I. projectiles incendiaires
Les projectiles incendiaires sont plus anciens que les bouches à feu; ils servaient déjà comme flèches ardentes dans les anciennes machines balistiques. On changea leur forme de flèche en celle de sphères, et l’on pétrit la poix et la résine, dont ou enduisait le chanvre qui les entourait, pour en faire des balles que l’on renferma dans des sacs en coutil , en les entourant ensuite de cordes, et on y ajouta les nouvelles compositions incendiaires ; telles étaient les premières balles à feu; telles sont encore à peu près les nôtres.
Déjà en 690 on employa des balles à feu devant Mecque; on en lança en 1290 à Damiette contre saint Louis; en 1319 les Vénitiens incendièrent des ponts par leur moyen; en 1356 on en jeta contre Romorentin; en 1390 on se servit des artifices contre Padoue. Cependant les Turcs se servirent encore en 1529 de flèches ardentes contre Vienne.
Golonna parle de balles à feu qui ressemblent à
celles de Fane, décrites plus bas. En 1585, on lança beaucoup de pots à feu contre Nimégue; en 1500, on en tira quelques-uns en Hollande hors de bouches à feu en bois; en 1634, beaucoup manquèrent devant Regensburg. Toutes ces balles à feu étaient simplement chargées dans des sacs en coutil ; ce n'est qu’en 1672 que Bernard de Galen découvrit les carcasses, et en 1673 Geisler en brûla devant le roi une qui contenait 165 livres de poudre. On adopta généralement ces carcasses, croyant donner plus de consistance à la composition, mais déjà en 1607 les Français avaient trouvé qu’elles déviaient trop et qu’elles se brisaient en tombant sur des toits; ils les ' rebutèrent donc et reprirent, comme la plupart des autres nations, l’ancienne méthode. Les balles à feu étaient à ce point quand les Anglais découvrirent en 1760 les bombes incendiaires, qui donnèrent de très-bons résultats dans une épreuve faite à Woolwich en 1762, mais qui ne furent employées qu’en 1783. Le bris de la composition était ici impossible; la flamme était devenue plus constante par le rétrécissement de l’œil ; la probabilité de toucher était aussi grande que pour les autres projectiles creux; ces avantages parurent importans, quoiqu’on rencontrât aussi de grandes difficultés, parce qu’on ne pouvait employer qu’avec peine les compositions chaudes, regardées comme meilleures que les froides ; le tassement était difficile; quelque composition usitée que l’on choisit, les lumières étaient bientôt bouchées par beaucoup de charbon provenant des matières
végétales et que la flamme ne pouvait chasser; la charge s’enflammait souvent trop tôt et brisait la composition avant qu’elle ne fût bien enflammée. On balança donc depuis lors dans les artilleries entre les trois méthodes citées , et on regarda en général ces projectiles incendiaires comme la partie particulièrement faible de la pyrotechnie.
LesFrançais firentde nouveau en 1798 des épreuves avec les carcasses qu’ils avaient déjà rejetées cent années auparavant ; Bietry les proposa à Auxonne et on les essaya devant Meudon. Elles contenaient une composition très-dense dont on ne connaît point la formation. Elles étaient beaucoup supérieures aux anciennes sous le rapport de leur effet incendiaire, mais elles parurent se gâter par une longue conservation. Elles avaient un plateau en bois et donnaient comme toutes les balles à feu avec carcasse en fer peu de probabilité de toucher, puisque sur 33 coups à 200 toises, il n’y en eut que 10 qui touchèrent le but.
Nous devons aussi mentionner un essai unique de tirer des balles à feu avec de petits fusils. En Suède, on lança de cette manière des balles ovales , puis des flèches ardentes et on dit en avoir obtenu de bons résultats. Elles portaient plus loin et incendiaient avec plus de certitude que des fusées.
Nous avons déjà dit dans la partie chimique de la préparation des compositions, que celles actuellement en usage étaient inférieures pour leur force incendiaire à d’autres confectionnées d’après le nouveau système, et nous avons prouvé dans leur confeo
tion mécanique, qu’elles pouvaient être préparées avec beaucoup moins de danger. Il nous reste donc ici à parler de la fabrication des projectiles.
