissé enlever le seul de ses conseillers qui eût du cœur, n'est plus qu'an automate dont la faiblesse vous sert d'amusement. Qui donc pourriez-vous encore tromper en niant toutes ces choses? Soyez dur, implacable, mais ne soyez point hypocrite; ayez au moins le courage d'avouer vos actions et d'en plaider la défense.
— Eh bien ! oui , je les avoue, dit le cardinal , non pas devant un public inepte, qui ne sait point juger ce qu'or, fait pour lui, mais en face de vous, madame, qui parlez si haut. La ruine de Puylaurens était nécessaire au repos du royaume. Il allait partir encore une fois pour les Flandres et entraîner avec lui le prince faible dont il disposait. Je l'ai endormi par mes bienfaits, afin de le mieux saisir au faile de sa grandeur. Nous le tenons à présent. C'est affaire finie. J'ai sacrifié la paix de ma maison au bien d PÉlat. J'aurai la guerre civile chez moi, mais la France jouira enfin du repos que les ambitieux avaient détruit. Apprenez, madame, à vous dévouer comme moi aux grands intérêts de ce pa^s.
— Vous l'entendez, Bois-Robert, reprit la duchesse; et vous, monseigneur, je vous remercie de cette confession sincère. Il faut apprendre, dites-vous, à se dévouer aux grands intérêts de ce pays? Je vais éprouver à ['instant le mérite de votre sacrifice. .Monsieur le cardinal, ne me considérez plus comme une enfant. Les traverses et les chagrins m'ont formée. Par vos soins, je suis devenue en
peu de jours une femme de quelque raison et d'un peu d'expérience. S'il est vrai, comme vous l'assurez, que vous ayez sacrifié la paix de votre maison au bien de l'État, ce sacrifice n'est plus nécessaire. Vous n'aurez plus la guerre civile chez vous, rendez-moi l'époux que vous m'avez donné. Je vous jure sur mon honneur de l'emmener bien loin des cours ; je vous promets qu'il ne reverra de sa vie le prince ingrat qui l'abandonne. Il vivra pour moi seule , et aussi étranger aux cabales qu'il peut l'être dans le donjon de Vincennes. Je serai son geôlier, et je m'engage solennellement à le charger de chaînes si étroites , que vous n'entendrez plus parler de lui ; car j'ai connu, pendant les dix jours que vous me l'avez laissé, toute ma puissance sur son cœur et son esprit. Voilà, monsieur, l'affaire d'État que j'avais à vous proposer.
— Oh! le bon petit plénipotentiaire! s'écria le cardinal en riant.
— Acceptez , dit Bois-Robert ; ce petit plénipotentiaire en sait plus long que le père Joseph.
— Je ne me fie point, dit le ministre, aux chaînes de fleurs du mariage : on en voit trop qui se brisent tous les jours.
— Ne badinez pas, reprit la duchesse; je me suis engagée sur mon honneur. Si Puylaurens voulait se dérober à mon autorité , je vous le livrerais moi-môme.
— Et que ferez-vous de lui?
— Je l'emmènerai à Bois-le- Vicomte , et il n'en sortira plus.
— Impossible , ma mie ! tu ne l'y retiendrais pas pendant trois mois. A la première cabale , nous le verrions paraître à la cour.
PÙYLÀUREUS 283
— Je vous jure qu'il n'y reviendrait de sa vie.
— Les murailles de Yincennes me répondent bien mieux de sa sagesse. On se moquerait de moi, si j'acceptais un pareil marché. Puylaurens restera au donjon. Il y aurait trop de douceur à conspirer, si on trouvait encore au bout une jolie fille à caresser dans la plus riante campagne du monde.
— Si vous me refusez, je connaîtrai par là que le bien de l'Étal n'est point votre seul guide, et que la vengeance et la colère sont, au fond , ce qui vous pousse.
— Monseigneur, dit Bois-Robert, il faut répondre à cela. Vous ne pouvez vous taire sur une accusation aussi grave.
— Puylaurens est à Yincennes pour l'exemple des mauvaises têtes et des favoris imprudents.
— Mon oncle, reprit la duchesse, voici le moment de vous laisser fléchir et de montrer un peu de bonté. Établissez en même temps la paix dans votre maison et dans le royaume. Montrez que vous aimez votre pauvre nièce ; acceptez un accommodement qui assure mon bonheur.
— Je saurai bien te rendre heureuse malgré tout. Brisons là. Point de Puylaurens.
— Puisque vous repoussez une proposition si raisonnable, recevez ma dernière déclaration. Votre Émiuence s'est jouée des sentiments les plus sacrés, en me faisant servir à ses vengeances. L'instrument se brise dans ses mains : je ne suis plus sa nièce; je suis duchesse de Puylaurens. Je supplie Votre Éminence de me permettre de partager le sort du mari qu'elle m'a donné. Une lettre apprendra au baron de Pont-Château, mon père, que je
suis à Vincennes, et que vous avez assuré de celte façon le bonheur et la fortune de sa fille.
— Les femmes ne vont point à Vincennes. Vous serez ma nièce en dépit de vous, et je rendrai quelque jour bon compte à mon cousin de Pont-Château du bonheur de sa fille. A Vincennes, bon Dieu ! je l'aime trop, ma mignonne, pour te mettre en prison.
— Homme d'airain! s'écria la duchesse, tu as rencontré une volonté aussi grande que la tienne. Je partagerai de loin le sort de mon mari. Je m'enfermerai; je ne te verrai plus, et s'il est vrai que tu m'aimes, comme tu le dis, garde bien que tes suppôts n'attentent à la vie de Puvlaurens, car, s'il vient à mourir, je ne lui survivrai pas d'un jour.
— Bah! dit le cardinal, ce sont propos de petite fille en colère. Vous ne vous enfermerez point. Mes mesures sont prises; aucun couvent n'osera vous recevoir, et je saurai bien me faire ouvrir votre porte. Quant à l'idée de mourir avec Puylaurens, je m'y oppose; si le prisonnier partait pour l'autre monde , on veillerait de près sur vous , et je ne pense pas que le chagrin seul suffise à détruire une belle femme dans toute la lleur de sa jeunesse.
— Un esprit comme le tien n'imagine point qu'on puisse mourir des blessures de l'âme; mais crois-tu à la vertu du sublimé corrosif? Regarde ce flacon : il contient de quoi détruire vingt femmes dans la Heur de leur jeunesse.
— Sainte Vierge! s'écria le ministre, du sublimé! Qu'allons-nous devenir? veux-tu bien me donner ce flacon, méchante fille !
I'UYLAl'RENS 283
— N'approchez pas, répondit la duchesse, ou je vide le flacon d'un trait.
— Miséricorde! tout le monde conspire donc contre moi ?
— Prenez garde, dit Bois-Robert; ne voyez-vous pas dans les yeux de cette enfant qu'elle va se tuer?
— Eh bien! que veut-elle? que demande-t-elle? Est-ce que je souhaite sa mort? Je ne pense, au contraire, qu'à lui faire du bien, l'enrichir, la couvrir de bijoux jusqu'à ce que le rire lui revienne sur les lèvres.
— Tenez ferme, madame, dit Bois-Robert, il bat la chamade. Il va capituler.
— Non, je ne capitule point, reprit le cardinal. Son Pmlaurens est en bonne santé. Il occupe une belle chambre, il a des livres et une écritoire, et ne souffre pas même de l'ennui. Où voit-on qu'il soit question de le porter eu terre? Pourquoi me menacer de catastrophes abominables? Serrez cette fiole, fille ingrate, et craignez ma colère.
— Pauvre despote! répondit la duchesse en souriant. Tu parles de ta colère, à moi qui n'ai plus à craindre que Dieu. La mort se moque de ta tyrannie-, ta puissance s'arrête à la porte du cimetière. Je suis plus forte que toi. Jure donc, si tu ne veux me perdre, que Puylaurens ne mourra point comme M. d'Ornano.
— Je te le promets, il ne mangera point de champignons. A quoi \as-tu songer? On le nourrit comme un prince.
