‹ Pyrrhon et le PyrrhonismeChapitre 2 sur 5 · I. — LE SCEPTICISME EN ORIENT · texte numérisé non relu

I. — LE SCEPTICISME EN ORIENT

Au premier coup d'œiljeté sur l'Orient, il paraît trèsdifficile d'y découvrir le scepticisme proprement dit. Parcourez par la pensée ces belles contrées comprises sous le nom d'Orient, et où brillèrent plusieurs grandes civilisations, la Judée, TÉgypte, la Perse, la Chine et

rinde , rinde surtout si riche en systèmes philosophiques : vous y chercherez en vain le doute à l'état d'habitude et* de système. C'est un point sur lequel les historiens de la philosophie tombent d'accord. Seul, ou presque seul, M. Cousin avance quelque part le contraire, au moins en ce qui concerne les pays de langue sanscrite; mais il est permis de croire que. sans s'en rendre compte, l'éminent philosophe accommodait en cela l'histoire à sa célèbre théorie des quatre systèmes fondamentaux, et l'on ne voit pas qu'ici son opinion ait fait autorité. M. Emile Saisset lui-même (1), malgré son attachement bien connu à l'éclectisme, n'hésite pas à déclarer que le scepticisme n'a pas paru dans l'Inde, et il ajoute que c'est faute de réflexions assez profondes, en quoi j'avoue n'être pas tout à fait de son avis. Cependant il convient d'aller aux faits et de ne rien préjuger.

En Egypte, la caste sacerdotale, seule en possession de la science, n'a laissé aucun monument qui permette de lui attribuer un enseignement philosophique. Tout au plus peut-on .supposer que les mystères recouvraient une philosophie près de naître et qu'il ne serait pas facile de définir, mais dont on peut affirmer sans témérite qu'elle n'avait rien de commun avec le scepticisme.

La Perse a des livres sacrés qui renferment une théologie plus profonde à la fois et plus pure que celle de l'Egypte ; mais elle n'a pas davantage de philosophie; la religion y aie caractère d'une institution nationale; et quand elle disparaît, ce n'est pas devant l'esprit de doute, c'est sous la conquête étrangère et par la force des armes.

(1) DicU des k, philosophiques, art. Scepticisme,

Le peuple issu d'Abraham s'applique à conserver plus ou moins fidèlement le dépôt des révélations divines : ne lui demandez pas une philosophie , encore moins une philosophie sceptique. L'insensé dont parle le Psalmiste et qui dit en son cœur : « Il n'y a point de Dieu, » est un incrédule en religion , ce n'est pas un philosophe sceptique. Lorsque plus tard l'orthodoxie fut ébranlée chez les Israélites, ce ne fut pas au scepticisme, mais au mysticisme que dériva la pensée chez cette race éminemment religieuse.

Voilà donc des pays où le scepticisme philosophique n'a point paru, parce qu'ils n'avaient pas de philosophie.

La Chine n'a pas eu les mêmes raisons de rester étrangère au scepticisme. D'abord on ne trouve dans cette immense et populeuse contrée aucune grande religion,' jusqu'à l'invasion du bouddhisme, chassé de l'Inde par la persécution vers le vi* siècle avant notre ère. Ensuite le génie national y est positif et superficiel ; nulle élévation, nulle profondeur. On ne compte guère que trois philosophes chinois : Confucius , Mencius et Lao-Tseu. Le premier a été surfait : c'était un lettré et un moraliste éminent par comparison avec ses compatriotes, mais très-peu philosophe au sens spéculatif du mot, pas du tout métaphysicien ni logicien. Meng-Tsen ou Mencius n'est qu'un commentateur sans grande portée philosophique. Quant à Lao-Tseu, le plus chercheur des trois, sa philosophie est nettement dogmatique et paraît empruntée à l'Inde ; lui-même n'est peut-être au fond qu'un adepte du bouddhisme. Cependant Tesprit positiviste des Chinois aurait pu favoriser le doute systématique , sans un autre défaut qui fait en quelque manière contrepoids au premier :

je veux dire une infatuation puérile, qui n'a pas permis aux penseurs de cette nation de pousser jusqu'au scepticisme les conséquences logiques de leurs doctrines ou de leurs tendances. Les Chinois, en général, sont des hommes industrieux, actifs, intéressés, calculateurs, intelligents dans les limites de la vie matérielle. Esprits souples mais bornés et facilement contents d'eux-mêmes, l'apparence leur suffit en toutes choses : ils ne voient rien en politique au-delà du Céleste-Empire ; en religion et en métaphysique, ils ne s'élèvent pas au-dessus du Ciel visible. Ils ne répugnent donc pas au scepticisme philosophique, mais ils en ont été jusqu'ici incapables.

L'Inde est un pays autrement philosophique que la Chine ; tous les systèmes s'y rencontrent, excepté précisément celui qui nous occupe. Le scepticisme n'y peut réclamer aucune des écoles connues, aucun des philosophes dont les récits, les opinions ou les noms même sont parvenus jusqu'à nous. Ni la Mimansa, orthodoxe ou hétérodoxe, ni la philosophie Védanta, ni la dialectique Nyaya de Gotana, ni la philosophie Vaïsésika ne portent la moindre trace de préoccupations sceptiques. Il en est de même des deux écoles de philosophie Sankhya, celle de Kapila et celle de Patandjali : ces deux écoles rivales s'accordent entre elles et avec toutes les autres, y compris le bouddhisme, pour proposer à leurs disciples un ensemble de doctrines positives.

