‹ Qeuvres de George SandChapitre 21 sur 24 · TI · texte numérisé non relu

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La jeune femme n'avait laissé de droits à aucune fortune, et les parents ne se souciaient , en aucune façon, de reconnaître un jeune homme élevé par un vieux hérétique mal blanchi.

Le marquis , outré , se le tint pour dit et résolut de rendre oubli pour mépris à ces vaniteux Espagnols. Il lui en avait assez coûté d'assiéger les portes d'une ambassade dont, à titre d'ancien protestant et de bon Français, il haïssait l'enseigne.

Et cependant il était triste et confiait ses peines à son inséparable Adamas.

— Certes, lui disait-il, la plus douce et la plus honnête vie est celle de la noblesse sédentaire. Mais, si elle convient à ceux qui ont bien payé de leur personne , elle peut devenir pesante et même honteuse à un jeune cœur comme celui de Mario. L'ai-je fait élever avec de grands soins, avons-nous fait de lui, grâce à son génie précoce, un gentilhomme accompli et propre à toutes choses, pour l'ensevelir en une gentilhommière , sous prétexte qu'il n'a pas besoin de faire fortune et qu'il a le cœur doux et humain ? Ne lui faudrait-il pas un peu de guerre et d'aventure, et, par quelque action d'éclat, conquérir ce marquisat que les idées de rangement universel du grand cardinal peuvent bien lui enlever d'un jour à Vautre ? Je sais que l'enfant est bien jeune , et qu'il n'y a point de temps perdu encore; mais ses inclinations me semblent tournées vers le beau savoir, et je me tracasse l'esprit du chemin qu'il y trouvera pour se distinguer.

■ — Monsieur, répondit Adamas , si vous croyez que votre fds sera plus manchot que vous à la bataille, c'est que vous ne le connaissez guère.

— Je ne connais pas mon fils ?

— Eh bien , non , monsieur , vous ne le connaissez point : c'est un mystérieux qui vous aime tant, qu'il n'ose jamais avoir une idée pour vous tracasser ou une peine à vous faire partager. Mais je sais le fond du sac : Mario rêve de guerre autant que d'amour, et le temps est proche où, si vous ne devinez point ses ambitions, vous le verrez devenir triste ou malade.

— A Dieu ne plaise ! s'écria le marquis. Je le veux interroger là-dessus dès demain !

Quand on dit demain, en pareille affaire, c'est dire que l'on recule , et le marquis recula , en effet. La faiblesse paternelle livra en lui un grand combat à l'orgueil paternel, et elle triompha. Mario n'était pas encore de force à supporter les fatigues de la guerre , et , d'ailleurs , la guerre que tout annonçait avec l'Angleterre ou l'Espagne semblait un peu ajournée par les grands efforts de Richelieu pour la création d'une marine française. On ne devait pas se presser ; on avait le temps : on s'y trouverait bien assez tôt !

On retourna donc à Briantes à la fin de l'automne, et on trouva Lucilio marié avec Mercedes.

Mario, en apprenant cette nouvelle à Paris, en avait témoigné plus de satisfaction que de surprise. Il avait depuis longtemps senti , dans l'air embrasé que lui soufflait involontairement sa Morisque, aussi bien que dans la suave mélancolie de Lucilio, et jusque dans le langage ardent et tendre de la sourdeline, les effluves de passion qui l'embrasaient parfois lui-même. Il eut le cœur pris dans un étau à la pensée de l'amour heureux; mais il avait un empire extraordinaire sur luimême. Son père ne vivant que de sa vie, il s'était, de bonne heure, habitué à lui cacher ses émotions; et,

quand Adamas lui reprochait de trop renfermer ses pensées :

— Mon père est vieux , répondait-il ; il me chérit comme une mère chérit son enfant. C'est affaire à moi de ne point abréger ses jours par des soucis, et le ciel m'a donné charge de le faire vivre longtemps.

Lauriane vivait au fond du Poitou et donnait rarement de ses nouvelles ; c'était dans un style affectueux et respectueux pour le marquis; mais elle traçait à peine le nom de Mario, comme si elle eût craint de se rappeler à son souvenir.

En revanche, elle s'exprimait avec une vive tendresse sur le compte de la Morisque, de Lucilio et des bons serviteurs de la maison. Il semblait que son affection, contenue avec ceux qui y avaient les premiers droits, eut besoin de prendre sa revanche avec les autres. Elle annonça même plusieurs fois, avec une sorte d'affectation, qu'on avait des projets de mariage pour elle, et que probablement elle ferait bientôt part d'une décision, souhaitant, disait-elle, de faire agréer son choix au marquis, qu'elle considérait comme un second père.

Ce qu'il y avait d'étrange dans ces mariages annoncés, c'est qu'elle y revenait tous les ans, comme à des projets renoués ou renouvelés, sans rien indiquer de ce qui pouvait intéresser ses amis à son choix, et comme si elle eût voulu leur faire entendre ceci au fond : « Je ne me marie pas, parce que ce n'est pas mon goût; mais gardez-vous de croire que je me garde pour vous autres. »

Telle était, en effet, son intention en écrivant ces lettres, et voici quelle était la situation de son esprit :

En la conduisant au loin pour se séparer bientôt

d'elle, M. de Beuvre lui avait froissé le cœur en inventant de lui dire que le marquis et son héritier, consultés par lui à Bourges, avaient répondu avec beaucoup de froideur. Mario s'était montré très-fervent catholique en cette circonstance, il avait juré de ne jamais faire un mariage mixte.

Lauriane eût du se méfier d'un père que la soif de l'or avait mordu jusqu'au fond des entrailles, et qui, pressé de s'éloigner, voulait à tout prix la décider à un prompt mariage. Elle refusa de se marier par dépit et à l'étourdie ; mais elle promit d'y songer, et renonça fièrement, dans son âme, à l'ingrat Mario. Elle l'avait aimé à Bourges, aimé d'amour pour la première fois, après des années d'amitié calme. Et ce premier amour de sa vie, à peine avoué, à peine révélé à elle-même, il fallait en rougir de honte et le briser sans faiblir !

