IV. — Philosophie de Pyrrhon
La pièce de vers dont il a été question plus haut, et que Pyrrhon récita un jour à Alexandre, ne nous est pas parvenue. On ne cite de lui aucun autre ouvrage, et l'on assure que, de même que Socrate, il n'avait pas écrit une ligne sur la philosophie. Son système ne nous est connu que par le témoignage de ses disciples. Encore n'y a-t-il qu'un seul de ses disciples immédiats, Timon le sillographe, dont nous possédions des fragments en assez petit nombre. Dans ces conditions, l'historien de la philosophie est exposé à mêler quelquefois aux idées de Pyrrhon des doctrines d'une date postérieure. Toutefois, si ce danger existe pour le détail des théories et des arguments, il n'en est pas de même de l'ensemble et de l'essentiel; et on est bien sûr de ne pas se tromper en attribuant à Pyrrhon, d'accord avec toute l'antiquité, les doctrines fondamentales dont on retrouve les traces dans les fragments de Timon ou dans les écrivains qui en appellent directement au témoignage de l'auteur des Silles ou de quelque autre pyrrhonien de la même époque. Si donc nous laissons de côté les détails et les développements secondaires, pour nous en tenir à ce que les anciens mettent exprès-
sèment sous le nom de Pjnrhon, nous ne lui prêterons pas ce qui n'est pas a lui ; tout au plus risqueronsnous de faire un peu plus belle que de raison la part de ses successeurs; mais en vérité ce ne sera pas les grandir outre mesure. Ce qui importe ici, ce sont les grands traits du système, et ils sont en trop petit nombre et trop caractéristiques pour ne pas appartenir en effet au fondateur de l'école.
Un pyrrhonien des derniers temps, nommé Théodose, déclarait ne pas savoir s'il pouvait se dire sectateur de Pyrrhon, attendu que, rien n'étant connu avec certitude, on ne saurait affirmer que ce philosophe ait pensé comme ceux qui s'intitulent pyrrhoniens. N'étant pas pyrrhonien nous-même, ce scrupule d'un sceptique conséquent à l'excès n'a pas de quoi nous arrêter; et, bénéficiant de notre situation de dogmatique, nous prendrons sur nous d'exposer et de discuter les doctrines de Pyrrhon d'après le témoignage direct ou indirect, mais unanime, de ses propres disciples.
Il y a lieu de distinguer avant tout dans le pyrrhonisme, comme dans toute philosophie, deux parties ou deux éléments : la théorie et la pratique. Pour la théorie, qui se résume dans le doute universel et systématique, Pyrrhon a mis en œuvre le positivisme matérialiste de Démocrite et les plus célèbres thèses de Protagoras. Pour la pratique, où il propose l'indifférence absolue comme moyen de procurer à l'âme humaine la paix et une sérénité vertueuse, il combine la morale égoïste de Démocrite et d'Anaxarque avec l'abnégation et la résignation des sages de l'Inde, et probablement aussi avec quelques réminiscences de la tradition socratique. Cette distinction logique, nécessaire pour un examen approfondi du pyrrhonisme, ne
doit pourtant faire oublier ni le lien indissoluble par lequel le philosophe d'Elis rattachait au doute universel sa doctrine de l'impassibilité, ni la prépondérance tout à fait remarquable dans son système de la prati-r que sur la spéculation.
Au fond la théorie du scepticisme pyrrhonien: se réduit à un très-petit nombre de thèses fondamentales qui ne sont un mystère pour personne. C'est d'abord racatalepsie,c(xaTa>)9tf>ta, c'est-à-dire l'incompréhensibilité de toutes choses ou, plus exactement, l'impossibilité où se sent le philosophe de rien comprendre et de rien savoir, de sorte que sa science consiste à dire comme Pyrrhon : « Je ne comprends pas, ou xaTa^ap^avw. » Puis vient la suspension du jugement, iwnyfiy proposée comme le seul parti raisonnable au milieu des incertitudes et des contradictions auxquelles on est sujet, soit qu'on* affirme ou qu'on nie comme les philosophes dogmatiques, soit qu'on essaie d'affirmer et de nier tout ensemble comme les sophistes. Enfin, chacun étant assuré de ses impressions, mais nullement de la réalité de leurs objets, l'apparence, to (powo/isvov, est Tunique critérium de la vérité. Tels sont les axiomes essentiels, si l'on peut s'exprimer ainsi, où se résume le pyrrhonisme spéculatif, et auxquels il faut se garder d'ajouter la moindre affirmation : car, suivant Diogène de Laërte, Numénius est le seul écrivain ancien qui ait « prêté à Pyrrhon des opinions positives, » etEnésidème assure que < jamais ce philosaphe n'émit une assertion dogmatique. »
Ces principes du scepticisme pyrrhonien ont été tant de fois exposés et débattus, que le sens en doit paraître assez clair à tout le monde. Un seul point * peut-être a besoin d'être expliqué, savoir ce qui con-
cerne l'apparence considérée comme critérium ou comme règle unique de la pensée.
