‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 25 sur 25 · LETTRE A JOLI-RIEN SUR LE PLAISIR D'ÉCRIRE · texte numérisé non relu

LETTRE A JOLI-RIEN SUR LE PLAISIR D'ÉCRIRE

Donc, chère Joli-Rien, vous me demandez si cela m'amuse d'écrire des articles. Je crois que vous me posez cette question tendancieuse pour savoir si c'est aussi rasant que de composer à quinze ans des devoirs français, ou si, lorsqu'on arrive à l'âge d'un patriarche, ce qui semblait jadis une torture devient une volupté exquise. Ni l'un ni l'autre. Je vais tâcher de vous répondre avec sincérité, bien qu'en me récusant un peu, car il n'y a pas très longtemps que j'écris de la sorte et beaucoup d'autres gens doivent avoir sur ce point des avis de plus de poids.

Oui, vu d'ensemble, cela m'amuse d'écrire, d'abord parce que je ne fais presque jamais que des choses qui m'amusent, ou, si vous préférez, parce que j'ai une nature si heureusement irrésolue que successivement toutes les choses que je dois faire semblent m'amuser. La vie est semée

d'embêtements qu'il suffit souvent de débaptiser pour leur faire prendre une bonne figure sympathique.

Dans le détail cependant, certains côtés laissent à désirer. Ainsi, le pire, c'est de devoir être prêt à date fixe, mais encore en cette contrainte y a-t-il du bon et du mauvais. Cela me paraissait autrefois une difficulté insurmontable. Quand j'ai commencé d'écrire voici un an, les gens qui me connaissaient m'ont prédit qu'avec mon caractère je ne ferais pas plus de trois articles, les optimistes allaient jusqu'à cinq ; eh bien! j'ai fini par être prêt toutes les semaines avec la même régularité qu'aurait pu y apporter un petit notaire. Il est sur que c'est un cauchemar hebdomadaire d'être happé par une date, surtout lorsqu'on est paresseux et qu'on n'a jamais rien en réserve. Ma paresse est tellement grande, Joli-Rien, je l'ai tant laissé se développer qu'elle est comme les lapins en Australie, dont on ne peut plus venir à bout. Et elle esl aussi insidieuse que mon zèle est fugace : elle prend prétexte de tout pour me trouver des excuses. Elle me donne des distractions, elle m'envoie des rêves, ou les pavots de la somnolence, ou bien des envies d'aller me promener, ou des désirs de lectures n'ayant aucun rapport avec mon travail. Et même, parfois, lorsque j'ai deux sujets dans l'idée, la perfide m'inspire une détestable obsession d'écrire sur celui auquel je ne

veux pas m'attacher ce jour-là. Ballotté aux mains de cette incertaine, j'ai envie de tout laisser en plan, mais c'est ici qu'intervient la merveilleuse discipline qu'est une date fixe. Il est évident, me direz-vous, que cela n'aurait pas une grande importance si j'interrompais ma production, il ne m'arriverait pas de catastrophe, on ne me tuerait pas, comme les bolcheviks firent de l'archevêque de Voronèje — à ce que m'ont raconté deux jolies Russes — qui fut bouilli dans une chaudière et servi en soupe obligatoire au clergé de son diocèse. Mais il y a la contrainte morale, un petit point d'honneur vis-à-vis de soi qui est salutaire, et alors la paresse est vaincue provisoirement. C'est là le seul côté ennuyeux de la carrière, avec quelquefois des rages contre des mots qu'on pressent et qui ne veulent pas se laisser saisir, amsi qu'un morceau de savon dans la baignoire.

Les agréments sont plus nombreux. Lorsqu'on écrit, on écrit pour soi, ou pour une personne, ou pour une élite (quand je dis écrire pour une élite, j'entends par là publier). Le public se compose de deux éléments : l'élite et les autres. Les gens de l'élite se distinguent à ce qu'ils pensent à peu près comme vous ; les autres, on ne s'en occupe pas. Les classifications sont un très bon exercice, Joli-Rien ; Gobineau y excellait, et faire les classifications soi-même est le plus sûr moyen qu'on

connaisse d'avoir toujours une place en première classe. Je reprends :

1° Ecrire pour soi est déjà une grande satisfaction ; il est amusant de créer de petites œuvres, comme on dessinerait sur des pages d'album, pour laisser quelque chose de fixe hors de l'éternel renouvellement de la vie, pour retrouver plus tard le soi-même d'aujourd'hui qui attendrira et qu'on ne reconnaîtra presque plus. Et seules les notes prises ainsi au jour le jour savent faire durer l'éphémère. De plus, je trouve que l'action matérielle d'écrire m'aiguise le penser, me chasse la langueur (cet alexan, drin que j'ai dans l'oreille n'est pas de moi, mais de qui est-il? De Ronsard, je suppose).

2° Ecrire pour quelqu'un est mieux. Malheureusement, il y a des erreurs d'adresse. Et comme c'est en général le cœur qui met la suscription sur l'enveloppe, il est bien capable, ce faible, ce sans-discernement, ce sans-prudence, de faire tous les envois à une gourde (si vous me permettez de m' exprimer avec abandon), et il faut s'en méfier beaucoup.

