LE FRANÇAIS « MILITAIRE
ET « SOCIABLE » d)
L'esprit de Domination et de Conquête n'est plus l'esprit de la France. La France veut la Liberté, le Développement et la Fraternité des Peuples, elle ne veut pas leur Oppression; ceux même de ses enfants qui se sont rangés sous le drapeau de la Guerre, ne veulent la Guerre que parce qu'ils croient que c'est avec son épée que la France doit fonder la Fédération des Nations et appeler tous les Peuples à l'Unité.
Si le Français est le peuple le plus mililaire de l'Europe il en est en même temps le plus sociable, et il n'y a pas de contradiction dans ces qualités; loin de là. Ce n'est pas, en effet, un stupide amour pour la destruction et le carnage, ce ne sont point non plus des passions égoïstes ou ambitieuses qui font la puissance et la beauté du Français sur les champs de bataille; non, sa valeur militaire vient directe-
(1) Extr. d'un livre intitulé De la polilique générale et du rôle de la France en Europe, suivi d'une Apprécialion de la marche du gouvernemenl depuis juillet 1830, publié en 1840.
Il y démontre (p. 10), — continuant à sa façon la tradition de Sully, de l'abbé de Saint-Pierre, et de Saint-Simon, — que « la France doit prendre pour but d'activité V établissement de lunilé des nations, non dans une simple rue d'ambition, mais dans une haute vue de Bien général et d'humanité, et qu'elle doit marcher à la réalisation de ce But, non pas en subjuguant les nations, mais en organisant leur Association ». (C'est Considérant qui souligne et met des majuscules.)
ment de la richesse et de la noblesse de son caractère, de son amour pour le Mouvement, pour la Gloire, pour les Grandes choses, de sa capacité pour l'Honneur et pour l'Enthousiasme, de son Esprit de Corps, de la disposition naturelle de l'individu à prendre le Ton de la Masse, de la facilité chevaleresque avec laquelle il se plaît à s'exposer au danger devant la Masse, enfin du plaisir tout-puissant et passionné qu'il éprouve à se dévouer pour elle. Toutes ces qualités sont sociales, éminemment sociales, et ce sont elles qui font du Français le peuple, non pas le plus brave (presque toutes les armées de l'Europe sont également braves), non pas le plus froid dans le danger, non pas le plus sûr dans les revers; mais le plus actif, le plus intrépide, le plus gai, le plus audacieux, le plus passionné et par conséquent le plus brillant sur les champs de bataille; le peuple enfin qui, toutes conditions égales, bat naturellement les autres et est assuré de les battre quand il est bien conduit.
Non ! aucune Nation ne peut être comparée à la Nation française pour la sociabilité, pour le cosmopolitisme, pour la générosité politique, pour la Hbéralité envers les autres Peuples, pour la facilité à se lier avec eux, et pour ce Besoin de Justice et d'Humanité qui la presse de s'élancer au secours du faible, de l'opprimé, de toute Nation qui lutte pour sa Nationalité, pour sa Liberté...
En vérité ! chez quel Peuple de la terre a-t-on déjà vu que la plus grande difficulté du Gouvernement ait été de lutter contre l'expansion d'un sentiment
19 V. CONSIDÉBANT
semblable (1)? Peut-on citer quelque part sur le globe un Gouvernement qui ait accumulé sur sa tête les plus violentes haines et qui ait failli dix fois périr violemment pour s'être opposé à ce que la Nation allât prodiguer ses ressources, son argent, son sang sur les champs de bataille, et affrontât les chances terribles d'une guerre gigantesque? et ce sang, et ces chances, et ces guerres, non pas dans un but de domination et de Conquête, mais dans le but de voler au secours des Peuples qui combattaient pour leur indépendance, et de favoriser chez tous les autres les instincts de la Liberté? Non, non. Les autres Peuples ont des qualités, des qualités précieuses, des qualités solides, ils ont des qualités que nous n'avons pas. Tous sont essentiellement bons dans l'Humanité et pour l'Humanité; mais le Français seul fait par Caractère, par ardent Dévouement, par Passion ardente, ce qu'aucun autre n'a encore fait comme nation, et ce que les autres ne pratiquent comme individus que par bienveillance ou par devoir.
Et c'est pour cela que la France, — malgré sa turbulence, malgré les extravagances de ses partis, malgré la folle présomption qui s'y est développée dans les ambitions individuelles, malgré l'esprit d'insubordination, de dénigrement, de tracasserie, de jalousie, de haine, que lui ont inoculé ses détestables luttes intestines et qui dégradent, il faut avoir le
(1) Allusion aux efforts que le « Parti du Mouvcmont » avait multipliés pour entraîner le gouvernement de Louis-Philippe à intervenir en faveur de l'indépendance des nationalités. (V. V Appréciation de la marche du. gouvernemenl depuis 1830.)
patriotique et religieux courage de le dire très haut, la noblesse native de son caractère; — c'est pour cela que la France, malgré ses travers actuels, est toujours la Grande Nation, la Nation initiatrice, et que les Nations ses sœurs la voient irrésistiblement briller au milieu d'elles comme l'Ëtoile de l'Espérance, comme l'Étoile de l'Avenir et de l'Humanité.
Et c'est pour cela que la Politique de VHiimanUé est certainement la vraie Politique Nationale de la France.
Jules Michelet (1798-1864) a consacré la plus grande partie- de son labeur à l'histoire de la France (Histoire de France, 28 vol.; Moyen âge, 1833-1843, 6 vol. in-8o; Révolution, 1847-1853, 7 vol. in-S"; Renaissance el lemps modernes, 1855-1867, 11 vol. in-80).
« Conçue d'un moment, de l'éclair de juillet », pendant la Révolution de 1830, cette œuvre veut faire revivre « l'âme, la personne de la France «. Et la France, aux yeux de l'historien qui reste plébéien, est avant tout amour de la liberté et de l'humanité. C'est pourquoi la France peut et doit « s'enseigner elle-même » dans l'école. (V. le Peuple, p. 317.)
Une conférence consacrée à Michelet par Ch.-V. Langlois est reproduite dans le livre intitulé : Oueslions d'histoire el d'enseignement (Hachette, 1906), qui contient aussi un chapitre sur la Tradition de la France,
LES DEUX (c PERSONNES ).