‹ PuylaurensChapitre 6 sur 7 · UYLAIJKt.NS · texte numérisé non relu

UYLAIJKt.NS

De Xyert lit signe à Puylaurcns qu'il n'avait plus qu'à prendre la fuite, et puis il lui ouvrit les portes en lui «.lisant tout bas :

— Adieu, je vous souhaite bon voyage.

— Je ne suis point encore parti, répondit Puylaurens. Monsieur et ses gentilshommes attendaient au bas de

l'escalier. Le prince, comme il était accoutumé de faire dans les circonstances périlleuses, parlait sans interruption, remuant son argent dans sa poche, avec des gestes sans but et des mines si étranges qu'il ressemblait plutôt à un habitant de Bicêtre qu'à l'héritier de la couronne de France.

— Mes amis, dit Puylaurens, le roi nous abandonne. On nous assure un sort dans ce moment : Monsieur ira dans son château de Blois scus bonne garde ; je serai mis a Vincennes, et vous aurez tous des appartements à la Bastille. Il convient de délibérer.

- Et quelle diable de délibération veux-tu faire? s'écria Monsieur. Le lièvre délibère-t-il devant les chiens qui le ni?

— La partie n'est pas encore achevée. M. le cardinal va retourner à Ruel. Votre Altesse arrivera au conseil secret après la messe, et nous pouvons reprendre l'avantage en sommant le roi de tenir sa parole. Quant à moi, j'aime mieux mourir dans un donjon que de courir une troisième fois les grands chemins. Je reste.

— Je reste avec Puylaurens, dit Le Coudray-Montpensier.

— Et moi de même, s'écrièrent l'un après l'autre boulas, Charnisay, les deux Sénantes et Du Plessis.

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— Malheureux I dit Monsieur d'un ion lamentable, vous allez me perdre avec vous. Grand Dieul que faire? quel parti prendre ?

— Tuer l'ennemi, dit une voix.

La Pistole, assis sur une borne et les jambes croisées, regardait paisiblement les cabaleurs en frottant avec sa manche le pommeau de sa rapière. Il y eut un moment de silence pendant lequel on voyait aisément qu'une idée terrible entrait dans toutes les têtes à la fois. Le Coudray-Monlpensier s'approcha de Puylaurens et lui dit :

— Cet estafier a raison, la seule chance de salut qu'il nous reste est de tuer le cardinal, à cette place même, quand il va descendre.

-«-Il faut le tuer, s'écrièrent tous les confidents de Monsieur.

— Mes amis, dit Puylaurens, le ministre est mon ennemi mortel; cependant j'aime sa nièce, et je ne puis tremper clans un complot contre la vie de cet homme. Faites ce que vous voudrez, je ne m'en mêle point.

— Mettons la chose aux voix, reprit Le Goudray. Considérez que le cardinal sait notre cabale, et ne pardonnera jamais à aucun de nous. Le plus grand comme le plus petit succomberont, et sa vengeance nous poursuivra jusque dans la tombe. Monsieur y périra aussi bien que nous. Dans les cas désespérés, les remèdes extrêmes sont permis : je vote pour la mort.

— La mort ! dirent en même temps Goulas et les autres conseillers.

— Insensés 1 s'écria Monsieur, c'est pour garder mon honneur que je conspire depuis trois ans, et vous me ré-

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duiscz au métier d'un coupe-jurrel ! Non, je ne puis consentir à ce crime abominable.

Le Coudray-Montpensier fronça les sourcils d'un air farouche.

— Si telle est, dit-il, la volonté de Votre Altesse, elle peut se retirer, comme Puylaurens, dont nous admettons les scrupules ; mais, comme il y va pour nous de la vie, nous exécuterons le coup malgré vos défenses. La mort du cardinal a été mise aux voix, et elle a passé à la majorité de cinq contre un. L'estafier La Pislole complétera la demidouzaine.

La Pistole s'avança, le sourire sur les lèvres et le corps civilement penché en avant :

— Voilà donc enfin ce beau jour venu, dit-il ; je savais bien qu'on aurait recours aux seuls et vrais moyens de se défaire d'un ennemi. Tout le reste n'est que verbiage. Messieurs, donnez-moi le mol d'ordre, et je me charge de la besogne. Vous allez voir comment je m'en acquitte. Convenons, s'il vous plaît, d'un signal.

