‹ Qu'est-ce que l'esprit françaisChapitre 2 sur 30 · AVANT'PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT'PROPOS

Quiconque eut à faire des conférences à l'étranger, ou des cours pour ces étudiants qui, de tant de pays, reviennent aujourd'hui vers nos Universités, n'a pu qu'être frappé de l'espèce d'avidité avec laquelle les auditeurs demandent une définition de ce qui est à leurs yeux non pas seulement la parure, mais le ressort intérieur, la force profonde de notre civilisation : l'esprit français.

« Qu'est-ce donc que l'esprit français'^ » C'est la question que tous ont sur les lèvres.

Question singulièrement embarrassante, il faut l'avouer. Le Français qu'on interroge et qui s'interroge sur la façon de penser propre à son pays est le plus souvent frappé, pour sa part, des diversités, sinon des contradictions que présentent les façons de penser des Français, de ceux d'autrefois comme de ceux d'aujourd'hui; et la peur d'être injuste en étant

AVANT-PROPOS vi

incomplet Vempêche d'aboutir aux formules synthétiques qu'on attend de lui.

N'est-ce pas le moment d'appeler à l'aide les maîtres divers de la pensée française, d'aujourd'hui comme d'autrefois"^ Beaucoup d'entre eux ont osé s'essayer un jour, ramassant les résultats de leurs expériences, à composer comme un portrait moral du génie de leur nation. D'où une série d'esquisses, assez variées sans doute, et qui mettent en lumière tantôt un aspect, tantôt un autre du modèle : mais cette variété même est révélatrice...

Des pages choisies de cette sorte méritent à l'heure qu'il est d'être méditées et commentées. Elles peuvent, croyons-nous, susciter non pas seulement à l'étranger, mais même en France, plus d'une réflexion utile.

Queôt-ce que

r Esprit françaiô ?

MpNTESQUIEU

L'extrait suivant reproduit en entier le chapitre v du livre XIX de V Esprit des Lois. Le chapitre est intitulé : Combien il faut être attentif à ne pas changer l'esprit d'une nation.

Dans r Esprit des Lois (publié en 1748), Montesquieu insiste à plusieurs reprises sur l'idée que tous les régimes ne conviennent pas à tous les pays. « J'appelle ici préjugés, dit-il dans sa préface, non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu'on s'ignore soi-même. » Définition du préjugé très différente de celle qu'adoptaient la plupart des esprits au xyiii^ siècle.

Dans son premier ouvrage, les Lettres persanes (1721), Montesquieu avait systématiquement pratiqué cette « manière frivole » où il va montrer ici une des caractéristiques du génie français. Et on devait lui reprocher de continuer à faire « de l'esprit sur les lois » dans son grand ouvrage. Il n'en trouva pas moins le moyen d'y fonder la sociologie moderne.

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