Les sacs pour les anciennes balles à feu encore adoptées par la plupart des artilleries sont faits en coutil. Ils ont la forme ovale et se composent de trois parties cousues ensemble, chacune d’elles étant formée de trois morceaux de coutil collés l’un sur l’autre. On introduit dans l’ouverture un anneau en fer qui a trois mortaises au moyen desquelles on suspend le sac à un trépieil. Cet anneau en maintenant l’ouverture au large facilite le chargement. La composition chaude y est tassée à la main ; on y ajoute dans quelques artilleries des couches de grenades comme mitraille, en ayant soin d’en diriger la fusée vers l’axe de la balle. Si au lieu de grenades on veut y disposer des canons courts de pistolets chargés, on remplit d’abord le sac de composition, puis oa le place dans une calotte en fer destinée à prévenir le bris de la balle quand elle touche le but. Elle est mastiquée au sac qui est ensuite recouvert d’un réseau que l’on commence à l’anneau et que l’on continue jusqu’en bas. Les artificiers mettaient leur talent â bien tresser ce réseaux, et gare à celui qui se trompait dans ses nœuds. Les artilleries qui se servent de canons de pistolet pour repousser ceux qui tenteraient d’éteindre les balles , forent entre les mailles du réseau des trous dans le sac et la composition , et y introduisent des canons de pistolet de quelques pouces de longueur , chargés à balles et percés d’une lumière à tra-
vers la vis de culasse. On leur donne ordinairement un rebord à la bouche pour les mieux lier à la balle, qui ainsi préparée est plongée dans de la poix fondue.
On rejete dans plusieurs artilleries les grenades que d’autres ajoutent, parce que l’on a trouvé que l’inflammation déjà produite s’éteint par des détonnations. Ceci parait être aussi le cas lorsque des soufflures dans la composition, ou un mélange inexact, produisent des détonnations pendant la combustion, quoique d’un autre côté elles projettent des parties de composition qui mettent le feu à des endroits plus éloignés.
Les carcasses de Galen se composent d’une calotte et de deux montans croisés formant un ellipsoide. Quelques artificiers les trempent dans de la poix avant de les charger, d’autres ne le font pas. On y tasse une composition chaude en la recouvrant d’un sac en coutil et on trempe la balle dans de la poix fondue.
Les deux sortes de balles à feu décrites plus haut se brisent facilement déjà au sortir delà bouche à feu, surtout si l’on est forcé d’employer de fortes charges pour tirer à des distances un peu éloignées. Les Anglais se trouvèrent dans ce cas devant Quebeck ; ils essayèrent de parer à ce défaut en remplissant avec des gazons , l’espace vide que laissait la charge dans la chambre , ce qui épargna effectivement les balles.
Il serait possible de remplacer avec avantage les projectiles incendiaires , où la flamme ne jaillit pas par des ouvertures étroites, par un mélange de sciure
de bois et de goudrpn tassé dans un sac. La diminution de la chaleur de la flamme serait compensée par sa grande durée et par la fluidité du mélange, qui, ayant brûlé le sac, se répandrait sur une plus grande surface qu’elle enflammerait. On ne devrait point craindre qu’elle ne se brisât ni qu’il y eût du danger à la préparer.
Les bombes incendiaires ont ordinairement, à cause de leur culot, un compartiment intérieur percé d’un œil qui sert à y introduire la charge pour la faire éclater, et qui est fermé par une fusée. On prend une composition froide à cause de la lenteur du travail , et on l’y tasse aussi bien que possible avec des baguettes par les 3 ou 5 lumières; mais comme on doit les enduire fortement d'huile, on augmente la quantité prescrite de celle que doit contenir le mélange, qui devient encore plus lent qu’il ne l’était avant d’étre chargé. Une composition pulvérulente serait donc très probablement plus avantageuse.
Une considération majeure à observer pour les bombes incendiaires, c’est que la composition et le diamètre des lumières soient dans un rapport tel qne le résidu de la première ne puisse boucher les secondes. Ainsi plus on y ajoute de substances, qui laissent un résidu spongieux (la résine, la poix, la colophane), plus les lumières doivent être grandes et réciproquement plus on emploie de poudre pure , plus on peut les diminuer. La quantité de gax dégagée pose aussi des limites; car si on rétrécit trop les lumières, l’elfetest restreint dans le même rapport.