Monsieur se mit à courir jusqu'au milieu de la cour du château et revint ensuite auprès des conjurés.

— Vous le voulez absolument? dit-il. Eh bien! j'y consens. Tuons le cardinal, puisque c'est l'unique et dernier moyen de nous sauver ; mais laissez-moi le soin de choisir le moment. Je veux donner le signal moi-même.

— Que Votre Altesse décide quand je devrai frapper, dit La Pistole.

— Écoutez, reprit Monsieur, je m'avancerai vers ce maudit homme, je lui reprocherai le mal qu'il m'a fait, ses persécutions, sa tyrannie, et, finalement, je lui par-

donnerai ses méchancetés , et je lui présenterai ma main ouverte de cette façon. Aussitôt qu'il y mettra la sienne, vous le frapperez.

— Voilà qui est entendu, convenu et arrêté, répondit La Pistole. Aussitôt que sa main sera dans celle de Votre Altesse, il tombe mort.

— Tâchez, dit Le Coudrav, de ne point manquer votre coup. N'allez pas le blesser de sorte qu'il en réchappe.

— Fi! mon gentilhomme, répondit La Pistole ; ce sont les cabaretiers pressés d'argent, les buveurs avec qui Ton a querelle, que l'on blesse et qu'on manque. Mais un prélat 1 un premier ministre , dont la vie ou la mort entraînent des conséquences ! ceux-là n'en réchappent jamais.

— N'oubliez point le signal, dit le prince : sa main dans la mienne. Je veux avoir le temps de lui faire connaître ma pensée avant qu'il meure. Je veux lui reprocher ses cruautés, afin qu'il sache bien pourquoi je le tue. Oui, j'aurai la satisfaction de soulager mon âme et d'assouvir ma vengeance. A présent que mon parti est pris, j'appelle ce moment décisif. Mon Dieu ! soutenez-moi ; je vais commettre un grand crime ; mais il faut que cet homme périsse ou que je meure moi-même.

Les chevaux du cardinal piaffaient à vingt pas de là. Puylaurens se retira à l'écart. On entendit bientôt un bruit de portes qui s'ouvraient et se fermaient, puis les pas vifs de M. de Cavoie précédant le ministre pour appeler les gens. Dans son empressement, Cavoie passa devant les conjurés sans remarquer l'agitation que trahissaient leurs visages. Un pas plus lent, plus mesuré que le

sien, accompagné d'un frôlement de robe, résonna dans l'escalier. Pnylaurens sentit son sang et tous les rouages de sa vie comme précipités. Mills pensées à la fois se pressaient dans sa tête. Il murmura tout bas. ces paroles :

— Adieu, Marguerite! vous n'épouserez point l'assassin de votre oncle.

En cet instant, M. le cardinal atteignit au bas des degrés. Son visage majestueux ne témoigna aucune surprise lorsqu'il se trouva en face des six personnes qui avaient le plus de sujets de le haïr. Les conjurés formèrent un demi-cercle autour de lui ; La Pistole s'approcha doucement par derrière, ei Gaston rompit le silence.

Lacteur Mondory, qui représentait si bien les héros de l'antiquité, ne savait pas mieux que Monsieur prendre les airs et le ton du personnage qu'il voulait montrer. Les re- 1s et l'accent de Gaston d'Orléans parurent tout à coup empreints d'un caractère de violence bien éloigné des mœurs de ce prince.

— Monsieur le cardinal, dit Monsieur, j'ai à vous parler, et prenez garde à vos réponses. Je sais que vous venez de me perdre encore une fois dans l'esprit du roi.

— Votre Altesse se trompe, répondit le cardinal ; je ne

songe point à lui nuire , et je ne crois pas lui avoir donné sujet de me soupçonner.

— Prenez garde, vous dis-je, reprit Monsieur. Puylaurens vous a suivi tout à l'heure , et nous savons que vous avez demandé au roi mon exil et la ruine de mes amis.