Pyrrhon est certainement le premier qui ait conçu et énoncé Tidée du doute universel et systématique. Entre ceux qui affirment et ceux qui nient, il n'hésite pas seulement: il s'abstient de parti-pris; iV garde, il suspend son jugement (sTri^sO» ®^ il appelle d'un nom nouveau, eTTo^w, cet état intellectuel, dont il a si bien défini la nature par cette formule même. Soii doute n*est pas seulement TàTropta d^Aristote, c'est-à-dire « Teiîibarras » momentané qui résulte de quelque difficulté, de quelque problème non résolu : c'est une manière de penser qui s'applique partout où l'on peut affirmer ou liier : c'est le doute en permanence. Mais Pyrrhon n'est pas un sophiste : il ne dit pas, comme Métrodore de Chio, qu'il ignore son ignorance et ne sait pas même qu'il ne sait rien; c'est un douteur qui veut être pris au sérieux et qui, par conséquent, ne doute ni de son doute ni de son ignorance ou de son acatalepsie, ni même de sa pensée ou de ses impressions en général, ou de ce qui lui paraît, to yatvof*evov (1). Le miel, par exemple, est-il doux, ou ne l'est-il pas? «11 me le paraissait hier, » répond Pyrrhon; « aujourd'hui il ne me le paraît pas : peut-être est-il doux, peut-être ne l'est-il pas ; je ne décide rien (oySsv optÇw), je ne dis ni oui ni non, pas plus l'un que l'autre ((jiSev fiiyiov). » — Autre exemple : Le mouvement existe-t-il ? ïl semble à Pyrrhon, il lui parait que Parménide a eu raison de le nier, mais il lui parsut aussi que Démocrite n'a pas eu tort de l'affirmer. Il ne le nie donc pas, et il ne l'affirme pas non plus : il
(1) Cf. Em. Saisset, art. Pyrrhon y dans le Diction, des sciences philosophiques^
doute, c'est-à-dire qu'il se refuse à conclure de l'apparence qu'il connaît à la réalité qu'il ne connaît pas. Pyrrhon emploie donc dans un sens opposé au dogmatisme cette distinction fondamentale, reconnue avant lui par tous les philosophes grecs, entre Vêtre et le paraître. Les philosophes d'Élée, entre autres, et plus tard Platon, avaient revendiqué la réalité souveraine de l'être que révèle la raison contre le néant des apparences sensibles auxquelles s'attache le commun des hommes. Pyrrhon, au contraire, relève l'apparence et la déclare seule accessible à la connaissance humaine ; mais à la différence d'Épicure, qui opposera dogmatiquement la réalité des phénomènes sensibles à la prétendue incertitude des conceptions rationnelles, Pyrrhon n'affirme pas plus la certitude des sens que celle de la raison. Son ènoxn n'est elle-même qu'un phénomène, une impression, une apparence, non une conclusion déduite avec certitude de la comparaison et de la réfutation des dogmatismes contraires. Il n'admet aucune certitude absolue sur ce qui est, il ne croit à aucune réalité; il n'affirme donc le phénomène ou l'apparence que comme apparence, non comme réalité. Cette apparence est-elle quelque chose en elle-même, et qu'estelle ? Il n'en sait rien, et ne se prononce ni pour l'affirmative ni pour la négative. Il se contente de constater ce qui lui paraît; quant à ce qui est, je le répète, il suspend son jugement. Voilà en quel sens l'apparence est pour lui une mesure de vérité, un critérium; et Timon ne l'entend pas autrement quand il dit : «L'apparence est reine et maîtresse partout où elle se présente(l). »La thèse pyrrhonienne est donc très-diflfér ente
(1) Vers des Icônes, cité par Diog. de L., 1. IX, ch. xi.
de celle de Protagoras, suiyant laquelle rhomme étant la mesure de toutes choses, tout ce qui lui paraît est yrai. Pyrrhon et ses disciples n'admettent ni que tout soit yrai, ni que rien ne soit yrai : ils suspendent leur jugement.
Pour comprendre qu'un philosophe ait pu professer et faire accepter par d'autres philosophes le doute porté à ce point, on a besoin de se rappeler d'une part rétat des sciences si inférieur alors à ce qu'il est de nos jours, d'autre part la hardiesse, sinon la jactance des divers dogmatismes, en exceptant toutefois la phi> losophie péripatéticienne, à laquelle je crois remarquer que les pyrrhoniens ne s'attaquèrent jamais, par la raison peut-être que Pyrrhon, ayant été absent d'Europe pendant toute la durée de l'enseignement d'Anstote, n'en avait tenu aucun compte dans la suite. L'imperfection des sciences, toutes remplies d'hypothèses et d'incertitudes, autorisait le doute, et il semblait justifié par le contraste choquant du peu que l'on savait et de tout ce qu'on croyait pouvoir affirmer. Déjà le bon sens de Socrate et de Platon avait substitué aux formes tranchantes des premiers philosophes un langage plus modeste et des formes plus dubitatives. Le « peut-être » de ces deux philosophes et le t Je ne sais rien » de Socrate n'avaient besoin que d'être généralisés pour devenir l'expression du doute systématique. Aussi les anciens ont-ils rangé Pyrrhon parmi les socratiques. Ce n'était pourtant pas de Socrate que luimême prétendait relever. L'auteur qu'il alléguait de préférence, au rapport d'un de ses amis, le dialecticien Philon d'Athènes, c'était Démocrite, et cela se comprend : car il était d'avis, comme le philosophe d'Ab-
dère, t qu*il n'y a rien de déterminé ni d'absolu (1). » Il aimait aussi à citer Homère, pour qui il professait la plus vive admiration, non-seulement à cause de son génie poétique, mais encore plus à cause de la manière énergique dont il parle de la fragilité, de la vanité et du néant des choses humaines ; et il avait sans cesse à la bouche ce vers de Tllliade (xxiv, 146) : € Les hommes sont pareils aux feuilles des arbres. > On voit par cet exemple et par d'autres semblables que Pyrrhon connaissait et pratiquait déjà cette méthode apologétique dont les pyrrhoniens anciens et modernes, de Timon à Montaigne, ont tant abusé, et qui consiste à retrouver partout le scepticisme, à citer à tort et à travers les poètes et les écrivains de tout genre, enfin à tourner au profit d'un doute paradoxal les pensées les plus sages et les plus mesurées des philosophes dogmatiques. Ce que nous savons des antécédents du scepticisme philosophique en Grèce nous donne lieu de croire que les arguments de cette sorte ne faisaient pas défaut à Pyrrhon : loin de là, théologiens et philosophes, poètes, historiens et moralistes lui fournissaient une inépuisable matière. Aussi prenait-il de toutes mains des armes contre le dogmatisme philosophique. Il ne par^t pas cependant qu'il se soit jamais appuyé sur les sophistes : il tenait évidemment ,à se distinguer de ces discoureurs habiles, mais décriés, et dont le prestige était depuis longtemps évanoui ; aussi Timon, dans ses Szlles, ne trouve-t-il pas d'injure plus sanglante à lancer contre les philosophes dogmatiques que de les traiter de sophistes. Pyrrhon avait d'ailleurs à son service des ressources
(1) Diogène de Laërte, Vie de Pyrrhon, init.
id*une auire nature. Il étonnait, paraît-il, ses disciples et ses auditeurs par la force et la yariété des arguments qu'il faisait valoir contre les diverses formesdu dogmatisme populaire ou philosophique. On suppose avec vraisemblance qu'il prenait à -partie les philosophes contemporains^ et que les vers satiriques: de son disciple Timon n'étaient qu'un écho des critiquesi que* le maître avait dirigées' contre les écoles dogmatiques. Mais, comme il ne nous reste aucune de ces argumentations particulières, on peut supposer aussi qu'il se renfermait dans des considérations générales; au ^ •moins possédons-nous une sorte de catalogue de ses objections les plus ordinaires contre la légitimitéde nos jugements : je veux parler des fameux tropes ou motifs de doute, au nombre de dix, ol Béxa rpônot tôç snoxnç.
