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L'Rr~ARY
quand il assurait que monsieur avait encore de galantes aventures.
— Il doit y avoir à cette ferme, dit-il tout bas à Clindor, chemin faisant, quelque bergère de bonne mine !
11 se confirma dans cette ingénieuse idée quand son maître lui défendit de parler de sa course à travers les prés.
Au lieu de s'arrêter à Ars , le marquis fit courir droit surBriantes. Il était surpris, et un peu honteux déjà, du moment d'effroi qui l'avait entraîné à quitter Brilbault sans rien éclaircir.
— Si j'en parle, on se moquera de moi, pensa-t-il ; on se dira tout bas que l'âge me fait radoter. Mieux vaut ne confier ceci à personne ; et, comme, après tout, il m'importe peu que Brilbault soit au pouvoir d'une bande de bateleurs ou de sorciers, je chercherai pour Lucilio quelque autre gîte plus paisible.
A mesure qu'il approchait de chez lui, son esprit reposé s'interrogeait sur ce qu'il avait éprouvé.
Ce qui le frappait, c'est d'avoir été surpris par la peur dans un moment où rien ne l'y avait disposé, et où, bien au contraire, il s'était senti en train de rire des facéties de ces lutins et de la bizarrerie divertissante de leurs portraits sur la muraille.
Par suite de ses réflexions à ce sujet, il arrêta Aris tandre devant les prés Chambon, et descendit à pied le court sentier qui conduisait à la chaumière de la jardinière Marie, dite la Caille-Bottée.
Cette chaumière existe encore ; elle est encore occupée par des maraîchers. C'est une maisonnette vermoulue, flanquée d'une tourelle d'escalier en pierres sèches. Le gentil verger, tout entouré de haies bourrues et de
folles ronces, est, à ce que l'on assure, un cadeau de M. de Bois-Doré à la Caille-Bottée.
Il trouva là le frère oblat, partageant la pitance du couvent avec sa maîtresse, qui partageait avec lui le vin et les fruits de son jardin.
Leur association n'était cependant pas ostensible ; ils y mettaient quelque précaution, afin de n'être pas « commandés de se marier, » et, par là, de perdre le privilège d'invalide que Jean le Clope avait au couvent des Carmes.
— Ne craignez rien, mes amis, dit le marquis en surprenant leur tète-à-tète. Nous avons des secrets ensemble, et je vous veux seulement dire deux mots...
— Présent, mon capitaine ! répondit Jean le Clope en sortant de dessous la table, où il s'était réfugié ; je vous prie de me pardonner, mais je ne savais qui approchait de la maison, et l'on fait tant de propos sur mon compte !
— Bien injustes, assurément ! dit en souriant le marquis. Mais réponds-moi, mon ami; je ne t'ai pas revu depuis certain événement. Je t'ai fait remettre une petite récompense par Adamas, à qui tu as juré d'avoir exécuté fidèlement mes ordres. Ayant un moment ce soir pour te parler sans témoins, je souhaite savoir de toi quelques détails sur la manière dont tu as fait les choses.
— Quoi, mon capitaine ? il n'y a pas deux manières d'enterrer un mort, et j'y ai fait office de chrétien aussi chrétiennement que l'eût fait le prieur de ma communauté.
— Je n'en doute pas, mon camarade ; mais as-tu été prudent ?
— Mon capitaine doute de moi ? s'écria l'invalide avec une sensibilité qui se développait particulièrement en lui après souper.
— Je doute, non pas de ta discrétion, Jean, mais un peu de ton adresse à cacher cette sépulture ; car la mort de M. d'Alvimar est aujourd'hui connue de mes ennemis, et pourtant je ne saurais douter de la fidélité de mes gens, non pius que de la tienne.
— Hélas! monsieur le marquis, vos gens n'étaient pas seuls dans le secret, observa judicieusement la Caille- Bottée ; ceux de M. d'Ars ont pu parler, et, d'ailleurs, ne cherchiez-vous pas, cette nuit-là, un homme que vous vouliez tenir et qui s'est échappé ?
— Il est vrai ; c'est celui-là seul que j'accuse. Je ne viens point, mes amis, pour vous faire des reproches, mais pour vous demander où, quand et comment vous avez donné la sépulture à ce cadavre.
— Où ? dit Jean le Clope en regardant la Caille-Bottée. C'est en notre jardin, et, si vous voulez voir la place...