Elle eut cependant quelques doutes ; mais, si son père ne lui jura pas qu'il n'exagérait rien, il put au moins lui donner sa parole d'honneur qu'il avait proposé les fiançailles au marquis, et que celui-ci avait éludé l'offre sous prétexte que Mario était encore trop jeune pour se mettre l'amour en tète. Lauriane était trop pure pour comprendre les dangers qu'elle eût pu courir en retournant à Briantes. Elle se rappela qu'au moment de la quitter Mario, que l'on disait indisposé, avait haussé les épaules et détourné la tète en disant : « Vous faites trop d'état d'une crampe. Je ne sens plus aucun mal. »

Elle répéta donc à son père ce qu'elle lui avait dit avec sincérité quelque temps auparavant, à savoir qu'elle n'avait jamais regardé ce mariage comme possible, et elle l'encouragea à partir comme il le souhaitait, en lui jurant qu'elle épouserait le prétendant convenable qui ne lui inspirerait pas d'aversion.

Mais ce prétendant ne se rencontra pas. Tous ceux que madame de la Trémouille lui présenta lui déplurent.

Elle trouvait en eux le positivisme qui avait envahi son père comme une passion, mais elle l'y trouvait à l'état de calcul froid et un peu cynique. Les beaux jours de la Réforme s'en allaient, dissous comme l'ancienne société du siècle précédent. La Réforme n'était héroïque que dans les grandes persécutions, et Richelieu, écrasant, par la fatale nécessité des choses, les restes du parti, n'avait rien d'un persécuteur. La France criait aux protestants par sa bouche : Tenez- vous-en à la liberté religieuse, sortez de la politique. Tournez-vous avec nous contre l'ennemi du dehors ! Les protestants avaient voulu être une république, et ils étaient une Vendée.

Sauf les puritains de France (le groupe terrible, héroïque, indomptable, qui se rencontra et s'immola dans la Rochelle deux ans plus tard), les protestants français étaient alors disposés à se rallier au principe de l'unité française ; mais plusieurs étaient résolus à ne se rallier qu'après une victoire qui ferait de bonnes et durables conditions à leur parti.

Or, parmi ceux qui raisonnaient bien, mais qui allaient être entraînés à raisonner mal et à choisir entre l'alliance étrangère et l'écrasement final, la noblesse était généralement moins pure d'intentions que le peuple et la bourgeoisie. Elle faisait ses réserves personnelles : les plus haut placés voulaient se faire acheter, et traduisaient leurs besoins de liberté religieuse en besoins de places et d'argent.

Au milieu de ces nombreuses défections qui se déclaraient tous les jours, ou qui se tenaient dans une honteuse expectative, Lauriane se sentit indignée. Elle s'était fait de l'honneur du parti une idée plus chevale-

resque. Elle était forcée maintenant de reconnaître que son père, dont l'avidité l'avait tant humiliée, ne faisait qu'un peu plus tard ce que la plupart des gens de son âge avaient fait toute leur vie, ce que la plupart des jeunes gens étaient pressés de faire à leur tour. Encore M. de Beuvre était-il des meilleurs ; car il n'avait pas l'idée de trahir son drapeau. Il se dépêchait seulement de faire ses affaires avant qu'il fût renversé.

Une exception pouvait se rencontrer pour Lauriane. Il y avait des exceptions, puisqu'elle-mème en était une. Elle n'en rencontra pas, peut-être parce que, rêveuse et distraite, elle ne sut pas la chercher.

La jeunesse et la beauté sont hères à juste titre. Elles attendent qu'on les découvre, et ne découvrent rien elles-mêmes, dans la crainte d'avoir l'air de s'offrir.

Bien que nous ayons fait jusqu'ici notre possible pour suivre nos personnages dans la vie de noblesse sédentaire que nos renseignements nous permettaient d'étudier un peu, nous voici forcé de franchir encore un peu de temps, et de chercher les beaux messieurs de Bois- Doré assez loin de leur paisible manoir.

C'était en 1629, le 1er mars, je crois. Le mont Genèvre, couvert de frimas, offrait le spectacle d'une animation extraordinaire sur ses deux versants, et jusqu'à l'entrée du défilé appelé le Pas de Suse.

C'était l'armée française en marche sur le duc de Sa

voie, c'est-à-dire sur l'Espagne et l'Autriche, ses bonnes alliées.

Le roi et le cardinal gravissaient la montagne en dépit d'un froid rigoureux. On hissait le canon à travers les neiges. C'était une de ces grandes scènes que le soldat français a toujours su si biei: jouer dans le cadre grandiose des Alpes, sous Napoléon comme sous Richelieu, et sous Richelieu comme sous Louis XIII, sans s'amuser à faire dissoudre les roches, comme on l'attribue au génie d'Annibal, et sans employer d'autre artifice que la volonté, l'ardeur et la gaieté intrépides.

Dans un de ces sentiers que la neige piétinée creusait parallèlement sur le chemin, deux cavaliers se trouvèrent monter côte à côte l'escarpement de la montagne qui plonge vers la France.

L'un était un jeune homme de dix-neuf ans, robuste et d'une souplesse de mouvements agréables à voir sous le gracieux costume de guerre de l'époque. Ce jeune homme était, quant aux couleurs, habillé à sa fantaisie. Son équipement et ses armes, autant que son isolement, annonçaient un gentilhomme faisant la campagne en volontaire.

Mario de Bois-Doré, on pense bien que je ne m'oc cupe pas ici d'un autre, était le plus beau cavalier de l'armée. Le développement de sa force juvénile n'avait rien ôté à l'adorable douceur de sa physionomie intelligente et généreuse. Son regard était celui d'un ange pour la pureté ; mais la barbe naissante rappelait pourtant que ce garçon au céleste regard n'était qu'un simple mortel, et cette jeune moustache accusait doucement le pli d'un sourire un peu nonchalant, mais d'une bienveillance cordiale à travers sa mélancolie.

