II
l'on voyait dans ce travail, à la fois perfide et puéril, la tendance irrésistible et la secrète satisfaction d'une àme pleine de bile, d'envie et de souffrance.
Lucilio, qui devina, dès les premières lignes, l'intérêt que le marquis prenait à cette trouvaille, chercha dans les derniers feuillets, et trouva bien vite celui-ci, que Mario traduisit couramment, presque sans hésitation, en regardant de ses beaux yeux dans les beaux yeux de son professeur à la fin de chaque phrase, pour s'assurer rapidement, avant de poursuivre, qu'il n'avait pas fait de contre-sens :
« Pour ce qui est du pr.... de C.é, je ferai en sorte d'approcher de sa personne : j'ai eu des renseignements d'un ecclésiastique intelligent et intrigant qui peut être utile.
» Retenez le nom de Poulain, recteur à Briantes. Il est de Bourges et sait beaucoup de choses, notamment sur ledit prince, lequel est fort avide d'argent et fort peu capable du côté de la politique ; mais il ira où l'ambition le poussera. On pourrait le leurrer de grandes espérances et s'en servir comme on a fait des Guises, car il n'a de Condé que le nom, et craint toutes choses et toutes gens.
» Il est donc plus malaisé à prendre qu'il ne paraît. Sa personne n'est bonne à rien. Son nom est encore un parti. Dans l'espoir d'être roi, il est prêt à donner beaucoup de gages à la très-sainte I..., sauf à se retourner si c'était son intérêt. On dit qu'il ne reculerait pas à se défaire du R... et de son frère, et que, dans un besoin, on pourrait frapper haut et fort au moyen de ce pauvre esprit et de ce faible bras.
» Si c'est votre opinion de le nourrir dans cette pensée, faites-le savoir à votre très-humble... 3
— C'est bien , c'est bien ! s'écria le marquis. Nous tenons là de quoi brouiller notre ami Poulain avec M. le Prince, et tous deux avec la mémoire de ce cher M. d'Alvimar. Dieu sait que mon goût serait de laisser ce défunt tranquille; mais, si l'on nous menace de le venger, nous le ferons connaître aux bons amis qui le plaignent.
— C'est fort bien , dit la gentille madame de Beuvre , à la condition que vous pourrez prouver que ces notes sont écrites de sa main !
— Il est vrai, répondit le marquis; sans cela, nous ne tenons rien qui vaille. Mais, sans doute, Guillaume nous pourra procurer quelque lettre signée de lui?
— Il est probable ; et il faudra vous en inquiéter bien vite, mon marquis !
— Alors, dit le marquis en lui baisant la main pour lui souhaiter le bonsoir, — car elle s'était levée pour se retirer, — je retournerai demain chez Guillaume, et, en attendant, gardons bien nos preuves et nos moyens.
Le lendemain, en s'éveillant, le marquis vit entrer chez lui Lucilio , qui lui remit une page écrite par lui à son intention.
Le pauvre muet voulait s'en aller pendant quelque temps, afin de ne pas attirer plus vite sur ton généreux ami l'orage qui les menaçait tous deux.
— Non, non! s'écria Bois-Doré très-ému; vous ne me causerez point cette douleur de me quitter ! Le danger est ajourné, cela nous est bien prouvé à tous, et les notes de M. d'Alvimar sont faites pour me rassurer tout à fait sur mon affaire. Quant à vous, croyez que vous ne devez rien craindre du prince, ayant si bien annoncé la mort du favori. D'ailleurs, quels que soient les risques pour vous d'être ici , je crois qu'ailleurs ils seraient
pires, et c'est dans ce pays que je vous puis efficacement protéger ou cacher, selon les événements qui surviendront. Ne nous tourmentons pas de l'inconnu, et, si vous avez scrupule d'augmenter les embarras de ma situation, songez à ceci, que l'éducation de Mario est manquée et perdue sans vous. Songez au service que vous me rendez de faire d'un aimable enfant un homme de tète et de cœur, et vous reconnaîtrez que ce n'est ni ma fortune ni ma vie qui pourraient m'acquitter envers vous, car ni l'une ni l'autre ne valent la science et la vertu que vous nous donnez.
