DE LA FRANGE
...'■ Il est certain que la France a par moments un grand vol, qui la porte si haut, si haut que la chute
(1) Flxlr. de la France devanl FEiimpe, 1871.
est infaillible. Elle marque le but très loin, sans pouvoir indiquer encore la voie, les moyens d'arriver. Elle retombe et se décourage. « Ouaesivit caelo lucem, ingemuitque reperia. » Le monde alors crie contre elle. L'imprudente est accablée.
L'éclair de 89, la formule législative de tout" ce qu'un grand siècle avait rêvé de liberté, semble disparaître un moment dans la guerre immense que l'Europe nous fait elle-même. Le bel éclair de Février, le Suffrage universel, l'effort de justice absolue où cette" pauvre France appelle généreusement tous [les ignorants (1), les barbares (2)] à régler ses destinées, il semble la perdre à jamais. Le monde rit. Et cependant cette idée subsiste si bien, que nos envieux, nos ennemis sont forcés de l'invoquer, La Prusse n'a pu capter la crédule Allemagne qu'en la leurrant d'une image (creuse et vide) de ce nouveau droit, de cet idéal certain des Sociétés de l'avenir.
Félicitons ceux qui n'ont pas ces élans précoces et sublimes, ces reculs et ces rechutes. Leur médio-
(1) Les ignorants : beaucoup de républicains, en 1S48, avaient été comme surpr s par le succès de la révolution et effrayés dp voir donner le droit de suffrage à un peuple encore insuffisamment instruit. D'où le plan de campagne de Jean Macé, entre autres, plan qui devait aboutir à la création de la Ligue de C Enseignement.
(2) Les barbares. Michelet lui-même usa souvent de cette expression pour désigner la masse inculte. Mais, dans le livre consacré au Peuple, il vante les forces de régénération cachées dans les « instincts sublimes » de ces barbares, et avertit qu'ils sont peut-être « les voyageurs en marche vers la Rome de l'avenir ». On aimait, d'ailleurs, à distinguer alors entre le barbare et l'esclave. Voir Quinet : le Livre de rexilé, cliap. XV :
« Le barbare : Liberté, horreur de la servitude... « L'esclave : Vanité, égalité dans la servitude... »
crité égale, souvent plate, souvent asservie aux absurdités du passé, semble bien plus conséquente, et comme telle, elle impose à tous, inspire estime et respect. Ils couvrent leurs disparates d'une digne attitude, de gravité extérieure (1). Qu'ils nous permettent de leur dire : si vous semblez plus conséquents, c'est que souvent l'étant moins, vous n'avez pas, comme la France, les embarras que donne la recherche, l'exigence de la justice absolue.
Une chose fait marcher la France d'un pas souvent difficile. Elle est (comme tout être vraiment organique) double de deux parties diverses, qui se balancent, parfois se contredisent.
Elle est une en deux personnes : le paysan, l'ouvrier.
Nul doute que si l'une ou l'autre classe, par une révolution, disparaissait, la France aurait plus d'unité, semblerait plus d'accord avec elle-même. Le monde lui dit souvent : « Regarde la sage Angleterre. Comme elle est plus conséquente ! L'ouvrier a prévalu, et la roue de Manchester emporte tout. Le paysan a péri. Deux millions d'ouvriers (nullement paysans) qui cultivent la terre ne pèsent rien dans la balance contre un peuple tout industriel (d'environ quinze ou vingt miUions). »
Bieu nous garde de cette unité ! Nous avons vingt-six minions de paysans, et dix millions d'ouvriers. Ces deux éléments sans doute donnent plus
(1) Allusion à l'idée qu'on se faisait volontiers du tempérament anglais.
de besogne à la France. Mais quelle force d'avoir gardé cette ancienne France rurale, dans laquelle quatre millions de familles (vingt millions d'individus) participent à la propriété (1)! Stabilité du paysan, mouvement, progrès de l'ouvrier, cela fait un balancement qui par moment a ses secousses. Mais l'impatience de l'un est retenue par un câble, une ancre, l'homme de la terre qui n'est que trop immobile, La France n'émigre pas, comme l'Angleterre, l'Allemagne. Toute la question sociale se plaide ici sur place, s'éclaire par des expériences qui ne sont pas toujours heureuses pour nous, mais instructives pour tout le monde. Il profite à les regarder. Il les blâme et les imite.