— Promets encore que j'aurai des nouvelles de sa santé.
286 PUYLAUKENS
— Tous les samedis, le bulletin du donjon te sera communiqué. Tu y verras que Puylaurens dort, comme un béat, sans songer à sa femme.
— Adieu, monseigneur, il dépendra de vous que je vive. Il dépendra ensuite de vous que je sois heureuse et que je vous rende mon amitié ; jusque-là notre parenté, la familiarité tendre qui existait entre vous et moi, tout cela est sous la clef du donjon. Vous l'en tirerez quand il vous plaira.
— Mais j'irai te voir, ma mie, et tu ne me mettras point à la porte de ton logis.
— Vous n'y gagnerez rien, car je ne vous parlerai que de mon mari, et ne vous laisserai pas un instant de loisir pour m' entretenir d'autre chose.
— Vit-on jamais une péronnelle plus délibérée? dit le cardinal quand sa nièce fut sortie. Me venir braver en face, traiter avec moi comme ferait l'ambassadeur ottoman ! Je la mettrai à la raison.
— Votre Éminence, dit Bois-Robert, ne la mettra qu'au désespoir, et s'en repentira tout le reste de sa vie. Votre gouvernement ne pénètre point dans le cœur des femmes, et, si vous y voulez régner, vous établirez votre domination sur un cadavre de vingt ans.
— L'abbé, va-t'en au diable avec tes prédictions sinistres !
Bois-Robert partit sans oser répliquer. Quand les autres courtisans arrivèrent, rÉminentissime les reçut en bourru et ne voulut point écouter leurs historiettes et jeux de mots. La fiole de sublimé lui revenait à la mémoire et lui jetait du noir dans l'âme. Si l'opiniâtreté de cet homme
eût pu se vaincre une fois, ce devait être en cette rencontre; mais il était d'airain, comme le disait sa nièce, et l'idée de céder ne lui entrait point dans l'esprit. M. le cardinal se faisait mener deux fois par semaine chez madame de Puylaurens. Il lui apportait de petits présents, lui caressait le menton, croyant se donner des airs de bon compagnon. La duchesse demandait avec une rare constance la grâce de son mari, ou la permission d'entrer à Vincennes; on lui refusait l'une et l'autre, et dès lors elle prenait quelque ouvrage de femme, et ne levait plus les yeux de sa broderie. Chaque samedi, l'Éminence envoyait à sa nièce le bulletin du gouverneur de Vincennes, et la duel îesse y voyait que la santé de Puylaurens était bonne. Les choses demeurèrent en cet état pendant quatre mois. Il devenait évident que l'homme d'airain ne voulait point s'attendrir.
Un soir, madame de Puylaurens eut une conférence avec la reine et madame de Chevreuse. On ne sut point ce qui fut dit dans le petit oratoire où ces trois personnes se tinrent enfermées pendant deux heures. Le lendemain, qui était un dimanche, M. le cardinal rencontra la reine au sortir de la messe. Anne d'Autriche, parée avec un goût exquis,
portait à son sein un magnifique bouquet de fleurs dont l'Éminenlissime lui fit compliment.
— Puisqu'il vous plaît, dit la reine en souriant, regardez-le bien; vous le reverrez peut-être.
Au bout d'une heure, un page du Louvre, tenant sous son bras un petit coffre, était introduit chez le ministre au Palais-Cardinal.
— Qu'est ceci, mon ami? demanda l'Éminence.
— Je l'ignore, répondit le page. La reine vous prie d'ouvrir ce coffret quand vous serez seul.
Aussitôt le jeune homme partit, M. le cardinal ferma les verrous. On l'entendit ensuite appeler son barbier.
— Holà! maître Ponce, disait-il, où avez- vous l'esprit aujourd'hui? Ne voyez-vous point que je suis coiffé comme le prince Riquet? Et cette barbe, ne sauriez-vous la peigner autrement? I\iariez-vous votre fille, que vous êtes si chiche de vos parfums? Apportez vivement vos boîtes, et faites-moi mon visage des dimanches. Cherchez mes gants de senteur, et mettez un peu de jasmin dans mon mouchoir. Je n'oserais baiser la main d'une dame avec cette figure-là.
Le soir, le père Joseph, causant avec l'archevêque de Paris, lui disait en confidence :
— Le grand homme a ses endroits où les mouches le piquent encore comme à vingt-cinq ans. Tantôt, je lui vais demander ma correspondance de la diète de Ralisbonne, pour en relire certains passages, et je le trouve entre les mains de son barbier, grondant maître Ponce de ne l'avoir point parfumé à son gré. Il ouvre le tiroir secret de son bureau pour me donner mes lettres, et qu'est-ce que j'a-
perçois*7 Un gras bouquet de fleurs fraîchement cueillies et liées avec du fil d'or ! Ce doit être pour Mariori de Lorrac. La cinquantaine lui va pourtant sonner aux oreilles tout à l'heure. Il a deux petites maladies dont on ne le guérira jamais : les femmes et la poésie. Ses amours sont boiteuses comme ses alexandrins. Il n'est pas plus brave sur l'un de ces chapitres que sur l'autre; mais allez donc lui dire cela! Il vous prouverait que vous conspirez contre le roi. Laissons-le payer son tribut à la faiblesse humaine.
A force de gourmander maître Ponce, 31. le cardinal avait fini par se faire donner sa mine des dimanches, comme il le souhaitait, pour aller au salon de la reine. Il s'était vêtu de court; les bas rouges bien tendus, le hautde-chausse orné de dentelles, la calotte sur le derrière de la tête, les gants de peau du Nord, la chemise brodée d'or, le lacet de filigrane au cou avec la croix de diamants, et le rabat richement festonné. Quand il se vit si bien apprêté, dans son miroir de Venise, le cardinal releva le menton, abaissa les paupières, et un air de majestueuse satisfaction accompagna aussitôt la propreté de son visage. Il tâcha de mettre au complet ses avantages naturels en prenant un pas libre et dégagé, mais l'usage de la robe lu donnait on ne sait quoi de lent et de gêné ; la vie de cabinet commençait à lui courber le dos, et toutes les jointures de ses membres semblaient rouillées par l'âge; à part ces légers défauts, c'était un prélat fort cavalier. Au rebours de ce qu'il pensait, il trouva l'assemblée peu nombreuse au Louvre.
— Se peut-il, madame, dit le cardinal, que Votre Majesté ait si petite compagnie?
— Je l'ai voulu ainsi, répondit la reine; mes vapeurs m'ont servi de prétexte pour éloigner beaucoup de monde. Lorsque nous avons les politiques, vous parlez avec eux; on ne jouit plus de votre conversation, et l'ennui nous gagne. Aujourd'hui nous vous tenons : il faut nous faire votre cour.
— C'est-à-dire, madame, que vous êtes aujourd'hui plus humaine et mieux disposée à recevoir mes respects.
— Ils ne m'ont jamais déplu, monsieur le cardinal.
— Combien de fois ne les avez-vous point foulés aux pieds, écartés de vous avec une rigueur accablante et un mépris cruel ?
— Était-ce bien vos respects, et non autre chose déplus dangereux? dit la reine en jouant de l'éventail; mais laissez-nous le droit d'être volontaire et capricieuse. Une femme a ses petits privilèges.
— A Dieu ne plaise que je veuille rien changer à vos charmes ! Je les admire en gémissant.
— Vous trouvez-vous fort à plaindre ce soir?
— Toujours, madame. Je me suis enivré des odeurs d'un bouquet qui m'a fort remué les sens. Je soupirais loin de vous, et je soupire en vous voyant.
Sur un signe convenu entre la reine et sa dame d'honneur, la duchesse de Chevreuse vint rompre le tête-àtête. M. le cardinal se mordit les lèvres en perdant l'occasion de se déclarer. Il ne bougea d'auprès de la reine ; mais, chaque fois qu'il s'avisait do tourner au tendre, le signal ramenait un interrupteur, sans que le prélat amoureux soupçonnât le manège qui l'obligeait à remettre en
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poche ses élans passionnés. On fit chanter la maréchale de Thémines, qui avait une voix admirable.
