IL BOULETS ROUGES
On tira des boulets rouges avant de connaître les bouches à feu; les anciens les employaient beaucoup. On les lança encore au moyen de frondes contre Algésiras en 1342; en 1472 on les tira, pour autant que nous le sachions, hors de bouches à feu contre Sagan. Les Polonais canonnèrent avec eux Dantzick en 1 577. On fit sauter par eux un magasin à poudre en 1597; au siège de Rbeimberg, en 1602, on en lança contre Ostende. Les Suédois les employèrent en 1628 contre des vaisseaux devant Weichselmunde. En 1635 Brème en fut canonnée et en 1675 lesBrandebourgeois firent beaucoup de mal à Slralsund. En 1688, on s’en servit de nouveau contre la France. On les jeta contre Neisse en 1741 comme punition, parce que la garnison avait tiré sur un parlementaire. On les employa beaucoup contre Gibraltar en 1783, ou Schwependik construisit le premier four. En 1806, on les tira contre Breslau.
On fit, avant de les employer contre des batteries flottantes, des épreuves à Gibraltar, à Cherbourg en 1785 et à Nice en 1792. On obtint les résultats suivant à Gibraltar. Un boulet de 24, rouge cerise, mit de suite en feu deux poutrelles sèches. Un boulet de 32 qui était resté 4 minutes à l’air et qui avait été
plongé 3 fois (7 fois d’après des essais autrichiens) dans de l’eau froide, incendia encore du bois vert de chêne. Le four à la Schwependik rougissait en deux heures 200 boulets sur un gril.
Les Français devenus attentifs par le dommage qu’ils avaient essuyé , voulurent employer à l’avenir les boulets rouges pour la défense des côtes, ils firent donc de grandes épreuves à Cherbourg en 1785, et il eu résulta :
1“ Que le boulet ne se dilate pas assez pour ne pas entrer dans la pièce de son calibre ;
2 ° Que le boulet rouge et le boulet froid s’enfoncent dans le bois à profondeurs égales;
3° Que l’on peut pointer sans risque une pièce chargée à boulet rouge , en employant un bouchon de terre glaise humide; un bouchon sec de foin empêche aussi l’inflammation ;
4“ Que les grils employés jusqu’alors étaient dangereux et peu économiques, que les boulets y chauffaient lentement et imparfaitement, qu’il fallait en conséquence se servir de fours à réverbère.
Le boulet rouge enflamme avec plus de certitude que tous les autres projectiles incendiaires, car on ne voit pas à la pénétration du boulet qu’il est rouge, et on ne cherche pas à en empêcher l’eflet; tandis que la balle à feu trahit de suite sa destination et attire sur elle toute l’attention. En outre l’inflammation est toujours beaucoup plus sûre, par un corps ardent, surtout quand il est bon conducteur et qu’il est bien logé quelque temps dans des substances
combustibles, que par l’attouchement de ces mêmes corps par une flamme vacillant beaucoup, où les points en contact avec elle ont par la mobilité des gaz , le temps de se refroidir jusqu’à ce qu’ils soient touchés de nouveau. Un boulet rouge étant toujours d’un moindre calibre qu’un projectile incendiaire, pénétre plus profondément, et se loge mieux dans le bois (surtout à faible charge); il ne rebondit pas comme le font quelquefois les autres , ne peut être brisé par la charge, peut s’employer à de grandes distances, donne un coup moins incertain que les seconds et ne dépend pas comme eux du râté d’une fusée.
On doit donc recomm^inder beaucoup l’emploi des boulets rouges comme projectiles incendiaires, surtout dans les sièges, où l’on ne voit pas pourquoi on ne les emploierait pas toujours au lieu des froids, si' l’on pouvait rendre le procédé aussi sùr, facile et peu nuisible à la bouche à feu , que le tir ordinaire. Chaque boulet qui fait maintenant peu de dommage , quand il tombe dans une joue d’embrasure, ou quand il enfonce le toit d’une maison de la forteresse assiégée , deviendrait très-dangereux et produirait encore après des heures entières un excellent ell'et, tandis que maintenant un pareil coup est entièrement perdu.
Si nous examinons toute l’opération dans sa généralité, nous trouvons que les principales diliicullés qui s’opposent maintenant au tir à boulets rouges sont les suivantes :
1° Rougir les boulets ;
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2 ° Les dégradations des bouches à feu -,
3° Le danger des serrans par l’inflammation spontanée de la charge.