Cette liste est-elle de Pyrrhon, ou deTimon, oudequel- ^ que sceptique d'une époque plus récente ? La question a été longtemps controversée; cependant les critiques semblent s'accorder aujourd'hui à reconnaître que ces tropes étaient en usage chez les premiers pyrrhoniens et que, suivant toute vraisemblance, ils datent au plus tard de Timon, s'ils ne sont pas de Pyrrhon luimême, à qui Diogène de Laërte et d'autres historiens . les attribuent formellement. En l'absence de toute raison décisive de les ôter au chef de l'école, c'est à lui qu'il me paraît convenable de les rapporter. En voici la substance :
P Les différences et les inégalités qu'on remarque v dans les organes, la constitution, les sentiments, les goûts et les répugnance j des animaux, en y comprenant l'homme lui-même, font voir que les mêmes' objets ne produisent pas nécessairement les mêmes impressions, et qu'il ne faut pas se hâter de conclure
des images sensibles aux objets qu'elles représentent.
2® A ne considérer que Thomme, quelle n*est pas la différence des tempéraments et des aptitudes ! Un des exemples rapportés dans ce chapitre pourrait être allégué comme une marque d'authenticité. « Démophon, est-il dit, maître d'hôtel d'Alexandre, avait chaud à l'ombre et froid au soleil. > Pyrrhon, commensal du roi de Macédoine, n'avait-il pas eu l'occasion d'observer lui-même ce Démophon ?
3** Nos différents sens nous donnent d'un même objet des idées très-différentes ; un même sens appliqué à un même objet, mais dans des milieux différents, n'en est pas affecté de même; enfin un objet vu dans des miroirs différents ne se ressemble pas à lui-même. Où est la vérité, et comment ne suspendrait-on pas son j ugement ?
4° Les mêmes objets nous paraissent différents, suivant que nous sommes en santé ou en maladie, endormis ou à l'état de veille, jeunes ou vieux, animés de tel ou tel sentiment, de telle ou telle passion, et même suivant les dispositions du moment. Le sage et le fou ne voient pas, ne jugent pas de même, et le malheur est qu'on ne peut savoir de quel côté est le bon sens, de quel côté la folie.
5* Chaque pays a ses coutumes et ses usages ; chaque nation a ses institutions^ ses lois, ses croyances religieuses et morales; et de cette différence entre les différents peuples résultent des diversités et des contradictions dans la manière de juger du bien et du mal, du vice et de la vertu, du vrai et du faux, de la divinité, de l'origine et de la fin des choses. La même action est juste pour les uns, injuste pour les autres, bonne ici, mauvaise ailleurs. Autres pays, autres dieux ;
les uns croient à leur providence, les autres non. Autant de motifs pour ne pas se prononcer sur la vérité.
6® Un autre motif de doute se tire du mélange et de la complexité des objets, Aucune chose visible ne se montre à nous pure et sans mélange : elle est unie à l'air, à la lumière, à la chaleur, à l'humidité, à la solidité, au mouvement ou à d'autres forces ; ce sont autant d'obstacles qui s'opposent à ce qu'on puisse démêler les qualités propres à chaque objet.
7* Les aspects des choses, leur grandeur apparente, leur couleur, leurs dimensions, leur figure varient suivant leur distance et leur position, par rapport aux autres objets placés dans l'espace ; et, comme nous ne pouvons rien connaître par les sens, abstraction faite du lieu et de la position, la nature véritable des choses nous échappe.
8* Les qualités des corps varient aussi suivant leur température et suivant la «vitesse ou la lenteur de leur mouvement. Même variations dans leur action et dans leurs effets.
9** Les mêmes choses nous paraissent naturelles ou étranges, rares et précieuses ou communes et sans valeur, selon que nous les voyons plus ou moins souvent.
10** Enfin nous ne jugeons de la légèreté, de la force,de la grandeur que par opposition à ce qui est lourd, faible ou petit; et en général les choses ne sont connues que par comparaison. De plus tout est relatif à la pejisée, et, tout étant relatif, rien ne peut être connu en soi (1).
(1) Diogène de Laërte (Vie de Pyrrhxm) dit que le 9« trope était placé au 8* rang par Phayorinus et au lO** par Sextus. Quant au 10e> il devenait le 8* dans Sextus et le 9* dans Phavorinus.
Que tous ces motifs de doute aient été employés par Pyrrhon, cela n'est guère contestable ; mais peut-être avait-il laissé à ses disciples le soin, je ne dis pas de les classer, mais de les compter et de les numéroter en les mettant par écrit : car la liste que nous venons de parcourir n'est pas une classification. Au fond les dix tropes se ramènent à une seule objection, la diversité de nos idées, de nos jugements et de nos opinions, et tous les développements de cette objection aboutissent à un grand motif de doute, celui qui est énoncé le dixième, savoir que tout est relatif. Comme d'ailleurs, selon Pyrrhon, on peut toujours à toute raison opposer une raison contraire qui la détruit et qui peut être détruite à son tour, on n'est pas plus en droit d'affirmer que de nier, ou de nier que d'affirmer, et douter de la raison est la seule chose raisonnable.
Voilà, pour l'essentiel, en quoi consistait, dans sa partie spéculative, cette doctrine de Pyrrhon qui étonna et charma quelque temps ses concitoyens, et qui, plusieurs fois renouvelée, soit chez les Grecs, soit chez les nations modernes, a été chaque fois un épouventail pour les uns, un sujet d'admiration pour les autres, pour tous un phénomène curieux et tout à fait digne d'attention, à cause de la singularité même de ce défi si audacieusement jeté à la raison et à la science de l'homme.
