‹ Pyrrhon et le PyrrhonismeChapitre 4 sur 5 · III. — VIE DE PYRRHON · texte numérisé non relu

III. — VIE DE PYRRHON

La critique philosophique, aussi bien que la critique littéraire, a été renouvelée dans notre siècle par l'étude comparée de la pensée et de la vie des philosophes et des écrivains célèbres. L'histoire des sciences positives pourrait se faire sans avoir égard, pour ainsi dire, aux hommes qui les ont cultivées : la biographie n'y a guère qu'une valeur anecdotique. On n'en saurait dire autant de la philosophie, science humaine par excellence , où l'on voit si bien l'empreinte des sentiments, du caractère et même des circonstances sur les idées et les opinions. Ce n'est pas que cette influence soit également manifeste chez tous les philosophes. Il en est de purement méditatifs, qui n'ont souci que de leur pensée et qui en poursuivent le développement logique sans se laisser distraire par les événements : ainsi ce Démocrite dédaigneux du vulgaire et que notre La Fontaine a si agréablement mis en scène avec les Abdéritains ; ainsi un Aristote; ainsi plus tard un Descartes, un Spinosa, un Malebranche, un Berkheley, un Maine de

Biran. Mais Tindifférence pour les choses du dehors n'est pas, même chez ceux-là, aussi complète qu'on pourrait le croire. En pénétrant dans la vie de ces grands hommes, on est tout surpris de voir s'éclairer d'un nouveau jour certaines doctrines qui, à distance, semblaient n'être que des produits de la logique et qui, vues de près, révèlent une âme plus ou moins accessible aux passions de l'homme et aux influences contemporaines. Cela est] encore plus vrai de ceux qui, tout en cultivant la philosophie, ont été mêlés aux affaires de leur pays et aux événements de leur siècle, et qui ont fait prédominer dans leurs propres recherches les questions pratiques sur les questions spéculatives, et la morale sur la métaphysique.

Tel fut, entre beaucoup d'autres, le fameux Pyrrhon, cet esprit vraiment original qui , le premier, érigea en système le doute philosophique, et dont le nom est resté synonyme du scepticisme. Les historiens de la philosophie en général glissent trop légèrement à mon gré sur la biographie de ce philosophe, les uns parce qu'elle leur paraît trop peu connue ou trop mêlée de fables, les autres parce qu'ils ne voient pas ce que les faits extérieurs et les dates peuvent avoir de commun avec une théorie du doute universel. C'est là une double erreur. D'abord, quoique, par sa doctrine même et par ses habitudes, Pyrrhon ait donné prise à l'imagination populaire et à celle des écrivains qui en ont tracé des portraits de fantaisie, nous en savons après tout sur son compte beaucoup plus que sur la plupart des philosophes de son temps, tels que Xénocrate et Théophraste lui-même, Stilpon, Cratès, Zenon, Épicure, Polémon, Crantor, Arcésilas. Ensuite les idées de Pyrrhon n'étaient nullement étrangères au pays ni au temps

où il vivait, et, si Ton en veut bien comprendre le progrès et le sens, il ne faut pas oublier que sa vie intellectuelle, aussi bien que sa vie d'homme et de citoyen, se partage en trois périodes correspondant à trois états très-différents des esprits et de la société dans le monde grec, savoir avant, pendant et après l'expédition d'Alexandre contre les 'Perses.

