‹ Qu'est-ce que l'esprit françaisChapitre 15 sur 30 · H. TAINE · texte numérisé non relu

H. TAINE

Psychologue, historien, critique littéraire, H. Taine (1828- 1893), dans son Histoire de la lilléralure anglaise comme dans sa Philosophie de l'art, dans son étude sur V Intelligence comme dans ses Origines de la France contemporaine, reste un naturaliste : il veut réintégrer l'homme dans la nature et étendre l'explication scientifique au règne social luimême. Il s'efforce de distinguer, dans l'histoire, la part de la race, celle du milieu, celle du moment.

Il s'est plus d'une fois essayé à définir les tendances de l'esprit français. Et il lui arrivera de dénoncer comme un danger le rationalisme classique, où il voit l'une des sources de la révolution. A la tradition « latine », il semble préférer le tempérament « gaulois », ne manquant pas d'ailleurs d'indiquer ce que doit notre littérature, non pas seulement aux instincts de la race, mais à la structure même de la société française.

LE RIRE GAULOIS d)

Il (2) veut rire; c'est là son état préféré, le but et

(1) Extr. de La Fontaine el ses fables, édition de 1875. pp. 14 à 16. Le texte de 1853 avait été refondu en 1860.

(2) C'est de l'homme de France que Taine est en train d'esquisser le portrait, à propos des fabliaux.

l'emploi de sa vie. Surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers des fabliaux trotte et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les choses respectées ou respectables, daubant sur les femmes, l'Église, les grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le mot et la chose. Et la chose leur est si naturelle, que sans culture et parmi des mœurs brutales ils sont aussi fins dans la raillerie que les plus déhés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans éclat et comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect on s'y méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont l'air de n'y point toucher. Un mot glissé montre seul le sourire imperceptible...

Le besoin de rire est le trait national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot, et s'en scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique, qui est méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise l'intelligence et fait découvrir mainte idée fine ou scabreuse; les fabliaux sont remplis de vérités sur l'homme et encore plus sur la femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien non plus de commun avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur n'est pas méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est comme une abeille sans venin : un instant après, il n'y pense plus; au besoin il se prendra lui-même pour objet de

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