Le mode employé jusqu’ici, de rougir les boulets sur un gril enfoncé en terre, parait avoir les défauts suivans :
1° Les boulets d’un fort calibre sont lents à rougir et prennent une température très-inégale selon leur position sur le gril;
2 ° Il est très-difficile d’entretenir le feu par un temps pluvieux et surtout tempétueux ;
3° Le feu vacillant peut facilement offrir du danger pour les munitions qui en sont proches ;
4° L’ennemi voyant de loin un feu vacillant, devine qu’on va le canonner à boulets rouges et obtient ainsi un bon but de nuit ;
6° Il est impossible d’empêcher avec cette méthode , l’introduction de sable dans la bouche à feu ;
6° 11 se forme à la surface du boulet une croûte d’oxide de fer et de terre siliceuse, qui endommage la bouche à feu.
Dans quelques forteresses et ports de mer on a établi , lors de la construction des ouvrages , des fours particuliers, qui évitent ces défauts et dont la disposition était très-variable.
On construisit en 1794 entre les bouches du Rhône et de la Savonne des fours de côtes d’après les plans du général Meusnier; nous en vîmes aussi à Marseille et à Strasbourg. Les fours sont composés d’un fourneau de 14 sur 24 pouces en carré, avec un gril
pour recevoir le combustible au-dessus d’un cendrier et d’une chaulTerie où l’on met les boulets; elle lui est adjacente et perpendiculaire, de 30 pouces de large, de 10 pieds 2 pouces de longueur; le sol , divisé en quatre sillons ( autrefois en briques , aujourd’hui en barreaux de fer ) est incliné vers le fourneau , et est de niveau avec lui dans la partie la plus basse. On chauffe le four avec du bois en copeaux ; rais en train par une heure de feu, il demande 35 minutes pour donner au boulet de 30 la couleur rouge cerise.
11 faudra dans ces deux espaces de tems réunir 15 pieds cubes de bois; chaulfé au charbon, il exige 6 quintaux pour recevoir le degré de feu nécessaire et
12 livres par heure pour l’entretien. Les boulets roulent dans ce fourneau du derrière au devant, si l’on retire ceux de devant quand ils sont incandcscens, et que l’on en ajoute de froids sur le pont; la flamme touche toute la rangée de boulots placés sur la grille.
Les fours de côte anglais sont pareils aux français, si ce n’est que les portes pour les charger sont dans le long côté du fourneau , et que deux sillons sont sons une même voûte, tandis qu'en France il s’en trouve quatre. Les Anglais ont aussi de plus petits fours à deux rangées; ils ont de plus hautes cheminées et la pente est moindre.
Les Anglais se servent d’un fourneau particulier nommé kiln pour conserver incandcscens les boulets sortant du fourneau et qui ne seraient pas tirés de suite; ce sont des grils scellés dans des murs avec cheminées qu’on chauffe en même tems que les fours.
L’on a aussi déjà commencé à se servir devant les forteresses de fours destinés au même usage ; ce sont ordinairement de petits fourneaux à vent, scellés dans un mur, c’est-à-dire des grils élevés. En Angleterre, on a proposé un fourneau , composé de deux caisses en tôle qui s’emboîtent , et dont l’écartement est rempli avec du sable. Les caisses sont formées de plaques en fonte; d’un demi-pouce d’épaisseur; celle de l’intérieur de 4 pieds cubes est portée sur des pieds de 1 pied debout; leur écartement est partout de 8 pouces. Le tirage se fait pas un gril et par une cheminée que l’on peut élever à volonté , et qui est maintenue par quatre cordes tendues. Les boulets sont disposés par couches, l’une au-dessus de l’autre, portée chacune par un gril. Quand le feu est bien en train, la caisse intérieure est fermée par un couvercle double plein de sable. On place le fourneau dans une fosse creusée, en terre pour l’abriter contre le vent, etc. ; l’effet en est si avantageux , dit-on , que les boulets du plus fort calibre ne mettent qu’un quart d’heure à rougir. Ce fourneau a sur le gril ordinaire l’avantage de permettre l’emploi du charbon , tandis qu’ôn ne peut se servir avec l’autre que de bois qui brûle avec une haute flamme; ce qui paraît très-important, si l’on réfléchit combien la flamme est surtout vue de loin la nuit, et combien elle peut être dangereuse pour le' transport des munitions.