Un savant historien de la philosophie ancienne, M. Henri Ritter, me paraît avoir traité avec trop de dédain la doctrine du philosophe d'Elis. Il avance d'abord, non sans raison, qu'elle participe de la décadence scientifique et philosophique qui suivit la mort d'Axistote, et qui coïncida avec une décadence politique, sociale et morale dans le monde grec. Je ne ferai
pas difficulté de souscrire à ce premier jugement. D'un côté, en effet, cette doctrine ne témoigne pas d'une science très-étendue ni d'une connaissance approfondie des divers systèmes et en particulier de Taristotélisme; elle ne suppose pas même Tétude de la philosophie tout entière, mais seulement celle de la logique ou plutôt de la dialectique. La philosophie de Pyrrhon, prise dans sa partie spéculative, exclut les hautes conceptions et demeure volontairement étrangère à la métaphysique : or c'est là une infériorité manifeste par rapport aux grands systèmes auxquels elle avait la prétention de succéder. Puis, d'un autre côté, au lieu de cet amour de la vérité, de cette foi dans la science, de ces beaux élans de la pensée qui avaient signalé le premier âge de la philosophie grecque, on ne trouve plus ici, sous la forme d'une polémique parfois véhémente, qu'un découragement systématique, une véritable abdication de l'esprit de recherche. Ce sont là, sans contredit, des signes de décadence.
Si d'ailleurs Pyrrhon et ses disciples prétendaient se rattacher à Socrate, ils s'abusaient d'une étrange façon. La doctrine de Socrate n'était nullement flottante, mais au contraire très-ferme, très-assurée, pleine de confiance et même d'enthousiasme : sa vie et sa mort en font foi. Le doute sceptique de Pyrrhon, comme plus tard le doute académique, était donc fondé sur une fausse interprétation du « je ne sais rien » de Socrate. Cela encore, je l'avoue, n'est ni d'un grand philosophe ni d'an esprit profond.
Mais où M. Ritter me paraît tomber dans quelque exagération, c'est lorsqu'il afllrme que le doute de Pyrrhon était très-superficiel, que ses objections ne portaient que sur les sens, et non sur la raison, qu'en-
fin on serait fort embarrassé de dire de quoi il a enrichi la philosophie.
J'accorderai que le procès que Pyrrhon fait aux sens, ce qui du moins nous en a été conservé, n'est pas comparable à ce qu'avaient dit Platon et Aristote de l'inconsistance et du peu de portée directe des donq^es sensibles. Mais il s'en faut que les arguments de Pyrrhon soient sans valeur. Il y en a un, le dixième des tropes, qui tend à démontrer la relativité ou le caractère relatif de nos connaissances et qui à lui seul, s'il était admis sans réserve, suffirait pour motiver le scepticisme : car du moment qu'on croit pouvoir dire que tout est relatif, on est logiquement autorisé à conclure que, la certitude étant impossible, la sagesse consiste à suspendre son jugement.
Remarquons en second lieu que le doute de Pyrrhon est sans exception : les conceptions de la raison y sont sujettes aussi bien que les perceptions des sens. On ne doit pas oublier qu'au temps de Pyrrhon le mot yavTacrîa, qui revient sans cesse dans ses tropes et qu'on traduit d'ordinaire par représentation ou par notion sensible, n'exprimait pas seulement la représentation sensible, mais toute représentation, toute notion. Aristote lui-même lui attribuait cette double signification, lorsqu'il affirmait que la pensée pure est impossible chez l'homme sans une représentation ; et plus nettement encore, lorsque, dans son traité De Vâme, il distinguait deux sortes de yavTKdîx, l'une sensible, l'autre rationnelle. En dehors de l'école d' Aristote et surtout après lui, la philosophie dérivant toujours davantage au sensualisme, ce même mot était pris plus expressément encore comme synonyme de la pensée en général. C'est ainsi que l'entendait Pyrrhon, nourri
qu'il était de la philosophie de Démocrite; et c'est ainsi encore qu'un représentant moderne de cette même philosophie, Gassendi, a employé partout dans sa Logique le mot imaginatio avec le sens général d'idée ou notion simple. Il y a d'ailleurs dans les différentes expressions du doute pyrrhonien d'autres termes qui mettent en pleine lumière le caractère universel de ce doute et qui montrent bien qu'il s'appliquait aussi à la raison et au raisonnement (1).
Mais, dit-on, aucun de ces arguments n'est de l'invention de Pyrrhon; tout cela avait été dit avant Jui, même le Tràvra TrpoV Tt. « Tout ost relatif, » qui est de Protagoras. A vrai dire, cela n'importe guère. La gloire de Pyrrhon n'est pas d'avoir inventé, comme ses prédécesseurs, tel ou tel argument contre nos facultés de connaître. Son grand titre comme philosophe et ce qui en a fait un chef d'école, c'est d'avoir été conséquent sans tomber dans les énormités que l'on reprochait à un Protagoras ou à un Métrodore ; c'est d'avoir conçu fortement et d'avoir soutenu en philosophe, non en sophiste, sans contradiction ni concession, le doute proprement dit appliqué à toutes choses, le doute systémaifique inconnu jusqu'à lui et par lequel il rendait, semblait-il, à l'esprit humain sa liberté, en secouant le joug de tout dogme tyrannique. Ainsi le comprirent ses disciples immédiats, et ils trouvèrent, pour exalter leur maître, des accents qui rappellent les vers de Virgile célébrant Lucrèce, ou ceux de Lucrèce lui-même en l'honneur d'Épicure. Qu'on en juge par cette apostrophe de Tinon au sage qui lui apparaissait comme le libérateur des âmes : « Noble vieillard, ô Pyrrhon 1 comment
(1) Par ex.: Ta voovfxsva, dcvTcXoyîa, tVoaôsveta tôv >07û>v, ©te.
et par quelle voie as-tu réussi à te délivrer de l'esclavage des opinions et des futiles enseignements des sophistes ? Comment as-tu brisé les liens de Terreur et de la croyance servile ? Tu ne t'épuises pas à scruter l'origine et la fin des choses, ni la nature de l'air qui enveloppe la Grèce. » Cet éloge d'un sceptique par un autre sceptique, ce fol enthousiasme pour une liberté toute négative, celle de ne rien croire, cette admiration pour un système dont tout le mérite est de faire le vide dans la pensée, attestent l'impression profonde que fit, au moins chez quelques-uns, la conception neuve et hardie de Pyrrhon. Triste originalité, j'en conviens, mais originalité réelle et qui ne permet pas de reléguer ce philosophe parmi les esprits sans valeur et sans portée.
