QUINET
LA NATION AU SERVICE DE L'HUMANITE (i)
Quelquefois, dans nos théories, je vois pâlir la France, la Patrie, au profit du genre humain. Ne vous abandonnez pas à cette pente. Si l'on cherchait l'origine de cette pensée, on verrait qu'elle est née, sous la Restauration, dans la nuit de l'invasion, lorsque la France avait perdu la conscience d'ellemême (2). Ce système de renoncement à la nationalité est né dans le tombeau d'un peuple. Mais le mort est ressuscité; la France a retrouvé le sentiment d'elle-même; laissons donc là les pensées du sépulcre. D'ailleurs ne sentez-vous pas que cette terre que vous foulez est nécessaire au monde? M. de Maistre dit que la France est investie d'une véritable magistrature dans l'univers (3) ; quand ses ennemis parlent ainsi, sont-ce ses enfants qui soutiendront le contraire? Les aveugles ne verront-ils pas que la magistrature
(1) Extr. du livre iuULulé le Christianisme el la Révoliilion, p. 272 du t. III des œuvres complètes.
(2) La nécessité de reviser les traités de 1815, considérés comme une honte infligée à la France en même temps qu'au principe des nationalités, est l'un des thèmes préférés des penseurs républicains.
Quinet dira de lui-même (Histoire de mes Idées, p. 270) : « Si une parole doit marquer après ma mort la place de mes os, ce sera pour avoir senti que depuis les stij^matcs de 1814 et de 1815, la France, gorgée d'opprobre, est tombée en servage, que l'invasion continue, que sou œuvre cessjra quand cesseront les traités imposés, c'est-à-dire In droit de la violence. »
(3) C'est dans li's Considérations sur la France que de Maistre lance cette fameuse formule. II explique la résistance surprenante que les armées de la Révolution opposent à leurs ennemis par un dessein de la Providence : celle-ci veut conserver la France pour une restauration qui serve de leçon au monde.
continue avec la nécessité de la fonction? que le peuple qui a fait la Révolution est nécessaire pour la diriger, pour l'expliquer et la développer... Oui dira au monde le sens, la conséquence, l'esprit de cette ère nouvelle, si ce n'est le peuple qui l'a créée ou inaugurée? Ne faut-il pas que l'ouvrier subsiste pour surveiller ou réparer son ouvrage? Et d'ailleurs où est la puissance, où est la nation qui, à la place de la France, se charge de prendre la magistrature et les dangers qui y sont attachés? Où est le peuple qui a posé avec plus d'éclat les difficultés nouvelles de la bourgeoisie et du prolétariat (1), lesquelles enferment dans leurs flancs un monde inconnu? Il ne faut que passer la frontière pour en apprendre beaucoup à ce sujet. Partout vous entendez les nations tranquilles, assises à leurs foyers, répéter que la France cherche des périls volontaires, qu'elle ne peut se reposer, qu'elle se travaille pour un bien auquel elle n'arrive pas, qu'elle se consume au lieu de jouir. Oui, en effet, elle se consume; et c'est pour la gloire du monde, pour les autres autant que pour elle-même, pour un idéal non encore atteint d'humanité et de civilisation.
(1) Allusion aux doctrines socialistes, — fouriériste, cabitiste, proudhonienne, — qui attirèrent l'attention sur la question sociale avant qu'elle fût posée de façon brutale par la Révolution de 48.