La question de chronologie elle-même est ici d'une importance singulière : car sans elle on a peine à s'expliquer, d'une part la grande célébrité qui a entouré jusqu'à nos jours le nom et l'œuvre de Pyrrhon, et d'autre part le peu de place que ce philosophe et son école occupent réellement dans l'histoire de la philosophie. Il y eut en effet, entre le déclin de Técole d'Aristote sous Théophraste vieillissant et l'avènement des deux grands systèmes d'Epicure et de Zenon, un moment très court où Pyrrhon put croire qu'il avait trouvé la solution des problèmes qui tourmentaient sa génération, et où son enseignement, attirant l'attention des esprits cultivés, put exercer une influence notable. C'était en l'an 315 ou 310 à l'an 300 ou 290, une vingtaine d'années environ. Or les historiens modernes de la philosophie, suppléant par des conjectures mal fondées à l'absence de textes précis, s'en vont répétant que le fondateur du scepticisme philosophique florissait en 340 avant l'ère chrétienne ; et quand ils parlent ainsi, ce n'est pas seulement l'homme, c'est le philosophe et son école qu'ils ont en vue. Mais, en 340, l'école de Platon était encore florissante sous Speusippe et Xénocrate. Ce n'est qu'en 335 ou 334 qu'Aristote, dans tout l'éclat de la gloire et du génie, et reléguant dans l'ombre tous les autres philosophes, fonda sa propre école àAthènes où il enseigna et tint la

plume jusqu'en 322, jusqu'à son dernier jour. Eh bien? ce philosophe, que ses écrits nous montrent si curieux: de ce qui se disait sur tous les points de la science, ce critique aussi patient que profond, qui prenait kt peine de relever et de réfuter les plus piètres conceptions, les moindres erreurs d'un Eubulide ou d'un Alexinus, ne fait pas une seule allusion au septicisme, c'est-à-dire à une doctrine jusque là sans nom et sans représentant et dont l'apparition aurait été à coup sûr, pour un tel observateur, un phénomène philosophique de premier ordre. Pyrrhon et sa doctrine étaient donc inconnus alors, et on n'en sera pas surpris, si Ton veut bien considérer que, de 340 à 335, étant âgé peut-être de 26 ans, il cherchait encore sa voie en philosophie et passait d'une école à une autre, pour s'attacher en dernier lieu à Anaxarque d'Abdère, qu'il accompagna en Asie et jusqu'aux Indes, comme disciple et comme compagnon d'armes, à la suite d'Alexandre. Ce ne fut qu'après la mort de ce prince, en 323 ou même plus tard encore que Pyrrhon revint en Europe et qu'il occupa dans sa patrie une position de nature à lui attirer du crédit et de Tautorité.

Les biographes anciens de Pyrrhon assurent qu'il mourut à 00 ans, et quoiqu'ils ne disent pas en quelle année, on a calculé avec vraisemblance que ce dut être environ en 275. Dans cette hypothèse, qui est la plus facile à concilier avec les faits, la date de sa naissance doit être placée vers 365, c'est-à-dire vingt ans après celle d'Aristote, et cinq ou six ans après celle de Théophraste.

Pyrron naquit à Elis. Il était pauvre, et il cultiva d'abord la peinture, mais avec peu de succès. Diogène 4e Laërte, qui en parle cependant avec sympathie et

d*après ses admirateurs, avoue que c'était un peintre assez médiocre, et qu'on faisait très-peu de cas des lampadophores de sa composition qui se voyaient encore dans le gymnase d'Elis au lu® siècle de notre ère. Il ajoute que, dans sa jeunesse, Pyrrhon se montra d'un caractère orgueilleux et irascible, qu'il recherchait la solitude, voyageait souvent et séjournait peu dans sa ville natale. Peut-être répugnait-il à son orgueil d'y vivre obscur et pauvre ; ou peut-être voyageait-il pour se perfectionner dans ses études philosophiques : car, ayant fini par renoncer à la peinture, il s'était adonné à la philosophie. Ce fut sans doute à Elis même qu'il en prit le goût : on sait en effet que Phédon y avait fondé une école de dialectique, qui fut continuée par Plistanus, puis par Ménédème d'Erétrie, et ce dernier fut, suivant Suidas, un des maîtres de Pyrrhon. Or Ménédème avait suivi les leçons de Stilpon de Mégare. On n'est donc pas surpris de lire dans Diogène de Laërte que Pyrrhon eut aussi pour maître un dialecticien de l'école de Mégare ; ce qui est plus difficile à expliquer^ c'est que ce dialecticien ne fut pas Stilpon lui-même, mais Bryson, fils de Stilpon. Doit-on conclure de là que Pyrrhon était plus jeune encore à cette époque que nous ne l'avons supposé ? Ce qui est incontestable, c'est qu'il fut initié à la philosophie par des hommes qui joignaient à beaucoup de subtilité et d'adresse dans la discussion un dédain peut-être affecté pour cette même dialectique où ils excellaient. Ménédèmeen particulier n'avait d'opinion arrêtée sur lûen, et l'enseignement de Stilpon concluait au mépris de la spéculation. Telles étaient sans doute les dispositions de Pyrrhon lui-même, lorsqu'il fit la connaissance d'un philosophe de l'école de Démocrite et de Protagoras,

