‹ Qeuvres de George SandChapitre 22 sur 24 · Henri Maktix, Histoire de France · texte numérisé non relu

Henri Maktix, Histoire de France

Aristandre était là, il est vrai, se plaçant comme une muraille mobile autour de son maître; mais Mario, au plus chaud de l'assaut, se retourna plus d'une fois pour voir le panache gris du vieillard qui dépassait tous les autres, et, chaque fois qu'il le vit flotter, il remercia Dieu et se fia à son étoile.

L'affaire fut si impétueusement menée, qu'elle ne coûta pas cinquante hommes à la France. Ce fut une de ces miraculeuses journées où la foi est dans tous, et où rien ne se trouve impossible.

La position emportée, Mario s'était lancé sur la route de Suse, à la poursuite des fuyards, parmi lesquels était le duc de Savoie en personne, lorsqu'il vit venir sur sa droite un cavalier masqué, courant ventre à terre.

— Arrêtez, arrêtez- vous ? lui cria cet homme; le service du roi avant tout ! Portez mes dépèches. Je vous connais ; je me fie à vous !

Et, en disant ces mots, le cavalier se laissa glisser à terre, évanoui, pendant que son cheval, épuisé, tombait sur ses deux genoux.

Mario fut le seul de ses jeunes compagnons qui eut le courage de renoncer à une dernière prouesse ; il sauta à terre, et ramassa le paquet cacheté que le courier venait de laisser échapper.

Mais, comme il allait tourner bride vers le camp du roi, un groupe d'hommes armés qui ne paraissaient pas avoir pris part à l'action et qui, évidemment, poursuivaient le messager sans savoir où ils se jetaient, débus qua par la droite et s'élança vers Mario en lui criant en italien qu'il aurait la vie sauve s'il rendait le p;quet sans donner l'alarme.

Mario se hâta d'appeler au secours de toutes ses forces. Personne ne l'entendit. Son père était encore loin

en arrière, ses compagnons déjà loin en avant. Il fit feu de sa carabine pour se faire mieux entendre, et, pour ne pas perdre son coup, il le dirigea sur les assaillants, dont un roula sur la poussière. Mario n'attendit pas les autres. Il était remonté à cheval ; il fila comme une flèche au milieu d'une grêle de balles qui se logèrent, partie dans son chapeau, partie dans le talus qui côtoyait.

Il entendit du bruit derrière lui, des cris, des coups. Ii n'en tint compte, il ne se retourna pas.

Il n'avait pas vu le visage, il n'avait pas reconnu la voix du messager. Il regrettait d'abandonner à l'ennemi un homme qui savait se rendre si utile. Mais il s'agissait avant tout de ssuver la dépêche, et c'est par miracle qu'il la sauvait.

Sa course rétrograde étonna ceux qu'il rencontra. A peu de distance du quartier royal, il vit accourir son père, qui s'effraya de le voir passer ainsi sans s'arrêter, et qui le crut blessé et emporté par son cheval. Mais Mario lui cria :

— Rien ! rien !

Et il disparut dans un tourbillon de poussière.

Il fut d'abord repoussé d'auprès de la personne du roi, et, tout aussitôt, prenant son parti, il s'élança vers celle du cardinal.

Le cardinal s'était vu exposé déjà à tant de projets d'assassinat, qu'on ne l'approchait pas facilement. Mais les dépêches que Mario brandissait au-dessus de sa tète et Pheureuse physionomie du digne jeune homme inspirèrent une subite confiance au grand ministre. Il le manda près de lui, et reçut le paquet, que Mario, dans sa hâte, ne songea pas à lui présenter le genou en terre.

Le cardinal lut la dépèche.

C'était quelque bonne nouvelle : peut-être le chiffre des forces insuffisantes que Gonzalez de Gordoue avait devant Casai; peut-être une conspiration des reines contre le pouvoir qui sauvait la France.

Quoi qu'il en fût, le cardinal ferma la dépêche avec un malin sourire et leva les yeux sur Mario en disant :

— Les destins propices ont fait si bien les choses, en ce jour, qu'ils ont choisi pour messager un archange. Qui ètes-vous, monsieur, et d'où vient que vous êtes porteur d'une telle dépèche ?

— Je suis un gentilhomme volontaire, répondit Mario. J'ai pris cette dépèche dans une main mourante, tendue vers moi au milieu de la chasse que nous donnions à l'ennemi. On m'a dit : « Le service du roi avant tout. » Je n'ai pu approcher du roi, j'ai pensé que j'approcherais de Votre Éminence.

— Vous avez donc pensé, reprit le cardinal, que c'était toui: un, en ce sens que le roi ne peut avoir de secrets pour son ministre ?