3«» Alors, publier est délicieux, parce qu'on s'adresse à travers tout le monde, au hasard, dans l'inconnu, comme quelqu'un qui chanterait à une fenêtre la nuit ; et que dans cette nuit soudain des harmoniques s'émeuvent et répondent, qu'on ne soupçonnait pas.

Il y a des gens qui vous écrivent de si gentilles

lettres, chère Joli-Rien, des lettres de remerciements (qui font plaisir lorsqu'on s'est donne un peu de peine) et d'encouragements (qui sont très utiles pour réconforter dans les moments ou l'on tend à se trouver tout à fait idiot), ou des demandes de conseils (ce qui est flatteur, n'est-ce pas, sinon justifié?).

Vous m'objecterez qu'on doit recevoir aussi des lettres désagréables. Non, pas une, parce que le grincheux, qui est en même temps un malfaisant, s'imagine que s'il dit à l'auteur personnellement ses vérités, celui-ci mettra la lettre dans sa poche avec son mouchoir par-dessus ; tandis que, s'adressant à la direction, il espère être plus nuisible en menaçant de ne plus lire le journal si la prose de l'individu qui lui répugne est encore une fois insérée.

Mais les malades de l'estomac sont l'exception, tandis qu'il y a beaucoup d'inconnus pour écrire des lettres simples, amicales et qui sont très agréables à recevoir. J'ai répondu à quelques-unes ; j'aurais voulu répondre à bien davantage ; je mettais la lettre de côté et je notais sur un agenda que j'avais à répondre, et puis le temps me pressait, et puis d'autres lettres venaient, et le projet restait projet, comme les trois quarts des choses de la vie.

Dans cette correspondance j'ai parfois, je dois dire, trouvé des suggestions, ou des phrases seu-

lement, surprenantes. Laissez-moi, chère Joli- Rien, vous en glaner quelques-unes dans mes souvenirs. Ce printemps, par exemple, une dame, qui a gardé l'anonymat, mais m'a envoyé de nombreuses lettres, m'a écrit qu'elle savait où j'habitais, et même que j'étais en voyage, parce qu'elle avait vu que le bocal était vide de son poisson. J'ai trouvé la comparaison un peu hardie ; elle m'aurait écrit : le petit oiseau, il est envolé, c'eût été gentil ; mais le poisson î J'ai eu l'idée, en sortant, de regarder le jardin du locataire qui habite le rez-de-chaussée de l'autre côté de la voûte, et j'ai compris que la dame avait repéré ma maison, mais s'était trompée d'appartement : il y avait en effet un aquarium desséché devant une fenêtre close. J'ai reçu aussi d'une jeune fille un questionnaire pour me demander lequel des trois maréchaux je préférais (comme à la meilleure période du mont Ida).

Il y a des personnes qui s'exagèrent mon pouvoir. Gela, c'est une histoire triste, une pauvre femme retenue dans une maison de santé malgré elle, s'est adressée à moi à plusieurs reprises, me disant qu'elle avait déjà écrit à Poincaré et à Wilson des Etats-Unis qui n'avaient rien pu faire pour elle. Vous comprenez que là où Poincaré et Wilson des Etats-Unis avaient échoué, ma modeste puissance se soit trouvée sans vertu.

Enfin, pendant que j'étais à Deauville, une

dame m'écrivit qu'elle avait l'intention de me connaître sans que moi je la connusse ; elle m'intimait donc l'ordre de me tenir à une heure dite dans le hall de l'hôtel Normandy, un papier à la main (elle précisait le papier, mais cela n'a pas d'intérêt pour mon récit). Elle passerait sans se faire remarquer, et ce serait tout. Vous avouerai-je, chère Joli-Rien, qpie je ne me sens pas très sur de mes charmes ? Fallait-il adopter une pose un peu archaïque, me planter raide comme une infante de Vélasquez, avec le papier offert ainsi qu'une tulipe? Valait-il mieux, au contraire, attendre nonchalamment en bas de l'escalier, ployé sur une hanche, avec un souple effet du torse comme le Chanteur florentin? Tout cela n'allait guère. J'aurais cependant désiré de donner à cette dame une vision de l'Antinous. Je songeai à me faire remplacer au pied levé. Je ne trouvai de réellement beau que le fils des amis chez qui j'étais en villégiature, vraiment un jeune dieu, mais après réflexion, je dus renoncer à l'envoyer, parce qu'il n'avait que neuf ans ; alors, je crois que, même ne sachant rien de moi, la dame se serait méfiée d'une supercherie. Je le regrette, mais j'espère que, par hasard, elle a rencontré dans le hall ce jour-là un être splendide à qui le destin faisait tenir un papier, qu'il lui a plu par erreur, qu'il a continué de lui plaire quand elle a su, qu'elle l'a épousé, et qu'ils ont eu beaucoup d'enfants.

Excusez, gentille Joli-Rien, mon radotage, et mettez-le sur le compte de la fin de l'année qui incite à reporter ses regards sur la route parcourue. Vous voyez que cela a été délicieux d'écrire et de pouvoir vous mêlera ce que j'écrivais. Bientôt, vous m'intimiderez et je n'oserai plus vous parler familièrement. Quand je songe que l'année qui vient va passer sous le mai de vos seize ans ! Dieu ! Joli-Rien, que votre sort est enviable !

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