Une magnifique chevelure brune, d'un ton doux et

bouclée naturellement, encadrait largement le visage jusqu'à la naissance du cou et retombait en une grosse mèche (la cadenette était plus que jamais de mode) jusqu'au-dessous de l'épaule. La face était finement rosée, mais plutôt pâle que vermeille. Une distinction exquise de type, aidée tout naturellement d'une exquise distinction de manières et d'habillement, était le principal caractère de cette apparition , qui n'appelait point le regard, mais dont le regard avait peine à se détacher quand il l'avait rencontrée.

Telle fut l'impression du cavalier que le hasard venait de placer auprès de Mario.

Ce cavalier avait une quarantaine d'années; il était maigre et blême avec des traits assez réguliers, des lèvres fort mobiles, un œil perçant et, au total, une expression de ruse tempérée par un penchant sérieux à la réflexion. Il était costumé d'une façon assez problématique, tout en noir et en courte soutanelle, comme im prêtre en voyage, mais armé et botté en militaire.

Son cheval sec et agile allongeait le pas tout autant que l'ardente et généreuse monture de son compagnon.

Les deux cavaliers s'étaient salués en silence, et Mario avait ralenti son cheval pour laisser le pas au voyageur, plus âgé que lui.

Le voyageur parut sensible à une si scrupuleuse courtoisie, et refusa de dépasser le jeune homme.

— Au fait, monsieur, dit Mario, je crois que nos chevaux vont de même, ce qui prouve la bonté de l'un et de l'autre, car j'ai de la peine à soumettre le mien à une allure qui ne laisse pas tous les autres en arrière, et j'ai dû donner de l'avance à mes compagnons de route pour ne point arriver avant eux au sommet du passage.

— Ce qui est défaut chez votre magnifique bète est qualité chez la mienne, répondit l'inconnu. Comme je voyage presque toujours seul, j'avance sans que personne ait à me reprocher d'épuiser ma monture. Mais puis-je vous demander, monsieur, où j'ai eu l'honneur

, de vous voir ? Votre agréable figure ne m'est point tout "'à fait nouvelle.

Mario regarda attentivement le cavalier et lui dit :

— La dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, c'était à Bourges, il y a quatre ans, au baptême de monseigneur le duc d'Enghien.

— Alors vous êtes, en effet, le jeune comte de Bois- Doré?

— Oui , monsieur l'abbé Poulain , répondit Mario en portant encore une fois la main à son feutre empanaché.

— Je suis heureux de vous retrouver tel que vous êtes, monsieur le comte, reprit le recteur de Briantes; vous avez grandi en taille, en bonne mine et aussi en mérite, je le vois à vos manières. Mais ne m'appelez point abbé ; car, hélas ! je ne le suis point encore, et il est possible que je ne le sois jamais.

— Je le sais que M. le Prince n'a jamais voulu entendre à votre nomination ; mais je pensais...

— Que j'avais trouvé mieux que l'abbaye de Varennes? Oui et non ! En attendant un titre quelconque, j'ai réussi à quitter le Berri, et le hasard m'a attaché à la fortune du cardinal par le service du père Joseph, auquel je me suis dévoué corps et âme. Je puis vous dire, entre nous, que je suis un de ses messagers ; et voilà pourquoi j'ai un bon cheval.

— Je vous en fais mon compliment, monsieur. Le service du père Joseph ne peut être qu'un travail de

bon Français, et la fortune du cardinal est le destin de la France.

— Dites-vous bien ce que vous pensez, monsieur Mario ? dit l'ecclésiastique avec un sourire de doute.

— Oui, monsieur , sur mon honneur ! répondit le jeune homme avec une franchise qui triompha des soupçons de l'agent diplomatique. Je ne souhaite point que M. le cardinal sache qu'il a, en mon père et en moi, deux admirateurs de plus ; mais faites-nous la grâce de nous croire assez bons Français pour vouloir servir de nos corps et de nos âmes, aussi bien que vous, si nous pouvons, la cause du grand ministre et du beau royaume de France.

— Je crois en vous très-fermement, reprit M. Poulain, mais moins en monsieur votre père ! Par exemple, il ne vous envoya point, l'an passé, au siège de la Rochelle ! Vous étiez encore bien jeune, je le sais ; mais de plus jeunes que vous y étaient, et vous dûtes ronger votre frein en manquant au glorieux rendez-vous de toute la jeune noblesse de France.

— Monsieur Poulain, répondit Mario avec quelque sévérité, je vous croyais lié à mon père par la reconnaissance. Tout ce qu'il a pu faire pour vous, il l'a fait, et, si l'abbaye de Varennes a été sécularisée au profit de M. le Prince, vous ne pouvez en accuser mon père, lequel a été largement frustré dans cette affaire.

— Oh ! je n'en doute point ! s'écria M. Poulain ; je m'en rapporte au prince de Condé pour savoir embrouiller les comptes ! aussi je ne m'en prends qu'à lui. Quant à votre père, sachez, monsieur le comte, que je l'aime et l'estime toujours infiniment. Loin d'avoir la pensée de lui nuire, je donnerais ma vie pour le savoir rattaché, sans arrière-pensée, à la cause catholique.

2Ùli LES BEAUX MESSIEURS

— Mon père, n'a pas eu besoin de se rattacher à la cause de son pays, monsieur ! C'est vous dire qu'il embrasse chaudement celle du cardinal contre tous les ennemis de la France.

— Voire contre les huguenots?

— Les huguenots ne sont plus, monsieur ! Laissons en paix les morts !

M. Poulain fut encore frappé de la dignité d'expression de ce visage si doux. Il sentit qu'il n'avait pas affaire à un jeune homme ambitieux et frivole comme les autres.

— Vous avez raison, monsieur, dit-il. Paix à la cendre des Rochelois, et que Dieu vous entende, afin qu'ils ne revivent point à Montauban et ailleurs. Puisque votre père est si bien revenu de son indifférence religieuse, espérons qu'il vous permettra, au besoin, de marcher contre les rebelles du Midi.

