‹ Pygmalion aux cent amours, essaisChapitre 24 sur 25 · CAUSERIES D'ENFANTS · texte numérisé non relu

CAUSERIES D'ENFANTS

Midi et demi à la campagne, chez des amis. Je suis seul dans le salon. C'est la fin d'octobre, le ciel est traversé d'averses, et, au delà des hautes poPtes-fenêtres closes^ il y a la terrasse qui luit de pluie comme un miroir, et de lourds nuages qui se succèdent avec, entre eux, des déchirures d'un bleu lointain et froid. Comme Une réplique des flammes qui dansent dans la cheminée, les masses d'arbres du parc sont or et rose, plus claires que le ciel, et par moments ie vent ramasse des feuilles incertaines, et les fait remonter en éparpillemeût devant les carreaux*

Il va être l'heure du déjeuner : je suis en avance ; Isabelle entre. Isabelle, qui a onze ans, m'honore parfois de ses confidences. Elle est soucieuse et fronoée aujourd'hui, elle vient regarder avec moi par la fenêtre. Il y a, comme tous les automnes, d'horribles moUches mourantes que le ffeu ragaillardit un peti, et qui se

traînent le long des vitres. Isabelle, distraitement, tue les mouches en les écrasant à peine contre le carreau, d'un adroit coup de pied.

— Est-ce que vos parents sont morts depuis longtemps ? me demande-t-elle soudain.

A une question aussi inattendue, il faut une réponse tragique. Je prends donc un ton pénétré :

— Hélas ! oui. Je suis orphelin depuis l'âge le plus tendre.

— Eh bien ! vous pouvez dire que vous en avez une veine, me dit-elle avec conviction.

Qu'est-ce qu'on a encore bien pu lui faire ? Je lui ai naturellement répondu, ainsi qu'il sied, qu'on ne doit pas parler de la sorte, et qu'elle, en particulier, a plus tort que n'importe qui, car elle a des parents excellents. Mais c'est la solidarité entre grandes personnes qui me faisait proférer ces paroles sucrées ; il y a le pour et le contre dans toute thèse, et depuis que je regarde, à côté de la mêlée, j'ai assisté à de tels malentendus dans les éducations que je ne condamne pas absolument Isabelle, d'autant plus que c'est là chez elle une simple manière de dire, et que la pauvre enfant aurait un profond désespoir si on la mettait en présence des corbillards de père et mère.

Il est admis que les enfants ne comprennent pas que c'est pour leur bien (mot vague) qu'on

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les ennuie, mais souvent les parents non plus ne se rendent pas compte jusqu'à quel point ils peuvent ne pas comprendre, et arriver à embêter leurs enfants. Et heureusement sans grand résultat, car on frémit à la pensée de ce que serait un enfant phénix qui profiterait intégralement de la bonne éducation donnée par la famille : il ne s'en remettrait jamais, il deviendrait idiot. Le temps de l'éducation, en effet, est le véritable régime des restrictions ; elle ne développe guère que des qualités négatives, et me paraît assez bien synthétisée par ces axiomes de gouvernante : Les enjants peuvent être vus ; sous aucun prétexte^ ils ne doivent être entendus. — Les ejijants ne parlent qu'à leur tourj et leur tour ne vient jamais. — Ceux qui redemandent du plat sucré n'en auront pas, parce qu'il est déjendu de redemander^ et ceux qui n'en redemandent pas n'en auront pas non plus, parce que s'ils n'en j^edemandent pas, c'est qu'ils n'en ont pas envie.

Ce qui fait l'arbitraire de ces lois, c'est qu'elles sont édictées par des législateurs qui se trouvent au-dessus de leurs atteintes. Il est aussi injuste d'empêcher un enfant d'être bruyant, ce qui est de son âge, que de vouloir sanctionner les gambades d'un jeune chien, et il serait la plupart du temps profitable qu'à déjeuner ce soient les quadragénaires qui se taisent, et ne reprennent pas de tous les plats.

J'imagine que beaucoup d'enfants ne sont pas aussi heureux que les grandes personnes veulent bien nous le dire. Des gens s'attendrissent, il est vrai, en se rappelant leur enfance, et affirment qu'alors ils n'avaient pas de soucis. C'est d'une mauvaise mémoire : ils avaient des soucis, qui leur paraissent puérils à présent, mais qui étaient assortis à leur esprit d'alors, et tout aussi douloureux. Je me souviens d'avoir cruellement souffert, parce qu'à l'âge d'Isabelle, m'étant fiancé à une petite fille, j'appris qu'elle était bonapartiste. Je prétendais me jouer de toutes les autres difficultés, mais celle-là, qui me semblait un cas de rupture, je ne savais comment y remédier.