Cependant on reproche au doute pyrrhonien, nonseulement d'être assez faiblement motivé, mais encore d'être en lui-même très-superficiel. Il n'est pas difficile de deviner où tend ce reproche, quand Use rencontre sous la plume d'un compatriote de Kant. Évidemment cela signifie que le philosophe grec a ignoré la distinction soi-disant allemande du subjectif et de l'objetif. Eh bien ! c'est là une erreur manifeste. Si l'on veut bien se rendre compte de ce que Pyrrhon entendait par l'apparence , To ya£vo/:xgvov, et de l'oppositiou qu'il mettait entre l'apparence et la réalité, to ov, on verra aisément qu'il connaissait à fond la nature de son propre doute, et qu'il le faisait consister précisément dans cette distinction que les sceptiques ont toujours supposée entre la pensée, conçue par hypothèse comme acte tout subjectif, et l'objet peut-être imaèinaire de cette pensée. En quel autre sens pourrait-on prendre le langage des pyrrhoniens disant à tout propos, à l'exemple de leur maître :
« 11 nous seiid)l8 que cela est; mais cela n'est peat^tre pas; > ou bieu : « Je n'affirme pas que le miel est doox; je déclare qu'il me semble tel ; > ou enân : < Nous doutons, non de ce qui nous par^t, mais de la réalité des choses que nous pensons (1) f » Supprimez la distinction du sujet et de l'objet , que deviennent les motifs de doute allégués par Pyrrhon et ses disciples f Ils n'ont plus aucune signiScatloii. Cela est si vrai, que Diogène de Laërte , résumant % les dix tropes de Pyrrhon » dit que « tous ces arguments tendent à établir que les objets, soit des sens, soit de la raison,
TB xtmrtiptTia tûïU ^^aïuofiniuï lal tâv noufiiimiv, changent SanS
cesse. » Comment soutenir après cela que la distinction du subjectif et de l'objectif est d'invention moderne et germaniqneîMaintenant, que Pyrrhon traite d'illusions ou d'habitudes inhérentes à l'humanité ce que d'autres appelleront, avec plus de profondeur peut-être, les formes subjectives de l'entendement, de la sensibilité ou de la raison, au fond la différence est-elle si grande 1 Elle est dans les mots plus que dans les choses : car des deux côtés, ce qui est en cause, c'est la légitimité des facultés du sujet pensant , c'est la nature de l'esprit humain. Si donc on veut chercher au système pyrrho- • nien un analogue dans l'histoire, ce n'est pas chez les sophistes ni dans l'antiquité qu'on le trouvera, mais bien dans le criticisme de Kant, dont Pyrrhon avait tracé d'avance le programme en fondant le doute universel sur le motif sceptique par excellence et sur les antinomies de la raison ou du raisonnement, trrùa^'vH, ainsi qu'il les appelait lui-même.
Je constatais tout à l'heure que Pyrrhon se mépre-
(1) Diogèue de Laërte, Vïe de PyrrAon, paaaim.
— Tenait sur le < Je ne sais rien » de Socrate, lorsqu'il en faisait sortir le doute universel; mais, s'il Ta mal interprété, il en a cependant tiré parti, et c'est réellement à la suite de Socrate qu'il a pénétré dans Tanalyse de la pensée. Il procède donc de ce philosophe d'une certaine manière, savoir de la même manière que Kant procède de Descartes, dont il n'est après tout qu'un imitateur, bien intentionné assurément, mais (l'oserai-je dire?) quelque peu maladroit et pesamment attardé dans les doutes qui, pour Descartes comme pour Socrate, n'étaient que les préliminaires de la philosophie ou, si Ton peut parler ainsi, les fossés qui bordent la route et où des gens bien avisés ne vont pas s'embourber. Pyrrhon, lui aussi, manqua de cette prudence et de cette sagesse. Embarrassé par les erreurs qu'il attribuait aux sens, troublé par les contradictions qu'il croyait découvrir dans leur témoignage comme dans celui de la raison, arrêté enfin par une prétendue équivalence des thèses contraires et par des antinomies ou antilogies insolubles, il renonça à toute assertion dogmatique et s'en tint aux apparences, c'est-à-dire encore une fois à ses propres impressions prises comme telles, suspendant son jugement sur la réalité de leurs causes ou de leurs objets (1). Pouvait-il marquer plus nettement la distinction ou plutôt l'opposition sceptique du sujet pensant et de l'objet pensé? Le scepticisme philosophique est là tout entier ; il n'y en eut jamais d'autre, et c'est Pyrrhon qui en est l'inventeur.
Je vais plus loin. Il n'a pas seulement doté la philosophie d'un système de plus, en apportant, avec une
(1) Diogène de Laërte, ibid., vers la fin.
analyse plus sabtfle, sincm pfais prc^onde, de li pensée, le motif par excell^ice du doute unira^sel. U Ta «looie emichie, pour reprendre l'expression de M. Rittor et répondre à son défi; oiiî, il a emidii la philosophie d*im problème nouTeaa et des pins ocmàdérables : le problème de la certitude on^ ponr parier la langue des pyrrhoniens, le problème du crïtérinm de la Tenté. Cest à partir de Pyrriion qae ce problème, inconnu à tous ses prédécesseurs (1) s^est imposé à tous les philosophes, à commencer par Zenon et Epicure, qui les premiers le traitèrent ex professa dans le sens du dogmatisme.
Tels sont les mérites réels de Pyrrhon. Plus on est éloigné d'approuTer sa doctrine, moins il conTient de lui marchander reloge et de lui refuser la justice à laquelle il a droit. On peut bien, ce semble, accorder qu'il a fait preuve de pénétration et d'originalité, sans méconnaître pour cela que cette philosophie du doute à outrance introduite par lui en Grèce est une philoso phie de décadence, très-inférieure à ses devancières en métaphysique et aussi incapable {on va le voir) de nous conduire à la vertu et au bonheur que de fonder la science et de nous faire connaître la vérité.