Nous croyons qu’un fourneau disposé comme suit, tenant le milieu entre celui de Coupelle et celui de Suède employé à fondre l’acier, serait encore plus
avantageux pour une grande batterie. Le fourneau æ compose de trois enveloppes en tôle, forme troncconique, passant l’une dans l’autre, étayant 0 pieds de haut *, l’extérieur a 4 pieds de diamètre en bas et 3 en haut, elles forment la chemise du fourneau. Les enveloppes sont en feuilles de tôle de la meilleure qualité, rivées ensemble; l’extérieure est faite avec la tôle épaisse que l’on emploie pour les chaudières à vapeur. Les joints sont lutés hermétiquement avec du mastic pour fer L L’enveloppe extérieure et l’intermédiaire sont écartées de 2 pouces et réunies hermétiquement en haut et en bas par un anneau en tôle. L’enveloppe du milieu ne communique avec celle de l’intérieur que par 6 rangées de tuyaux en tôle ; chaque rangée a 6 tuyaux dont les ouvertures correspondent au milieu de l’intervalle entre les tuyaux de la rangée inférieure et supérieure. Les tuyaux en tôle, dont les bords sont repliés intérieurement et extérieurement forment les soupiraux. Quelques boulons en fer maintiennent la position de ces deux enveloppes , dont celle de l’extérieur a une ouverture pour la tuyère du soufflet à 1 \ji pied au-dessus du bord inférieur; la percée est comme celle du fourneau de Coupelle, elle traverse les trois enveloppes. La seconde enveloppe est à 3 pouces de celle 'de l’intérieur qui est rayée vers le dedans. Plus les plaques en tôle joignent hermétiquement et plus le
' Ce mastic est composé de 0,28 kilogr. de céruse, 0,28 de litharge d’argent, 0,16 de térébenthine de Venise, 0,36 de colle forte et 2,88 litres d’eau-de-vie.
procédé est ayanfageux ; mais si l’asage y faisait quelques fissures, leur importance ne serait pas majeure , puisqu’elles ne feraient que nécessiter une accélération dans le soufflet. On doit enduire plusieurs fois le fourneau avec de l’huile de lin contenant i/i de poix pour le préserver de la rouille; cet enduit ne s’efTeuille pas par la chaleur.
Si l’on veut se servir du fourneau , on bouche à l’intérieur les ouvertures des soupiraux avec des chevilles en bois, et on couvre toute la surface interne avec une couche d’un pouce d’épaisseur de terre glaise, de crottin de cheval et de charbon; on l’égalise trèsuniformément et on retire les chevilles. On creuse ensuite en terre une fosse d’un demi-pied de profondeur et du diamètre inférieur du fourneau, qu’on y place et contre lequel on dame la terre pour qu’il reste bien droit; on y introduit par la percée de la terre glaise humide que l’on dame de manière à former un sol ayant un pouce de pente du derrière au bord inférieur de la percée. On verse entre l’enveloppe intérieure et l’intermédiaire de la terre et du sable séchés, ou mieux du charbon, en cherchant à les comprimer un moyen d’une baguette. On charge le fourneau de charbons et on en met en dessous quelques-uns incandescens, on ferme la percée ^r une porte et on laisse la masse s’allumer pour que la couche interne de terre ne sèche pas trop vite. Pendant ce temps on introduit dans l’ouverture extérieure la tuyère d’un soufflet de forge de campagne , ou de tout autre dont la forme la plus avantageuse est
celle (les soufflets prismatiques anglais. Aussitôt que le feu se montre à l’ouverture supérieure , on met le soufflet en mouvement. Le vent circule dans tout l’espace fermé haut et bas entre l’enveloppe extérieure et celle du milieu , et se rend par les tuyaux placés sur 6 rangées dans l’intérieur du fourneau. Lorsque les charbons se sont alTaissés d’un demi-pied, on ajoute une couche de boulets et une de charbons , et on continue cette marche comme au fourneau de Coupelle ; les boulets rouges rouleront seuls hors de la percée. On peut continuer ainsi plusieurs jours sans interruption. Le fourneau ne s’échauffera pas beaucoup à l’extérieur, puisque la chaleur devra traverser trois couches de corps peu conducteurs du calorique. Le vent entrant en grande quantité et à faible pression , la température est plus uniforme dans tout le fourneau, la marche est plus rapide et l’on ne doit pas craindre le ramollissement du fer. L’on abandonne ainsi la haute cheminée qui trahit par ses étincelles, et si l’on emploie de bons charbons, l’ennemi s’apercevra à peine que l’on rougit des boulets, avantage précieux , comme nous l’avons dit, en ce que le danger réel des boulets rouges consiste dans l’absence de toute appréhension de danger. Ce fourneau diminue beaucoup les inconvéniens signalés plus haut pour le gril. Il peut au besoin être chauffé avec du bois, même sans couche d’argile, si celle-ci ne soutenait pas un travail continu. Des épreuves peuvent seules donner des régies pour la marche plus précise du fourneau et du procédé.