Il serait plus franc d'avouer : l'enfance est obligatoire, mais c'est un triste moment à pas^ ser. Pour ma part, je préférerais recommencer n'importe quelle période de ma vie plutôt que celle-là. Le souvenir d'un ennui immense plane sur mes jeunes années, surtout celui des jours de congé, alors que j'étais au collège — non les vacances, pendant lesquelles je m'amusais fort, mais les dimanches, où l'on s'ingéniait à me trouver des distractions aussi instructives que comme il faut. Ah 1 à treize ans, par une soirée glaciale d'hiver, visiter en uniforme de sergent de ville une exposition d'appareils de sauvetage au Palais de l'Industrie 1 Avec pour seule consolation, de se mettre sur la langue des pastil-

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les au miel que, moyennant deux souS;, on a extirpées d'un meuble distributeur !

Et à la même époque, mon cousin Thomas, tendre et féminin, dressé par une mère en bois, se lamentait tous les jours de n'être pas le fils d'une actrice. Pour nous, une actrice, peu importait qu'elle jouât, cela voulait dire — nous en apercevions de telles au parloir — beauté, élégance raffinée, parfum, caresses, indulgence plénière, et promenade en voiture au Bois avec maman, sans ecclésiastique.

Il me semble étrange qu'un même enfant, on lui fasse faire des chaussures sur mesure et qu'on prétende l'introduire sans l'estropier dans une éducation [toute faite. Bien souvent, chez des frères qui n'ont pas plus de trois à quatre ans, le caractère est déjà dessiné si dissemblable qu'il est clair qu'une éducation identique ne donnera pas la même réaction avec les deux.

J'ai deux petits amis, frères, aussi différents qu'on peut être. A cinq et trois ans, leurs natures étaient marquées. L'aîné, violent et sensible, émotif, d'une perpétuelle franchise, coléreux, gai à la fois et près des larmes. (On le couche dans l'après-midi. Sa mère, un jour, le trouva les yeux ouverts et tout en pleurs. « C'est que, dit-il, je me suis chanté une chanson si triste qu'elle m'a fait pleurer. » N'est-ce pas là une charmante réponse ? Pauvre petit qui se

chante et s'enchante, comme il part sans armure pour la vie !) L'autre, au contraire, est plus caressant, mais indifférent, renfermé, têtu, d'une câlinerie presque féline, il ne se met jamais en colère, et on ne peut le faire obéir.

J'étais au cirque avec eux deux ; nous étions dans une loge : l'aîné s'amusait beaucoup de tout ; celui de trois ans, juché sur deux coussins mis par-dessus sa chaise, ne prononçait pas un mot, mais, à un moment, il me montra d'un petit geste circulaire les spectateurs rangés en face de lui dans l'autre hémicycle, et me dit avec un air mécontent : « Et, ceux-là, ils font rien ? » Il pensait que tout le cirque ne devait être rempli que de clows destinés à l'amuser lui tout seul. Néron enfant n'aurait pas parlé mieux.

Si les parents font parfois souffrir les enfants, il faut reconnaître, pour être honnête, que la réciproque est vraie plus souvent encore. Aussi, ayant cité tout à l'heure l'atroce histoire d'Isabelle, qui aime mieux être orpheline que privée de dessert, je voudrais raconter l'anecdote d'un petit saint Jean-Bouche-d'Or qui, l'autre jour, fit bien souffrir sa mère. Il a quatre ans ; sa mère l'a envoyé passer tout l'été à la vraie campagne, d'où il est revenu, il y a quelques semaines, avec une excellente mine et, il faut l'avouer, un peu d'accent de terroir dû à ses

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fréquentations paysannes. On l'emmena déjeuner en ville, où il se tint très bien, ne disant rien, gros comme le poing et sérieux comme un pape. Quelqu'un lui demanda :

— Tu t'es amusé à la campagne ?

Il ne répondit pas. Alors on l'encouragea :

— Réponds. Tu t'es amusé à la campagne ?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu as fait?

— Réponds. Qu'est-ce que tu as fait ?

— J'ai été au baptême de Nicolas.

Personne ne savait ce que c'était que Nicolas.

— Gomme c'est bien, ça. C'est beau, hein ? C'était amusant ?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu as vu ? Dis-nous comment c'était.