En résumé, la théorie pyrrhonienne du doute se ramène à ces trois points essentiels : 1"* La nature des choses nous est incompréhensible ; 2** l'apparence, ou l'impression, ou la notion qui s'oflFre à nous, est notre unique critérium, mais dans un sens purement subjec-
(1) Quand Sextas Empûicus parle du critérium de tels ou telphilosophes antérieurs à Pyrrhon, il est évident qu'il ne les cite pas, mais qu^il les traduit dans la langue philosophique de son temps et de son école.
' tif ; 3" enfin la suspension du jugement sur toute réa-
lité est la seule attitude raisonnable, le seul moyen efficace d'éviter la contradiction et Terreur. Voilà bien, ce semble, les thèses fondamentales dans lesquelles Pyrrhon aurait lui-même résumé les principes de toute sa philosophie. Mais il est temps de nous le rappeler, son dernier mot n'est pas là. Ce n'est pas en vain qu'après avoir recueilli dans les écoles de Phédon, de Ménédème et de Stilpon la tradition essentiellement morale du plus sage des Grecs, il avait été le compagnon d'Anaxarque l'Eudémonique, puis le témoin et l'admirateur de la prodigieuse impassibilité des gymnosophistes de l'Inde. A défaut de ces leçons et' de ces exemples, il lui aurait suffi d'être de son temps pour donner à sa pensée une direction pratique. Préparé comme il l'était, et vivant à une époque troublée, au milieu d'une génération avide de repos et de bien-être, il se proposa pour but, en philosophant, de découvrir et d'enseigner à ses contemporains un moyen de régler la vie humaine et de se procurer cette paix intérieure qui lui apparaissait à lui aussi comme le bien suprême et qu'il appelait tantôt la vertu, tantôt le bonheur.
La première de ces deux définitions se lit dans Cicéron, qui ne parle jamais de Pyrrhon que comme d'un très-austère moraliste, pour qui la vertu est la seule chose désirable : « Pyrrho, virtute constitutâ, nihil omnino quod appetendum sit relinquit (1). » L'autre traduction de la pensée de Pyrrhon a pour elle l'autorité de Timon, qui, selon Sextus Empirions, est « le prophète,» c'est-à-dire l'interprète des doctri-
(1) De finibus bonorum et mahrum, 1. IV, c. yi.
nés de Pjnrrhon, ô ^po^naç tôv Uwppwtoç iv^/av (1). > Tiinon définit en effet le philosophe < celui qui se propose de devenir heureux, tov liBloma. Ext^auftov^mi^ (2). » La suite de notre étude prouvera que ces deux versions ne sont nullement inconciliables.
Une grande école, celle d'Aristote, était alors en possession d'enseigner la science du bonheur. L'auteur de la Métaphysique avait identifié le souverain bien avec la perfection de la pensée, et il faisait consister le bonheur dans la possession de ce bien suprême : l'homme, suivant lui, ne peut goûter le bonheur que par moments et comme par éclairs, lorsque en l'absence de toute agitation extérieure, les appétits sensitifs étant apaisés, les passions réduites au silence, l'âme recueillie en elle-même se livre à la méditation et, parvenue au spmmet de la science, participe de la vie divine, parfaite et bienheureuse. Telle était la doctrme élevée, mais un peu froide, un peu méprisante pour la vie sociale et pratique, qu'Aristote avait léguée à Théophraste. Le disciple, exagérant une des préoccupations du maître, ne se contenta pas de réclamer pour le philosophe le calme et le loisir nécessaire pour ses méditations; il fit entendre des plaintes qu'Aristote eût désavouées contre la nature qui, disait-il, donne à l'homme une vie trop courte pour achever les sciences qu'il a ébauchées. Bien plus, il conseilla ou parut conseiller aux philosophes la recherche des biens du dehors, en émettant cette triste parole : « La vie humaine est régie par la fortune et non par la sagesse, vitam régit fortunUy non sapien^
(1) Adifersus mathematicos^ 1. I, c. un.
(2) Eusèbe, Préparation évatif;,^ 1. XIV, c. xviu.
tia. » Ce langage, ces concessions, cette faiblesse morale inaugurant une tendance inférieure, affaiblissaient le sentiment du devoir, diminuaient le prix de la vertu et, comme le dit Cicéron, lui retranchaient ce qui en fait le nerf(l).
Il y eut alors, c'est un fait attesté par l'histoire, une protestation unanime des autres écoles de philosophie contre ces maximes de Théophraste. Quelques-uns même de ses disciples le quittèrent pour s'attacher à Stilpon de Mégare. Ce philosophe, parvenu au terme d'une longue carrière, comptait parmi ses disciples Zenon de Citium. Il avait entrevu, paraît-il, la solution stoïcienne du problème moral ; mais il ne sut pas la dégager de l'appareil dialectique dont il faisait usage, même en parlant de la vertu, et Timon nous le représente au milieu de nombreux disciples occupés comme lui à chercher un mot, au lieu de la chose ou de la réalité souveraine dont les âmes avaient besoin.
C'est dans ce désarroi et cette pénurie de doctrines morales que Pyrrhon vint proposer une solution tout à fait neuve et à coup sûr très-originale du problême de la destinée humaine. On demandait aux philosophes comment, à travers les incertitudes de la vie et de la science, le sage peut maintenir son âme en paix, et ce qu'il doit faire pour vivre exempt d'agitation et de trouble. « Accepter cette incertitude et la prendre pour règle, » répondit hardiment Pyrrhon : là est toute sa philosophie, et aussi toute sa morale ; peu de mots suffiront pour en'expUquer le sens.