— Mon père m'a toujours permis et me permettra toujours de suivre mon inclination ; mais sachez, monsieur, qu'elle ne sera jamais de marcher contre les protestants, à moins que je ne voie la monarchie en grand péril. Jamais, par ambition ou par gloriole, je ne tirerai l'épée contre des Français ; jamais je n'oublierai que cette cause, jadis glorieuse, aujourd'hui infortunée, a mis Henri IV sur le trône. Vous avez été nourri dans l'esprit de la Ligue, M. Poulain, et aujourd'hui vous le combattez de toutes vos forces. Vous avez été du mal au bien, du faux au vrai ; moi, j'ai vécu et je mourrai dans le chemin où l'on m'a mis : fidélité à mon pays, horreur des intrigues avec l'étranger. J'ai moins de mérite que vous, n'ayant point eu lieu de me convertir; mais je vous jure que je ferai de mon mieux, et que, tout en respectant la liberté de conscience chez les au-

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très, je tomberai de toute ma force sur les alliés de M. de Savoie....

— Vous oubliez que ce sont aujourd'hui les alliés de la Réforme.

— Dites de M. de Rohan ! M. de Rohan achève par là de tuer son parti, voilà pourquoi je vous ai dit : Paix aux morts !

— Allons, dit l'affidé du père Joseph, je vois que, comme le bon marquis, vous êtes un esprit romanesque, et que vous vous guiderez, à son exemple, par le sentiment. Puis-je, sans indiscrétion, vous demander des nouvelles de monsieur votre père?

— Vous allez le voir en personne, monsieur. 11 sera content de vous saluer. Il marche en avant, et, dans un quart d'heure, nous serons près de lui.

— Que me dites-vous? M. de Bois-Doré, a soixantequinze ou quatre-vingts ans....

— Marche encore contre les ennemis et les assassins de Henri IV. Cela vous étonne, monsieur Poulain?

— Non, mon enfant, répondit l'ex-ligueur devenu, par la force des choses, continuateur et admirateur politique du Béarnais ; mais je trouve qu'il s'y prend tard !

— Que voulez - vous , monsieur ! il ne voulait pas marcher tout seul : il attendait l'exemple du roi de France.

— Allons, s'écria M. Poulain en souriant, vous avez réponse à tout ! Il me tarde de saluer la belle vieillesse du marquis ! Mais il est impossible de trotter ici. Veuillez encore me donner des nouvelles d'un homme à qui je dois la vie : maître Lucilio Giovellino, autrement ' dif: Jovelin, le grand sourdelinier.

— Il est heureux, grâce au ciel ! Il a épousé sa meilleure amie, et, à eux deux, ils nous rendent le service

de gouverner notre maison et nos biens en notre absence.

— Votre meilleure amie... Parlez-vous de Mercedes, la belle Morisque ? J'aurais cru que vous lui préfériez, avec d'autres sentiments, il est vrai, une amie plufc jeune et plus belle encore.

— Parlez-vous de madame de Beuvre? reprit Maris avec une franchise qui faisait ressortir la curiosité insinuante de M. Poulain ; il m'est facile de vous répondre comme je répondrais à toute la terre. C'est là, en effet, une personne que j'ai aimée avec ardeur dans mon enfance et que je respecterai toute ma vie ; mais son amitié pour moi est fort tranquille, et vous pouvez m'interroger sur son compte sans aucun détour.

— N'est-elle point mariée encore ?

— Je n'en sais rien, monsieur. En voyage depuis quelques mois, nous n'avons guère de nouvelles de nos amis éloignés.

M. Poulain examina Mario à la dérobée. Il avait le calme d'un cœur brisé, mais non l'affaissement d'une âme épuisée.

— Ignorez-vous, dit le recteur, que M. de Beuvre était sur la flotte anglaise devant La Rochelle ?

— Je sais qu'il y fut tué, et que Lauriane ne dépend plus que d'elle-même.

— Elle était en Poitou lorsque le duc de la Trémouille, après l'abandon des Anglais, alla abjurer l'hérésie au camp du roi.

— Elle ne l'y suivit pas, monsieur! dit vivement Mario. Elle demanda à partager la captivité de l'héroïque duchesse de Rohan, qui refusait de se soumettre, et, n'ayant pu obtenir cette grâce, elle s'apprêtait à revenir en Berri quand nous avons quitté notre province.

— Je savais tout cela, dit M. Poulain, qui paraissait être, en effet, au courant de toutes choses.

— Si vous ne le saviez pas, reprit Mario, je ne regrette pas de vous l'avoir dit. Vous ne voudriez pas donner au prince de Condé un nouveau prétexte pour confisquer les biens de madame.de Beuvre ?

— Non, certes ! dit l'ex-recteur en riant tout a fait et même avec une sorte de bonhomie. Vous raisonnez bien, et l'on peut, sans trop de danger, être aussi sincère que vous l'êtes, quand on connaît son monde. Mais ayez toute confiance en moi, qui ai ouvertement rompu avec les jésuites, à mes risques et périls !

M. Poulain disait vrai.

Il était, quelques moments après, en présence du marquis de Bois-Doré, et l'entrevue fut, de part et d'autre, fort civile, presque amicale.

Le marquis n'avait point besoin du ban et de l'arrière-ban pour lever une petite troupe de volontaires. Ses meilleurs hommes, certains d'ailleurs d'être bien récompensés, l'avaient suivi avec enthousiasme.

L'intrépide Aristandre se faisait une joie personnelle de rosser MM. les Espagnols, qu'il haissait par le souvenir de Sanche ; le fidèle Adamas montait, à l'arrièregarde, une douce haquenée, et portait en croupe les

parfums et les fers à papillotes de son maître, pas davantage !

Sauf un peu de frisure à ce qui lui restait de cheveux sur la nuque, et quelques eaux de senteur pour son agrément particulier, le marquis était désormais aussi simple qu'on l'avait vu naguère éblouissant. Plus de perruque, plus de fard , presque plus de dente'les, de cannetilles, broderies et larges galons ; un grand pourpoint de drap carmélite à manches ouvertes, le hautde-chausses pareil, tombant au-dessous du genou, des bottes serrées autour de la jambe avec la manchette de linge uni retombant sur le retroussis , un large rabat sans broderie, et sur le tout une vaste et solide cape fourrée, tel était le costume du beau monsieur de Bois- Doré.

Cette métamorphose s'expliquera ici en peu de mots.