Alors le petit garçon prit une figure malicieuse, rentra sa tête dans ses épaules, et dit d'un air fûté :

— M. le curé, il a voulu tirer la cloche, et il a cheurré sur son...

Qu'on veuille bien me pardonner de rapporter cette expression un peu triviale, mais je puis garantir que, par sa déclaration brève autant que stupéfiante, le jeune homme musela net tout l'auditoire.

Décembte.

Un correspondant du Guipuzcoa m'a écrit, il y a quelque temps, à propos de cette phrase de Rodin : Je dois tout aux Jemmes : elles marchent comme des chejs-d'cmwre. Mon correspondant fait observer (judicieusement à mon avis) que, dans les grandes villes modernes, on voit marcher rarement de ces chefs-d'œuvre, et qu'il faut aller dans les pays où les femmes portent des fardeaux sur leur tête pour trouver une démarche aussi enchanteresse ; et, à propos de la belle allure des femmes de Burgos, il a joint à sa lettre une pièce de vers sur l'attitude des femmes en général, pièce qui est elle-même d'une excellente tenue, et dont rien que le titre bizarre et évocateur. Verticales, est assurément fait pour plaire à certaines qu'il réhabilite ainsi d'un bon angle droit.

J'ignore la littérature de Rodin, m'en étant tenu jusqu'ici à sa sculpture, mais il me semble que la phrase citée plus haut est pareille à bien

d'autres phrases définitives, belles par leur concision et l'autorité qui en émane, et qui, au sens propre des mots, ne veulent rien dire du tout. Que signifie au juste marcher comme un chefd'œuvre ? De quel chef-d'œuvre s'agit-il ? C'est une comparaison essentiellement défectueuse, car si une comparaison, pour être frappante, implique une certaine fantaisie, elle exclut cependant l'impossibilité. Quand, dans le langage familier, on dit de quelqu'un qu'il est astucieux comme la cochenille, peu de gens savent si la cochenille est réellement astucieuse ; néanmoins elle peut l'être, tandis qu'il est sans exemple depuis Pygmalion qu'un chef-d'œuvre ait marché. De même, j'ai eu un camarade de collège dont nous disions communément qu'il était futé comme une brouette. La brouette, il est vrai, n'a rien de futé, mais la comparaison demeurait bonne, l'intention étant péjorative, et en effet, je puis affirmer maintenant de ce garçon, puisqu'il est arrivé à une haute situation, qu'il était d'une stupidité sans seconde.

Ici se terminera ma critique acerbe sur la phrase de Rodin, car, toute défectueuse qu'elle est, je la comprends pourtant, je pense, comme il a souhaité qu'elle fût entendue. C'est un équivalent du Vera incessu patuit dea de\irgï\e.

Au sujet de ces quatre mots latins, qu'on veuille bien me permettre une courte digression, car je suis convaincu qu'une foule de personnes —

qui, comme moi, ont une connaissance peu approfondie de VEnéide, et répètent cette expression devenue proverbiale — commettent sur ce point la même petite erreur de pensée que je faisais naguère, et dont je me suis avisé tout à fait par hasard. Ils imaginent de face, venant à euxy la créature qu'ils comparent à une déesse, et c'est de dos qu'il faut la voir. Virgile ne laisse là-dessus aucun doute ; Enée cause longtemps avec sa mère sans l'identifier, et ce n'est que lorsqu'elle s'est retournée pour partir qu'il s'aperçoit de sa qualité d'immortelle. J'aurais désiré rechercher des détails plus amples sur cette si singulière entrevue de famille ; seulement, je suis à la campagne chez des amis, et il n'y a pas le moindre Virgile dans la maison. Il est vrai qu'il y a autre chose : il y a des têtes de cerfs empaillées accrochées aux murs dans les couloirs, et des trompes de chasse qui pendent après ; et puis, si je regarde par la fenêtre, il y a au loin une contrée toute mouillée de fin d'automne avec des champs gras et des bois aux feuillages roux. Il doit faire bon galoper par là, et si nous ne sommes plus aux temps de la Restauration où, le soir, le vieux veneur, la figure rubiconde, et les pieds sur les chenets, lisait des vers latins, tant pis ! Nous nous passerons des détails, et saurons simplement que c'est de dos que Vénus patuit dea. Cela n'a d'ailleurs pas un intérêt bien immédiat.