Pyrrhon disait, suivant Timon, que « la recherche du bonheur se réduit à considérer premièrement ce
(1) TuseuL quœst. III, 28; I, 9; V, 9; t^e fin., IV, 5.
qu'on sait de la nature des choses ; deuxièmement la conduite à tenir à leur égard; troisiëmement les firaits à recueillir de cette conduite (1) .> Or les choses ne nous sont pas connues en elles-mêmes, leur nature nous est incompréhensible : nous n^aTons que des apparences peut-être trompepses, des impressions peutrêtre mal fondées et qui sont notre unique lumière, notre seul critérium. Dans ces conditions une seule conduite est possible : suspendre notre jugement, ne rien prononcer, ne dire ni oui ni non, pas plus Tun que Tautre. Yoici maintenant les firuits de cette sage conduite. Si dans nos discours et dans nos actions, comme dans nos pensées, nous savons nous abstenir de toute opinion dogmatique sur les êtres et les objets dont nous avons des idées, mais dont la réalité nous échappe, les dieux, les hommes, les événements extérieurs et leurs causes cachées ; si nous vivons à l'égard de tout cela dans une complète indifférence, sans nous soucier du qu'en dira-t-on, nous conformant d'ailleurs aux faits, à la coutume, aux apparences, sans nous y attacher autrement, nous serons à iFabri de toute agitation ; nous vivrons libres, paisibles, indépendants. En effet, une fois affranchis des croyances et des préjugés qui alimentent les passions, nous ne donnerons prise à aucune influence du dehors, à aucune pertubation au-dedans ; nous jouirons enfin d'une parfaite impassibilité. Ainsi le doute engendre l'indifférence, «Ttâôeta, laquelle à son tour produit la sérénité, «rapaÇta,
Apothie, ataraxie : ces mots célèbres, si souvent employés plus tard dans les écoles de Zenon et d'Épi*
(1) Aristoclès, cité parEusèbe, ibid.
cure, étaient déjà usités dans celle de Pyrrhon ; et, s'il n'en fut pas l'inventeur, on peut aflarmer qu'il leur donna le premier toute leur signification philosophique et morale. Il faut même faire remonter jusqu'à lui plusieurs paradoxes des stoïciens sur l'indifférence du Sage : t La santé et la maladie, disait-il, lui sont égales: il ne les sent même pas ; il ne compte pour rien tout ce que les hommes sont portés à appeler des biens : il n'y a pour lui qu'un seul bien, la vertu (1). » Ainsi s'exprimait le philosophe d'Élis, au rapport de Cicéron. Cependant son apathie et son ataraxie différaient sensiblement de celles de ses deux illustres rivaux. Il ne prétendait pas comme eux régler ou supprimer les passions au nom et par la vertu de quelque principe supérieur, puisqu'il n'en reconnaissait aucun ; mais il s'en affranchissait autant que possible, en leur ôtant toute raison d'être. Surtout il n'affectait pas de rompre en visière au sens commun, et il était d'avis que, comme il est difllcile à un philosophe de dépouiller l'humanité, il devait tâcher de mettre sa conduite d'accord avec les choses ou, s'il ne le pouvait pas, d'y approprier au moins ses discours. Aussi Énésidème assure-t-il que Pyrrhon n'agissait pas du tout au hasard (1).
Parmi les choses auxquelles il accommodait ses discours et, autant que possible, sa conduite, le grand -prêtre d'Élis plaçait au premier rang la loi et la coutume, et il avait grand soin à l'occasion de répéter, de même que son disciple Timon, que sa doctrine ne touchait nullement à la coutume ni au respect des lois : car, disait-il, avec sa subtilité accoutumée, c'est précisé-
(1) De fitiy, II, 15; III, 5; IV, 16 et suiv.; TuscuL, 11,6. (1) Diog. de Laërte, Vie de Pyrrhon,
ment parce que rien n'est honnête ni malhonnête, juste ou injuste d'une manière absolue, que les actions des hommes doivent être réglées parla loi et par la coutume ; elles n'ont pas en effet d'autre principe. Quant à cette expression : « se conformer aux choses, » elle signifiait évidemment : se conformer aux apparences . Les choses proprement dites ou les êtres ne donnant lieu à aucun jugement, à aucune opinion légitime, ce respect tout extérieur de la loi et de l'usage était lui-même exempt de passion. La suspension du jugement était donc au fond sans réserve et sans exception, dans la pratique comme dans la théorie : c'était pour Pyrrhon le commencement et la fin de la sagesse, de la science et de cette vertu où il plaçait Tunique bien de l'homme.
Quelques sceptiques des siècles suivants lui prêtent, il est vrai, d'autres formules. Ils disent, par exemple, qu'il assignait pour fin à l'homme la modération ou la douceur. Mais les interprètes les plus autorisés de sa pensée. Timon et Éiiésidème, le font parler d'une manière plus conforme à l'esprit de sa doctrine : « la fin de l'homme, disait-il, est la suspension du jugement, qui est suivie de Tataraxie comme de son ombre. »
J'ai déjà cité des vers où Timon saluait avec enthousiasme l'esprit vraiment libre qui était venu enseigner aux hommes à se délivrer du joug des opinions. Voici dans quels termes le même auteur célèbre le sage qui, rompant avec Théophraste, avait conçu et réalisé pour son compte le noble dessein de se rendre indépendant des circonstances et de se soustraire aux atteintes de la fortune : « 0 Pyrrhon, je souhaite ardemment que tu m'apprennes comment, encore sur la terre, tu mènes cette vie heureuse et tranquille, et comment, seul
parmi les mortels, tu jouis de la félicité des dieux. > Au moment d'apprécier la doctrine morale de Pyrrhon, un rapprochement se fait dans ma pensée entre ce philosophe et un autre personnage, bien différent, mais qui s'efforça aussi, comme lui, de vaincre la fortune et de conquérir l'indépendance sans la demander aux biens du dehors. Je veux parler d'un écrivain de la Renaissance, célèbre comme professeur, plus célèbre encore comme adversaire irréconciliable de la scolastique. Ramus, ayant affaire, lui aussi, à des péripatéticiens qui lui reprochaient sa pauvreté, leur déclarait avec indignation qu'ils avaient grand tort, eux et leurs maîtres, de prétendre qu'il faut à un philosophe des loisirs et des richesses et que, pour sa part, il bornait ses désirs en ce genre à gagner par son travail de quoi se procurer du papier, des plumes et de l'encre. Ce reproche, je l'ai reconnu tout à l'heure, n'était pas sans fondement, et Ramus était bien venu à prouver par son exemple que la misère elle-même n'est pas un obstacle invincible à l'étude de la science et à larecherche de la sagesse. Ce n'est pas qu'Aristote n'eût raison de croire que le calme d'esprit est nécessaire à la méditation philosophique. Mais il n'est pas besoin que la fortune fasse au philosophe des loisirs dorés. La force d'âme d'un Cléanthe ou d'un Ammonius Saccas leur assurait, au sein de la pauvreté, la liberté de l'esprit et l'entière possession de leur pensée. Quant à Ramus, il trouvait cette paix précieuse dans la passion même de s'instruire, dans la saveur d'un travail opiniâtre et dans la conscience du devoir accompli envers la famille qu'il soutenait, envers sa patrie qu'il voulait doter, en langue française, de tous les arts libéraux, enfin envers son Dieu et sa foi religieuse pour laquelle il sut
souffrir et Bonrir arec sêramé. Je compteaàs et yadmire cette mazdère de eonquérir U paix de rame; j*ai plus de peine, je TaToue, à adurer et surtimt à comprendre la Béihi>de de Pjrrlion. Autant j'a^roore soa généreux dessein de se rendre indépendant des inftn^ices da dehois et sa reyendication de la liberté de penser derant la tyrumie des opinions humaines, autant j'ai peine a me persuader que Fabstaition nqrstique des ascètes de Flnde, accotée par ce Grec à Tesprit délié, ausâ subtil que positif, et transformée par lui en un dôme absc»Iu conduisant à l'inaction dans rindilFérence, puisse jamais donner à rame humaine le calme et le bonheur. La question en tout cas Tant la peine d'être exanimée ; mais il importe de la bien préciser.
