‹ Pycnogonides du "Français"Chapitre 3 sur 15 · Ammothea curculio Bouvier, 2 exemplaires · texte numérisé non relu

Ammothea curculio Bouvier, 2 exemplaires

D. — Communis Bouvier, nombreux exemplaires. 6. — affinis Bouvier, 3 exemplaires.

7. Leionymphon antarcticum Bouvier, ? exemplaires. 8. — grands Pfeffer, 9 exemplaires.

Il est intéressant de constater que cette petite collection ne renferme pas moins de 6 espèces nouvelles sur 8. Cela donne à croire que la faune des Pycnogonides antarctiques doit être remarquablement riche et variée. Car les mers australes ne sont plus des régions vierges pour

Expédition Charcot. — Bouvier. — Pycnogonides. 1

les zoologistes ; elles ont été l'objet de six campagnes antérieures, ce qui n’a pas empêché la septième, celle du « Français », de recueillir dans tous les groupes, et particulièrement dans celui qui nous occupe, une ample moisson de nouveautés.

Et ce n’est là qu'un début, on peut l’affirmer en toute certitude. Les espèces trouvées jusqu'ici ne représentent qu'une faible partie de la faune antarctique, même pour les régions peu étendues qui furent explorées au cours de chaque campagne. C’est un heureux hasard qui a fait découvrir aux chercheurs du « Français » le type unique de la gigantesque Decolopoda antarctica, et l’on peut bien croire que d'autres formes non moins curieuses, mais plus petites, ont dû échapper aux recherches des naturalistes. D’un autre côté, ne doit-on pas trouver surprenant que l’Armothea communis, si répandue près des côtes de l’île Booth-Wandel, soit restée inaperçue durant les campagnes qui ont exploré d’autres points de l’Océan antarctique (1)? Cette espèce n'est sûrement pas localisée au voisinage de Port-Charcot; elle doit également pulluler ailleurs; mais elle a sans doute des endroits de prédilection, et l’on n'avait pas réussi, jusqu'alors, à rencontrer l’un de ces gites. Par ces deux exemples, on peut juger du nombre et de l'importance des lacunes qui restent à combler dans le catalogue faunistique des régions australes.

Quand seront comblées ces lacunes, on trouvera probablement que la faune antarctique proprement dite (j'entends la faune littorale ou sublittorale, celle qui n’atteint pas les régions profondes où la température tend à s'égaliser), on trouvera probablement, dis-je, que la faune antarctique est uniformément répandue autour du pôle. C’est là du moins ce que laisse entrevoir la distribution du fameux Nymphonide à dix pattes, le Pentanymphon antarchicum, que la « Discovery » a capturé et que mon excellent confrère, M. Hodgson (1904), a si bien fait connaitre. Les exemplaires de la « Discovery » furent trouvés dans la baie Mac-Murdo, c'est-à-dire à peu près par 78° latitude sud et 168° longitude est; or, on sait, par M. Hodgson (1905, 35), que la même espèce a été prise aux

(4) M. Hodgson vient de me faire savoir qu'il a trouvé deux exemplaires d'A. communis dans les matériaux recueillis par l'Expédition écossaise.

PYCNOGONIDES. 3 Orcades du Sud (South Orkneys) par l’Expédition antarctique écossaise, et l’on verra plus loin que les chercheurs du « Français » l'ont retrouvée à l’île Booth-Wandel. Les Orcades du Sud sont situées par 45° longitude ouest et 61° latitude sud, et l’île Booth-Wandel plus loin au sud-ouest, par 62° 20’ longitude ouest et 65° 6’ latitude sud ; voici donc une espèce répandue en deux points opposés des mers australes, et l’on peut justement penser qu'elle existe également dans les régions intermédiaires.