.Le cardinal tourna vers Puylaurens des yeux fulminants, et le rouge lui monta au visage.

— Je croyais, dit-il, que M. de L'Age avait de la répugnance cour le métier d'espion. Si Votre Altesse a fait épier mes démarches, il est inutile qu'elle m'interroge.

— Je n'interroge point, reprit Monsieur en élevant la voix ; je commande, et je vous dicte vos aveux. N'imputez qu'à vous-même les suites terribles du nouvel éclat que vous préparez. Cette guerre ne sera pas de longue durée ; mais avant de vous en faire la déclaration, je veux apprendre de vous-même d'où vient cette haine éternelle que vous m'avez vouée. Confessez hardiment pourquoi vous me détestez ; je vous dirai à mon tour pourquoi je vous hais.

— Votre Altesse m'embarrasse et m'offense, répondit le cardinal. Je n'ai point de haine. Dieu me préserve d'un sentiment aussi peu chrétien ! Je suis ministre du roi, et, à ce titre, je combats les volontés conlraires à l'intérêt du royaume, souvent malgré mes inclinations. J'aurais beaucoup de penchant à aimer Votre Altesse, si elle voulait bien témoigner plus de soumission au roi son frère.

— Ce sont là des paroles officielles, inlerrompit Monsieur. Épargnez-vous les discours menteurs dont on colore depuis cinq ans toutes les persécutions qui m'accablent. Ouvrez votre cœur, vous dis-je, ouvrez-le entièrement;

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cela peut vous être plus utile que vous ne l'imaginez. Confessez-moi les causes de votre haine et de votre mépris.

— Du mépris, grand Dieu! s'écria le ministre; si cela était, l'atïection et le respect dont je fais profession pour Votre Altesse seraient donc une horrible hypocrisie?

— J'en ai peur, pour voire honneur et votre salut.

— Ah ! Monsieur, reprit le cardinal, qu'avez-vous aujourd'hui? Je ne vous vis jamais si implacable. Cessez, je vous prie, ces discours offensants. Laissez ce ton cruel qui me met au désespoir; je renonce à tout; je me retire des affaires plutôt que de donner lieu à des querelles si envenimées. Vos griefs contre moi étaient oubliés ; ne les réveillez plus. Ne m'enlevez pas celte amitié que vous m'aviez rendue si généreusement. Restons en paix; je vous le demande et vous en conjure.

Le ministre fit un pas vers le prince en lui présentant sa main :

— N'approche pas de moi, s'écria Monsieur en reculant ; n'approche pas, Satan 1 tu n'échapperas point à mes justes reproches.

— Qu'ai-je fait, dit le ministre étonné, pour être traité de la sorte ?

— Puisque vous ne voulez pas confesser vos sentiments, reprit Monsieur, je vais vous les dire. Votre ambition ne me pardonnera jamais d'avoir représenté au roi les dangers du pouvoir excessif qu'il vous donne. Vous savez crue, si je montais sur le trône, mon premier acte serait votre disgrâce. Vous n'espérez donc rien de moi, et vous avez raison. Je suis la seule personne dans ce royaume qui puisse opposer quelque résistance à votre tyrannie, et tous

ne vous croirez pas en sûreté tant que je serai debout; de ]à vient que vous employez les moyens les plus odieux pour ruiner ma réputation, flétrir mon caractère et détruire l'amitié qui m'attache à mon frère. Dès ma plus tendre jeunesse vous m'avez représenté comme un libertin perdu de mœurs, comme un prince lâche et faible, indigne du trône. Parce que, dans la fougue de l'enfance, j'ai couru les carrefours et brisé des enseignes de cabaret, vous m'avez charitablement dépeint comme une âme sans dignité. Grâce à ces bons offices, la moitié du royaume pense que l'État serait perdu si j'en prenais le gouvernement. Henri V, en Angleterre, a su montrer que la frivolité du jeune âge pouvait céder la place à des idées plus sérieuses quand la couronne apportait la sagesse sur le front où elle venait s'asseoir ; mais vous vous êtes bien gardé de m'accorder cette ressource dernière dans l'estime du roi. A peine m'aviez-vous signalé comme un étourdi et un prince imbécile, que vous avez sonné l'alarme sur mon ambition et mon envie de régner; la haine seule était capable d'une contradiction aussi manifeste, et cependant on a tini par vous croire. Je suis à cette heure un brouillon, une mauvaise tête ; je voudrais vendre la France à ses ennemis, de colère de ce que je ne puis pas régner; je souhaite la mort de mon frère, et, s'il arrivait au roi quelque malheur,, on m'accuserait peut-ôlre de l'avoir empoisonné.