— Je n'en suis point curieux. Mais faisait-il nuit grande ou petit jour?
— C'était environ sur les... deux ou trois heures du matin, dit le frère oblat avec un peu d'hésitation, en regardant encore la vieille fille grêlée, qui semblait, de l'œil, lui souffler ses réponses.
— Et vous ne fûtes vus de personne ? dit encore Bois- Doré examinant avec attention l'un et l'autre.
Cette question troubla tout à fait le frère oblat, et le marquis surprit de nouveaux regards d'intelligence entre lui et sa compagne.
11 devenait évident pour lui qu'ils craignaient d'avoir été vus, et que, dans la crainte d'être contredits par un témoin digne de foi, ils n'osaient donner des détails sur la manière dont ils avaient rempli les intentions du marquis.
Celui-ci se leva et renouvela la question d'un air d'autorité.
— Hélas ! mon bon seigneur, dit la Caille-Bottée en s'agenouillant, pardonnez k ce. pauvre estropié de corps et d'esprit, qui a peut-être un peu trop bu ce soir, et ne sait point s'expliquer comme il faut !
— Oui, pardonnez-moi, mon capitaine, ajouta l'invalide, attendri apparemment sur la situation de son propre cerveau, et en s'agenouillant aussi.
— Mes amis, vous m'avez trompé ! dit le marquis résolu à les confesser ; vous n'avez point enseveli vousmêmes M. d'Alvimar ! Vous avez eu peur, ou scrupule, ou répugnance ; vous avez averti M. Poulain...
— Non, monsieur, non ! s'écria la Caille-Bottée avec énergie ; nous n'aurions jamais fait pareille chose sachant que M. Poulain est contre vous ! Puisque vous savez que nous ne vous avons pas obéi, vous devez savoir aussi qu'il n'y a pas de notre faute, et que le diable en personne s'en est mêlé.
— Racontez ce qui est arrivé, reprit le marquis ; je veux savoir si vous me direz la vérité.
La jardinière, persuadée que le marquis en savait plus qu'elle-même, raconta très- sincèrement ce qui suit :
« — Quand vous fûtes parti, mon cher monsieur, notre premier soin fut de porter ce mort dans notre jardin, où nous le couvrîmes d'un grand paillasson ; car, de le faire entrer céans, je ne m'en souciais point et n'en voyais point l'utilité. Je confesse que j'en avait grand' peur, et que, pour tout autre que vous, mon bon monsieur, je n'eusse voulu recevoir pareille compagnie.
» Jean me traitait de sotte et riait, tout en avalant le reste de son pichet de vin, soi-disant pour se prémunir contre le frais de la nuit, mais peut-être bien pour se divertir l'esprit des idées tristes qui viennent toujours
5t> LES BEAUX MESSIEURS
à la vue d'un mort, si dur que l'on soit de son cœur. » Il faut vous confesser aussi que le premier soin de ce pauvre Jean, que voilà, avait été de prendre ce qu'il y avait dans les poches de ce mort et dans la malette du cheval qui l'avait apporté ici... Vous n'aviez rien dit; nous pensions que cela nous revenait, et nous étions là à compter l'argent sur la table, afin de vous le rendre fidèlement, si vous veniez à le réclamer.
» Il y avait de l'or plein une assez grosse bourse, et Jean, buvant toujours, prenait plaisir à le regarder et à le manier. Que voulez-vous, monsieur ! de pauvres gens comme nous! ça surprend de toucher à ça. Et nous nous faisions des idées sur la manière de placer cette fortune. Jean voulait acheter une vigne, et moi, je disais que mieux valait une ouche bien plantée en noyers de rapport ; et, moitié riant de nous voir si riches, moitié disputant sur le comportement que nous ferions de notre avoir, nous ne pensions plus au mort, quand le coucou sonna quatre heures du matin.
» — A présent, que je dis à ce pauvre Jean, je n'ai plus peur, et, comme tu n'es pas bien adroit de ta jambe de bois, encore que tu bêches un peu de ton bon pied, je te veux aider à faire la fosse. Je n'ai jamais souhaité mal à aucune personne vivante; mais, puisque ce monsieur est mort, je ne lui souhaite point de revivre. Il y a comme ça du monde qui, en s'en allant, profite bien à ceux qui restent.