— J'ai pensé qu'il n'en devait point avoir, répondit tranquillement Mario.

— Comment vous nommez- vous?

— Mario de Bois-Doré.

— Vous avez... quel âge?

— Dix-neuf ans.

— Vous étiez à La Rochelle ?

— Non, monseigneur.

— Pourquoi ?

— Je ne me bats pas volontiers contre les réformés.

— Vous en êtes ?

— Non, monseigneur.

— Mais vous les approuvez?

— Je les plains.

— Si vous avez quelque chose à me demander, faites vite, le temps est précieux.

— Donnez-nous souvent des journées comme celle-ci, voilà tout ce que je demande ! répondit Mario, qui, dans son empressement à ne pas faire perdre de temps au cardinal, s'éloigna sans s'apercevoir que Son Éminence voulait encore lui parler.

Mais d'autres soins réclamaient le grand ministre. Il se porta ailleurs et oublia Mario.

Le lendemain, comme on s'installait à Suse, Mario crut voir passer M. Poulain, habillé en campagnard. Il l'appela et ne reçut pas de réponse.

M. Poulain se tenait caché, suivant sa coutume. Ayant pour emploi les missions secrètes, l'ex-recteur montrait sa figure le moins possible dans certaines localités, et ne s'y présentait jamais ostensiblement devant les personnages importants qui l'employaient.

Pendant que le roi, c'est-à-dire le cardinal, recevait à Suse les soumissions du duc de Savoie, ce qui prit nécessairement plusieurs jours, le marquis se reposait de ses émotions.

Bien que les campagnes de Richelieu ne ressemblassent en rien aux guerres de partisans de sa jeunesse, Bois-Doré avait été là pour son compte au -si tranquillement que s'il n'eût jamais quitté les champs de ba-

taille ; mais il avait été rudement secoué de voir son cher Mario dans cette épreuve. D'abord il avait craint que l'enfant ne fût au-dessous de ses espérances ; car, depuis la terrible nuit de l'assaut de Briantes et de la mort de Sanche, Mario avait souvent montré beaucoup de répugnance pour le sang versé. Quelquefois même, à le voir si peu curieux du siège de La Rochelle, qui montait autour de lui toutes les jeunes têtes, le marquis, bien que satisfait de ses principes, avait eu peur de sa prudence. Mais quand il le vit fondre sur les barricades et grimper aux redoutes du pas de Suse, il le trouva trop téméraire et demanda pardon à Dieu de l'avoir amené là. Enfin, il avait pris confiance, et, sachant son aventure de la dépêche, il pleurait de joie et radotait de plaisir dans le sein du fidèle Adamas.

Celui-ci se faisait remarquer dans la ville par ses airs d'arrogance et le mépris qu'il faisait de tout ce qui n'était pas M. le marquis ou M. le comte de Bois-Doré. Aristandre était fort content d'avoir tué beaucoup de Piémontais; mais il eût voulu tuer plus d'Espagnols. Clindor ne s'était pas mal comporté. 11 avait eu bien peur au commencement; mais il se disait prêt à recommencer.

Cependant Mario, au milieu de la joie des siens, était sous le coup d'une vive inquiétude. Lui, qui méprisait les vaines prédictions et qui avait traversé le feu sans y songer, il se sentait faiblir devant une folle menace, et Pilar repassait dans ses rêves, comme l'esprit du mal sous la forme d'un invisible et insaisissable ennemi. Il était payé pour savoir que les plus faibles adversaires peuvent, par la persévérance de la haine, devenir les plus redoutables. Il avait sans cesse Lauriane devant les yeux; il lui semblait qu'un effroyable danger la menaçait. Il prenait ses craintes pour des pressentiments.

Un matin, il retourna à Chaumont comme pour faire une promenade. Il s'enquit vainement de la petite bohémienne. Il poussa plus loin vers le mont Genèvre, et apprit que le corps d'une femme avait été trouvé par là, dans la matinée du 3 mars. On l'avait d'abord crue morte de froid; mais, lorsqu'on l'enterra, ses lèvres et son rabat portaient des traces particulières de brûlure, comme si elle eût avalé par surprise quelque poison corrosif. Les montagnards qui communiquèrent ce commentaire à Mario, lui proposèrent de lui montrer le cadavre. On l'avait enfoui dans la neige provisoirement, la terre étant trop glacée en cet endroit pour être aisément creusée.

Mario s'empressa de constater que ce cadavre était bien celui de Bellinde. Donc, Pilar n'avait pas menti. Elle s'était défaite de sa compagne : elle pouvait, par les mêmes moyens, se défaire de sa rivale.