— Monsieur le cardinal, dit la reine en applaudissant, que n'apprenons-nous la musique? Ne savez- vous pas jouer du luth?
— Je maniais un peu le luth dans ma jeunesse.
— Comment se fait-il que vous n'ayez jamais joué devant moi? Venez me voir un matin et apportez un bon instrument de Bologne.
— Volontiers, madame ; mais gardez-m'en le secret et recevez-moi sans témoins.
— Nous n'aurons pour témoin que la duchesse de Chevreuse et je vous recevrai dans mon oratoire.
Le cardinal rentra chez lui tout gonflé d'espérances. Le père Joseph le trouva le lendemain enfermé avec le chevalier de L'Enclos ' , le plus fameux joueur de luth qui fût alors en France. L'Éminentissime grattait les cordes d'une fort belle pièce de Bologne et demandait à L'Enclos si ce n'était point trop mal pour une première leçon ; à quoi le chevalier, bon courtisan, n'eut garde de répondre que ce n'était joué ni juste ni en mesure. Pendant ce temps-là, madame de Chevreuse riait avec la rein£.
— Je vois avec plaisir, disait-elle, que Votre Majesté est coquette comme un démon, lorsqu'elle veut bien s'en donner la peine.
— Surtout, disait Anne d'Autriche, quand le moment sera venu, n'allez point me faire perdre mon sérieux et ne
1 Le père de Ninon.
vous avisez point de sortir de l'oratoire ; vous m'exposeriez à quelque insulte. »
— Pour rien au monde je ne voudrais vous quitter. Le prélat aura beau rouler ses yeux et secouer ses épaules avec impatience, je n'y comprendrai rien et demeurerai à mon poste. Résignez-vous seulement à vous laisser baiser le bout des doigts en ma présence.
En attendant le jour de l'entrevue, M. le cardinal vint chaque soir au Louvre, toujours vêtu de court et peigné par maître Ponce. Dans un moment où l'Éminence, plus enivrée qu'à l'ordinaire, débitait des phrases de berger fidèle, la reine lui posa doucement son éventail sur la manche et lui dit en souriant :
— Il me passe dans l'esprit une fantaisie ; si vous me contentez, je vous en saurai beaucoup de gré. J'aime votre nièce Marguerite; elle pleure son Puylaurens; faisons-lui la surprise de le tirer de prison.
Le front du ministre, tout à l'heure épanoui, devint sombre et plissé de rides profondes.
— Par pitié, madame, ne parlons point d'affaires d'État. Près de vous je nageais dans les délices, et d'un mot vous me précipitez d'un parterre de fleurs au fond d'un noir souterrain.
— Me refuserez- vous cela? Je suis curieuse de voir si vous l'oserez. La contrariété m'enflamme déjà. Ce n'était qu'une envie, à présent c'est une passion. Je veux la grâce de Puylaurens, et je l'aurai.
— Mais quelle tyrannie ! s'écria le cardinal. Ne laissercz-vous pas aux gens huit jours pour réfléchir?
— Pas une heure. Je veux cette grâce à l'instant.
— n me faut pourtant le loisir d'y penser.
— Comme il vous plaira, monsieur. Vous êtes un pauvre amoureux. Retournez à votre portefeuille.
La reine se leva, demanda des cartes et se mit à jouer. Avant de se retirer, le ministre lui vint dire à l'oreille :
— Modérez cette vivacité. Nous causerons de Puylaurens dans votre oratoire.
Le jour de l'entrevue, on apporta dès le matin le luth de Bologne, enveloppé dans son étui. M. de L'Enclos en avait monté lui-même les cordes, car l'Éminence était incapable de les mettre d'accord. Vers midi, les femmes de service entendirent des pas dans l'escalier dérobé de la reine, mais des pas si pesants, qu'on n'y eût jamais reconnu un amant en bonne fortune. Les portes secrètes s'ouvrirent jusqu'à celle de l'oratoire, qui se referma tout aussitôt. La reine était vêtue d'une étoffe de soie neuve si dure, à plis si cassants et montant si haut, son juste de baleine était si roide et si serré, son collet si empesé, qu'elle ressemblait à une citadelle hérissée de bastions , demi-lunes et tourelles. On voyait aisément que la garnison ne voulait pas se rendre ce jour-là; mais M. le cardinal était mauvais juge dans les assauts de ce genre et ne devina point la détermination de l'ennemi à l'aspect de sa toilette. Malgré son rempart d'ajustements et la présence de madame de Chevreuse, corps d'armée auxiliaire d'intelligence avec la place, Anne d'Aulriche paraissait au supplice. La duchesse tira le luth de la boîte, et jetant sur ses épaules une mante drapée à l'espagnole, elle se mit à frotter les cordes au hasard, dans l'attitude d'un
soupirant de nuit qui donne une sérénade, les yeux levés vers la fenêtre de sa maîtresse.
— Allons, dit- elle, cher seigneur, à votre tour. Vous êtes heureusement partagé. Au lieu de vous morfondre dans la rue, suivant l'usage, vous allez réjouir les oreilles de madame sur un bon siège de velours, à l'abri du vent.
Le musicien prit son luth , feignit de l'accorder , bien qu'il ne sût point en manier les chevilles, et se posa sur son fauteuil le plus gracieusement qu'il put, c'est-à-dire dans l'attitude la plus gauche du monde. Madame de Chevreuse, appuyée avec nonchalance sur le dos d'un siège, faisait encore ressortir davantage, par le charme de sa personne, le ridicule de son voisin. Le visage de la reine devenait moins sévère. Eniin le morceau si bien étudié avec L'Enclos commença. C'était un mélange de sons confus, sans rhythme et sans mélodie, auquel on ne pouvait rien distinguer. Madame de Chevreuse remuait la tête, comme si elle y eût senti une mesure, et gardait un admirable sérieux. La reine mordait son mouchoir pour ne point éclater. Derrière une tapisserie, on entendit au dehors des petits gloussements comme des rires étoulïés. Le musicien, tout à son morceau, ne remarqua rien et arriva un peu haletant à la dernière note. On lui prodigua les éloges. La duchesse, particulièrement, applaudit beaucoup, en se félicitant d'avoir vu la chose la plus rare du monde, un grand ministre, un profond politique, jouant du luth pour divertir la dame de ses pensées.
— Avez-vous songé, dit la reine, à la grâce que je demande? J'ai cette affaire dans la bête. Il faut m'obéir sans délai ; point de retard ni d'opposition.
— C'est une affaire grave, répondit Je ministre. Je vous contenterai; niais, pour Dieu! que cela demeure entre vous et moi.
— Je n'en ai dit mot à personne.
— Eh bien ! nous allons en causer, si vous voulez, tout de suite, sans témoins.
Le cardinal invitait du regard madame de Chevreuse à sortir, mais la duchesse n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
— Parlez, dit la reine; nous voici seuls, je vous écoute.
— Seuls ! s'écria le ministre, pas encore.
— Eli ! ne savez-vous pas que je n'ai rien de secret pour la duchesse?
— Oui-dà ! mais moi, j'ai des secrets pour elle. Parlez, parlez, dit madame de Chevreuse. Il s'agit
de tirer Puylaurens de sa prison, n'est-ce pas?
— Quoi ! on vous a déjà mise au courant de cette affaire? Cela est fort mal fait; c'est une indiscrétion. Je retire ma parole, et suis désolé de ne pouvoir point contenter Sa Majesté.
— Bon ! s'écria la duchesse de Chevreuse, le voilà qui perd l'occasion de baiser la plus belle main des trois royaumes, quand cette main ne demandait pas mieux.
Le ministre regarda les doigts d'ivoire de la reine, dont la beauté parfaite était célèbre dans toute l'Europe.
— Je vois bien, dit-il, que je serai toujours battu, ayant contre moi deux ennemis si fins et si aimables. Puylaurens vous devra sa liberté.