Anaxarque d'Abdère, qui vivait auprès des rois de Macédoine Philippe et Alexandre, combattait dans leurs armées, et en même temps se faisait fort d'enseigner la philosophie du bonheur. Pyrrhon s attacha à ce nouveau maître, soit en 338 après la bataille de Chéronée, soit plutôt en 335 après la prise de Thèbes, et bientôt, unissant comme lui le métier des armes à l'étude de la philosophie, il l'accompagna dans la grande expédition d'Alexandre en Asie.

Avant de quitter la Grèce , Pyrrhon avait donc suivi les leçons des subtils dialecticiens d'Élis, de Mégare et d'Érétrie, et, tout en acquérant auprès d'eux le rare talent d'argumentation que plus tard il déploya dans son enseignement, il avait dû, à leur exemple, garder peu d'estime pour cette méthode stérile de discussion ou de dispute. D'un autre côté , il avait été initié par Anaxarque à la philosophie de Démocrite et aux paradoxes de Protagoras ; et, comme ses premiers maîtres avaient ébranlé sa confiance dans la valeur des notions générales, y compris celles de la raison, il avait appris des dialecticiens d'Abdère à douter des sens et un peu de toutes choses. En même temps qu'il se dégoûtait de tout dogmatisme spéculatif, il se sentait attiré avec Anaxarque vers les problèmes de la vie morale et pratique. Voilà où en était notre futur sceptique, lorsqu'il s'enrôla sous les drapeaux d'Alexandre en 334.

Il y aurait une étude intéressante à entreprendre et qui ne serait pas un travail de longue haleine : ce serait d'écrire l'histoire de la philosophie au camp et à la cour d'Alexandre en Asie. Ce petit chapitre d'histoire n'a pas été fait, à ma connaissance, et je le regrette : car c'est là précisément qu'il faut chercher les dernières origines de la doctrine de Pyrrhon.

L'ancien élève, le disciple couronné d'Aristote, n'avait pas rompu avec les habitudes intellectuelles de sa première jeunesse. On ne doit pas se le représenter toujours sur les champs de bataille ou dans des orgies avec ses généraux. Il avait emporté avec lui son Homère; il en relisait les vers dans l'édition qu'en avait donnée Aristote et qui fut surnommée l'édition de la cassette, quand il l'eut fait mettre dans un coffret précieux trouvé parmi les dépouilles de Darius. Il n'enviait pas seulement Achille pour avoir été célébré par un tel poète; il était capable d'envier Homère lui-même pour son divin génie. Il était jaloux de la science qu'il avait acquise. Plutarque lui attribue même une lettre dans laquelle il se plaignait qu'Aristote , qui venait de publier sa Métaphysique, eût avili en quelque sorte cette science royale en la communiquant au vulgaire. Il est vrai que, suivant le même Plutarque , Aristote aurait répondu à son ambitieux et ombrageux disciple de ne point slnquiéter d'une publication qui n'en était pas une, l'obscurité du langage ne permettant pas au commun des hommes de pénétrer de tels mystères. Quoi qu'il en soit de ce fait particulier, il n'est pas douteux qu'Alexandre avait à cœur d'entretenir et d'accroître ses connaissances, qu'il se tenait au courant des travaux du Stagyrite, et qu'il lui envoyait de magnifiques échantillons de la faune des contrées qu'il visitait en conquérant et en observateur intelligent. 11 veillait à ce qu'on lui expédiât les animaux étrangers à l'Europo, pour servir à ces descriptions savantes qui font encore aujourd'hui l'admiration de nos zoologistes les plus éminents.