Ayant, non sans peine, arraché à son ami le serment de ne pas quitter Briantes sans son consentement, le marquis allait retourner à Ars, lorsqu'il vit arriver Guillaume avec M. Robin de Coulogne, celui-ci très-surpris de ce que lui avait raconté le matin même son métayer Faraudet, celui-là s'étonnant de n'avoir pas reçu, la veille au soir, la visite du marquis, annoncée par ses gens.
Bois-Doré se confessa et raconta sincèrement la vision qu'il avait eue à Brilbault, affirmant toutefois que, jusqu'à l'apparition du profil de d'Alvimar sur la muraille, il croyait être certain de n'avoir pas rêvé un tapage et des ombres provenant d'être parfaitement réels.
Il eut la mortification de surprendre un sourire d'incrédulité sur la figure de ses deux auditeurs; mais, quand il eut raconté les aventures antérieures du logis de la jardinière, et montré les notes de d'Alvimar, il vit ses amis redevenir sérieux et attentifs.
— Mon cousin, lui dit Guillaume, en ce qui touche ces notes, il me sera facile de les rendre authentiques et de vous fournir l'écriture et la signature de M. d'Alvimar. Je vous certifie, en attendant, que ces pages-ci
sont bien de sa main. Mettez-les dans vos archives et attendez, pour publier la mort de ce traître, que l'on revienne officiellement vous en demander compte.
Ce ne fut pas l'avis de M. Robin. Il blâmait le silence gardé sur cet événement, les précautions prises pour faire disparaître le corps et la continuation de ce mystère, dans un moment où les esprits de la localité étaient disposés en faveur du beau Mario, touchés du récit de ses aventures, et tout portés à maudire les lâches assassins de son père.
Bois-Doré eût suivi cet avis sur-le-champ , sans la crainte de déplaire à Guillaume, qui persistait dans son premier sentiment.
— Mon cher voisin, dit celui-ci , je me rangerais à votre opinion et me repentirais du conseil donné par moi au marquis , sans une réflexion qui me vient et que je vous prie de peser sérieusement; et cette réflexion, la voici : c'est que le marquis n'a pas besoin de s'accuser d'avoir tué un homme qui n'est peut-être pas mort.
MM. Robin et Bois-Doré firent un mouvement de surprise, et Guillaume continua :
— Pour parler et penser ainsi, j'ai deux fortes raisons : la première, c'est que l'on a emporté du jardin de la Caille-Bottée un homme qui pouvait, bien que percé d'un vaillant coup d'épée, n'avoir pas rendu le dernier soupir; la seconde, c'est que notre marquis, dont le courage n'est point de ceux dont on puisse douter, a vu à Brilbault la figure de son ennemi.
M. Robin garda le silence de la réflexion; Bois-Doré recueillit ses souvenirs de la veille, et tâcha de les dégager du trouble qu'il avait éprouvé ; puis il dit :
~- Si M. d'Alvimar est mort, ce n'est pas sur le lieu du combat, à la Rochaille, ni au logis de la jardinière;
c'est à Brilbault, pas plus tard qu'hier au soir. Il est mort en je ne sais quelle étrange et brutale compagnie, mais assisté d'un prêtre qui pouvait être M. Poulain, et soigné par un valet qui devait être le vieux Sanche. Les ombres confuses que j'ai vues ne m'ont rien offert de contraire à ces suppositions, et, quant à ce que j'ai saisi de la façon la plus claire et la plus nette, c'est une croix aussi bien dessinée que celle d'un blason, et sous la dextre branche de cette croix, la face amaigrie et comme décharnée de M. d'Alvimar. Cette face sembla d'abord un peu agitée pendant qu'une voix disait une psalmodie mortuaire; de faibles soupirs, que j'avais entendus à travers la bacchanale , se firent entendre encore durant la prière. Puis cette plainte cessa, la face devint comme de pierre ; on eût dit que ses lignes s'endurcissaient sur la muraille qui m'en présentait le reflet. La tète était non plus penchée, mais renversée en arrière, et alors...
— Alors, quoi? dit Guillaume.
— Alors , reprit ingénument le marquis , je devins sot et faible, et je me sauvai pour ne plus rien voir.