— Ah ! mon cher cardinal, s'écria la reine, que cela est galant et délient à vous! Sortira-l-il de Vincennes demain?
— Doucement , madame ; les choses ne pourront pas marcher aussi vite que dans votre jolie tête, Demain je parlerai au roi ; deux jours après, la grâce sera signée, et, lundi, les portes s'ouvriront.
— Ce lundi est bien loin; mais enfin j'ai votre parole.
— Et vous devez compter sur mon zèle. Je vous promets que, mardi, Puylaurens ne verra point le jour à Vincennes.
M. le cardinal s'approcha de la reine pour recevoir la récompense annoncée par madame de Chevreuse. Anne d'Autriche présenta/ avec une grâce indolente et toute royale, une main dont Vénus eût été jalouse. Le ministre mit un genou en terre et baisa cette main trois ou quatre fois de cet air gourmand qu'ont les Cassandres italiens, puis il sortit plus fier et plus heureux de cette faveur que de la prise de la Rochelle.
Pendant la conférence dont le mystère enflait la vanité de l'Eminentissime, madame de Puylaurens et quatre filles d'honneur de la reine étaient cachées dans la bibliothèque d'Anne d'Autriche, où elles formaient un groupe fort piquant à voir. Ces jeunes figures, respirant à peine, le cou tendu, le pied en l'air, l'oreille appliquée, contre une porte secrète , saisissaient avidement chaque son qui s'échappait de l'oratoire. Anne d'Autriche, craignant quelque surprise de son amoureux barbon ou peut-être quelque trahison de madame de Chevreuse, avait mis en réserve ce renfort pour sa défense. La duchesse de Puylaurens ne songeait pas à se divertir ;• en revanche, les quatre filles d'honneur s'amusaient beaucoup de l'aventure. Au moment où le luth résonna si ridiculement, l'une s'enfuit, n'y tenant plus d'envie de rire, l'autre se pâmait en ca-
chant son visage dans un coussin; les deux dernières avaient produit ce gloussement joyeux dont heureusement le cardinal n'avait rien entendu. Lorsque le prélat déposa ses gros baisers retentissants sur la main d'ivoire, un nouvel éclair de joie et de malice illumina les quatre figures espiègles, et madame de Puylaurens elle-même ne put retenir un léger sourire ; mais tout à coup ce sourire fit place à l'expression de la terreur la plus profonde. La pauvre duchesse demeura comme frappée de la foudre. Une sixième personne, debout à l'entrée de la bibliothèque, regardait en silence le groupe indiscret et moqueur : c'était Lopez, l'espion du ministre, montrant ses longues dents, avec l'air enchanté d'un avare qui découvre un trésor. Ses yeux noirs , vifs et intelligents , dévoraient ce tableau, et il était aisé de voir que sa pensée rapide en avait déjà saisi le sens. L'Abencerrage , ayant compris tout ce qui venait de se passer, disparut comme une ombre, sans que les filles d'honneur l'eussent aperçu. La petite porte de l'oFatoire s'ouvrit alors, et la reine embrassa madame de Puylaurens.
— Mon enfant, lui dit-elle, la victoire est gagnée.
— Hélas ! répondit la duchesse en fondant en larmes, elle est perdue par notre imprudence.
Le soir, le barbier de Son Éminence vint à l'heure accoutumée, portant sa trousse et ses parfums.
— Allez, maître Ponce, dit le cardinal d'un ton colérique, je suis assez bien peigné comme cela. Gardez vos senteurs et vos pommades; ces colifichets ne sont plus faits pour moi. Ma jeunesse est passée. On a ri à mes dépens, il faut à présent que l'on pleure.
Madame de Puylaurens ne s'était pas endormie sur les bonnes intentions de la reine et de la duchesse de Chevreuse. Depuis un mois, elle avait donné commission à La Pistole de chercher quelque moyen de correspondre avec le prisonnier. Le capitaine s'était installé dans un cabaret au village de Vincennes. L'or étant la meilleure clef des prisons et forteresses, l'estafier avait emporté une somme considérable. Il s'en adjugea prudemment la moitié pour prix de services périlleux dont la potence pouvait interrompre l'exécution. L'un des portiers du donjon venait au cabaret lorsqu'il n'était point de semaine. On le régala; il aimait le vin, et se grisa. On le fit jouer, et on eut soin de le laisser gagner. Ayant pris goût à ce délassement, il fréquenta volontiers avec La Pistole. Au bout de quinze jours, on en vint aux confidences. Le capitaine promit des montagnes d'or à qui lui apporterait un billet de Puylaurens. Le portier jasa de cette affaire avec le geôlier du duc, et le geôlier en devisa avec son porte-clefs. Tous trois élevèrent les mêmes objections, à savoir la sévérité de leurs principes, le serment de leur charge, le danger d'être pendu. Cependant ils consentaient à transmettre des papiers, pourvu que ce ne fussent point des écrits contre le
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roi ni le cardinal, pourvu qu'on assurât de bonne foi qu'il s'agirait dans ces papiers d'affaires de famille ou de confidences d'un mari à sa femme. Quant à l'évasion du prisonnier, il n'y fallait pas songer. La Pistole répondit que de l'évasion il n'était nullement question pour le quart d'heure, et qu'on n'en parlerait pas avant bien du temps. Il donna cinquante louis au portier, qui garda, outre sa part, la moitié de ce qu'il devait donner au geôlier ; celui-ci retint la moitié de ce qui était dû au porte-clefs ; mais, malgré tous ces tours de bâton, le prisonnier fut averti un matin que, s'il lui plaisait d'écrire à sa femme ou à quelque autre personne, on ferait parvenir ses lettres à leur destination.
Un matin, La Pistole arriva triomphant chez la duchesse, chargé de deux lettres, l'une adressée à madame de Puylaurens, l'autre à Son Altesse royale Gaston d'Orléans. La première contenait ce qui suit :
« Ma chère âme,
» Je ne sais par quel heureux expédient le fidèle La Pistole a gagné les gens qui me gardent. Je vous laisse le soin de le récompenser, car il me rend un grand service en me fournissant cette occasion de vous envoyer mes dernières pensées. Ne nous le dissimulons plus : à cette heure, ce n'est pointun prisonnier qui vous écrit, c'est un condamné à mort. L'ordre a été envoyé ce matin du Palais-Cardinal de me transporter dans un autre appartement. Le gouverneur vient de m'en donner la nouvelle en termes fort recherchés; mais la politesse de son langage ne saurait
adoucir ma situation. Je vais occuper le logement où mourut M. d'Ornano : c'est un cachot où la lumière du jour ne pénètre point. Si les ténèbres, le défaut d'air et l'humidité du lieu ne suffisent pas à me détruire> on y ajoutera sans doute la nourriture de M. le maréchal.
» Cette condamnation ne m'a pas causé de surprise. Cinq mois de silence m'ont appris que je ne devais plus rien espérer, ni de l'amitié de Son Altesse royale, ni de votre crédit sur l'esprit de M. le cardinal. C'eût été la première fois que le grand ministre eût pardonné. Il mourra sans avoir connu la clémence. Je n'ai jamais douté de votre tendresse pour moi, ma chère âme. Mon tourment le plus cruel est de songer à la douleur que vous aurez ressentie de ne pouvoir pas me sauver, et je frémis en pensant au coup terrible que vous donnera ma mort. Je quitterais ce monde avec moins de tristesse, si je savais que vous surmonterez votre chagrin, et que vous ne mettrez pas à me pleurer trop de passion et d'amertume. Je vous donne un an pour porter mon deuil et nourrir vos regrets. Passé cela, je vous supplie de vous rendre au monde qui vous réclame ; c'est un tribut assez cher que de vouer aux larmes votre vingtième année. Je n'en demande et n'en veux pas davantage. De tous les hommages que vous pourrez rendre à ma mémoire, aucun ne me sera plus doux que le respect de votre vie et la conservaiion de votre personne. Je prétends mourir chrétiennement, et, afin de me retrouver un jour dans le ciel, il faut que vous mouriez dans les mêmes sentiments que moi. Pour l'amour de vous, ma chère âme, je vais donc essayer de pardonner à mes ennemis et d'offrir à Dieu l'agonie qu'ils
me préparent; la chose me sera difficile. Je pardonnerai au tyran qui m'a poursuivi jusqu'au tombeau, plus volontiers encore qu'au lâche prince dont l'abandon m'a jeté où je suis. L'un a fait son métier de despote, tandis que l'autre a manqué à tous les devoirs d'un ami.
