INTRODUCTION
Le scepticisme, de même que tout autre système de philosphie , a son point de départ à la.] fois dans l'es-^ prit et dans le caractère de l'homme qui en fait pro- » fession. Il peut donc être envisagé sous un double aspect et devenir l'objet de deux études assez différentes, mais également dignes d'intérêt et qui se complètent Tune l'autre. Les moralistes et les gens du . monde, laissant là le système, ne voient guère dans le "" scepticisme qu'une certaine disposition psychologique I et morale dont ils suivent avec curiosité les conséj* quences dans la vie pratique. Pour les philosophes, au , ! contraire et pour les historiens de la philosophie, c'est, ^ avant tout, une opinion ou une thèse abstraite du ressort de la logique et de la métaphysique ; mais ils ne sauraient nier que cette doctrine, où le doute est expressément érigé en système, ne soit précédée et préparée par une secrète disposition à douter de tout et toujours; là est le germe du scepticisme et son origine , immédiate dans l'esprit humain; ce n'est qu'en remontant jusque-là qu'on en peut retrouver la genèse et marquer le point précis où le doute, tourné en habitude et cessant d'être un fait particulier et local, pour ainsi dire, tend à s'emparer de toutes nos facultés. Le doute, à son début, et sous sa forme première.
n'a rien qui ne se concilie parfaitement, je ne dis pas seulement avec la science, mais avec la foi. Cette proposition, qui a Tair d'un paradoxe, est l'expression exacte de ce qui se passe. A sa première apparition, en effet, le doute n'est que l'étonnement causé par la nouveauté des objets qui s'offrent à nous. Un spectacle inusité, un phénomène inattendu nous surprend ; nous ne savons qu'en penser; mais nous désirons d'autant plus en pénétrer la nature et la cause. L'étonnement ou l'admiration, comme l'appelait Descartes qui en faisait la première des passions de l'âme, l'étonnement, dis-je, suivant un mot célèbre d'Aristote, est le commencement de la science, et ce philosophe y distinguait avec profondeur deux moments, celui qui précède et celui qui suit la connaissance : d'abord, la surprise de Tenfant et de l'ignorant devant le nouveau, l'inconnu, l'inexpliqué, comme par exemple une éclipse de soleil, ou l'incommensurabilité de deux grandeurs, ou les variations que subit une même espèce en changeant de lieu et de climat ; puis, l'étonnement plus sérieux de l'homme de science ou d'expérience en face d'une dérogation à ce qu'il croit être une loi de la nature. Montesquieu, dans ses Lettres persanes, donne un exemple très-agréable de ces deux manières de s'étonner. Un de ces personnages, récemment arrivé à Paris, est frappé de l'espèce d'engouement dont il est aussitôt l'objet :« Jamais homme, dit-il, n'a tant été vu que moi. J'entendais autour de moi un bourdonnement : Ah! ahl monsieur est Persan! C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan! » Voilà bien la manière de parler et de sentir de gens que toute nouveauté surprend parce qu'ils n'ont jamais réfléchi; et d'un autre côté, la grave ironie de ce Per-
san faic assez entendre qu'un Européen sensé devrait plutôt s'étonner qu'un étranger venu de TOrient lui fût semblable en tout point. Sous ces deux formes, du reste, loin d'endormir ou de paralyser l'intelligence, l'étonnement est un mobile de curiosité et même un aliment de la foi que la curiosité suppose. A vrai dire, / ce n'est pas encore le doute; car dans la surprise naïve que nous cause l'inexpliqué , l'inattendu , l'exceptionnel , il n'entre d'abord aucune défiance de nous-mêmes.
Cette défiance, qui constitue proprement le doute, y ne vient que plus tard, avec l'âge et la réflexion. Elle est un fruit de l'expérience , et elle se produit lorsque ayant commis quelque erreur plus ou moins grave, nous sommes amenés non-seulement à reconnaître que nous nous sommes trompés, mais encore à nous dire que, dans la science comme dans la vie, la prudence est mère de sûreté. C'est alors que nous éprouvons le doute, c'est-à-dire cette espèce d'hésitation qui naît | de la défiance de soi-même. Alors aussi et alors seulement le désir de connaître cessant d'être une curiosité vague, irréfléchie, indiscrète, se transforme en un amour raisonné de la vérité et de la science. L'attention est tenue en haleine par la difficulté mieux sentie des recherches ; l'examen est plus scrupuleux et plus patient; l'ardeur de savoir est contenue et stimulée tout ensemble par une secrète inquiétude ; on apprend enfin à éviter les partis pris, les témérités, et, là où manque la lumière, à suspendre son jugement. Cette réserve est commandée à l'homme par sa nature même, et elle est, en une certaine mesure, un remède à sa faiblesse; c'est un doute viril, fortifiant, qui n'arrête pas, mais qui assure la marche de la science, qui, sans . étouffer notre curiosité native, la double de prudence,
l'oblige à prendre des précautions contre les causes d'erreur, et fonde la méthode à tous les degrés. Telle est la part qu'il conviendra toujours de faire au doute dans la science humaine , science incomplète, mêlée d'inconnu, en partie hypothétique, souvent approximative ou provisoire, mais, grâce à des méthodes éprouvées, ayant aussi des parties solides, des résultats acquis et définitifs, un domaine incontesté et chaque jour plus étendu, et procédant sans reculer jamais à la conquête de la sciçnce universelle.