— Eh bien, quoi qu'il en soit et quoi qu'il y ait, dit M. Robin, nous irons examiner et bouleverser cette masure de fond en comble, s'il le faut, pour voir ce qu'elle cache et quelles gens elle abrite.
Guillaume fut d'avis de n'y aller qu'aux approches de la nuit, et avec beaucoup de précautions, afin de surprendre le but de ces réunions mystérieuses.
Faraudet avait donné à M. Robin des détails précis sur l'heure à laquelle commençait le vacarme, et, du moment que ces bruits étranges n'étaient point une pure imagination des paysans effrayés, on devait voir, dans leur régularité et dans leur obstination, un système
adopté pour semer l'épouvante et l'exploiter au profit d'un intérêt quelconque.
M. Robin remarqua, en outre, qu'au dire du métayer, cette fantasmagorie ne se produisait à Brilbault que depuis environ deux mois, c'est-à-dire environ depuis l'époque assignée par Guillaume et le marquis à la mort de d'Alvimar.
— Tout ceci, dit-il , me remet en mémoire que, le jour de ma dernière arrivée au Coudray, la semaine passée, je rencontrai à plusieurs reprises sur mon chemin, et de loin en loin, des gens d'assez mauvaise mine, qui ne me parurent ni paysans, ni bourgeois, ni soldats, et que je m'étonnai de ne point connaître. Sachez de vos gens si, dans ces derniers temps, ils n'ont fait pas des rencontres pareilles dans vos environs.
Divers domestiques furent mandés. Ceux de Bois- Doré et ceux de Guillaume s'accordèrent à dire que, depuis quelques semaines, ils avaient vu rôder dans les bois et dans les chemins peu fréquentés de la Varenne, certaines figures suspectes , et qu'ils s'étaient demandés ce que ces étrangers trouvaient h gagner dans des endroits si déserts.
On se souvint alors de vols assez nombreux commis dans les fermes et basses-cours des localités environnantes ; enfin, la figure de La Flèche avait reparu, avec d'autres figures hétéroclites, dans les foires et marchés des villes voisines. On croyait, du moins, pouvoir affirmer qu'un personnage de tréteaux, outrecuidant le babillard, déguisé de diverses manières , était le même qui avait rôdé, deux ou trois jours durant, entre Briantes et la Motte-Seuilly, à l'époque de la recouvrance de Mario.
11 résulta de ces renseignements que l'on présuma
avoir affaire à l'espèce la plus méfiante et la plus rusée des vagabonds et des bandits, et l'on se concerta pour s'emparer de leur secret sans leur donner l'éveil.
On convint donc de se séparer à l'instant même ; car il était fort possible que ces gens se fussent aperçus de la visite du marquis à Brilbault, et qu'ils eussent, derrière les buissons des chemins, quelques espions en embuscade.
Guillaume rentrerait chez lui, prendrait bon nombre de ses serviteurs et feindrait de partir pour Bourges.
M. Robin se tiendrait au Coudray avec son monde, jusqu'à l'heure convenue.
Bois-Doré irait s'embusquer du côté de Thevet, Jovelin, du côté de Lourouer.
A la tombée de la nuit, les valets et vassaux dirigés par ces quatre chefs, formeraient dans la campagne un cercle qui se rétrécirait brusquement comme celui d'une battue aux loups, chacun calculant le temps qu'il lui fallait, en raison de son point de départ, pour arriver à point au moment de cerner de près la masure.
Ce moment fut fixé à dix heures du soir. Jusque-là, on marcherait en silence et en évitant le plus possible de se montrer : on laisserait passer quiconque se dirigerait sur Brilbault; mais, à partir de dix heures, on arrêterait quiconque essayerait d'en sortir.
Défense fut faite de tuer ou blesser personne , à moins d'être attaqué sérieusement, le but principal étant de faire d<^ prisonniers et d'obtenir des révélations.
Il fut convenu encore que chacun partirait isolément de son poste, et ce poste fut assigné à chacun d'après la connaissance stratégique que Guillaume et le marquis avaient des moindres localités.