La philosophie occupait une large place dans les pensées et dans les entretiens du héros macédonien. Il

avait auprès de lui et dans son intimité le neveu d*Aristote, le philosophe Callisthène; il avait Anaxarque et Pyrrhon, d'autres encore venus d'Athènes et de divers points de la Grèce, et il ne négligea pas l'occasion de converser soit avec les prêtres d'Egypte , soit avec les mages de Babylone, soit avec les brahmanes de l'Inde^ qui excitèrent particulièrement sa curiosité. Nous n'avons à nous occuper ici que de Pyrrhon en quête d'aventures, ou du moins désireux de voir le monde, de comparer les mœurs et les croyances des divers peuples et surtout de se faire une doctrine sur la destinée humaine. Ce que nous avons dit suffit pour faire voir que le philosophe d'Élis avait à qui parler pendant cette longue et lointaine expédition dont on peut croire que le génie d'Alexandre avait mesuré la portée et entrevu les conséquences militaires, politiques, morales et sociales, mais à laquelle une mort prématurée l'empêcha de donner toute sa signification. Pyrrhon était personnellement en faveur auprès de ce prince : il lui récita un jour une pièce de vers qui lui valut une riche récompense (1), et, pour le dire en passant, il est permis de supposer qu'il fit assez bien ses affaires en ce temps-là. Mais revenons à Thistoire de ses idées philosophiques.

L'abdéritain Anaxarque, zélé partisan de Démocrite, exagérait les tendances positivistes de ce philosophe. Il disait volontiers, comme son compatriote Protagoras:* Tout est relatif, ;ràvTa np6ç n, » ou même, comme un autre disciple de Démocrite, Métrodore de Chio, dont il avait été quelque temps rélève : « Je ne sais pas même que je ne sais rien.>

(1) 10,000 pièces d^or, suivant Sextus Empiricus.

Mais il était dogmatique en morale, si Ton entend par là la science du bonheur ; et il ne se contentait pas de renseigner, il mettait en pratique ses préceptes qui tendaient tous à donner à Tâme la paix, la sérénité, la constance, qualités précieuses assurément et dans lesquelles il faisait consister le bonheur, cvSacfAouta : de là, le nom A'Eudémonique communément appliqué à Anaxarque. Tel était l'homme dont le caractère et l'exemple, non moins que ses leçons, avaient attiré si puissamment Pyrrhon , et » dont il était devenu inséparable , dit Diogène de Laërte, au point de le suivre jusque dans rinde, et de visiter avec lui les mages et les gymnosophistes (1). »

Malgré son désir d'être agréable à Alexandre, Anaxarque ne se pliait pas plus que Callisthène et les Grecs en général à sa politique orientale, ni surtout à sa fantaisie de se faire rendre des honneurs divins. Un jour à table, ayant rencontré la main du roi, tandis qu'il lui passait la coupe, il lui appliqua ironiquement un vers de ÏOreste d'Euripidte (v. 265), où il est question d'un dieu frappé par la main d'un mortel. 11 alla plus loin une autre fois; Alexandre s'étantfait, par mégarde, une légère blessure , Anaxarque lui montra le sang qui en sortait, et dit en parodiant Homère (2) : « C'est bien là du sang ; ce n'est pas cette liqueur céleste qui coule dans les veines des immortels. »

Cependant Anaxarque n'était pas encore 'de la force de ces philosophes ascètes de llnde que les Grecs appelaient gymnosophistes. Pyrrhon ne fut pas peu surpris, dit-on, d'entendre un de ces indiens reprocher

(1) Diogène de Laërte, Vie de Pyrrhon, init,

(2) Iliadey V, 340.