)> Je hais ces gens larmoyants qui abusent de la sensibilité d'une femme et profitent de l'instant solennel de la mort pour enfoncer dans un cœur qui les aime un souvenir empoisonné, comme s'ils espéraient échapper au néant par ce legs abominable. Ne faut-il pas toujours finir? Qu'importe si c'est à Vincennes ou au Louvre? J'ai goûté dix jours de bonheur en toute ma vie : ceux que j'ai passés paisiblement auprès de vous, et il m'est doux de penser que ce bonheur était sans reproche. Le peu d'instants que j'ai encore à vivre seraient moins amers, si votre main pressait la mienne à l'heure du départ ; mais l'attendrissement d'une séparation si douloureuse, mes adieux et mes larmes vous déchireraient le cœur, et peutêtre est-il mieux pour votre repos d'éviter cet excès d'émotion. J'aurai plus de mérite si je réussis à ne point mourir désespéré dans ma solitude que si je mourais entre vos bras.
» Prenez soin de mes serviteurs. Faites quelque chose pour Du Plessis. Donnez de l'argent à La Pistole, c'est la seule récompense dont ce coquin puisse être touché. Il a du bon, tout perverti qu'il est.
» Adieu donc, ma chère âme. Vivez : je vous en prie et vous l'ordonne. Laissez que votre chagrin s'apaise par l'effet du temps, et prononcez quelquefois dans vos prières le nom de celui qui prend les devants pour aller vous at-
tendre dans le pays où l'on ne risque plus d'oublier ceux qu'on aime.
» Votre époux affectionné ,
» Antoine de L'Age. »
La seconde lettre, adressée à Son Altesse royale Gaston d'Orléans, était ainsi conçue :
« Monsieur,
» On me transférera demain dans la chambre où mourut votre gouverneur, Vous savez ce qui advient des prisonniers qui habitent ce cachot. Si la triste fin que je fais était de quelque avantage pour la réputation ou le bien de Votre Altesse, je ne me plaindrais point; mais, en subissant une mort honteuse et cachée, j'ai encore la douleur de penser qu'elle est désastreuse pour votre gloire. Je connais trop Votre Altesse pour la prier d'implorer en ma faveur la clémence du roi. Vous avez mis quelque chaleur à défendre M. d'Ornano ; vous en avez eu moins à vouloir sauver le pauvre Chalais, moins encore à plaider pour M. de Vendôme. Sans moi , vous n'en auriez point mis du tout à parler pour M. de Montmorency. Vous devez donc, suivant cette pente naturelle de votre esprit, m'abandonner .plus complètement que les autres. Il semble que je sois en droit d'attendre des secours de Votre Altesse, en l'état où me voilà réduit ; cependant, dufond de ma
prison, c'est moi qui vais vous donner un avis important. » Croyez-moi, Monsieur, ne prenez plus de confident, ne conspirez plus, ne vous mêlez plus des affaires de l'État, et demeurez en repos dans votre musée de médailles. Songez que vous avez perdu et ruiné tous vos amis; souvenez-vous de votre contenance à Castelnaudary, lorsque vous laissâtes périr sous vos yeux deux héros qui tombaient pour vous; souvenez- vous de vos hésitations dans tous nos conseils, de votre faiblesse le jour du coup de main que vous fîtes manquer à Saint-Germain, des perplexités que vous déguisiez en toutes rencontres sous les dehors d'une rodomontade aussi imprudente que la peur. Reconnaissez enfin que vous n'êtes fait ni pour la guerre, ni pour les conjurations, ni pour les cabales de cour, ni pour débattre honorablement les conditions de la paix, ni pour en assurer l'exécution, ni pour sauver les débris de votre fortune dans le malheur, encore moins pour protéger ceux qui se sont hasardés à vous servir. Courbez la tète devant le génie et la puissance d'un ministre plus grand que vous. Chaque nouvelle tentative que vous avez faite pour le renverser vous a rejeté plus bas que vous n'étiez auparavant. Encore une cabale, et je n'oserais répondre de votre liberté ni de votre vie. Évitez un sort semblable au mien. Tenez-vous pour vaincu, et vivez dans l'ombre et le repos ; c'est le seul moyen de ne compromettre et par conséquent de n'abandonner personne. Excusez la liberté de mon style. Je vous écris du fond de la tombe où vous m'avez laissé choir sans me tendre la main. Soyez docile à ma voix, qui vous crie de changer de route, sans quoi vous allez heurter du pied cette tombe et trébucher vous-même
parmi les débris de votre honneur. Je consens que vous ne tentiez rien pour me sauver, à la condition que vous n'aurez plus de confidents et ne sacrifierez plus d'autres malheureux à votre faiblesse. Il m'en coûte de vous pardonner ma misère et mon infortune ; je le fais pourtant aussi chrétiennement qu'il m'est possible, et je souhaite que vos autres victimes ne vous accusent jamais avec plus d'emportement que moi.
» Sur ce, je me déclare le serviteur respectueux de Votre Altesse, et prie Dieu qu'il lui donne des jours heureux et paisibles, des nuits sans trouble et les douceurs d'une conscience légère. »
La reine et madame de Chevreuse , n'ayant plus revu M. le cardinal depuis trois jours, avaient deviné sans peine la cause de sa froideur. Elles n'osaient non plus donner signe de vie, et demeuraient dans la crainte, attendant chaque matin l'explosion de la colère du ministre. Le bruit se répandit de la rigueur dont on usait envers Puylaurens, et l'on sut qu'il allait être plongé dans le cachot où tant de gens avaient péri. Cependant, sur l'avis de madame de Chevreuse, la reine ne fit pas semblant de savoir la cause du silence et de la retraite du cardinal. Lorsque arriva le lundi, jour fixé pour la délivrance du prisonnier, M. de Laporte, premier valet de chambre d'Anne d'Autriche, se rendit au palais du ministre.
— Monseigneur, dit Laporte, la reine m'envoie pour savoir des nouvelles de votre goutte et pour vous rappeler votre promesse de faire sortir de prison le duc de Puylaurens.
— Vous direz à la reine, répondit l'Éminence , que ce n'est point de la goutte que je souffre, mais d'une blessure cruelle. Vous ajouterez que je suis de parole : j'ai promis que demain Puylaurens ne verrait pas le jour au donjon de Vincennes ; les ordres nécessaires sont donnés pour qu'il ne le voie point.
Monsieur jugea que la lettre de Puylaurens n'était pas bonne à montrer; il mit donc l'épître dans sa poche et n'en dit mot à personne. Sans avoir le dessein de rien entreprendre en faveur du prisonnier, le prince se rendit à tout hasard chez le roi. Il le trouva partant pour le jeu de paume et l'y suivit. Louis XIII, ayant bien dormi et digéré sans aigreur, paraissait animé d'un semblant de gaieté.
— Mon frère, dit-il avec sa grâce accoutumée, vous avez le teint brouillé ce matin ; le blanc de vos yeux est un peu jaune, et je ne m'étonnerais point si vous aviez le foie malade tout comme mol. Savez-vous que la différence d'âge n'est pas grande entre nous? Si votre santé se gâte, vous ne régnerez guère de temps après moi, et, comme vous n'avez point d'enfant mâle, la couronne s'en ira sur la tête de M. le Prince.
— Je consens volontiers , répondit Monsieur, que les Gondé régnent après nous, mon frère. Plût au ciel que je n'eusse pas d'autre motif de me chagriner que celui-là !
— Et quel autre sujet de vous chagriner pourriez- vous donc avoir ?