Les bombes incendiaires peuvent être lancées à de plus grandes distances que les balles à feu et les carcasses; elles ont, comme on l’a dit, plus de probabilité de toucher que celles-ci , se conservent mieux, mais font encore ressortir davantage la défectuosité de la composition, parce que les lumières s’obstruent facilement. La flamme rayonnante est plus elHcace que la vacillante des deux premières espèces; cependant les lumières sont à peu près toutes dans une même direction , et si la bombe touche avec le côté opposé elle n’incendiera pas.
On communique ordinairement le feu à ces trois espèces de projectiles par une fusée, qui n’aboutit pasimmédiatementà la composition mais à une charge très-combustible de poudre nommée l’amorce, parce que la première, diflicile à enflammer, ne prendrait pas feu avec assez de certitude par le dernier jet rapidement éteint de la fusée.
Les grands défauts de tous ces projectiles font désirer de meilleurs moyens incendiaires.
Les points suivans paraissent surtout devoir être pris en considération :
1° Le projectile ne doit être endommagé ni au sortir de la boiicheà feu ni à la chute;
2° La force incendiaire de la composition doit être portée au plus haut degré , soit en prenant le moindre temps nécessaire et en élévant la température, ou réciproquement en maintenant la température au moindre degré et en augmentant le temps;
3° Quand on ne peut disposer l’enveloppe pour
qu’elle présente à l’écume de grands trous évasés ou qu’elle ne s’ouvre pendant la fusion, on doit chercher à former les compositions de manière qu’elles donnent le moins possible d’écume, pour ne pas boucher les lumières ;
4" L'action de la flamme doit être constante sur les mêmes points, elle ne doit point vaciller;
6" Le feu du projectile incendiaire doit agir dans plusieurs directions, sinon dans toutes, ce qui est presque impossible à réaliser.
Quelqu’éloignés que nous soyons encore de remplir toutes ces conditions , nous pouvons cependant donner quelques indications.
Nous pensons que les idées développées plus haut sur les compositions incendiaires, conduiront à des mélanges qui répondront aux principes posés avec beaucoup plus d’avantage que celles que nous avons actuellement; elles ont, nous parait- il, une plus grande force incendiaire , laissent moins de résidu , et la vivacité du feu rejette avec plus de facilité ce dernier que les charbons collans des résines, etc. Se laissant mieux comprimer, elles sont plus denses dans le même espace. On peut , en les ralentissant suffisamment , les rendre pulvérulentes , les introduire sans compression dans les projectiles et en les secouant simplement les tasser assez fortement.
Les fusées incendiaires , quoique peu connues , semblent devoir satisfaire aux autres conditions; la composition n’est point brisée par la charge, et l’on est libre d’employer des corps qui peuvent être per-
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cés par des lumières à peu prés dans toutes les directions.
Nous avons déjà indiqué plus haut la méthode d’augmenter le pouvoir incendiaire des obus par une plus forte charge de composition. Si l’on veut se servir à ce sujet des mélanges proposés , surtout de celui de poudre et de soufre-salpêtré qui convient particuliérement, on en formera des morceaux par le moyen suivant : on prend un billot dans le genre de celui pour les fusées , d’un calibre égal au diamètre de l’œil de l’obus ; on y introduit une couche de composition et on l’y comprime fortement. Quand elle a atteint la hauteur d’un calibre, on y pose une rondelle de papier, on y ajoute de la composition et on continue ainsi jusqu’à ce que le billot soit plein ; en l’ouvrant, la colonne de composition se partagera en cylindres solides de la hauteur d’un calibre, qui seront introduits comme charge incendiaire dans l’obus.
Nous devons encore mentionner ici une méthode proposée , dans les derniers temps , par l’anglais Fane.
Il tire ses boulets incendiaires avec le canon, et les forme en enduisant de petites balles en fer jusqu’à ce qu’elles aient atteint le calibre exigé, avec des couches d’une composition incendiaire fondue. On dit en Angleterre avoir obtenu de très-bons résultats de ces boulets. Nous avouons cependant que , d’après leur description, nous les croyons tout au plus bons à être employés à de courtes distances contre des saucissons, des gabions, etc.; contre des murs, la composition se briserait par éclats, et à de grandes
distances, le boulet serait brûlé jusqu’à la balle avant sa chute.