A quoi se réduit au fond cette doctrine, et quel en est le sens! La yertu en est le premier mot : Pyrrhon la proposait à l'homme conmie le souTerain bien. Voilà qui est ayéré : Cicéron Tatteste arec force et à plusieurs reprises. En doit-on conclure arec Tennemann (1) que la philosophie de Prrrhon était surtout remarquable par la rigidité de sa morale? Cest aller un peu trop loin, à ce qu'il me semble. Il ne faut pas £ûr9d*anachronisme; il ne (aut confondre la morale de Pyrriion ni avec celle de Zenon ni avec celle d*Épicure; mais, à vrai dire, il était plus près d*Épicare que de Zenon. D abord, il confondait la Tenu et le bonheur, comme son maître Ânaxarque, surnommé, pour cela même YEudéinonique II mettait, si l'on veut, le bonheur dans la yertu ; mais qu'entendait-il par Tenu? Une certaine indépendance pleine de calme et de sérénité, résultat nécessaire du doute et
\] Matmdde l'Eût, de lapkil.^ trad. fr., u I, p. 155.
de Tapathie, c'est-à-dire de rindifférence pour le bien comme pour la yérité. Or la vertu ne va pas plus sans Taffirmation et Tampur du bien que la science sans la foi dans la légitimité de nos facultés de conndtre. Il n'y a donc pas lieu de se demander si le doute pyrrho* nien produit la vertu, puisqu'il en est manifestement incapable; toute la question est de savoir s'il peut procurer le bonheur.
Certes, il y a quelque chose de très-ingénieux et de très-original dans cette conception du doute systématique et paisible proposé comme solution à tous les problèmes, à ceux de la vie comme à ceux de la science. Mais il s'en faut que cette solution soit aussi simple et aussi facile qu'elle le paraît au premier abord ; elle est pleine au contraire d'incohérences et de diflOicultés. Remarquons, en effet, que, pour la mettre en pratique, il est nécessaire, suivant le mot de Pyrrhon, de < dépouiller l'humanité, » c'est-à-dire d'extirper ou de regarder comme non avenus les sentiments, lès instincts et les besoins inhérents à notre nature. Aucun homme de bon sens ne ressaiera ; mais quelle bizarre entreprise pour un philosophe qui avoue ne rien savoir, ne rien connaître ^ue ses propres impressions ou les faits de sa propre nature !
Pour suivre Pyrrhon dans cette entreprise, il faut marcher d'erreur en erreur et de paradoxe en paradoxe. On commencera par mal juger les hommes, en se trompant avec lui sur les mobiles de leur conduite : car il prétend que les hommes ne croient pas au juste et à l'honnête, et que toutes leurs actions n'ont d'autre principe que la loi positive et la coutume. Puis on devra, sous prétexte de liberté, se rendre esclave de la coutume, faute d'une conviction intime qui donne le cou-
rage et la force d'agir par soi-même : car c'est une erreur de s'imaginer que l'indépendance consiste à ne rien croire ; les fermes croyances , bien loin d'asservir la volonté, lui communiquent, avec l'énergie, l'indépendance et la vraie liberté. Le doute, au contraire, n'a jamais été une force ; il laisse l'âme sans défense dans les luttes de la vie.
Pyrrhon reconnaît que la conduite qu'il propose est difficile à tenir ; mais ce n'est pas assez dire : elle est tout simplement impossible, d'abord parce qu'elle suppose le scepticisme absolu, non-seulement en théorie et comme hypothèse, mais comme parti pris et comme règle invariable de l'action et de la pensée, ce qui est contre nature et irréalisable dans un être tel que l'homme, qui possède et acquiert tous les jours des connaissances certaines; ensuite parce que, pour atteindre à son but, il faudrait que ce scepticisme absolu fût, non pas un fait passager, mais une véritable habitude de l'âme, tandis que par sa nature même le doute est intermittent; enfin parce que, pour persévérer dans l'abstention et dans l'indifférence , pour résister avec succès à tant de sollicitations et de raisons d'agir qui s'offrent sans cesse à nous, il faudrait être convaincu que le bien n'est pas là. Or le scepticisme pyrrhonien s'oppose de parti-pris à cette conviction comme à toute autre.
Qu'on se représente, néanmoins, un homme qui aurait reçu en partage une âme assez ferme pour triompher de toutes les tentations de croire à la réalité et d'agir en conséquence. Tel était ou paraissait être Pyrrhon qui, dit-on, réussit à se rendre impassible, après avoir été dans sa jeunesse d'une humeur bouillante et emportée. Peut-être les glaces de l'âge y étaient^Ues