Mario avait eu un duel pour corriger un impertinent qui s'était moqué, en sa présence, du masque de plâtre, des cheveux noirs et des mille rosettes du marquis. Mario avait fort maltraité cet homme ; ce fut sa première affaire ! mais Bois-Doré, informé après coup de l'aventure, ne voulut pas exposer son fils à recommencer. Il supprima un jour, tout à coup et sans avertir personne, son teint et sa perruque , sous prétexte que M. de Richelieu avait raison de proscrire le luxe, et qu'il fallait donner le bon exemple. Ainsi résigné à paraître vieux et laid, il se présenta héroïquement à sa famille. Mais, à sa grande surprise, tout le monde poussa une exclamation de plaisir, et la Morisque lui dit naïvement :

— Ah ! que vous êtes bien, mon maître ! je vous croyais beaucoup plus vieux que vous ne l'êtes !

La vérité est que, sous son masque, le marquis s'était fort bien conservé , et qu'il était extracrdinairement

beau pour son grand âge. Il ne connaissait pas, il ne devait jamais connaître les infirmités. Il avait encore ses dents ; son grand front chauve était sillonné de belles rides bien tracées, aucun pli de malice ni de haine ; sa moustache et sa royale, blanches comme neige, se dessinaient sur son teint jaune-brun, et son grand œil vif et riant envoyait encore de doux éclairs à travers le buisson de ses longs sourcils effarouchés.

Il se tenait toujours droit comme un peuplier, et roide à l'avenant ; mais il ne se cachait plus d'enfoncer son maigre genou dans la puissante main d'Aristandre, pour enfourcher son cheval. Une fois en selle, il était ferme comme un roc.

Il reçut dès lors tant de compliments non équivoques sur sa belle vieillesse, qu'il changea tout son système de coquetterie : au lieu de cacher son âge, il l'augmenta, se donnant quatre-vingts ans, quoiqu'il n'en eût que soixante-seize , et se plaisant à émerveiller ses jeunes compagnons d'armes par le récit des vieilles guerres, longtemps ensevelies dans les archives de sa mémoire.

Le 3 mars, c'est-à-dire le surlendemain de la rencontre des beaux messieurs de Bois-Doré avec M. Poulain, l'avant-garde royale, forte de dix ou douze mille hommes d'élite , campait à Chaumont , dernier village de la frontière. Les volontaires, n'ayant guère de matériel de campement, passèrent la nuit comme ils purent dans le village.

Le marquis se mit tranquillement dans le premier lit venu, et s'endormit en homme rompu au métier de la guerre , sachant mettre .à profit les heures de repos , dormir une heure quand il n'avait qu'une heure, et douze, par provision, quand il n'avait rien de mieux à faire.

Mario, vivement excité par l'impatience de se battre,

270 • LES BEADX MESSIEURS

fit la veillée avec plusieurs jeunes gens, volontaires comme lui, avec lesquels il avait fait connaissance en route.

C'était dans une assez misérable auberge, dont la salle basse était encombrée à ne s'y pouvoir retourner, et remplie de la fumée du tabac à ne s'y pas reconnaître.

Tandis que l'armée régulière était muette et sobre comme une communauté de moines austères, les corps de volontaires étaient joyeux et bruyants. On buvait, on riait, on chantait des couplets libres, on disait des vers erotiques ou burlesques; on parlait politique et galanterie ; on se disputait et on s'embrassait.

Mario, assis sous le manteau de la- cheminée, rêvait au milieu du vacarme.

Près de lui se tenait Glindor, devenu assez résolu, mais intimidé de se trouver ainsi en pleine noblesse. Il ne se mêlait point aux bruyantes conversations; mais il grillait d'en avoir le courage, tandis que Mario se laissait bercer dans ses rêveries par ce tumulte, qui ne le tentait pas et qui ne le gênait pas non plus.

Tout à coup Mario vit entrer une créature fort bizarre.

C'était une petite fillette maigre et noire, parée d'un costume incompréhensible : cinq ou six jupes de couleurs voyantes, étagées les unes sur les autres; un corps tout brillant de galons et de paillettes, une quantité de plumes bariolées dans ses cheveux crépus et frisottés, une masse de rangs de colliers et de chaînes d'or et d'argent; des bracelets, des bagues, des verroteries jusque sur ses souliers.

Cette étrange figure n'avait pas d'âge. C'était un enfant précoce, ou une jeune fille fatiguée. Elle était fort petite, laide quand elle voulait sourire et parler comme

tout le monde, belle quand elle se mettait en colère ; ce qui, du reste, paraissait chez elle un besoin continu ou un état normal. Elle insultait les gens de la maison qui ne la servaient pas assez vite, invectivait les cavaliers qui ne lui faisaient pas de place, donnait des coups de griffe à ceux qui voulaient s'émanciper avec elle, et répondait par des imprécations inouïes à ceux qui se moquaient de sa folle parure et de sa méchante humeur.

Mario se demandait à quelle intention une créature si revèche venait se jeter en pareille compagnie, lorsqu'une grosse femme couperosée et ridiculement affublée d'oripeaux misérables, entra aussi, chargée de caisses comme un mulet, et réclama le silence. Elle l'obtint difficilement, et, enfin, fit en français une sorte d'annonce pleine de pataquès en l'honneur de l'incomparable Pilar, sa compagne, danseuse morisque et devineresse infaillible, de par la science des Arabes.

Ce nom de Pilar réveilla Mario de sa léthargie. Il examina les deux bohémiennes, et, malgré le changement qui s'était fait en elles, il reconnut dans l'une l'élève victime et bourreau du misérable La Flèche ; dans l'autre, l'ex-Bellinde de Briantes, l'ex-Proserpine du capitaine Macabre, s'annDnçant désormais sous les noms et titres de Narcissa Bobolina, joueuse de luth, marchande de dendelles, au besoin raccommodeuse et godronneuse de rabats.

L'assistance accepta l'exhibition des talents annoncés. La Bellinde joua du luth avec plus de nerf que de correction, et la danseuse, à qui l'on fit place en s'entassant sur les tables, se livra à une télégraphie épileptique dont la souplesse fabuleuse et la grâce violente excitèrent les transports d'une assemblée très-excitée déjà par le vin, le bavardage et la pipe.