Pour en revenir à la question qui fait l'objet de la lettre reçue d'Espagne, je reconnais avec mon correspondant que l'habitude de porter des fardeaux sur la tête (et, j'ajoute, de marcher pieds nus) donne aux femmes une allure inimitable, par cette ligne, comme il dit, verticale qui passe par la nuque et les talons, par une certaine régularité souple aussi de la marche sans jamais aucune saccade, le roulement du haut du corps sur les hanches, la fierté de la figure levée qui assure le regard, et, pour conserver l'équilibre, un imperceptible et perpétuel déplacement de la tète sur les muscles du cou.

Tout cela constitue un ensemble d'une harmonie délicieuse, une sorte d'architecture de puissance et de grâce, mêlée à quelque chose de paisible, d'indolent, qui s'accorde avec les chars à bœufs tranquilles et les pures lignes droites des cyprès, mais qui, je crois, n'irait pas du tout dans nos villes de tumulte et d'affairement.

Je ne souhaite pas de rencontrer la déesse dans ma rue ; la cariatide n'a pas sa place ici où tout le monde (fors quelques gros messieurs) marche le corps penché en avant, parce qu'on est pressé ou qu'on se figure l'être. Malgré les hauts talons — les hauts talons luttaient avec les jupes courtes (Verlaine rajeuni) — et les petits pas précipités de nos contemporaines, il

y a à Paris des femmes pétries par les Grâces, et dont la démarche, telle qu'elle est, me ravit.

A quoi tient la grâce dans la marche ? Il faut, bien entendu, d'abord que les jambes soient d'aplomb et en proportion avec le buste. Je défie une femme qui poserait ses pieds comme le Saint Jean-Baptiste de Rodin, ou qui aurait des courtes pattes tordues comme le Victor Hugo, également de Rodin, d'avoir une démarche élégante.

Mais, le problème des jambes étant résolu, je me suis demandé depuis longtemps, bien avant que l'on m'écrivît, où était situé le siège de la grâce. Entre deux danseuses, par exemple, à peu près semblables, et qui dansent avec un égal mérite, pourquoi l'une est-elle plus gr£icieuse que l'autre ? Après des années d'études et de réflexion, je vais exposer ici le fruit de mes vieilles, comme on disait dans le langage pompeux d'autrefois.

Je suis arrivé à cette conclusion que la grâce réside, entre l'oreille et l'épaule, dans la sou'plesse du cou qui permet des oscillations de la tête à droite et à gauche, donnant ainsi à cette tète une insouciance charmante, un air d'être libre, d'ignorer complètement ce qui se passe daps les régions plus basses qu'elle.

Je me souviens d'un jeune homiiie qui, jadis, deux ou trois fois par semaine, attendait en

taxi-auto une petite Jeune fille pour un enlèvement provisoire. Elle partait de chez ses parents un peu en avance pour aller à un cours, elle arrivait très en retard au cours, et entre les deux il naissait ainsi une exquise et précaire demiheure bien employée à rouler à toute allure dans le taxi-auto. Il l'attendait au coin de la rue de Rome et de la rue je-ne-sais-plus-quoi, et, du plus loin qu'elle apparaissait, il la reconnaissait à sa démarche. Qu'ils sont beaux les pieds qui amènent la bien-aimée au rendezvous ! On pourra croire aussi que c'était la voix du cœur dans la poitrine du jeune homme qui lui faisait ainsi deviner la jeune fille, ou encore que c'était parce qu'elle avait des cerises sur son chapeau. Tout cela est faux également : il la reconnaissait parce qu'elle marchait [comme personne, parce que sa silhouette semblait ne point peser par terre. Elle descendait la rue de Rome parmi les passants, furtive, étrangère à tous, unique et telle qu'arrivant d'un pays lointain où l'on se promènerait sur les nuages, et, quand elle approchait, il voyait les longues jambes droites, comme sans doute les aimait Rodin, et les pieds qui se posaient créant de la grâce, et surtout la jolie petite tête mobile, insoucieuse du corps, à la fois timide et fière. Jamais, depuis, femme ne fit pour lui éclore autant de fleurs sous chacun de ses pas.

(Ce jeune homme admiratif n'a absolument

rien de commun avec moi, puisque chacun de nous, au bout de sept ans, est aussi renouvelé qu'un simple président de la République, et il y a bien plus d'un septennat, hélas !)

J'aurais eu encore à dire plusieurs choses à mon aimable correspondant d'Espagne au sujet de Rodin, ayant eu l'occasion d'aller plusieurs fois cet automne au musée de l'hôtel Biron. La place actuellement me fait défaut, mais si l'on veut bien m'accorder quelques jours ou quelques années de crédit, nous reprendrons cet entretien.

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