— Bonté divine! s'écria le ministre, qui donc vous a soufflé toutes ces idées?

— Que vos regards ne cherchent pas Puylaurens, reprit le prince avec impétuosité; ces idées ne viennent point de

lui. Je les ai dans l'esprit depuis cinq ans. Aussitôt que j'ai témoigné de l'inclination pour la princesse Marie de Gonzague, vous vous êtes déclaré contraire à ce mariage. Vous m'avez cherché une femme que je ne connaissais point : double moyen de me plonger dans l'abîme de la désobéissance. Cependanl, à votre grand regret, j'ai cédé aux volontés du roi ; j'ai étouffé mes gémissements et accepté pour épouse la princesse de Montpensier. Ce n'est pas dans le dessein de vous jouer un mauvais tour que je l'ai aimée; elle le méritait. Tant que la reine-mère crut avoir à se plaindre de moi, vous êtes resté son ami fidèle ; après ma réconciliation avec cette reine malheureuse, vous devenez l'ennemi acharné de la mère et du fils. Sur ces entrefaites, je perds cette femme que vous m'aviez donnée par force. Je la regrette et je la pleure. Une seule princesse pouvait me consoler : Marguerite de Lorraine. Vous apprenez qu'elle me plaît; vous vous prononcez d'avance contre une alliance avec sa maison. C'est, à vous entendre, la seule personne au monde que je ne doive pas épouser. Tous les Guise tombent en disgrâce, sans que j'aie encore déclaré ma passion pour leur sœur. Vous m'avez persécuté pour me marier à une princesse que je n'aimais point ; vous me persécutez ensuite pour m'empêcher d'épouser celle que j'aime. Voyons maintenant quelle fut votre conduite à l'égard de mes amis.

— Eh ! Monsieur, dit le cardinal ; tout cela était oublié et pardonné. Ces récriminations...

— Vous épouvantent, n'est-ce pas? La liste de vos noirceurs est longue. J'avais un gouverneur sage, considéré de tous, homme de grand sens et d'une Ame noble. Le

maréchal d'Ornano se plaignit au roi de la dureté dont on usait envers moi; il m'avait vu pleurer de douleur. Sa pitié devint un crime. On l'arrête sous mes yeux ; on le jette dans un cachot, et quelle y a été sa fin? dites-le vous-même.

— Nous ne savons pas Ta véritable cause de sa mort, dit le ministre en hésitant : les uns l'attribuent à un ragoût de champignons , les autres à l'humidité de l'appartement qu'il occupait au donjon de Vincennes. Je fus aussi surpris que fâché de cet accident.

— Oui, votre surprise égala vos regrets , car vous aviez ordonné cette mort ténébreuse.

-—Monsieur, dit le cardinal, ménagez-moi; je suis homme d'église.

— Point de ménagements, reprit le prince. Tant pis pour votre chapeau s'il a éclos un crime dans votre tête ! Vous avez fait mourir mon gouverneur ; mais ce n'était que votre début. Mon frère, le grand-prieur de Vendôme, avait de l'amitié pour moi, et il vous donnait de l'ombrage. On le saisit, on l'enferme ta Vincennes, et quelle y a été sa fin? dites-le vous-même.

-—M. de Vendôme, répondit le cardinal, fut logé par mégarde dans le même appartement que le maréchal d'Ornano.