à son maître deux choses qui faisaient tache dans philosophie. La première était qu'on le voyait coup trop dans les palais des rois, et la seconde qu'il n*était pas assez soucieux de former les hommes à la, vertu. Ces reproches et ces conseils firent plus d*iiD— pression, à ce qu'il semble, sur Pyrrhon que sur Anaxarque.

pyrrhon était émerveillé de l'incroyable impassibilité des sages de l'Inde, et l'on peut se figurer ce qu'il ressentit en assistant à la mort volontaire de Calanus. 'Il avait dû s'entretenir plus d'une fois avec lui, autant que le permettait la différence des idiomes ; il eut le temps du moins d'observer à loisir les faits et gestes de cet étrange personnage, brahamane ou bouddhiste on ne sait, qui, des bords de Tlndus, revint avec Alexandre jusqu'en Perse. Là ce sage (cet insensé, devrais^je dire), résolut, pour prévenir les souffrances de l'extrême vieillesse, de hâter l'heure de la délivrance ; et, voulant en même temps donner aux grecs une haute idée de sa force d'âme, il fit dresser sur une place de Pasargade un bûcher où il monta en présence d'Alexandre et de son armée ; puis, lorsqu'on y mit le feu, il se tint debout au milieu des flammes, sans pousser un cri ni faire entendre une plainte, jusqu^à ce que son corps, privé de sentiment, tombacomme une masse inerte dans le brasier. Quel spectacle pour notre philosophe! La puissance que possède l'homme de se rendre insensible à la douleur et à tous les maux lui fut alors évidente, et il s'appliqua désormais à acquérir cette impassibilité, mais par une recette toute nouvelle et très-différente du fanatisme brahmanique.

« C'est de là, » dit un de ses disciples Ascanius d'Abdère, cité par Diogène de Laërte dans sa notice sur

Pjrrhon, < c'est de Tlnde qu'il rapporta cette noble jPbilosophie qu'il a le premier introduite en Grèce, l'acatalepsie et la suspension du jugement. » On appréciera d'autant mieux la vérité de ce témoignage qu'on aura mieux compris la nature du scepticisme pyrrhonien et l'intention essentiellement pratique de son auteur. Faire du doute un instrument de sagesse, de modération, de fermeté et de bonheur, telle est, en effet, la conception originale de Pyrrhon, l'idée mère de son système.

Une fois en possession de cette règle de conduite, Pyrrhon y conforma imperturbablement ses actions et ses discours, de manière à mériter les éloges de son maître Anaxarque. Un jour^ celui-ci étant tombé près de lui, dans un bourbier, Pyrrhon continua son chemin sans se retourner ni s'émouvoir, et comme un peu plus tard, quelqu'un lui en faisait des reproches, Anaxarque lui-même loua sans réserve, dans son disciple, cette égalité d'âme. Peut-être, l'eût-il moins admiré, s'il se fût souvenu que, comme l'a dit La Rochefoucault : « on est toujours assez fort pour supporter les maux d'autrui. » Mais il faut reconnaître qu'à l'occasion, Pyrrhon savait aussi se montrer fort pour son compte; et ainsi l'on rapporte qu'ayant été blessé dans un combat, il se prêta à une opération très-grave> et qu'il la supporta sans sourciller.