Mario retourna à Suse en toute hâte et confia tout à son père.

— Laissez-moi courir à Briantes, lui dit-il. Attendezmoi ici pour continuer la campagne, s'il y a lieu. Si la paix est définitivement signée, vous le saurez dans quelques jours et viendrez me rejoindre sans vous presser et sans vous fatiguer. Seul, j'irai plus vite, assez vite pour devancer encore cette détestable fille, qui n'a ni le moyen ni la force de courir la poste.

Le marquis céda. Mario fit sur-le-champ ses dispositions pour partir le lendemain matin avec Glindor.

Dans la soirée, M. Poulain vint avec précaution. Il était tout joyeux et tout mystérieux en même temps.

— Monsieur le marquis, dit-il à Bois-Doré quand il fut seul avec lui et Mario, je. vous devais déjà beaucoup, et je devrai ma fortune à votre aimable fils ! La précieuse

dépèche que je portais, et qu'il a réussi à sauver, m'assure une place moins périlleuse et plus relevée dans la confiance du père Joseph, c'est-à-dire du cardinal.

» Je viens vous payer ma dette et vous annoncer que votre unique ambition, à vous, est satisfaite. Le roi ratifie vos droits au marquisat de Bois-Doré, à la seule condition que vous construirez sur vos terres une maison quelconque, à laquelle vous donnerez ce nom, et qui, par lettres royaux, sera transmissible à vos hoirs et à leurs descendants. Son Éminence espère que vous continuerez la guerre avec elle, si la guerre continue, et, au premier moment de loisir qu'elle aura, elle vous mandera en sa présence pour vous complimenter du grand courage et dévouement du vieillard et de l 'enfant : je vous demande pardon, ce sont ses paroles. M. le cardinal vous avait remarqués tous les deux, et depuis il s'est enquis de vos noms. 11 avait été content aussi de vous en particulier, monsieur le comte, pour ce que vous ne lui demandiez, en récompense, que des batailles.

» J'ai eu le bonheur de paraître devant lui, de ma chétive personne, de lui faire le récit de mes dangers et des vôtres, sans oublier qu'à onze ans, vos occites de votre main l'assassin de votre père ; enfin, je lui rappelai qu'il devait une nouvelle utile autant qu'agréable à ce même enfant, aussi avisé que brave. Vous voilà donc en bon chemin, monsieur Mario. Si peu que je sois, je vous y pousserai de toutes mes forces si l'occasion se retrouve. »

Malgré le vif désir qu'éprouvait le marquis de présenter Mario au cardinal, Mario ne voulut pas attendre le jour éventuel de l'entrevue promise.

Après avoir vivement remercié l'abbé Poulain (celui-ci disait tout bas, en souriant, qu'on pouvait désormais

l'appeler ainsi), Mario, heureux du plaisir de son père et d'Adamas à l'endroit de ce fameux marquisat, se jeta sur son lit, dormit quelques heures, alla encore embrasser ses vieux amis, et partit pour la France à la pointe du jour.

Mario eût voulu dévorer l'espace. Mais, bien qu'il eût un cheval admirable, il crut devoir courir la poste à franc étrier, et ses forces le trahirent. 11 avait été légèrement blessé à l'affaire du pas de Suse, et l'avait caché avec soin : cette blessure s'irrita, il prit la fièvre, et, en arrivant à Grenoble, il tomba sur son lit. Clindor, épouvanté, s'aperçut qu'il avait le délire.

Le pauvre page courut chercher un médecin. Il n'eut pas la main heureuse : ce médecin empira la blessure par ses remèdes. Mario fut très-mal. L'impatience et la douleur de se voir ainsi arrêté aggravèrent son état. Clindor s'était décidé à envoyer un exprès au marquis ; mais il perdait la tète, et il adressa ce courrier à Nice, au lieu de l'envoyer à Suse

Un soir qu'il se désespérait et qu'il pleurait seul sur le palier de la chambre où gisait Mario accablé, il crut l'entendre parler seul et rentra précipitamment.

Mario n'était pas seul ; une mince et pâle figure habillée de rouge se penchait vers lui comme pour l'interroger.

Clindor eut peur. Il crut que le diable venait tourmenter l'agonie de son pauvre jeune maître, et il cherchait des formules d'exorcisme, lorsque à la faible clarté de la veilleuse, il reconnut Pilar.

Sa peur augmenta. Il avait entendu sa conversation

avec Mario à Chaumont. Il la savait donc éprise de lui

jusqu'à la fureur. 11 la croyait fermement vouée à Satan,

et la peur faisait sur lui son effet accoutumé, qui était de

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