Si le voisinage des bouches à feu n’ofTre pas d’endroit convenable pour rougir les boulets, on pourra les apporter d’assez loin sans les refroidir sensiblement, en les renfermant dans des boites en tôle remplies de cendres ou de poussière de charbon. On peut en campague se servir des forges de campagne : aux épreuves de Cherbourg, on porta en 20 minutes au point de fusion un boulet de 18 placé au fo 3 fer d’une forge; un boulet de 32 devint rouge blanc en 19 minutes. Quoiqu’une forge de campagne offre des résultats moins favorables , elle peut être de très-bon service devant des forteresses, où il s’agit d’ouvrir de suite le feu, parce qu’un fourneau ou un gril exige beaucoup plus de tems pour rougir le premier boulet.
Les détériorations aux bouches à feu proviennent :
1" De la haute température, qui agit toujours au même point; elle ne nuit qu’aux pièces en bronze, parce qu’elle en trouble l’alliage; ce vice disparait aux pièces en fonte, que l’on devrait toujours employer pour le tir à boulets rouges.
2° De la coutume existant dans presque toutes les artilleries de laisser rouler le boulet dans l’àme.
Les servans courent un plus grand danger :
l°Par la haute température qu’acquière le canon, surtout celui en bronze , où elle peut-être facilement si forte qu’elle enflamme les grains de poudre qu’un sachet en serge tamise par le refoulement, ou découvre du moins assez pour les mettre ou contact avec les parois échauffées de l’âme. Cette inflammation
n’exige que 300'*, tandis qu’un boulet rouge cerise seulement en a déjà 625° et peut être porté jusqu’à 7500°.
2° Par des éclats de la croûte du boulet ou des fibres enflammées du bouchon^ qui restent dans la bouche à feu et enflamment la nouvelle gargousse.
11 parait que l'on peut corriger ces défauts de la manière suivante :
On écouvillonne après chaque coup, en mouillant beaucoup l’écouvillon dans une dissolution ordinaire de sel commun , ou d’alun et de sel ammoniaque. Les dissolutions étant meilleures conductrices du calorique que l’eau ordinaire, raffraichissent plus rapidement le métal sur lequel elles déposent en s’évaporant une faible pellicule de sel qui le garantit de l’action immédiate du boulet et du soufre, recouvrent également les corps qui pourraient être encore enflammés, et les éteint par suite avec plus de sûreté qu’avec de l’eau seule ; si la couche de sel devenait peu à peu trop épaisse, on écouvillonnerait avec de l’eau pure.
Les sachets sont faits avec un papier très-fort, bien collé, trempé dans de l’alun ; ils sont collés et non pas pliés. L’artillerie française se sert de parchemin ou d’un double sachet en laine; ce dernier n’est pas recommandable, parce qu’il laisse trop facilement dans l’âme des débris gonflés >. On en forme le fond d’après celui de l’âme , et on place sur la poudre avant
' Lea pièces qui tirent à boulets rouges sont, en France, séparées des autres par des traverses en terre.
de coller la gargousse une rondelle de fort cuir ou de carton épais. La gargousse ne peut de cette manière ni tamiser ni se déchirer par la tête du refouloir. Quand on la met dans le canon, on enfonce dans la lumière une brosse humide pour éviter une inflammation provenant des étincelles détachées par le vent des boulets rouges que l’on transporte. On met sur la gargousse un bouchon de paille humide de chanvre, d’argile, de corde, etc., mais autant que possible pas de gazon , parce qu’il èontient souvent des cailloux qui endommagent la bouche à feu ou peuvent être dangereux. On écouvillonne de nouveau avec la dissolution de sel. Le boulet est retiré du fourneau avec des pinces et débarrassé avec un soufflet à main , de tous les petits corps enflammés et légèrement adhérens. S’il était chauffé au rouge blanc , on le refroidit avec un chiffon trempé dans la dissolution; on le pose sur la cuillère et on le porte à la pièce. On y enfonce à un demi-pied un bouchon humide, contre lequel on fait rouler le boulet; on y place un second bouchon humide et on enfonce le tout contre le fond, en évitant ainsi le défaut d’y faire rouler le boulet. Mais il vaut * mieux encore se passer du second bouchon , qui doit empêcher le boulet de rouler, en mettant le canon de niveau , puisqu’il parait démontré que les pièces en bronze surtout souffrent beaucoup des bouchons , et qu’où doit donc les employer aussi peu que possible. Deux hommes refoulent le tout avec le refouloir à hampe recourbée. On introduit la volée dans l’embrasure, on pointe et l’on fait feu. On peut de cette
manière tirer à volonté sous toute élévation et dérlinaison , tandis que l’on devait jusqu’ici donner toujours de l’élévation.