A cet effet, Guillaume se séparerait de ses gens à la Berthenoux, et ceux-ci se dissémineraient le long de l'Igneraie. M. Robin irait seul chez son métayer, tandis que son. monde franchirait, par vingt pistes différentes,-la petite distance entre le Coudray et Brilbault, en ayant soin de garder toute la ligne de Saint-Chartier.
De son côté, Bois-Doré irait faire une promenade à Montlevic, et, de là, partirait seul pour le rendez-vous, après avoir dispersé son escorte de la même façon que ses deux amis, afin d'ôter tout soupçon à quiconque observerait ses mouvements.
Toutes les dispositions prises, on pouvait compter mettre sur pied et faire agir avec certitude une centaine d'hommes solides et bien avisés. Pour sa part, Bois-Doré en fournissait à peu près cinquante, tout en laissant une dizaine de bons serviteurs pour la garde de son château et de sa gentille hôtesse Lauriane.
Afin de paraître, aux yeux des espions présumés, étranger à tout projet sur Brilbault, le marquis se fit accompagner au château de Montlevic par Mario, comme pour rendre visite aux jeunes gens ses voisins.
Les d'Orsanne étaient petits-fils d'Antoine d'Orsanne, qui fut lieutenant-général du Berry et calviniste.
Le marquis et Mario passèrent une heure chez eux ; après quoi, Bois-Doré chargea Aristandre de reconduire son enfant à Briantes, tandis qu'il remonta à cheval pour s'en aller tout seul à Étalié, qui est un hameau sur la route de La Châtre Thevet, au faite d'une hauteur appelée le Terrier.
Comme Mario, intrigué de toutes ces précautions, demandait à le suivre, il lui répondit qu'il allait souper chez Guillaume d'Ars , et qu'il reviendrait de bonne heure.
L'enfant monta son petit cheval en soupirant, car il pressentait quelque aventure, et, à force d'entendre parler les gentilshommes, le gentil paysan des Pyrénées était vite devenu gentilhomme lui-même, dans le sens romanesque et chevaleresque encore attribué à ce titre par le bon marquis.
On sait avec quelle merveilleuse facilité l'enfance se modifie et se transforme selon le milieu où elle se trouve transplantée. Mario rêvait déjà de beaux faits d'armes, de géants à pourfendre et de damoiselles captives à délivrer.
Il essaya d'insister à sa manière, en obéissant sans murmurer, mais en attachant sur le vieillard qui l'adorait ses beaux yeux tendres et persuasifs.
— Point, mon cher comte, lui répondit Bois-Doré, qui comprenait fort bien sa muette prière : je ne puis laisser seule, la nuit, en mon manoir, l'aimable fille qui m'est confiée. Songez qu'elle est votre sœur et votre dame, et que, lorsque je suis forcé de m'absenter, votre place est auprès d'elle, pour la servir, la distraire et la défendre au besoin.
Mario se rendit à cette flatteuse hyperbole, et piquant des deux, il reprit au galop la route de Briantes.
Aristandre le suivait, et devait retourner auprès du marquis aussitôt qu'il aurait ramené l'enfant au manoir.
Comme la veille, la soirée était assez douce pour la saison. Le ciel, tantôt nuageux, tantôt éclairci par des rafales tièdes, était fort sombre au moment où le jeune cavalier et son serviteur s'enfoncèrent dans le ravin et pénétrèrent sous les vieux arbres du hameau.
Comme ils montaient rapidement un de ces petits chemins ondulés et bordés de grandes haies qui servaient de rues entre les trente ou quarante feux dont ce hameau se composait, le cheval de Mario, qui marchait le premier, fît un écart en soufflant avec détresse.
— Qu'est-ce donc ? dit l'enfant, qui resta ferme en selle. Un ivrogne endormi en travers du chemin? Relève-le, Aristandre, et le reconduis à sa famille.
— Monsieur le comte, répondit le carrosseux, qui avait mis pied à terre lestement, s'il est ivre, on peut dire qu'il est ivre-mort, car il ne bouge non plus qu'une pierre.
— T'aiderai-je ? reprit l'enfant en descendant de cheval. Et, s'approchant, il chercha à voir la figure de ce
vassal, qui ne répondait à aucune des questions d'Aristandre.