Le succès de Pilar sur ces esprits troublés ne causa à Mario qu'une plus vive répulsion, et il allait se retirer, lorsque la curiosité lui vint d'écouter les prédictions qu'elle commençait à débiter en thèse générale, en attendant que quelqu'un lui demandât le secret de son avenir.

— Parle, parle, jeune sibylle ! lui criait-on de toutes parts. Serons-nous heureux à la guerre? Forceronsnous demain le pas de Suse?

— Oui, si vous étiez tous en état de grâce, répondaitelle avec dédain ; mais comme il n'en est point un seul ici qui ne soit couvert d'une lèpre de péchés mortels, j'ai grand'peur pour vos belles peaux blanches !

— Attendez, dit quelqu'un, nous avons ici un jouvencel doux et chaste, un ange du ciel, Mario de Bois-Doré! Qu'il commence l'épreuve et interroge la devineresse.

— Mario de Bois-Doré ? s'écria Pilar, dont les yeux étincelants devinrent livides et ternes. 11 est ici? où donc ? où donc ? Montrez-le-moi !

— Allons, Bois-Doré, s'éciïa-t-on de tous côtés, ne cachez pas votre figure, et montrez vos deux mains.

Mario sortit de son coin et se montra aux deux bohémiennes, dont l'une s'élança pour saisir sa main, et l'autre baissa le nez comme pour ne pas être reconnue.

— Je vous ai vue, Bellinde, dit Mario à celle-ci ; et, quant à toi, Pilar, ajouta-t-il en retirant sa main, qu'elle semblait vouloir porter à ses lèvres, regarde mes lignes, cela suffit.

— Mario de Bois-Doré ! s'écria Pilar subitement irritée, je les connais de reste, les lignes de ta main fatale ! Je les ai assez étudiées autrefois. Je n'ai jamais dit ton sort ; il est trop méchant et trop malheureux

— Et moi, je connais ta science, répondit Mario en

levant les épaules. Elle dépend de ton caprice, de ta haine ou de ta folie.

— ■ Eh bien, fais-en l'épreuve ! reprit Pilar de plus en plus outrée, et, si tu ne crois pas à ma science, ne crains pas d'entendre ton arrêt. Demain, mon beau Mario, tu dormiras, couché sur le dos, au revers d'un fossé; mais tu auras beau avoir les yeux tout béants, tu ne verras plus la lumière des étoiles.

— C'est qu'il y aura des nuages au ciel, répondit Mario sans se troubler.

— Non, le temps sera clair; mais tu seras mort ! dit la sibylle en essuyant de ses cheveux son front baigné de sueur froide. Assez ! que l'on ne m'interroge plus ! je dirais des choses trop dures à tous ceux qui sont ici !

— Tu révoqueras tes paroles, méchante diablesse ! s'écria le jeune homme qui avait procuré à Mario cette agréable prédiction. Mes amis, ne la laissez pas sortir ! Ces détestables sorcières nous mènent à la mort par le trouble qu'elles mettent dans nos esprits. Elles sont cause que nous perdons, dans le danger, la confiance qui sauve. Forçons-la de ravaler ses paroles et d'avouer qu'elle les a dites par méchanceté.

Pilar, souple comme une vipère, s était déjà glissée dehors à travers les tables. Quelques-uns coururent après elle. La Bellinde s'enfuyait par une autre porte.

— Laissez-les, dit Mario. Ce sont deux mauvaises bêtes dont je vous raconterai l'histoire dans un autre moment. Je n'ai aucun souci de la prédiction ; je suis payé pour savoir ce que vaut cette belle science !

On pressa Mario de questions.

— Demain, répondit-il, après la bataille, après ma prétendue mort ! En ce moment permettez-moi d'aller voir si mon père est bien gardé de ses gens; car je sais

l'une de ces femmes, toutes les deux peut-être, fort capables de lui vouloir du mal.

— Et nous, lui répondirent ses jeunes amis, nous ferons une ronde pour nous assurer qu'il n'y a point autour de ce village quelque bande de bohémiens pillards et assassins dans les embuscades.

On fit cette ronde avec soin. Elle semblait fort inutile, le camp régulier ayant des sentinelles et des estradiots vigilants qui battaient et gardaient tous les alentours jusqu'à une grande distance. On sut des gens du village que les deux bohémiennes étaient arrivées seules dès la veille et qu'elles logeaient dans une maison qu'on leur montra. On s'assura qu'elles y étaient, et Mario ne jugea pas nécessaire de les y faire surveiller. Il lui suffisait de bien garder celle où reposait son père.

La nuit se passa fort tranquillement ; trop tranquillement au gré de l'impatiente jeunesse, qui espérait être éveillée par le signal du combat. Il n'en fut rien. Le prince de Piémont, beau-frère de Louis XIII, était venu négocier avec Richelieu de la part du duc de Savoie, et les pourparlers suspendaient les hostilités, au grand mécontentement de l'armée française.

La journée du lendemain se passa donc dans une fiévreuse attente, et la prédiction de la bohémienne, ainsi avortée, ne préoccupa plus les amis de Mario.

Les deux vagabondes avaient plié bagage et traversé les avant-gardes pour s'en aller en France exercer leur industrie nomade. Il n'y avait pas à craindre qu'on les laissât revenir sur leurs pas. Le cardinal maintenait les ordres les plus sévères à l'effet d'expulser de la suite des armées les femmes, les enfants et surtout les filles de mauvaise vie. Contre celles-ci, bohémiennes, danseuses ou magiciennes, il y avait peine de mort.

A la veillée du h mars, Mario fut donc sommé de raconter les aventures de la grosse Bellinde et de la petite Pilar. Il le fit avec une clarté et une simplicité qui attirèrent sur lui l'attention de tous ceux qui se trouvaient là. Sa modestie l'avait empêché jusqu'alors de se faire remarquer : son intéressante histoire et la manière à la fois touchante, naturelle et enjouée dont il la résuma, firent oublier à ses compagnons charmés le jeu et l'heure avancée.