Jusque-là, on le voit, le doute n'a rien que de raisonnable et de salutaire. Mais de quoi l'homme n'abuse-til pas I Est-il en possession d'une ferme croyance , embrassée avec ardeur dans les belles années de la jeunesse, et retenue avec force dans l'âge mûr : il est en danger de devenir fanatique , intolérant pour le moins. A-t-il confiance dans la direction qu'il a donnée à ses recherches philosophiques : son dogmatisme est exposé à toutes les intempérances, à toutes les folies de l'esprit de système ou de secte. Enfin, s'est-il avisé que l'intelligence humaine est sujette à l'erreur, qu'elle varie et se contredit et que, dans toutes ses démarches , elle a besoin d'être surveillée : le voilà qui bientôt va se laisser entraîner sur cette autre pente jusqu'à vouloir douter de tout et toujours. De là, le doute à outrance, universel et systématique , en un mot le doute sceptique. Parvenu à ce point , le doute est] excessif et extravagant, aussi excessif et aussi extravagant que le dogmatisme le plus intempérant avec cette différence queies croyants pèchent par excès de force, pour ainsi dire, par une exubérance de jeunesse , d'ardeur et d'enthousiasme, tandis que le sceptique , péchant plutôt par le défaut de tout cela, semble céder à la lassi-
tude , au découragement , ou à un affaiblissement sénile.
Cette appréciation paraît-elle trop sévère ? Il ne faut pourtant qu'un moment de réflexion pour comprendre tout ce qu'a de dangereux Tétat de l'âme qui correspond au scepticisme systématique.
Chacun sait ce que deviennent les facultés d'un homme livré à l'incertitude sur le sujet dont il délibère. Evidemment, si cet homme ne veut pas aller audelà de ce qu'il sait, et s'il a pris son parti du doute, il se tiendra sur la réserve. Il ignore les qualités bonnes ou mauvaises de cette chose ou de cette personne , les avantages et les inconvénients de cette action ; il n'en portera donc aucun jugement; il sera à son égard comme s'il ne pensait pas. Son intelligence ne sera pas seule condamnée à l'inertie ; il se gardera de donner son cœur à ce qui peut-être ne le mérite pas ; il n'aimera pas ce qui peut-êtrr n'est pas bon ; il ne haïra pas non plus ce qui peut-être n'est pas mauvais. Enfin, dans le silence de sa pensée, dans l'indifférence de son cœur, manquant de mobiles pour vouloir, il croira faire sagement de suivre le proverbe qui lui dit : « Dans le doute abstiens-toi. » Voilà ce que produit un doute même partiel et momentané qui, s'étant imposé à l'esprit, lui interdit de juger, de préférer, de choisir, de vouloir et d'agir. Que sera-ce si, au lieu de ce doute passager auquel succédera une période plus ou moins longue de foi et de conviction, il s'agit d'un peut-être perpétuel et d'une disposition constante à se défier de toute croyance , de toute science humaine et même du témoignage de ses propres facultés de connaître ? Qui ne voit que, sous l'empire d'une pareille habitude, l'homme perdra chaque jour quelque chose de ses
forces intellectuelles et morales ; qu'à l'activité, à l'initiative personnelle , aux passions généreuses , à la foi, à l'énergie, au dévouement, succéderont chez lui l'apathie, l'indifférence, la sécheresse de cœur, l'hésitation et la froideur pour toutes les nobles causes , l'abstention égoïste, le détachement des devoirs difficiles, la crainte de tout risque et la paresse à s'employer pour autrui ? Quels dangers plus grands, je le demande, peuvent menacer le caractère d'un homme ? Quelle diminution plus grande peut-on concevoir dans sa valeur morale ?
Ce n'est pas ici le lieu de montrer en détail les conséquences fâcheuses d'une disposition habituelle à douter de tout, soit qu'elle se rencontre chez un individu , soit que , répandue dans une nation tout entière , elle s'attaque à ses croyances, à sa littérature et à ses mœurs. Je constate seulement que c'est dans une disposition de ce genre que le scepticisme prend naissance. Si telle est son origine psychologique , on avouera qu'elle est de nature kinsi^irer, à priori, une médiocre estime pour le système du doute à outrance. Mais si dans le scepticisme on fait abstraction de rhomme et du caractère pour ne s'occuper que de la pensée, il faut lui chercher d'autres origines ; il en faut démêler les motifs, les raisons philosophiques ; et, pour être assuré que celles qu'on lui assigne ne sont pas exclusivement propres à telle ou telle forme de scepticisme, mais essentielles au scepticisme lui-même, il faut ajouter à l'analyse psychologique et morale une étude comparée des écoles sceptiques, dégager les principes fondamentaux du système et les lois générales de son développement historique et logique.
L'illustre chef de l'école éclectique, notre maître à
tous en philosophie, M. Cousin, accordait au scepti- ) cisme une place considérable dans sa classification des ' systèmes de philosophie. Il se le représentait comme une des formes essentielles de la réflexion, et par conquent comme un produit légitime, utile et nécessaire de l'esprit philosophique. Il avouait cependant d'une part qîie la foi est plus naturelle à l'homme que [le doute, et de l'autre qu'à plus d'une époque le scepti- . cisme a fait défaut et n'a pas eu d'existence distincte en dehors des différents dogmatismes. Ce double aveu suffit pour qu'on ait le droit de se demander après M. Cousin , non-seulement si le scepticisme est une doctrine semblable à elle-même dans Tantiquité, au moyen âge et dans les temps modernes, mais encore s'il est bien un fait universel et normal, s'il ne serait pas plutôt un accident et une exception , si enfin , au lieu de procéder du bon sens et d'attester le progrès des lumières, il ne serait pas tout simplement la con-
séquence plus ou moins rigoureuse d'un système exclusif et de quelque parti pris contre telle ou telle de nos facultés naturelles ou contre certaines parties de la vérité. Or, ce sont là des questions de fait , non de pure théorie, et l'on n'y peut répondre qu'avec le secours de l'histoire. C'est donc par l'histoire du scepticisme que le philosophe doit se préparer à une appréciation exacte de ce système.