En sera-t-il de même pour les autres espèces déjà connues; c’est bien probable, mais jusqu'ici rien n’est venu le prouver. Pourtant le volumineux et magnifique ZLeionymphon grandis Pfeffer, découvert près de la Géorgie du Sud (137° longitude ouest, 54” latitude sud), et depuis capturé par la Mission du « Français » à l'ile Booth-Wandel, où il parait plutôt commun, se trouve représenté par un exemplaire dans les collections faites à l’île Coulman par la « Discovery ». On n’en peut dire autant des espèces nouvelles trouvées par la Mission française, et plus particulièrement des gigantesques Pycnogonides à dix pattes connus sous le nom de Decolopoda; ces curieux organismes ont été découverts aux Shetland du Sud (60° longitude ouest, 63° latitude sud), puis retrouvés aux Orcades du Sud et à l’île Booth-Wandel; mais, au contraire du Zeionymphon grandis, ils manquaient dans les parages si bien explorés zoologiquement par la « Discovery ». Ne convient-il pas d'observer, à ce propos, que l’histoire de la Decolopoda antarctica est également celle de toutes les Ammothées australes. C’est à la Géorgie du Sud que fut découverte la première espèce antarctique (Ammothea Hoeki Pfeffer) de ce genre, qui était considéré jusqu'alors comme localisé bien plus au nord ; depuis cette époque, trois espèces nouvelles ont été capturées par le « Français », mais le genre Ammothea n’a pas offert de représentants aux naturalistes de la « Discovery ». Faut-il déduire de ces faits que la faune antarctique présente une localisation remarquable de certaines de ces espèces ? Que non pas, et l’exémple du Pentanymphon antarcticum nous le fait bien voir. La conclusion qui s’impose, c’est que les mers australes sont fort riches, et qu’à leurs hardis explorateurs elles n’ont livré qu’une faible part de leurs curieux secrets.

Il n’est peut-être pas téméraire d’espérer qu’elles nous permettront un jour de soulever le voile encore assez épais qui dissimule les affinités du groupe énigmatique auquel est consacré le présent mémoire. N'est-ce pas un premier degré dans cette voie que la découverte des Pycnogonides à dix pattes, qui ont si Justement émerveiilé les zoologistes ? Tous les Pycnogonides jusqu'alors connus étaient des animaux octopodes, ce qui leur donnait une certaine apparence d’Arachnides, et ce qui a dù porter certains zoologistes à les rapprocher de ce dernier groupe (1). En 1905, lorsque fut attirée l'attention sur la Decolopoda australis, si bien décrite et figurée longtemps auparavant par Eights (1834, 203-206, PI. VIT), on resta quelque peu sceptique, et M. Loman (1905, 723) semblait avoir pour lui la logique en considérant cette forme comme une larve de Colossendeis transformée en un « monstre irrationnel ». Or, la figure donnée par Eights était à coup sûr rigoureusement exacte, et M. Hodgson (1905, 254) n'eut pas de peine à l'établir ; retrouvée par l'Expédition écossaise, la Decolopoda australis était bien une espèce nouvelle, normalement pourvue de dix pattes et semblable seulement aux Colossendeis par sa grande dimension et son facies général. Le monstre irrationnel devenait une réalité! Et cette réalité ne saurait être prise pour une manifestation propre à l'espèce décrite par Eights. En découvrant un nouveau type de Décolopode, la Decolopoda antarctica, es missionnaires du « Français » ont eu le mérite d'établir que les Pycnogonides colossendéiformes à cinq paires de pattes présentent une certaine variété; et, en faisant connaître le Pentanymphon antarcticum, M. Hodgson a montré que le type décapode se rencontre également chez des formes tout à fait différentes, les Pycnogonides de la famille des Nymphonides. Ainsi, la présence de cinq paires de pattes, au lieu de quatre, doit être considérée comme un fait normal et assez fréquent chez les Pyenogonides.

Cette particularité modifie singulièrement les idées relatives à la morphologie du groupe et soulève de nouveau la question du point de départ de ce dernier. Est-il primitif ou secondaire? C’est un problème qu’il

(1) Voy. plus loin (p. 8) une note relative à un travail de M. G.-H. Carpenter sur les relations entre Les diverses classes d’Arthropodes.

faut actuellement résoudre et dont la solution n’est pas douteuse, comme je le montrerai plus loin. Les Pycnogonides à dix pattes ne sont pas moins normaux que les autres; mais ils se rapprochent davantage de la forme primitive du groupe, forme dans laquelle il y avait peut-être un plus grand nombre encore de somites pédifères identiques. Est-il téméraire d'espérer que les eaux antarctiques donneront à leurs explorateurs la joie de découvrir quelques descendants directs de la forme originelle :

des Pycnogonides ayant plus de dix pattes et peut-être même un abdomen encore quelque peu segmenté ?