Après la mort d'Alexandre, les deux soldats philosophes durent songer à revenir en Europe ; mais la date de leur retour est incertaine. 11 est probable que, s'étant attachés à la fortune de Ptolémée, ils passèrent par l'Egypte, puis par llle de Chypre, où une tempête les força de relâcher. C'est là qu'eut lieu la mort tragique d' Anaxarque. Le tyran de l'île, Nicocréon, dont

— seuil jour, après boire, le philosophe eudémonique avait demandé en riant la tête à Alexandre, le fit saisir et ordonna qu'on le broyât vivant dans un mortier. € Tu peux briser cette enveloppe visible, lui cria sa victime, mais non pas Anaxarque lui-même ! > et son intrépidité au milieu d'un si aflFreux supplice, ne démentit pas cette parole héroïque.

Nourri des leçons et des exemples d'un tel maître, Pyrrhon rentra enfin à Elis, où l'avait précédé une grande réputation de science et de sagesse, et il y mena, dans la compagnie de sa sœur Philista, une conduite sans reproche. Un extérieur imposant, un maintien digne et austère, un régime frugal, des discours dont la gravité n'était pas exempte d'ostentation, le crédit dont il jouissait auprès des rois macédoniens sans que l'indépendance de son caractère parût en souffrir, et par-dessus tout, cette noble et heureuse sérénité dont t,il faisait profession et qui semblait être le fruit de la sagesse et le juste prix d'une vertu peu commune : tout cela concourait à en faire le principal personnage de cette même cité où il avait si mal réussi autrefois à se faire une place. Ses concitoyens, pleins d'admiration et de reconnaissance pour celui qui leur rapportait les trésors de la sagesse orientale, l'élevèrent à la dignité de grand prêtre : singulières fonctions, on en conviendra, pour le fondateur de la première école de scepticisme.

Précisément, à cette époque, la philosophie subissait ailleurs une sorte d'éclipsé; des révolutions continuelles l'empêchaient de se développer librement : en 308, par exemple, Démétrius Poliorcète en interdit l'enseignement à Athènes. Le vénérable Stilpon, exilé de cette ville et retiré à Mégare, réunissait seul autour

de lui de nombreux disciples dont. plusieurs, pour Tentendre, avaient quitté l'Académie et le Lycée; parmi eux, Zenon, jeune encore, se formait à la dialectique et pressentait la philosophie du devoir.

C'est alors que Pyrrhon ouvrit à son tour une école qui brilla quelque temps d'un vif éclat et qui relevait en apparence l'ancienne école d'Élis, en continuant celles de Mégare et d'Érétrie, mais qui, les ayant bientôt absorbées toutes les trois, les entraîna finalement dans sa ruine. Pyrrhon passa le reste de sa vie à Élis où il enseignait sa doctrine et argumentait avec une merveilleuse subtilité contre les divers systèmes de philosophie. Il y mourut âgé, dit-on, de 90 ans, estimé et honoré de ses concitoyens qui, à cause de lui et pour favoriser son enseignement, avaient exempté d'impôts tous les philosophes, entouré de l'admiration de ses disciples, mais déjà oublié dans le reste de la Grèce et effacé par la gloire naissante de Zenon et d'Épicure.

Les détails biographiques qui précèdent sont certainement de nature à jeter quelque lumière, d'abord sur la marche probable des idées de Pyrrhon, à travers les influences de toutes sortes qu'il subit tour à tour, puis sur les causes du brillant succès qu'obtint sa doctrine au moment où il en fit l'exposition publique. D'une part en effet, si l'on étudie la vie de Pyrrhon avant et pendant la grande expédition d'Alexandre, on reconnaît bien vite l'erreur des historiens de la philosophie qui, transformant en chef de secte l'élève indécis de Ménédème, de Bryson et d'Anaxarque, supposent (1) que son école s'éleva du temps d'Aristote ; vers 340, c'est-

(1) Gomme par exemple M. F. Ravaisson, dans son savant Essai sur la Métaphysique n t. II, p. 72, 73.