Il pouvait, certes, raconter toute sa vie ; mais un indéfinissable sentiment de réserve craintive lui fit taire jusqu'au nom de Lauriane.

Il était plus de minuit quand on se sépara. Chaque groupe regagna le gîte plus ou moins détestable dont il s'était assuré, et Mario, suivi de Clindor, se trouvait seul à la porte du sien, lorsqu'une ombre indécise, pelotonnée sur le seuil, se leva et vint à lui.

C'était Pilar.

— Mario, lui dit-elle, n'aie pas peur de moi. Je ne t'ai jamais fait de mal, et je n'ai pas de raisons d'en vouloir à ton vieux père. Je n'épouse pas la haine de la Bellinde contre vous.

— Bellinde hait donc toujours mon père ? dit Mario. Elle a donc oublié qu'il l'a empêchée d'être pendue comme le capitaine Macabre ?

— Oui, Bellinde avait oublié cela, ou peut-être ne

Pa-t-elle pas su ; mais il n'est plus temps de le lui apprendre, et à présent elle ne hait plus personne.

— Que veux-tu dire ?

— Que j'ai fait d'elle ce qu'elle voulait faire de vous.

— Quoi donc ? Parle !

— Non, c'est inutile, Mario, tu ne m'en aimerais pas davantage ; car tu me hais, je le sais.

— Je ne hais personne, répondit Mario ; je hais le mal, et les méchants instincts me font horreur. Tu as conservé les tiens, malheureuse fille! Je l'ai bien vu hier, lorsque tu te faisais une joie folle de me troubler l'àme. Tu n'y réussiras jamais, sache-le, et laisse-moi tranquille ; le mieux pour toi est que je t'oublie.

— Ecoute, Mario, s'écria Pilar parlant à demi-haut, d'une voix étranglée. Ce n'est pas ainsi qu'il me faut traiter ! Vrai, il ne le faut pas, si tu aimes quelqu'un sur la terre ! car, moi, je t'aime et je t'ai toujours aimé. Oui, dès le temps où nous étions aussi pauvres l'un que l'autre, dormant sur les mêmes bruyères et mendiant sur le même pavé, j'étais amoureuse de toi. Je suis née ainsi, je ne me souviens pas d'un jour de ma vie où la passion de l'amour ou de la haine ne m'ait pas dévorée. Je n'ai pas eu d'enfance, moi ! Je suis née de la flamme, et j'y mourrai, une vraie flammèche de bûcher ! Qu'importe ? Je vaux mieux ainsi pour toi que ta Lauriane, qui t'a toujours méprisé et qui n'aime jam; is que ses vieux parpaillots... heureusement pour elle ! Oui, heureusement, je te dis ! car je sais votre vie à tous deux. Je suis retournée deux fois dans votre pays, et, un jour, j'ai passé tout près de toi sans que tu m'aies reconnue. Tu m'a jeté une petite pièce d'argent. Tiens, la voici à mon cou, cachée sous mes colliers comme ce que j'ai de plus précieux au monde; je l'ai percée et j'y ai écrit ton

nom avec une pointe. C'est mon talisman. Quand je ne l'aurai plus, je mourrai!

— Allons, allons, dit Mario, assez de folies! Que veux-tu maintenant? Pourquoi es-tu revenue ici au péril de ta vie, et pourquoi m'attendais-tu à cette porte? Rends-moi cette pièce de monnaie, et prends, pour les dépenser, ces pièces d'or dont tu peux avoir besoin.

— Garde ton or, Mario : je n'en ai pas besoin, moi ; je veux garder et je garderai ton gage, bien que tu rougisses de savoir ton nom écrit sur ma poitrine. Je suis venue ici pour te raconter mon histoire, il faut que tu l'entendes.

. — Dis-la donc vite : la nuit est très-froide et j'ai sommeil.

— Je ne veux la dire qu'à toi, et ton page nous écoute. Viens avec moi hors des murailles.

— Non; mon page dort contre la porte. Parle ici et hâte-toi, ou je te quitte.

— Écoute-moi donc, j'aurai vite tout dit. Tu sais que mon père a été pendu et ma mère brûlée !

— Oui, je me souviens que tu me le disais souvent. Après?

— Après ? La Flèche m'a élevée pour me faire souffrir. C'est lui qui me rompait les os pour me rendre plus souple, et qui me portait dans une cage pour me rendre malade et furieuse. Il me montrait comme une bête désespérée qui mord tout le monde.

— Mais tu t'es affreusement vengée de lui?

— Oui, je l'ai étouffé avec du sable, des cailloux et de ^ terre, comme il criait : — « Au secours ! j'ai soif! j'ai soif? Il avait un bras qui remuait encore et dont il voulait m'étouffer aussi. Mais, au péril de ma vie, je lui ai fait rentrer dans la gorge ce qu'il gardait de la sienne. Ne

lui devais-je pas cela ? N'était-ce pas mon droit ? Vous l'eussiez peut-être sauvé, vous autres, et il vous eût payés comme Bellinde, qui, sans moi, eût réussi hier à vous empoisonner tous, toi, ton père et tes valets, afin,» disait-elle, de justifier la prédiction que je t'avais faite devant témoins, et de garder ma renommée de devineresse.

— Et alors, toi, tu l'as donc?...

— Je lui devais cela aussi, à elle! Écoute, écoute mon histoire! Après m'être vengée de La Flèche, je m'étais cachée dans le pavillon du jardin. Je t'avais vu en colère contre moi, et j'attendais que cela fût passé. Je croyais que tu me chercherais, que tu t'inquiéterais de moi et que tu me garderais dans ton château pour m'aimer. Mais, vers le soir, tu es venu là avec ta Lauriane, et tu lui as dit que tu voulais être son mari. Elle s'est raillée de toi ; elle te trouvait trop jeune ; à présent, c'est elle qui est trop vieille, Dieu merci ! Et puis tu lui as dit que tu me haïssais, et j'ai bien entendu tout! Alors j'ai fait tomber une pierre sur elle pour la tuer, et je me suis bien cachée. Mais vous avez cru que la pierre était tombée toute seule, et vous m'avez laissée là.

