SUR L'EDUCATION
Janvier 1919.
— Vous êtes ri(Jicule avec les enfants, me dit-on souvent.
Mais on ne me le dit pas méchamment, et puis on a raison, car, si j'aime tant les enfants, je ne sais pas trop moi-même au juste pourquoi.
C'est peut-être par paresse. Quand on n'a pas d'enfants à soi, il est assez pratique de satisfaire son instinct familial en aimant les enfants des autres, parce qu'on ne les voit jamais qu'en agrément. Dès qu'ils sont malades, qu'ils sont sales, qu'ils sont méchants, ils disparaissent. On n'a affaire qu'à de petits êtres en pleine santé et en pleine joie, sans revers de la médaille.
C'est peut-être aussi par vanité. Le désir de plaire est plus facilement exaucé avec les enfants qu'avec les grandes personnes. Les enfants n'ont pas de sens critique — ce n'est pas pour dire que les femmes en aient beaucoup. Si l'on a un peu la manière pour les apprivoi-
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ser/ on les apprivoise presque tous sans aucune peine. Et ils sont si confiants, ils se livrent à vous si gentiment...
Mais je crois que je les aime plutôt parce qu'ils ne sont pas terminés. En attendant que vers vingt ans ils se soient accomplis, et, il faut bien le dire, généralement ratés, c'est mon imagination qui les réalise. Et l'imagination ne réalise qu'en beau, même dans le crime, même dans l'insignifiance. De là, le triomphe de l'esquisse, qui plaît tant à notre époque : de ce que l'artiste a pour collaborateur, nous, et que nous ne lui achevons ses imprécisions qu'en beau, c'està-dire en y ajoutant d'autres imprécisions qui sont selon la pente de nos désirs. La réalité qui détermine est trop unique en regard des multiples vérités que l'imagination projette, et que le vulgaire appelle des mensonges. Telle me semble insupportable l'illustration d'un livre moderne avec des personnages qui ne laissent pas la moindre part au rêve. Tel presque tout le théâtre qui n'est pas chanté, où les héros nous apparaissent en viande. Quelle femme pourrait être véritablement Mélisande, si la musique ne la rendait pas floue ?
Mais quelle merveille alors est cette esquisse de femme, cette quelconque petite fille de douze ans ! Toutes les possibilités sont en elle. Les possibilités, entendez-vous, cette chose admirable, ce livre blanc ; rien n'a encore été fait.
tout est possible. Ce qu'on imagine sur une femme peut être faux, contredit par des faits acquis que Ton ignore ; ce qu'on imagine sur un enfant est toujours vrai, puisque cela n'a pas encore été. Page blanche, oui, c'est sur des pages blanches que j'ai vu les plus beaux dessins dont je me souvienne. Petite fille indécise, cent avenirs simultanés divergent d'elle comme les rayons d'une invisible lumière. Vers quel point cardinal va pencher sa grâce ?
Je sais bien que j'ai des déboires. Mais quand je suis sur la grève où les vagues une à une viennent s'abattre, arrivant depuis la haute mer, monotones et pareilles, j'en choisis une très loin, qui me semble supérieure aux autres, plus forîe, une reine entre les vagues, et je la regarde approcher. Elle est à moi : dans sa belle volute roule ma belle espérance. Et, quand elle s'écrase sur la plage, elle n'est ni plus ni moins qu'une simple vague. Alorsj'en choisis une autre lointaine qui à son tour est belle lant qu'elle est l'avenir, puisque j'ai le bonheur d'être un crédule éternel...
Ayant celte faiblesse que je viens d'avouer d'aimer les enfants, j'ai une tendance à prendre parti pour eux contre leurs parents, à trouver que ceux-ci ne les comprennent pas et les élèvent mal, ce qui doifc être souvent injuste, et je suis arrivé à ne plus avoir personnellement la moindre idée sur la manière qui donne le
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plus de chances de réussir une éducation, le pour et le contre se présentant avec une séduction égale dans la plupart des cas.