*— Le voici. M. le cardinal avait promis de traiter Puylaurens avec humanité ; cependant il l'a fait jeter dans le cachot où est mort mon gouverneur.
— Par charité! s'écria le roi, oublions Puylaurens. Vous m'allez troubler ma joie. Le diable m'en laisse si peu, que j'en suis ménager. Jouons à la paume ensemble comme de bons amis.
— Je ne suis point en état de jouer, sire, à moins que vous ne promettiez d'avoir compassion de Puylaurens.
— Eh bien ! jouons en partie la grâce de votre favori. Si je perds, je Je tire de Vincennes et lui rends sa liberté ; mais, si je gagne, vous ne me parlerez plus jamais de lui.
— Fi donc, mon frère ! pouvez-vous faire un enjeu de votre justice et de vos grâces?
— Vous avez raison; c'est une folie. Puylaurens mérite sa prison, et il y restera.
— Si vous le prenez ainsi, j'aime encore mieux tenter l'aventure et vous gagner sa grâce.
— Je le crois bien. Vous êtes plus leste que moi, vous avez l'avantage de votre côté ; mais je vous averlis que j'ajusterai les balles de mon mieux, et ne vous ferai point de quartier ; ainsi appliquez-vous à bien jouer.
Tout en réglant les conditions de la partie, on arriva au Marais, et le carrosse s'arrêta devant les jeux de paume. Monsieur avait de l'agilité et de l'adresse aux exercices
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du corps; mais sa timidité naturelle lui enlevait une part de son, coup d'œil et de ses forces aussitôt qu'il s'intéressait trop au gain. Le roi, au contraire, jouait mieux quand l'intérêt du jeu triomphait de l'indolence où sa constitution débile le tenait plongé. D'un côté était la faiblesse du corps et de l'autre celle de l'âme, en sorte que, dans cette occasion d'importance, la partie devenait égale, ou peu s'en fallait. Dès le début, Monsieur prit six points de suite. Le roi ne se démonta pas el n'en joua qu'avec plus de soin et d'application; à la septième balle, il donna de sa raquette en coupant de haut en bas, et fit passer la paume horizontalement d'un pouce au-dessus de la corde de séparation , si bien que Monsieur manqua le coup. À partir de ce moment, Gaston d'Orléans, déconcerté, intimidé de plus en plus, perdit tout son avantage. On atteignit ainsi le onzième point des deux côtés. Monsieur, sentant sa main trembler , demanda partie remise ; mais le roi ne le voulut point.
— Ah! disait Louis XIII, vous croyez, parce que vous êtes le plus jeune, qu'on ne vous gagnera pas? Eh bien ! votre Puylaurens demeurera au bois de Yincennes, et vous ne m'en rebattrez plus les oreilles. Je suis charmé de voir triompher ma justice et mon adresse tout ensemble. Nous rirons bien ce soir avec M. le cardinal. Donnez-moi une autre raquette, bonnes gens, que j'envoie la dernière balle tout droit au donjon porter nouvelle à Puylaurens de mon succès.
Monsieur avait déjà perdu la tramontane. Il lança la balle en lui faisant décrire un demi-cercle parfait, tant il avait peur de la manquer, et il donna le plus beau jeu du
monde à son adversaire. Le roi prit son temps sans se presser, et, frappant la balle à tour,de bras, l'envoya en ligne droite dans les yeux de Monsieur, qui baissa la tête pour éviter le coup, et laissa la paume s'éteindre dans le filet.
— Vive Dieu! dit le monarque, j'ai joué comme feu mon père. Je ne me sens pas d'aise, et ne donnerais point cette partie pour dix mille écus. Puylaurens restera au donjon, et, du moins, si on me vient encore crier son nom, il me rappellera un jour heureux.
Monsieur avait jeté à terre sa raquette et s'en était allé tout rouge de dépit. Ainsi s'évanouit par un coup de maladresse et de timidité la dernière chance de salut de Puylaurens.
Un matin, le cardinal et le père Joseph donnaient audience à l'ambassadeur de la seigneurie de Venise au sujet des affaires de Mantoue. Le ministre avait commandé qu'on ne laissât entrer personne; mais la nièce de Son Éminence éjtait habituée à pénétrer à toute heure du jour. Le magnifique ambassadeur fut un peu étonné de voir une femme éperdue forcer le passage et interrompre la conférence en se jetant aux pieds du cardinal.
— Monseigneur, s'écria la duchesse, vous m'avez refusé la grâce de mon mari, ne me refusez pas au moins la permission de le voir une dernière fois avant qu'il meure. Il faut que je l'assiste à ses derniers moments. C'est un devoir sacré que vous ne sauriez me défendre d'accomplir.
— Relève-toi, mon enfant, dit le ministre. Bon Dieu! en quel état te voilà! Ne pleure pas ainsi. Tu vas te rendre malade.
— Mon oncle, n'insultez pas. à ma 'douleur par cette fausse pitié. Je suis au désespoir. Si vous ne me permettez d'entrer à Vincennes, vous compterez ce soir une personne de moins dans voire famille.
— Monsieur l'ambassadeur, reprit le cardinal, votre conseil des Dix écoute-t-il les prières des femmes des prisonniers ?
— Notre conseil des Dix , répondit le Vénitien , n'a point de nièces; mais ce qu'une république ne doit point faire, le ministre d'un monarque absolu peut le hasarder.
— Écoute, ma chère Marguerite, dit l'Éminence, si tu veux avoir un peu de douceur et de résignation, je te récompenserai de telle sorte que toutes les femmes du royaume souhaiteraient d'être veuves à ce prix. Je te marierai avec un prince régnant d'Allemagne ou d'Italie. Je te mettrai une couronne fermée sur la tête. Au lieu d'un tabouret à notre cour, tu auras un trône, et on te fera la cour à toi-même. Tu auras des chambellans, des gardes du corps, une armée, une flotte, des filles d'honneur et des sujets.
— Monstre sans âme ! s'écria madame de Puylaurens, n'espère point me séduire. Puisqu'il n'est plus d'autre refuge que le tombeau contre ta tyrannie, je t'apprendrai qui je suis et de quel cœur tu as osé te jouer. Je te l'ai dit : ce soir, il y aura une personne de moins dans ta famille.
— Si tu fais cela, répondit le cardinal, malheur à toi! Ah! sainte Vierge! me menacer de se tuer! Va, je te retirerai mes bonnes grâces ; je reprendrai le duché d'Aiguillon, je le donnerai à ma nièce de Combalet ; tu perdras
fortune, dignités, maisons de campagne, bijoux, vaisselle et beaux habits, et je te renverrai dans ta province en jaquette, comme tu en es venue. 0 rage! vouloir se détruire ! Je ne sais plus ce que je dis, tant je suis en colère.
— Nous perdons l'esprit tous deux, reprit la duchesse avec plus de calme. C'est assez; vous m'avez entendue. Je vous donne jusqu'à ce soir pour vous déterminer. Ou je pénétrerai auprès de mon mari, ou je quitterai volontairement ce monde, d'où votre barbare despotisme m'aura chassée.
Aussitôt que madame de Puylaurens fut partie, le père Joseph, croisant ses bras, regarda en face M. le cardinal.
— J'ai peine, lui dit-il, à en croire mes yeux. Quoi! vous ne savez point venir à bout d'une femme de vingt ans! Vous déraisonnez comme elle, et vous yous amusez à lutter de violence ! Rien n'est si facile pourtant que de mener où l'on veut ces têtes légères. Vous prenez une massue pour battre une plume qui vole, au lieu de souffler dessus tout doucement. Monseigneur, je ne vous reconnais plus.
— Eh ! que puis-je faire ? car enfin je ne veux point qu'elle se détruise.
— Vous voulez qu'elle vive, n'est-ce pas? qu'elle se console, qu'elle oublie son mari, qu'elle en épouse un autre plus tard, et qu'elle vous aime et vous égaie comme autrefois par sa gentillesse ?
— Assurément.