» J'y ai passé la nuit, mourant de faim et de froid. J'étais furieuse ; cela me soutenait. Je vous maudissais tous les deux, je me maudissais moi-même pour t' avoir déplu. Je voulais me laisser mourir; mais je n'en ai pas eu le courage, et, ne voulant plus rien de toi que je croyais haïr, j'ai été à Brilbault chercher l'argent de Sanche, que La Flèche m'avait fait voler, deux ou trois mois auparavant, dans la maison de la Caille-Bottée.

» Dans ce temps-là je ne savais pas le prix de l'argent, et, par haine de La Flèche, j'avais tout rendu à Sanche, qui l'avait si bien caché qu'il pouvait gouver-

ner les bohémiens avec des promesses et quelques écus de temps en temps. Mais, moi, je savais où il l'avait enfoui, son trésor, et il en restait beaucoup ; du moins, beaucoup pour moi qui avais besoin de si peu. J'en fis plusieurs parts et je les cachai en divers endroits.

» Je m'étais 'mis dans la tête que je pouvais vivre seule, sans dépendre de personne, et aller libre par toute la terre, enfant que j'étais! Mais je m'ennuyai bientôt, et, rencontrant la Bellinde, qui se sauvait du pays, toute rasée et dans un état misérable, je lui contai que j'avais de petits trésors cachés, tout en me gardant de lui dire jamais où ils étaient ! Oh ! pour le savoir, elle m'a flattée, tourmentée, grisée et questionnée jusque dans mon sommeil. Elle espérait toujours m'arracher mon secret ; c'est pourquoi elle s'est faite ma mère et ma servante, me caressant toujours et me trahissant...

» Oh ! oui ! elle m'a odieusement trahie ! Elle m'a vendue, elle m'a livrée, lorsque j'étais encore une enfant; et quand, plus tard, j'ai compris et senti ma honte, j'ai juré que je me vengerais quand je n'aurais plus besoin d'elle.

» A cette heure, les corbeaux se repaissent de sa chair! et c'est bien fait, mon Dieu !

— Tu es une malheureuse et horrible fille ! dit Mario. Et, à présent, as-tu fini ?

— A présent, je veux que tu m'aimes, Mario, ou je me vengerai de la Lauriane, que tu aimes toujours, je le sais! puisque tout à l'heure, dans l'auberge, tu n'as pas voulu parler d'elle aux messieurs qui étaient là. Oh ! j'y étais aussi, moi, cachée dans le grenier, d'où j'entendais tout e mal que tu as dit de moi.

— Puisque tu as tout entendu, comment es-tu assez folle pour me demander de t'aimer ?

— Je ne suis pas folle ! On passe de la haine à l'amour, je le sais par moi-même. On déteste et on adore en même temps. D'ailleurs, tu as avoué que j'avais maintenant de beaux yeux, des bras fins et une sorte de beauté diabolique. C'est comme cela que tu disais dans l'auberge tout à l'heure. Et beaucoup de ces gentilshommes m'avaient offert, la veille, de quoi avoir d'autres jupes de taffetas et d'autres pendants d'oreilles, parce que, laide ou belle, je leur avais tourné la tète. Mais, moi, je ne veux rien d'eux, et rien de toi. J'ai encore de l'argent caché en Berry, et j'irai quand je voudrai. Prends-y garde, Mario ! ta Lauriane me répond de toi. Prends-moi avec toi, ou renonce à elle.

— Puisque tu te confesses si bien de tes mauvais desseins, dit Mario, je t'arrête...

Il allait saisir la bohémienne, décidé à la livrer à la justice du camp; mais il ne retint d'elle que son écharpe: plus diaphane et plus rapide que les nuées chassées par le vent, elle s'était échappée.

Il la poursuivit, et il l'eût atteinte, car lui aussi savait courir ; mais il avait à peine tourné l'angle de la rue, que le son éclatant des trompettes lui annonça le boute-selle; c'était le signal du départ pour la bataille.

Mario oublia les folles menaces qui l'avaient ému, et courut rejoindre son père, qui se levait à la hâte.

A la pointe de jour, tout le monde était en marche.

« Le pas de Suse est un défilé qui, sur un quart de lieue de long, n'a pas toujours vingt pas de large et qu'obstruent, ça et là, des roches éboulées. Les tergiversations du prince du Piémont n'avaient eu d'autres fins que de retarder pendant quelques jours la marche de notre armée. L'ennemi avait mis le temps à profit pour se fortifier.

DE BOIS- ORÉ 281

» Le défilé était coupé de trois fortes barricades couvertes par des boulevards et des fossés. Les rochers qui le commandent des deux côtés étaient couronnés de soldats et protégés par de petites redoutes.

» Enfin, le canon du fort Tallasse, bâti sur une montagne voisine, balayait l'espace découvert entre Chaumont et l'entrée de la gorge. C'était une de ces positions dans lesquelles une poignée d'hommes parait capable d'arrêter une armée entière.

» Rien n'arrêta cependant la furie française (*). »

Tant d'excellents historiens nous ont transmis le récit de cette belle action, que nous ne ferions qu'un peu moins bien après eux : notre rôle n'est pas d'écrire l'histoire dans ses faits officiels, mais de la chercher dans ses épisodes oubliés. C'est pourquoi nous suivrons les beaux messieurs de Bois-Doré à travers le carnage, sans nous laisser éblouir par l'ensemble majestueux du tableau. D'autant plus le ferons-nous, qu'ils n'eurent pas le loisir de le'contempler longtemps eux-mêmes.

La scène était magnifique : un combat de héros dans un site sublime !

Mario eut , au premier coup de canon , des échos d'ivresse dans de cœur. Comment il franchit la première barricade, si ce fut sur un cheval ailé ou « sur le propre souffle embrasé du dieu Mars; » comment il oublia le serment fait à son père de ne pas s'éloigner de lui, il ne l'a jamais su. Toute la passion de son âme, toute la fièvre de son sang, contenues à l'habitude par la modestie et l'amour filiol,firent en lui comme une éruption volcanique.

Il oublia même un instant que son père le suivait au plus fort du danger, et, pour ne pas le perdre de vue, s'exposait autant que lui.

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