M. Cousin, tout en confessant qu'il ne connaît aucun philosophe sceptique en Orient, essaie néanmoins d'établir, par le raisonnement , qu'il a dû y avoir du scepticisme dans rinde. Voici comment : « Nous possédons, ^ dit-il, de nombreux commentaires du Sankhya et du

€ Védanta qui se font une guerre perpétuelle. De là « tirez cette conséquence , qu'il doit y avoir eu dans « l'Inde plus ou moins de scepticisme : car il est im- « possible que deux systèmes opposés se combattent « sans s'ébranler réciproquement. » A cet argument tout conjectural , M. Cousin ajoute ce fait, que les philosophes indiens sont presque unanimes à dire que € le monde est une illusion », et que « l'illusion. Maya, est le nom qu'ils ont donné au monde. »

Rien n'est effet plus fréquent dans les écrits de ces philosophes que les expressions ! paradoxales sur le néant du monde et de l'homme. Mais on doit remarquer d'abord que toutes les écoles font entendre de telles plaintes et que cela n'empêche pas ces écoles d'être toutes franchement dogmatiques. Ensuite, il ne s'agit pas ici d'un doute, mais d'une négation portant sur la valeur des choses de ce monde. Ce n'est même pas un jugement, un fait intellectuel, mais plutôt un sentiment de répulsion et d'énergique mépris pour la vie que l'homme mène ici-bas ; et, bien loin que ce sentiment procède du scepticisme, il y faut voir l'excès d'une forte croyance. Comment, d'ailleurs, s'attendrait- v on à rencontrer le scepticisme philosophique là où n'existe même pas le scepticisme religieux? Les doctrines de tous les philosophes indiens, celle de ce Kapila lui-même que ses adversaires appellent un athée, aussi bien que celles de Pantadjali ou du Bouddha Sakhyamoûni ; toutes ces doctrines si diverses, si opposées qu'elles paraissent, reposent sur un dogme qui jouit dans l'Inde et dans tout le monde brahmanique d'une autorité incontestée, le dogme des migrations et de la nature impérissable des âmes. De là un problème qui ne s'est posé nulle part ailleurs sous

cette forme, et qui témoigne de la profondeur extraordinaire de la misère morale et du désespoir parmi ces races, favorisées entre toutes par la beauté du climat et la richesse du sol, mais courbées sous le despotisme, dégradées'par des religions fatalistes et panthéistes, et avilies par le système des castes. Ce qui s'appelle partout ailleurs le problème de la douleur ou de la souffrance, a reçu dans Tlnde un nom caractéristique : c'est le problème de la délivrance; et de quoi s'agit-il de se délivrer ? De la nécessité de vivre , ou du moins de revivre, suivant cette loi inexorable de résurrection perpétuelle .que l'on ne ^met pas en doute, alors même qu'on la maudit. C'est cette croyance, non l'absence de toute croyance, qui est la cause de ce trouble, de cette horreur singulière de la vie et de ce profond désespoir, si différents de Tapathie, de la légèreté de cœur et de la sérénité moqueuse de la plupart des sceptiques,

L'Orient tout entier, on le voit, est étranger au scepticisme théorique. L'Inde, en particulier, est aux antipodes de cette philosophie, non faute de réflexion, comme on l'a dit, mais parce qu'elle y répugne par ses réflexions autant que par ses croyances.

On insistera peut-être; on dira que, s'il n'y a pas de philosophes sceptiques dans l'Inde, on y rencontre cependant du scepticisme, au moins par instants : car de quel autre nom appeler cette opinion qui , contrairement aux données les plus certaines des sens, traite d'illusion le monde visible ? N'est-ce pas là du scepticisme, au moins un scepticisme partiel? Soit; nommons, si l'on veut, scepticisme cette négation ou ce doute persévérant et passionné sur la réalité des choses visibles. Il n'y en a pas moins une différence

essentielle à marquer entre ce scepticisme-là et celui dont la Grèce ancienne et TEurope moderne nous oflTrent des exemples. La vérité se présente à l'esprit de rhomme sous deux aspects : d'une part, la raison la découvre dans son essence absolue, éternelle et nécessaire; d'autre part les sens et l'expérience en perçoivent les manifestations variables et contingentes. On peut donc distinguer, avec ces deux objets de la ^ pensée, deux espèces de doute, l'un portant sur les vérités révélées par la raison, l'autre sur les données de l'expérience. Mais de ces deux doutes partiels, l'un est beaucoup plus radical que l'autre et plus facile à convertir en un doute systématique et universel.