» Je m'en dois accuser, mon cher monsieur, voilà toutes les prières que, ce mauvais Jean et moi, nous faisions pour ce trépassé.
» Si bien que, prenant la bêche, nous retournons tous les deux au jardin et levons le paillasson où nous avions
caché le corps. Mais qui fut étonné, monsieur? 11 n'y avait rien dessous ; on nous avait volé notre mort !
» Nous voilà de chercher, de tout retourner : rien, monsieur, rien ! Nous pensions être fous et avoir rêvé tout ce qui était arivé cette nuit-là, et vitement je courus pour voir si l'argent n'était point une vision.
» Eh bien, monsieur , si vous n'étiez là pour nous questionner, nous pourrions croire que le diable nous avait joué une pièce de comédie ; car le tiroir où j'avais mis la bourse et les bijoux était ouvert, et le tout s'était envolé de la maison, du temps que nous étions dans le jardin, comme le mort s'était envolé du jardin, du temps que nous étions dans la maison. »
En achevant ce récit, la Caille-Bottée se lamenta sur la perte de l'argent, et le frère oblat, qui ne demandait qu'une occasion de pleurer, versa des larmes trop sincères pour que le marquis pût révoquer en doute le double et étrange vol commis chez eux, d'une bourse pleine et d'un mort trépassé; ainsi disait d'un ton dolent la jardinière.
Pendant ce duo de lamentations, le marquis réfléchisait.
— Dites-moi, mes amis, reprit-il, ne vites-vous point, dans votre jardin, des empreintes de pas, et, dans votre maison, des traces d'effraction?
— Nous n'y fîmes point d'attention tout de suite, répondit la Caille-Bottée ; nous étions trop troublés ; mais, quand le jour fut venu, nous observâmes toutes
choses de notre mieux. Dans la maison, il n'y avait rien d'extraordinaire. On avait pu y entrer dès que nous eûmes le dos tourné : nous avions laissé la porte et le tiroir ouverts, et l'argent en vue ; il y avait là bien de notre faute, hélas !
— Donc, observa le marquis, le défunt ne s'en est pas allé tout seul, et il a eu, non-seulement quelques amis pour enlever sa dépouille, mais encore d'autres pour repêcher son argent et ses bijoux.
— Je suppose, monsieur, qu'il y en eut seulement deux pour la première besogne, et un pour la dernière, lequel même n'était pas bien d'accord avec les autres; car nous vîmes, sur le terreau de nos plates-bandes, deux paires de pieds qui s'en allaient vers notre échalier donnant du côté de Briantes, lesquels pieds paraissaient être chaussés de bottes ou de patins , tandis que, sur le sable de notre petite cour, il y avait comme des marques de pieds nus, des pieds d'enfant tout petits qui s'en allaient du côté de la ville. Mais, comme il y avait déjà de l'eau dans les sentiers, nous ne pûmes rien voir hors de notre enclos.
Bois-Doré fît en lui-même le raisonnement suivant :
— Sanche, qui s'était échappé, nous aura suivis et observés. Puis il aura été trouver M. Poulain, qui aura envoyé quelqu'un ou sera venu lui-même avec Sanche, chercher le corps de d'Alvimar pour lui donner la sépulture. La délation vient de là. Le recteur n'aura pas osé, pour des raisons que j'ignore, produire ce cadavre aux regards de ses paroissiens et me dénoncer publiquement- Il aura peut-être voulu donner à Sanche le temps de fuir. Quant à l'argent, quelque petit malandrin aura surpris les allées et venue-, écouté aux portes et profité de la circonstance : ceci m'importe assez peu.
DE BOIS-DORE gQ
Puis, après avoir encore réfléchi sur toutes ces choses et fait diverses questions qui n'amenèrent aucun ëclaircisment nouveau :
— Mes amis, dit-il, lorsque nous amenâmes ici ce mort en travers de son cheval, nous vous laissâmes la mallette, sans songer à autre chose qu'à nous débarrasser la vue et nous laver les mains de tout ce qui avait appartenu à notre ennemi. Cependant, nous avisant, le lendemain, qu'il se pouvait trouver dans cette valise des papiers intéressants pour nous, nous vous les fîmes réclamer, et vous répondîtes à Adamas qu'il ne s'y était rien trouvé qu'un habillement de rechange, un peu de linge et aucun papier ou parchemin.