— En sorte, dit Monsieur, qu'il y meurt sans qu'on sache le nom de sa maladie. Le public ne's'y trompe pas, et fait un proverbe de vos vengeances occultes; lorsqu'il soupçonne un empoisonnement quelque part, il ne manque pas de dire : Cet homme aura mangé des champignons du bois de Vincennes. Passons à d'autres sacrifices. Parmi mes amis, un pau\ re garçon, étourdi comme moi, s'avise de

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cabaler, non pas contre L'État, contre un projet de mariage

qui me contrarie. Qu'avez-vous fait du pauvre Chalais?

— M. de Chalais avait mérité la mort.

— On le traîne à vingt-cinq ans sur un échafaud , au milieu d'une ville en pleurs. Le bourreau s'enfuit pour ne pas assassiner un gentilhomme dont tout le monde a trop de pitié ; mais vous , plus cruel que le bourreau, vous livrez ce malheureux à un Loucher qui lui porte trente coups avant de réussir à l'achever, et vous pouvez dormir! Je vous en félicite : vous avez une conscience à toute épreuve. Je ne parle point de Boutleville et Deschapelles, mis à mort avec une rigueur abominable pour un simple duel, ni du maréchal de Marillac; ceux-là n'étaient pas attachés à ma personne. Quant à IL de Montmorency, il vivrait si je n'avais pas insisté pour obtenir sa grâce. Comment avez-vous traité mes amis, mes créatures et ma maison? Chaudebonne, Barradas, Sauveterre, sont exilés pour m'étre demeurés fidèles dans mes disgrâces. Mes officiers ont perdu tous leurs biens. M. de Vaugelas, un

nt occupé d'éludés sur les beautés de notre langue, voit sa fortune confisquée, parce qu'il louche une pension sur ma cassette, car vous ne me pardonnez pas même de faire un peu de bien. Je ne dis rien de votre amour insolent pour la reine , ni des incroyables projets que votre ambition en délire avait formés sur sa personne ; les dédains de cette grande princesse en ont tiré vengeance. Mais comment avez-vous traité te pau\re Puylaurens? On l'a poursuivi et chassé comme une bête fauve , parce qu'il refusait le beau rôle d'espion de Voire Éminence. Le sucrons encourage. Jusqu'à présent ce sont mes serviteurs

que vous accablez; mais aujourd'hui vous eu voulez à ma vie et à ma liberté, vous demandez au roi qu'on m'enferme au château de Blois sous bonne garde. La mesure est comblée; il n'y a plus de paix à espérer entre nous.

— Jamais, interrompit M. le cardinal, jamais je ne renoncerai au bonheur de reconquérir les bonnes grâces et l'amitié de Votre Altesse. Puisqu'elle l'ordonne, je confesse mes torts ; j'avoue que mon zèle pour le bien de l'État a été poussé jusqu'à la cruauté. Je ne nie point que j'aie demandé tout à l'heure l'éloignement de Votre Altesse; mais j'abjure cette mauvaise pensée. Je suis prêt à tous les etTorts imaginables pour obtenir mon pardon. Disposez de moi , dictez-moi les excuses que vous voulez entendre sortir de ma bouche; je donnerai satisfaction pleine et entière à vous et à vos amis. Encore une fois, faisons la paix. Laissez-moi presser votre main.

Le cardinal s'avança, les deux bras étendus, croyant que Monsieur allait s'adoucir. Le cercle des conjurés se resserra. Le Coudray-Montpensier porta la main à la garde de son épée , et le capitaine La Pislole tirait déjà son poignard du fourreau. Monsieur fit un bond en arrière.

— Va-t'en, traître, s'écria-t-il hors de lui. Porte ailleurs tes baisers de Judas !

Le ministre parut stupéfait; il n'avait jamais vu le prince dans cet état de violence et (l'exaltation; il croyait avoir perdu la clé de ce caractère versatile, et ne savait plus à quelle conjecture se rattacher.

— Au nom du ciel! dit-il en s'avançant toujours, apaisez-vous. Croyez à mon respect et à mon dévouement.

Et puis il se tourna vers les conjurés , et prenant un ton

suppliant: — Messieurs, leur dit-il, joignez vos prières aux miennes; vous vous en trouverez bien. Faites que Son Altesse me pardonne. Il n'y aura pas de faveurs ni de giâces trop chères pour un service aussi important. Parlez pour moi ; j'ai à cœur de mettre fin à toutes nos querelles.

