LXVII
Le bon marquis n'eut pas de peine à confesser Lucilio.
Celui-ci avoua avec candeur qu'il adorait la Morisnue depuis longtemps, et que, depuis quelque temps, il croyait être aimé d'elle ; mais, de sa plume concise, il résuma la situation.
D'abord, il avait craint d'attirer sur lui les persécutions auxquelles il n'avait échappé en France que par miracle. Puis, quand il lui avait paru prouvé que Richelieu, malgré toutes ses luttes contre la Réforme, avait pour politique inflexible de maintenir l'édit de Nantes en faveur de tout genre de liberté de conscience, il s'était décidé à attendre le mariage de Mario avec Lauriane ou avec quelque autre femme selon son cœur. Dans l'état d'espoir ou de regret, d'attente paisible ou de secrète agitation où pouvait se trouver son cher élève, il ne voulait pas lui donner l'égoïste et dangereux spectacle d'un mariage d'amour.
Le marquis approuva la généreuse prudence de son ami, mais il trouva un biais.
— Mon grand ami, lui dit-il, h Morisque a bientôt la trentaine, et vous, vous dépassez la quarantaine. Vous êtes donc encore assez jeunes pour vous plaire l'un à l'autre, et vos âges sont fort bien assortis ; mais, -sans vous -offenser, vous n'êtes plus des adolescents pour laisser des pages blanches dans le livre de votre félicité ! Profitez des belles années qui vous restent. Mariez-vous. Je ferai avec Mario un voyage pendant quelques mois, durant lesquels je lui dirai que j'ai eu seul l'idée d'un mariage de raison entre Mercedes et vous. J'inventerai des prétextes pour que vous n'ayez pu attendre notre retour, et, quand il vous reverra, son esprit sera tout habitué à cette nouvelle situation. Le mariage rend toutes choses sérieuses, et, d'ailleurs, je me fie à vous pour cacher vos lunes de miel derrière les épaisses nuées de la prudence et de la retenue.
Le marquis conduisit donc Mario à Paris. Il lui fit voir le roi à la cour, mais de loin ; car le monde était bien changé depuis quinze ans que le bon Sylvain vivait dans ses terres. Les amis de sa jeunesse étaient morts, ou, comme lui, retirés du fracas de la société nouvelle. Le peu de grands personnages encore debout qu'il avait approchés autrefois se souvenaient de lui médiocrement, et, sans ses vieux atours, l'eussent à peine reconnu.
Cependant la figure intéressante et les modestes manières de Mario furent remarquées : on fit bon accueil aux beaux messieurs dans quelques maisons distinguées, on ne leur parla pas de les pousser plus haut ; et, de fait, ils ne souhaitaient ni l'un ni l'autre bien vivement de S3 rapprocher du pâle soleil de Louis XIII.
Mario avait éprouvé une grande déception en voyant passer à cheval' le fils effaré de Henri IV, et le marquis n'avait pas été encouragé par cette physionomie à pour-
suivre son dessein de ratification royale pour son titre de marquis.
De nouveaux édits paraissaient chaque jour contre les usurpations de qualités; édits peu respectés, car les nouveaux et anciens nobles continuaient à prendre des noms de terre fort contestables. Leur obscurité les garantissait. Bois-Doré fut forcé de reconnaître qu'il n'avait pas de meilleur refuge.
Et puis il lui fallait bien s'apercevoir aussi que l'on n'était pas plus beaux messieurs à Paris les uns que les autres , du moment que l'on n'était pas de la cour. On se retournait bien un peu, dans les promenades et à la place Royale, pour regarder le contraste de son étrange figure fardée avec la délicieuse fraîcheur de Mario , et , pendant quelque temps , le bonhomme, se croyant reconnu , souriait aux passants et portait la main à son feutre, prêt à accueillir des avances que l'on ne songeait point à lui faire. Cela lui donnait un grand air d'incertitude hébétée- et de courtoisie banale qui prêtait à rire. Les dames assises, ou marchant l'éventail à la main, sous les jeunes arbres du Cours-la-Reine , se disaient :
— Quel est donc ce grand vieux fou ?
Et, si ces dames étaient femmes du monde où Bois- Doré avait reparu, ou bourgeoises du quartier où il s'était logé, il s'en trouvait parfois une pour répondre :
— C'est un gentilhomme de province qui se pique d'avoir été l'ami du feu roi.
- Quelque Gascon ? Tous ont sauvé la France ! ou quelque Béarnais ? Ils sont tous frères de lait du bon Henri !
— Non. un vieux mouton de Berry ou de ChamPagne, Il y a des Gascons partout.
Le bon Sylvain était donc bien effacé dans cette foule oublieuse et pimpante, quelque effort qu'il fit pour y paraître aussi grand que sa taille. Il se disait, avec quelque dépit, que mieux vaut être le premier de son village que le dernier à la cour.- Il est certain pourtant qu'avec un peu d'audace et d'intrigue , il eût pu y pousser Mario comme tant d'autres ; mais il redouta quelque affront à propos de son problématique marquisat.
Il se résigna à faire le badaud de province, et se fût grandement ennuyé si Mario, toujours studieux et artiste sérieux dans ses goûts, ne l'eût entraîné à voir les monuments d'art et de science qui faisaient pour lui le principal attrait de la capitale du royaume.
Le plaisir et le profit que le jeune homme en retira consolèrent un peu le vieillard de ce qu'en lui-même il appelait un voyage manqué.
Il ne se vantait pas à Mario de toutes ses déceptions. Il avait toujours eu l'espoir de lui faire retrouver sa famille maternelle et de lui reconquérir par là quelque beau titre espagnol, avec un héritage quelconque.
Il avait maintes fois écrit en Espagne pour avoir des informations et pour en faire donner sur le compte de Mario , dans le cas où ladite famille y prendrait intérêt. Il n'avait jamais reçu que des réponses vagues, peut-être évasives.
A Paris , il s'était décidé à se rendre de sa personne à l'ambassade. Il y fut reçu par une manière de secrétaire intime qui lui répondit, en substance, que, sur ses fréquentes demandes, on avait enfin éclairci une affaire mystérieuse. La jeune dame enlevée et disparue appartenait, en effet , à la noble famille de Mérida , et Mario était le fruit d'un mariage clandestin que l'on pouvait contester.