— Si c'est un homme de l'endroit, dit celui-ci avec son' flegme accoutumé, je n'en sais rien ; mais ce que je sais, par ma foi, c'est qu'il est mort ou qu'il n'en vaut guère mieux.
— Mort! s'écria l'enfant; ici, en plein bourg ? et sans que personne ait songé à le secourir?
Il courut à la plus proche chaumière et la trouva déserte ; le feu brûlait, et la marmite, abandonnée, crachait dans les cendres ; le banc était renversé en travers de la chambre.
Mario appela en vain, personne ne répondit.
Il allait courir à une autre habitation, car toutes étaient séparées les unes des autres par d'assez vastes enclos plantés d'arbres, lorsque des coups de fusil et d'étranges rumeurs, dominant le bruit des pieds de son cheval sur les cailloux, le firent tressaillir et arrêter brusquement sa monture.
— Entendez-vous, monsieur le comte? s'écria Anstandre, qui avait porté son mort sur la berge du chemin, et qui était remonté à cheval pour rejoindre son jeune maître ; cela vient du château, et, pour sûr, il s'y passe quelque chose de drôle !
— Courons-y ! dit Mario en reprenant le galop. Si c'est une fête, elle mène grand bruit !
— Attendez ! attendez ! reprit le carrosseux en doublant le train pour arrêter le cheval de Mario : ce n'est pas là une fête ! Il n'y aurait pas de fête au château sans vous et sans M. le marquis. On se bat! Entendez-vous comme on crie et comme on jure ? Et, tenez, voilà un autre mort ou un chrétien vilainement navré au pied de la muraille! Allez-vous-en, monsieur; cachez-vous, pour l'amour de Dieu ; je cours voir ce que c'est, et je reviens vous le dire.
— Tu te moques ! s'écria Mario en se dégageant ; me cacher lorsqu'on donne l'assaut au château de mon père?... Et ma Lauriane! courons la défendre !
Il s'élança sur le pont-Ievis, qui était baissé, circonstance étrange après la tombée de la nuit.
A la lueur d'une meule de paille allumée et flambante devant les bâtiments de la ferme, Mario vit confusément une scène incompréhensible.
Les vassaux du marquis luttaient corps à corps contre une nombreuse troupe d'êtres cornus, hérissés, reluisants, « en tout plus semblables à des diables qu'à des hommes. » Des coups de fusil ou de pistolet partaient de temps en temps, mais ce n'était pas un combat en règle ; c'était une mêlée à la suite de quelque brusque et fâcheuse surprise. On. voyait se tordre et s'étreindre un instant des groupes furieux, qui disparaissaient tout
à coup dans les ténèbres quand le feu de paille s'obscurcissait sous des nuages de fumée.
Mario, retenu à bras-le-corps par le carrosseux, ne put se jeter dans cette bataille. Il se débattait en vain, et il pleurait de colère.
Enfin, il lui fallut entendre raison.
— Vous voyez, monsieur, lui disait le bon Aristandre, vous m'empêchez d'aller là-bas donner mon coup de main! Et si, ma poigne en vaut quatre. Mais le diable ne me ferait point vous lâcher, car je réponds de vous, et je ne le ferai point que vous ne me juriez de rester tranquille.
— Va donc, répondit Mario ; je te le jure.
— Mais, si vous restez là, en vue de quelque traînard... Tenez, je vais vous cacher dans le jardin!...
Et, sans attendre le consentement de l'enfant, le colosse l'ôta de cheval et le porta dans le jardin, dont la porte s'ouvrait sur la gauche, non loin de la tour d'entrée. Il l'y enferma, et courut se jeter dans la mêlée.
Quelque arides que soient les détails de pure localité, nous sommes forcé, pour l'intelligence de ce qui va suivre, de rappeler au lecteur la disposition du petit manoir de Briantes. Le souvenir de beaucoup d'anciennes gentilhommières, construites sur le même plan et encore existantes sans grandes modifications, l'aidera à se représenter celle dont il est question ici.
Nous entrons, je le suppose, par le pont-levis, jeté sur une première ceinture de fossés : arrêtons-nous un peu sur ce point.
La sarrasine est levée. Examinons ce système de clôture.
V orgue ou sarrasine, ou, comme on disait alors, la sarracinesque, était une manière de herse, moins coû-