— Laissez-vous fléchir, Monsieur, dirent les conjurés. Donnez votre main à M. le cardinal.

— Non, s'écria le prince; retire cette main, homme sans pitié, tyran que je déteste; retire cette main ; elle est tachée du sang de mes amis, je ne la toucherai pas. Ya-t'en, ou je te frappe, pour éviter tes odieux embrassements.

M. le cardinal s'arrêta, et, relevant la tête avec fierté :

— C'est assez, dit-il, j'ai poussé l'humilité à ses dernières limites. Votre Altesse se repentira peut-être de celte rigueur extrême. Le ciel est témoin de mes bonnes intentions; mais, puisqu'on repousse mes avances et qu'on veut absolument la guerre, je vais pourvoir à ma légitime défense. Adieu, messieurs, je vous sais gré de votre entremise.

Le carrosse s'avança et les chevaux, marchant vers le groupe des conjurés, les obligèrent à se disperser. Cavoie se glissa derrière son maître en écartant du coude l'indiscret La Pistole. M. le cardinal monta dans son carrosse et partit sans comprendre à quel danger il échappait. Les conspirateurs se regardaient entre eux; Monsieur sifflait et mettait son chapeau de travers ; il n'eût tenu qu'à lui d'être accablé de confusion, mais, afin de couper court aux reproches, il conserva le ton impérieux qu'il avait adopté pour jouer sa comédie.

— Messieurs, dit-il, j'ai mes raisons pour agir comme

je viens de le faire. Suivez-moi : je vous apprendrai plus lard mes desseins. N'oubliez pas que le roi m'attend à la sortie de la messe.

Dix heures sonnaient. Gaston courut à la chapelle. Les huissiers, écartant la foule, criaient : Place au roi! Louis XIII passa en baissant les yeux, sans vouloir regarder son frère. Monsieur suivit jusqu'à l'entrée de la chambre à coucher; mais à peine le roi en eut-il franchi le seuil, que Du Hallier, fermant la porte, prononça de sa voix de Stentor ces paroles significatives :

— Messieurs, vous pouvez aller. C'est Tordre.

— J'ai rendez-vous avec le roi, lui dit Monsieur.

— Le roi ne recevra personne aujourd'hui, ajouta le capitaine des gardes. C'est l'ordre.

— Mais il y a exception pour moi, reprit Son Altesse.

— Il n'y a point d'exception, répondit Du Hallier. C'est l'ordre.

La scène du château de Saint-Germain avait produit une impression vive sur l'esprit du cardinal. Ce grand politique, habitué à régenter les peuples et les rois, se sentait effrayé en découvrant à quel point on le haïssait. Tant de violence dans un prince sans courage avait de quoi l'étonner. N'ayant point le mot de l'énigme, le ministre

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ignorait que cette apparence de fureur n'était qu'une nouvelle preuve de la faiblesse de Monsieur.

Tandis que, pour la première fois peut-être, M. le cardinal réfléchissait sur sa tyrannie, la consternation régnait au Luxembourg. Monsieur gémissait comme un enfant. Puylaurens, résigné à son sort, attendait avec calme les archers qui devaient le mener en prison. Les autres cabaleurs s'apprêtaient à décamper, et le capitaine La Pistole, considérant la France comme un pays perdu, pliait bagage pour aller exercer en Italie son industrie et ses talents.

Mademoiselle Marguerite, n'espérant plus adoucir son oncle, avait écrit secrètement à la supérieure des filles du Calvaire pour lui demander une place au couvent. Un carrosse de louage, dans lequel étaient deux religieuses, vint la chercher à Ruel. La nièce du cardinal trompa la vigilance de ses prudes-femmes ; elle sortit de son appartement et disparut, en laissant à son oncle un billet laconique pour l'informer de ses résolutions, lorsqu'il n'était plus temps de s'y opposer.

