LE GÉNIE NATUREL DE LA NATION FRANÇAISE
S'il y avoit dans le monde une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à communiquer ses
QU'EST-CE QUE r ESPRIT FRANÇAIS? 2
pensées; qui fût vive, agréable, enjouée, quelquesfois (1) imprudente, souvent indiscrète (2); et qui eût avec cela du courage, de la générosité, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne faudrait point chercher à gêner par des lois ses manières, pour ne point gêner ses vertus. Si en général le caractère est bon, qu'importe de quelques défauts qui s'y trouvent?
On y pourroit contenir les femmes, faire des lois pour corriger leurs mœurs, et borner leur luxe : mais qui sait si on n'y perdroit pas un certain goût qui seroit la source des richesses de la nation, et une politesse qui attire chez elle les étrangers?
C'est au législateur à suivre l'esprit de la nation lorsqu'il n'est pas contraire aux principes du gouvernement ; car nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement et en suivant notre génie naturel.
Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie (3), l'État n'y gagnera rien ni pour le dedans ni pour le dehors. Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses.
(1) Nous gardons l'orthographe de l'édition des Œuvres de Montesquieu par Destutt de Tracy, 1822.
(2) Indiscret ne se dit pas seulement de celui qui ne garde pas un secret, mais de celui qui manque de retenue, qui se laisse emporter par son élan. Cf. Montaigne, Essais, livre II, chap. xxvii : « Indiscrette nation ! Nous ne nous contentons pas de faire savoir nos vices et folios au monde, par réputation : nous allons aux nations étrangères, pour les leur faire voir en présence. »
(3) « Je ne fay rien sans gayeté, » disait Montaigne (Essais, livre II, cliap. x.); et il parle de la nation française comme naturellement libre et gaie.
RÎVAROL
En 1783, l'Académie de Berlin proposait comme thème de concours aux écrivains, le sujet suivant : « Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle? Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative? Est-il à présumer qu'elle la conserve? » C'est pour répondre à ces questions qu'Antoine Rivarol, alors âgé de 30 ans, — et qui devait plus tard vivre à Berlin en exilé, — composa son Mémoire sur VuniversaliU de la langue française.
Les problèmes de linguistique, d'ailleurs, ont toujours intéressé ce moraliste, et c'est au début d'un autre ouvrage : le Discours sur VJiomme inlellecluel el moral, — discours où il combat âprement Rousseau, — qu'il a écrit que l'étude du langage constituerait une « pliilosophie expérimentale de l'esprit et qu'on pourrait attendre d'elle la meilleure histoire de l'entendement humain ».
Aussi s'empressa- t-il de concoui'ir devant l'Académie de Berhn, et le fit-il avec tant de talent qu'il fut couronné par elle. De fait, ce mémoire est bien le chef-d'œuvre de Rivarol. On y retrouve, souvent, la finesse spirituelle, l'art de dresser les silhouettes et de faire vivre, le mot heureux, la profondeur pénétrante aussi de ces réflexions qu'il écrivit dans ses Carnets, et qui l'apparentent à Chamfort.