— C'est la vérité, monsieur, répondit la jardinière, et nous pouvons vous montrer la malette encore pleine, et telle qu'elle nous a été remise. Le voleur ne la vit point sur le pied du lit, où nous l'avions jetée, ou bien il ne voulut pas s'en embarrasser.
Le marquis se la fit apporter, et constata la vérité de l'assertion.
Cependant, en examinant et retournant cet objet, il lui sembla y découvrir une combinaison de poche cachée qui avait échappé aux recherches de ses hôtes, et qu'il fut forcé de découdre pour l'ouvrir.
Là, il trouva quelques papiers qu'il emporta, après avoir dédommagé la jardinière et l'invalide de la perte qu'ils avaient faite, et leur avoir recommandé le silence jusqu'à nouvel ordre.
Il était passé onze heures quand le marquis rentra dans sa grande maison.
Mario ne dormait pas; il jouait aux jonchets avecLauriane dans le salon, ne voulant pas se coucher sans avoir vu rentrer son père.
Lucilio lisait au coin du feu, ne se laissant pas distraire par les rires des enfants, mais se trouvant agréablement bercé dans ses profondes rêveries par cette musique fraîche et charmante, à laquelle son cœur tendre et son oreille mélodique étaient particulièrement sensibles.
Depuis qu'il avait fait le devin en présence de M. le Prince, les enfants l'appelaient M. l'astrologue, et le taquinaient en paroles pour le faire sourire. L'aimable savant souriait tant qu'on voulait, sans se déranger de son travail d'esprit, la bienveillance de son caractère et la douceur de ses instincts demeurant, pour ainsi dire, unies à son corps, et parlant à travers ses beaux yeux italiens, même quand son âme était en voyage dans les sphères célestes.
. Adamas, qui malgré son adoration pour son petit comte, s'ennuyait jusqu'à la mélancolie, en l'absence de son divin marquis, errait par l'escalier et le préau, comme une âme en peine, lorsqu'il entendis enfin le trot retentissant de Pimante et de Squilindre, et les plaintes des cailloux du chemin, broyés sous les roues de la monumentale carroche comme des noix sous le pressoir.
— Voilà monsieur qui arrive ! s'écria-t-il en ouvrant la porte du salon avec autant de bruit et de joie que si le marquis eût été absent pendant, une année et il courut à la cuisine pour en 'rapporter lui-même une sorte de punch réchauffant, composé de vin et d'aromates, savante et agréable boisson dont il se réservait le secret, et à laquelle il attribuait la bonne mine et la verte santé de son vieux maître.
Le bon Sylvain embrassa son fils, et salua tendrement sa fille, serra la main de son astrologue, but le cordial que lui présentait son bon serviteur, et, ayant ainsi con-
tenté tout son monde, mit ses grandes jambes presque dans le feu, fit placer une petite table ronde à côté de lui, et pria Lucilio de lire des yeux certains papiers qu'il apportait, tandis que Mario les traduirait tout haut de son mieux.
Les papiers étaient écrits en langue espagnole, sous forme de notes rassemblées pour un mémoire et réunies par une courroie. Il n'y avait ni adresse, ni cachet, ni signature.
C'était une série de renseignements officieux ou officiels sur l'état des esprits en France, sur les dispositions présumées ou surprises de divers personnages plus ou moins importants pour la politique espagnole ; sur l'opinion publique à cet égard ; enfin une sorte de travail diplomatique assez bien fait, quoique inachevé et en partie à l'état de brouillon.
On y voyait que d'Alvimar, dont, pendant ces quelques jours de résidence à Briantes, on ne s'était pas expliqué la vie de retraite et les longues écritures, n'avait pas cessé de rendre compte à un prince, ministre ou protecteur quelconque, d'une sorte de mission secrète, très-hostile à la France et pleine d'aversion et de dédain pour les Français de toutes les classes avec lesquels il s'était trouvé en relation.
Cette minutieuse critique n'était pas sans esprit, partant sans intérêt. D'Alvimar avait l'intelligence subtile et le raisonnement spécieux. Faute de relations aussi élevées et aussi intimes qu'il les eût souhaitées pour le progrès de sa fortune et l'importance de son rôle, il était habile à commenter un petit fait observé, et à interpréter une parole surprise ou recueillie en passant : un propos, un bruit, une réflexion venant du premier venu, dans quelque lieu qu'il se trouvât, tout lui servait, et