En effet, est-ce la réalité inférieure qui est mise de côté, comme digne de mépris et n'ayant en soi rien de solide ni de substantiel ? Tout n'est pas perdu pour cela ; toute foi n'est pas éteinte ; il reste à l'âme un refuge : erie peut encore croire, espérer, aimer, vivre enfin d'une manière conforme à sa nature, puisque lui reste, dans le monde du divin, tout ce qui est digne d'amour, d'adoration, de dévouement et de sacrifice, ce qui seul peut procurer la paix à l'intelligence et au cœur, ce qui seul peut combler nos vœux et répondre à nos plus hautes aspirations : le bien , dis-je , le bien absolu et là perfection suprême, source et fin de tout être, ce qu'Aristote appelle le premier intelligible et le premier désirable, tô Trpwrov voïjtôv xaé to Trpwrov opsxTov. Voilà donc un doute qui non-seulement ne contredit pas la foi religieuse, mais peut lui servir d'aliment : qui n'exclut pas non plus un dogmatisme philosophique et rationnel, mais qui bien plutôt le fortifie en le faisant planer au-dessus du scepticisme vulgaire.

Au contraire, le doute s'est-il attaqué aux réalités d'en haut, ce doute qui prétend s'appuyer sur l'expérience st sur les faits, ce doute qui semble ne toucher qu'à deux ou trois notions abstraites, tenues provisoirement pour hypothétiques et réservées comme telles à un plus amplo informé, ce doute soi-disant partiel, provisoire , inoffensif, — qu'on ne s'y trompe pas , -«c'est le principe fatal du scepticisme universel. On peut fort bien, sans cesser d'être dogmatique , négliger tels ou tels faits, laisser même de côté tout un ordre de faits ; on est dans l'erreur, mais on n'est pas contraint par cette erreur de renoncer à toute vérité, à toute certitude, à toute croyance, tandis que , si Ton a une fois taxé d'illusion notre connaissance de la vérité nécessaire, on ne peut persévérer sans inconséquence dans ce doute, à moins de rejeter , avec les causes les effets, avec les principes les conséquences, avec l'être nécessaire les êtres contingents : car l'être nécessaire peut exister ou se concevoir sans les êtres contingents, mais le contingent ne suffit ni à la raison ni à lui-même, et quiconque prétend s'y retrancher se condamne logiquement par cela même à vivre et à se mouvoir dans le vide.

Les historiens , les philosophes et les moralistes ont souvent opposé entre eux les peuples de TOrient et ceux de l'Occident, en ce qui concerne le sentiment de la réalité. « Les premiers, disent-ils, méprisent la réalité ; ils lui substituent facilement les pures conceptions de la raison ou les rêves chimériques de l'imagination... Les races occidentales, au contraire, sont douées, en général, d'un esprit positif, observateur (1). »

(1) Th. Jouflfroy, Cours de Droit naturel, S* leçon, init.

Ainsi s'exprime M. Jouffroy, et il en conclut avec raison que les races de l'Orient sont plus portées au mysticisme et celles de l'Occident au scepticisme . Qu'il me soit permis d'ajouter que le réel n'est pas tout entier dans le visible, et que, le monde invisible de la raison ayant aussi sa réalité, une réalité souveraine, il peut y avoir aussi un vif sentiment de la réalité chez ceux qui croient à l'absolu, au nécessaire , au divin, puisque tout vient de là. Si donc c'est une erreur de nier ou de révoquer en doute la réalité sensible , c'en est une plus grande encore de nier ou de révoquer en doute la réalité éternelle.

Est-ce à dire que l'esprit humain ait fait fausse route et que la pensée moderne n'ait rien de mieux à faire que de rétrograder vers les tâtonnements de la philosophie indienne et de remplacer le scepticisme par le mysticisme, c'est-à-dire une erreur appropriée à l'esprit positif des races occidentales par une autre erreur dont s'accommode de préférence le génie contemplatif des Orientaux? Pas le moins du monde; mais , sans donner dans ces exagérations , ne pourrait-on pas dire que, dans la marche assez capricieuse, assez peu logique de la civilisation, tout n'a pas été progrès; que, par exemple, si l'antique Orient était moins bien partagé que nous pour la science , il n'en était pas de même pour la foi; que, s'il avait moins de méthode et de prudence, il avait plus d'élévation et d'enthousiasme; qu'enfin, si le mysticisme, auquel il a payé un large tribut, a le tort évident de trop ravaler les réalités terrestres et de nous faire vivre ici-bas comme dans un désert, le scepticisme, auquel nous sommes enclins, a le tort plus grave encore de fermer les yeux à la lumière d'en haut et aux principes qui rendent

tout le reste intelligible. De là cette atonie, cette froideur et ces sécheresses de Tâme si fréquentes parmi nous et que l'Inde, avec toutes ses misères , n'a point connues. Elle n'a connu, je le répète, qu'un doute partiel qui n'est pas le scepticisme et qui n'y conduit même pas, si, en rejetant les apparences phénoménales, on retient d'autant plus fermement l'invisible , l'être absolu, la vérité nécessaire et immuable.

Pour rencontrer le vrai scepticisme, celui qui naît de préoccupations exclusivement empiriques , il faut porter ses regards vers la Grèce où il a pris naissance, et où il a reçu un nom, une méthode, une forme systématique.

Page 1