à-dire 25 ou 30 ans peut-être avant sa date véritable, et l'on voit d'autre part qu'il n'était pas sorti tout formé, comme le disent ces mêmes historiens, des mains des dialecticiens d'Elis, d'Erétrie et de Mégare, ou même de la lecture de Démocrite, puisque en réalité ce ne fut qu'en Asie, après les leçons de sagesse pratique que lui donnèrent Anaxarque et les gymnosophistes de l'Inde et qui exercèrent sur son esprit une action décisive, qu'il conçut enfin le sytème auquel est attaché son nom. Ensuite, si l'on prend ce philosophe à son retour en Grèce et dans sa ville natale, et si Ton considère quel était alors l'état social, moral et intellectuel de la société grecque, on s'assure sans peine que les circonstances ne furent pas étrangères à la rapide fortune du Pyrrhonisme.

Il suffit, pour s'en convaincre, de se représenter la Grèce après la mort presque simultanée d'Alexandre, de Démosthène et d'Aristote. pendant les guerres, les dévastations, les révolutions générales et locales auxquelles donna lieu la sanglante rivalité de tant de généraux aspirant à régner, se disputant et se partageant tour à tour ce qui avait été pendant quelques années le monde grec; la Perse, l' Asie-Mineure, la Syrie et la Phénicie, l'Egypte, les îles de la Méditerranée et de l'Archipel, la Thrace, la Macédoine et la Grèce proprement dite. La vie politique était devenue presque impossible au milieu de tant de désordres, devant les triomphes de la force, de la ruse et de la cruauté. Dans cette instabilité de toutes choses, dans cette incertitude du lendemain résultant du mépris de tous les droits, la civilisation attaquée dans son premier principe, qui est la justice, était réduite à un arl misérable de jouir, chacun pour soi, le plus vite

et le mieux possible, d'un bien-être précaire. Plus de lois, partant plus de liberté ni de patriotisme. Le caractëre national lui-même était profondément altéré par l'invasion des mœurs un peu rudes des demi-barbares de la Thrace et de la Macédoine, et en même temps par la contagion de la mollesse et des habitudes serviles des Orientaux. U ne restait à la Grèce, à Athènes elle-même, que le souvenir flatteur de ses.anciennes gloires et ce raffinement excessif des arts de. la vie qui est le charme particulier des capitales déchues et qui leur prête encore un air de grandeur. Enfin la culture intellectuelle n'était plus elle-même qu'une jouissance délicate et la philosophie un luxe de l'esprit.

Les philosophes de cette époque tourmentée, s'il en restait encore qui fussent dignes de ce nom, devaient tenir un langage en rapport avec cet état inférieur des esprits et des caractères, soit qu'ils résistassent, comme Zenon, à la corruption générale, soit que, comme Épicure, ils suivissent le courant de la décadence. Tous, d'un commun accord, ils désertèrent ces hauteurs de la métaphysique où se complaisaient naguère les Platon et les Aristote. La question de la nature des choses et la recherche des causes premières furent mises de côté, et l'esprit spéculatif cédant la place à des tendances pratiques de plus en plus marquées, on se mit à la poursuite du bien identifié, non plus avec la vérité, mais avec le bonheur. Enfin ce souverain bien défini par le désir et non par la raison, ce bonheur où l'on aspirait, on en bornait l'idéal à se délivrer de toute inquiétude et de toute agitation.

Que fallait-il donc penser de la vie humaine ? Qu'y avait-il à faire pour atteindre au bien et au bonheur?

Comment s'y prendre pour réaliser en soi-même la vie heureuse, c'est-à-dire la paix, l'indépendance et l'égalité d'âme? Tels étaient les problèmes que les philosophes se posaient alors avec tout le monde. Zenon y répondit par la doctrine du devoir, Épicure par celle du bonheur. Quel fut, avant eux, le rôle de Pyrrhon? Quelles solutions donna-t-il aux problèmes qui préoccupaient ses contemporains? Voilà ce qu'il nous faut' maintenant examiner avec soin.

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