Dans le travail qu’on va lire, j'ai adopté la nomenclature employée par M. Hodgson, dans son mémoire sur les Pycnogonides capturés par la « Discovery » (1907). Cette nomenclature est la même que celle établie par M. G.-0 Sars (1), sauf toutefois en ce qui concerne les diverses régions du corps. Abstraction faite de la trompe, M. Sars divise le corps en trois parties : le segment céphalique, qui s'étend depuis le front jusqu'au bord postérieur du premier somite pédifère; le tronc, qui comprend les somites pédifères suivants, et le segment caudal, qui forme la partie postérieure du corps. M. Hodgson, au contraire, désigne sous le nom de tronc toute la partie du corps qui s’étend depuis le bord frontal jusqu'à la limite postérieure du dernier segment pédifère; il distingue d’ailleurs dans cette partie un céphalon qui comprend toute la région antérieure jusqu’au premier somite pédifère exclusivement, et il attribue la dénomination d’abdomen au segment caudal de M. Sars.

Il me semble plus naturel de limiter le tronc aux segments pédifères et de considérer dans le corps les quatre parties successives suivantes : la trompe, le céphalon, le tronc et l'abdomen. C’est, à mon avis, le seul changement qu'il soit utile d'apporter dans la nomenclature de M. Hodgson.

Comme mon confrère anglais, je désignerai sous le nom de co! la partie rétrécie du céphalon, et j'appellerai prolongements latéraux les saillies latérales des somites pédifères ; — les appendices antérieurs du céphalon,

(1) G.-0. Sars, Pycnogonidea (in The Norwegian North-Atlantic Expedition, 1876-1878, Zoology, 1891).

désignés sous le nom de mandibules par M. Hoek (1), seront appelés chélicères, les suivants palpes et ceux de la troisième paire ovigères. Je donnerai enfin les noms de première, deuxième et troisième coxa, de fémur, de premier et de second fibia, de tarse et de propode aux articles successifs qui constituent les pattes, ces dernières se terminant par une griffe principale souvent accompagnée de deux griffes awæiliaires. Je conserverai le nom de Zyne latérale à la formation linéaire qu’on trouve fréquemment sur les faces antérieure et postérieure de chaque patte, et qui se distingue par une ornementation différente de celle des régions tégumentaires voisines.

Les dimensions longitudinales du corps seront toutes prises dorsalement, sur la ligne médiane : celles de la trompe, depuis l’orifice buceal jusqu’à la base ; celles du céphalon, depuis le bord frontal jusqu’au niveau du bord antérieur du premier prolongement latéral, et celles du tronc depuis ce bord jusqu à la naissance de l'abdomen. La plus grande largeur du tronc sera celle qui sépare les extrémités distales des prolongements latéraux du somite où ces prolongements atteignent leur plus grande longueur. Les dimensions longitudinales des divers articles des pattes seront prises sur la face postérieure, entre deux articulations successives.

Avant d'aborder la partie essentielle de ce travail, je tiens à remercier de tout cœur celui qui m'en a fourni les éléments, M. Jean Charcot, l’organisateur et le chef intrépide de la Mission du « Français ». Je veux également témoigner ma gratitude à M. Turquet, le biologiste de la Mission, et aux marins qui l'ont secondé dans sa lâche.

Il m'est agréable de payer un juste tribu de reconnaissance à M. Hodgson, l'habile zoologiste de la « Discovery », et à mon ami M. Henri Fischer, qui m'ont aidé l’un et l’autre dans la préparation de ce mémoire : le premier en me donnant d’uliles conseils sur la spécification des Pyenogonides et en me communiquant les bonnes épreuves de son mémoire (1907); le second, en exécutant les photographies de types reproduites plus loin dans les premières planches du présent travail.

(1) P.-P.-C. Horx, Report on the Pycnoyonidea « Challenger », Zoology, vol. IL, 1881.

PYCGNOGONIDES. 1 Mon excellent collègue du Muséum, M. le professeur Joubin, voudra bien aussi accepter un remerciment pour la part qui lui revient dans l'exécution matérielle de cette publication.

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