Cependant l'ordre du roi qui devait reléguer Monsieur à Blois et condamner son favori à la prison n'arrivait point. On attendit durant trois jours, avec des angoisses croissantes, les effets de celte vengeance si lente à éclater. Enfin le quatrième jour, au matin, le carrosse du ministre entra dans la cour du Luxembourg, entouré d'écuycrs et d'une escorte militaire. M. le cardinal monta les degrés suivi de tout son monde, et commanda aux huissiers de l'annoncer. Il trouva Gaston d'Orléans dans une galerie,

•tnt ses préparatifs de voyage.

— .Monsieur, dit-il, et toi, Puylaurens, daignez m'en-

tendre avant de fermer ces malles et ces boîtes. Je viens vous avouer que je suis le plus obstiné des hommes, et, de plus, un incorrigible tyran. J'ai décidé que vous m'aimeriez, de gré ou de force, et je saurai vous y contraindre. Vous ne partirez point. Le roi ne veut plus se séparer de son frère, et moi je veux faire l'acquisition d'un neveu. Puylaurens, je te donne ma nièce ; le brevet de duc et pair accompagnera la demoiselle. Les amis de Son Altesse auront ce qu'ils désirent. Demandez ce que vous souhaitez; je souscris atout. Il faut qu'on me pardonne. Embrassons-nous, Monsieur, et cette fois ne dites pas, comme à Saint-Germain, que je vous donne un baiser de Judas. ; Gaston d'Orléans se jeta dans les bras du cardinal.

— Et moi, dit-il, je vous donne le baiser d'un véritable ami. Ne me rappelez point ce moment terrible que j'abjure et dont je rougis, car c'était moi le Judas, et non pas vous. Il me faudrait l'âme de Porus pour reconnaître dignement les bontés d'Alexandre.

— Puylaurens, reprit le ministre, tâche de vaincre ta rancune et de me reconnaître pour ton oncle.

— Ah ! monsieur le cardinal , répondit Antoine de L'Age, votre générosité m'écrase.

— Tu n'es pas au bout : je t'accablerai de faveurs ; mais d'abord, nous avons une petite expédition à faire ensemble. Suis-moi, et, tandis que ma cour rendra ses devoirs à Monsieur, nous procéderons à un enlèvement.

M. le cardinal entraîna Puylaurens jusqu'à son carrosse et se fit conduire au couvent des Filles du Calvaire. L'épouvante se mit parmi les religieuses, quand le ministre entra au parloir. Des voix confuses, des bruits de portes

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et de pas précipités témoignaient de l'alarme répandue dans le lieu saint. La supérieure parut avec un visage (rouble.

— Monseigneur, dit-elle, je vous supplie humblement de songer qu'avant d'être ministre du roi, vous êtes prince de l'Église, et qu'à ce titre vous devez respect et protection aux règles de notre couvent.

— A Dieu ne plaise que je l'oublie ! répondit le cardinal. Mon autorité s'arrête devant vos grilles; mais je voudrais savoir à quelles conditions votre couvent peut consentir à me rendre la brebis qui m'a été ravie.

— Nous ne commettons pas de rapts, dit la supérieure. La novice Marguerite est venue ici volontairement; sa volonté seule peut la faire sortir. ,

— Je n'en demande pas davantage. Priez cette novice Marguerite de venir me parler, et, si elle persiste à demeurer au couvent, je ne l'en détournerai point.

L'abbesse alla chercher la jeune fille.

— Pourvu, dit Son Éminence à Puylaurens, que ces nonnes ne m'aient point séduit ma nièce et que la petite ne se soit pas déjà fantasiée pour la vie recluse ! Il faut employer les grands moyens de comédie. Cache-toi dans le fond de ce parloir et relève ton manteau sur tes yeux.

Les habits de voyage de Puylaurens ressemblaient assez à ceux de la suite du ministre. Antoine de L'Age ôla ses aiguillettes et son baudrier. Il se retira contre la porte de sortie, en ne montrant que son profil. Mademoiselle de Pont-Château arriva bientôt, pale et chancelante, soutenue par l'abbesse.

— Mon oncle, dit-elle avec un accent exalté, si je me suis soustraite à l'autorité du chef de ma famille, c'est

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