— Laissez-la doue pleurer à son aise. Vous prenez les choses tout au rebours. Laissez-lui voir son Puylaurens;
permettez qu'elle lui ferme les yeux, qu'elle se fonde en eau, qu'elle porte la robe la plus noire du monde, qu'elle mouille les mouchoirs les plus blancs, qu'elle s'enferme dans un château, qu'elle s'y ennuie bien de sa douleur, et vous verrez que du noir elle passera au brun, puis au violet, puis au bleu d'azur, et finalement au rose le plus tendre. Si vous fermez l'écluse à son chagrin, si vous luttez d'entêtement avec elle, vous allez la perdre,
— Je te donne mes pouvoirs. Va la trouver, dirige-la. Charge-toi de tout ; niais, si tu me la laisses mourir, je te tordrai le cou.
— J'y consens. Dormez en paix, je réponds de sa vie. A présent, reprenons notre conférence.
— Mon révérend père , dit l'ambassadeur de Venise, vous n'avez point étudié cette polilique-là au congrès de Ratisbonne ni dans le Prince de Machiavel.
— Non, vraiment ; je l'ai apprise dans le livre du simple bon sens.
La conférence sur les affaires de Mantoue n'était pas achevée, lorsqu'un valet de madame de Puylaurens vint remettre à M. le cardinal les titres de propriété de Boisle- Vicomte, le brevet du duché d'Aiguillon et tous les autres parchemins qui représentaient l'immense fortune que la duchesse devait aux libéralités de son oncle.
— Joseph, cria le ministre, va-l'en bien vite; cours chez ma nièce. Empêche qu'il n'arrive quelque grand malheur. Je m'en remets à toi du soin de la conduire. Abandonne toute autre affaire pour celle-ci. Ne perds pas une minai
— I) n'y a rien qui presse, dit le capucin. N'avons-rious
pas jusqu'à ce soir? Dans une heure, les bonnes paroles que j'apporterai produiront leur effet. Ne vous embarrassez de rien.
Le capucin reprit son discours sur les projets de mariage des filles du duc de Mantoue ; mais le cardinal n'avait plus la tête à la politique, et l'ambassadeur de Venise se retira par discrétion, en remettant au lendemain la suite de la conférence. Le père Joseph fit signer au ministre un laisser-passer pour le gouverneur de Vincennes, et demanda son carrosse. Tandis qu'on attelait les chevaux, il se rendit à son appartement, ouvrit un coffret de bois qui ressemblait à une pharmacie portative, et y choisit un petit flacon qu'il mit dans sa poche à côté de ses clefs et de son crucifix ; puis il partit en souriant dans sa barbe avec cet air hypocrite et satisfait que prennent volontiers les trompeurs accoutumés à voir réussir toutes leurs ruses.
Madame de Puylaurens, noyée dans ses larmes et n'espérant plus rien du cardinal, fut touchée de l'entremise du père Joseph comme d'une grande marque de bonté. Le capucin joua l'attendrissement, se montra pitoyable, et témoigna de la joie d'avoir triomphé de la dureté du ministre. La duchesse jeta sur ses épaules une mante de voyage, et voulut partir à l'instant pour Vincennes.
— Ma fille, disait le révérend père, ne vous le dissimulez point : nous allons trouver votre mari en un triste état. Le logis qu'il occupe est fort malsain, et je sais que Puylaurens est à deux doigts du tombeau. Ce que nous avons à souhaiter de plus heureux, c'est que vous arriviez à temps pour lui fermer les yeux. Ne vous mettez point dans
l'esprit que nous puissions le sauver ; ce serait une illusion vaine dont la perte vous porterait plus tard un nouveau coup. Peut-être serait-il mieux pour vous d'éviter une scène cruelle.
— Non, mon père, répondit la duchesse; j'aurai la force d'accomplir mes devoirs, et, si je puis adoucir un peu les angoisses de ce pauvre mourant, je le ferai, fût-ce aux dépens de mon repos ou même de ma vie.
Madame de Puylaurens était une femme de grand courage; mais, à l'approche d'un aussi terrible moment, la sensibilité de son âme ne résistait plus à la violence de la secousse. Elle pâlissait, la voix lui manquait. En descendant du carrosse, elle sentit ses jambes fléchir et s'appuya sur le bras du capucin. Dans l'appartement du gouverneur, on trouva le chapelain du donjon.
— En quel état est Puylaurens ? demanda le père Joseph.
— Il va mourir, répondit le gouverneur.
— Quoi! point d'espoir?
Le chapelain secoua la tête d'un air significatif.
— Je lui ai donné l'extrême-onction, dit-il, et il mourra touché de la grâce divine.
— Ne laissons pas d'essayer encore des moyens humains, reprit le père Joseph. Appelez le médecin, et conduisez-nous bien vite auprès du prisonnier.
La célèbre chambre de M. d'Ornano était placée sous une voûte de pierres de taille. Une meurtrière étroite et sinueuse introduisait une faible quantité d'air extérieur, sans donner passage à la lumière. L'eau ruisselait sur les murailles, et de temps à autre, de larges gouttes, tom-
bant d'en haut, produisaient sur le sol, déjà mouillé, un clapottement glacial. Une torche de résine, plantée dans un anneau de fer, répandait une lueur blafarde assortie à l'horreur de ce séjour. Dans un coin , on voyait un grabat monté sur deux petits tréteaux. Le prisonnier, le visage tourné contre le mur, ne bougea point, malgré le bruit de la porte, malgré les pas et les voix qui résonnaient dans son cachot. Un infirmier, assis près de lui, fit signe de la main que le moribond était plongé dans le délire. La duchesse fut prête à s'évanouir au premier regard qu'elle jeta clans cette espèce d'enfer, mais, aussitôt qu'elle aperçut le malade, elle retrouva ses forces et courut à lai; elle se courba au-dessus du lit et appela trois fois Antoine! avec un son de voix si doux et si pénétrant, que les assistants gardèrent le silence pour attendre l'effet de cet appel. L'accent de la tendresse , de l'intérêt et de la bonté était chose si inconnue dans les échos du donjon, que le moribond se retourna dans son lit en ouvrant des yeux étonnés.
— C'est vous, Marguerite , dit-il ; que venez-vous faire ici? Ètes-vous donc condamnée à mourir comme moi?
— Non , mon ami ; je viens vous soutenir et vous consoler dans vos derniers moments.
— S'il en est ainsi, reprit Puylaurens , mes derniers moments peuvent durer longtemps encore. Le poison ne m'a pas encore autant abattu qu'on l'imagine.
— Il se croit empoisonné, murmura le père Joseph.
— On peut le sauver, s'écria la duchesse.
— Essayons, dit le capucin. Docteur, ne perdez pas une minute. Voyez si ce malade n'est point désespéré.
Le médecin fit approcher la torche du lit, et, regardant le prisonnier attentivement :
— Cet homme-là, dit-il, n'a pas deux jours à vivre. Que ne m'a-t-on appelé hier, puisqu'on voulait le sau\
— Nous n'avions point d'ordres, répondit le gouverneur.
— Messieurs, dit Puylaurens, je vous assure que je suis plein de vie. Ne me nourrissez plus comme M. d'Ornano, et vous verrez si je ne serai pas bientôt sur pieds.
— Vite, des secours, des contre-poisons! s'écria la duchesse. Docteur, faites votre devoir.
— Je le ferai, madame; je vais préparer moi-même les remèdes nécessaires, et je reviens dans un moment.
— Xe tardez pas ! cria le père Joseph. Le médecin sortit en courant.
— Mon père, dit le gouverneur au capucin, êtes- vous certain d'agir selon les intentions de M. le cardinal?
— Je suis responsable des ordres que je vous donne.
— C'est que tout ceci n'est point d'accord avec les instructions écrites du ministre.
— Conformez-vous sans crainte à mes instructions verbales.
— 0 mon père ! dit madame de Puylaurens, nous allons donc le sauver?
— Je commence à l'espérer, ma chère fille.
— Grand Dieu! s'écria le prisonnier, l'infâme Joseph est ici ! Je suis perdu !
Le révérend père frappa doucement sur l'épaule de l'infirmier et l'entraîna hors du cachot.
— Il faut abréger, dit-il froidement. Voici le flacon de
sels; faites que nous ayons fini avant le retour du médecin.
Puylaurens tremblait de tous ses membres et paraissait en proie à une terreur profonde.
— Embrassez-moi, Marguerite, disait-il, nous n'avons qu'un instant; ce moine infernal n'est pas venu pour rien. Ne nous aveuglons pas davantage. Vivez, ne me pleurez pas avec trop d'amertume. Résistez à la douleur pour l'amour de moi. Donnez-moi votre main, et ne me parlez plus. N'en doutez pas, mon heure est proche.
Après un moment de silence, le malade demanda de l'eau.
— Monsieur, lui dit l'infirmier, voici des sels qui vous rendront vos forces.
Puylaurens porta le flacon à ses narines et aspira plusieurs fois, comme si ses esprits se ranimaient. Son visage se colora d'une rougeur subite qui ressemblait à celle de la santé.
— Grand merci! dit-il, je me sens mieux.
Puis il pencha la tête en s' appuyant sur l'épaule de la duchesse, et soupira comme une personne qui s'endort. Le père Joseph, caché derrière la porte, fit un sourire monacal, et murmura dans sa barbe :
— Enfin, nous voilà débarrassés de ce fâcheux !
Au bout d'un quart d'heure, on entendit des sanglots et des cris de femme au désespoir. La duchesse avait reconnu qu'elle tenait dans ses bras un cadavre.
Le soir de ce triste jour, on se disait à l'oreille dans les salons de Paris que le duc de Puylaurens était mort au donjon de Vincennes dans la chambre de M. d'Ornano, et
Tallemant des Réaux raconte que madame de Rambouillet, en apprenant cette nouvelle, s'écria : — Cette chambre-là vaut son pesant d'arsenic.
Le bon mot de la marquise fit le tour de la ville, et ce fut la seule oraison funèbre du pauvre Puylaurens. On trouve aussi dans un journal du temps celte phrase exempte de passion : « Aujourd'hui", 30 juin, nous apprîmes que Puylaurens s'étoit laissé mourir au donjon, les uns disent par excès de chagrin, les autres à cause de sa prison, d'autant qu'on ne lui permettait point de voir le jour, et qu'il étoit logé en même lieu que feu M. d'Ornano ; mais le lieutenant de roi au donjon dit que c'est d'une fièvre pourpre. »
On sait ce qui advint de la plupart des personnages de celte histoire. Madame de Puylaurens, après avoir bien pleuré son mari pendant quatre ans, donna raison aux prévisions du père Joseph en se remariant avec Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, fils du duc d'Elbeuf. Elle perdit cependant le duché d'Aiguillon, que le cardinal lui retira pour le donner à madame de Combalet.
L'Éminentissime, dont la fortune ne semblait pas pouvoir s'élever davantage, atteignit pourtant à un degré de puissance inouï dans les annales du royaume. Son ambition, ingénieuse à créer des moyens de se satisfaire, lui suggéra l'idée étrange de se faire patriarche de France, ce qui eût soulevé infailliblement un schisme dans l'église, si la mort ne fût venue étouffer ces projets audacieux.
Monsieur, toujours attaqué de la maladie des cabales, employa Montrésor, comme Puylaurens, à ébaucher des
conspira lions; il trembla devant ses propres desseins, recula devant les résolutions prises, laissa ses amis courir seuls au danger, et les abandonna le mieux du monde après la défaite. Avec le comte de Soissons, Montrésor et Saint-Ibal, il renouvela plus lâchement encore que la première fois la scène du coup de main manqué à Saint- Germain. Cinq-Mars et deThou, Fontrailles et M. de Bouillon, qu'il avait encouragés à la révolte, furent désavoués par ce prince sans courage. Après la mort du roi, Monsieur ne put se défendre de cabaler contre la reine- régente et contre Mazarin. On voit par les mémoires du coadjuteur quel rôle misérable il joua dans les affaires de la fronderie. Sous le règne de Louis XIV, Gaston d'Orléans se retira au château de Blois, où il acheva ses jours dans l'oubli et le mépris qu'il méritait.
Madame de Chevreuse emplit la cour et la ville du bruit de ses aventures, de ses amours avec M. de La Rochefoucauld, de sa fuite en Espagne et de ses intrigues pendant la Fronde.
Quant aux personnages secondaires dont nous avons parlé, on trouvera souvent leurs noms dans les écrits du xvir siècle.
Le père Joseph mourut avant son digne maître, au moment où on allait le faire cardinal.
M. Le Coigneux revint en France après la mort du ministre; il recouvra ses biens, et, pour se consoler de son chapeau manqué, il se maria sept fois, comme la Barbebleue, toujours d'une façon romanesque, et toujours veuf sans que l'on sût comment.
Lopez, ayant cherché à s'introduire chez madame de
Rambouillet, y fut reconnu pour un espion, et les gens courageux lui fermèrent leur maison. Après la mort du cardinal, il sentit qu'il ne pouvait plus se montrer, et disparut de la scène du monde.
MM. Le Coudray-Montpensier, Senantes, Charnisay,* Du Plessis et les autres amis de Puylaurens sortirent de la Bastille après un séjour de huit mois qui les dégoûta des conspirations: aussi, dans les troubles qui suivirent, on ne it guère reparaître. Ils savaient trop où menait l'amitié des princes.
Il ne serait pas bien de terminer sans dire un mot de l'honnête La Pistole. La France étant, selon lui, un pays perdu, le capitaine alla chercher fortune en Italie sur son cheval barbe. N'ayant point trouvé d'emploi à Milan, il se rendit à Venise ; mais tous les patriciens de la magnifique îieurie étaient pourvus d'estaflers à gages : la concurrence était formidable. La Pistole fut bien surpris de se voir au milieu de coupe-jarrets plus exercés, plus habiles et plus féroces que lui, d'escrocs plus adroits, de joueurs plus fins, de tireurs d'armes plus dangereux, et d'entremetteurs beaucoup plus insinuants. Pendant le premier mois de son séjour dans cette ville civilisée, La Pistole perdit tout son argent aux cartes; il se iît blesser- en duel deux fois, et se laissa surprendre par un jaloux, qui obtint jugement du tribunal des sages de la nuit contre sa personne. Il n'eut que le temps de s'enfuir sur une gabarre de commerce qui partait pour Ancône, d'où il se rendit à Florence. Dans cette grande ville, on volait, on tuait et on trichait au jeu avec une telle supériorité, qu'il s'estima fort heureux de trouver une place de marmiton dans les
cuisines d'un cardinal. Il y mena une vie exemplaire pendant trois ans. Une pleurésie, qu'il gagna en passant du feu des fourneaux à la fraîcheur de l'air extérieur, le mit au tombeau, et le chapelain de la maison ouvrit de grands yeux en écoutant la confession générale, la plus riche du monde en gros péchés, d'un homme qui passait pour un aide de cuisine fort sage et un écureur de vaisselle sans reproche.
Il me reste à demander pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de cabales de cour qui, en politique, ne furent que des drôleries, comme disait Tallemant. Je dois aussi m'excuser d'avoir puisé à ma guise dans l'histoire pour faire du roman. Les académies n'approuvent point ces libertés, et sans doute elles ont raison; mais voici, selon moi, une excuse qu'on pourrait alléguer : le romancier trace des portraits, l'historien cherche des reliques. 11 faut au portrait la ressemblance, à la relique l'authenticité. Bien des gens attachent des souvenirs aussi précieux à l'image d'une personne qui n'est plus qu'à un os ou une mèche de cheveux ; c'est affaire de goût. Si dune on approuve fort celui qui découvre le fragment de relique le plus menu, pourquoi blâmerait-on l'artiste qui reproduit la figure d'un personnage? Pour moi, je confesse que j'aimerais mieux avoir un portrait ressemblant de saint Bruno que de posséder le crâne ou la robe de laine de ce pieux cénobite.