‹ Qu'est-ce que l'esprit françaisChapitre 27 sur 30 · A. CROISET · texte numérisé non relu

A. CROISET

Longtemps doyen de la Faculté des lettres de Paris, Alfred Croiset a écrit, en collaboration avec son frère Maurice, une Histoire de la litiéralure grecque qui montre bien que les savants français restent capables de concilier le souci de l'érudition précise avec celui de la synthèse. L'hellénisme n'a d'ailleurs jamais détourné Alfred Croiset des problèmes de la vie contemporaine. C'est ce qui est sensible dans son livre sur les Démocralies antiques et dans les contributions à divers ouvrages de la Bibliothèque générale des sciences sociales. Il n'a cessé de rappeler quel avantage il y a, pour l'esprit français, à rester attaché à la tradition du rationalisme antique.

IDÉAL FRANÇAIS ET IDÉAL HUMAIN d)

Ils se disent les soldats de Dieu. La France aussi a été souvent appelée « miles Dei ». Mais ce n'est pas le même Dieu qu'on sert dans les deux camps. Lorsqu'ils invoquent leur « vieux Dieu allemand », l'Eu-

(1) Extr. d'un discours prononcé à l'ouverture des conférences de la Faculté des lettres de l'Université de Paris, le 5 novembre 1914.

rope du xx^ siècl'e voit brusquement sortir du lointain des âges l'image baroque d'un dieu de tribu, d'un Moloch barbare, grossière incarnation de la force brutale, à qui l'on offre en sacrifice, pour prix de sa faveur, le sang des femmes et des enfants. Le nôtre s'appelle vérité et justice, raison et liberté; et son culte ne demande d'autres immolations que celle du crime, de l'ignorance, de l'égoïsme et de toutes les misères qui pèsent sur l'humanité. C'est celui-là dont la France fut toujours le soldat. C'est celui-là dont l'image idéale, sous des noms différents, a toujours été la suprême inspiratrice de notre patriotisme.

Si nous aimons la France, c'est d'abord parce que la terre natale est douce à tous les hommes. Mais nous l'aimons aussi parce que son âme s'est lentement modelée sur cet idéal, et que notre raison comme notre cœur nous en découvrent la beauté. A toutes les époques de notre histoire, chaque fois qu'il s'est agi de défendre non pas seulement des intérêts éphémères ou particuliers, mais l'existence même de l'âme nationale, ce patriotisme idéaliste, toujours vivant dans les masses profondes de la nation, a soulevé le peuple de France. C'est celui qui respire dans la chanson de Roland, c'est celui qui combattit à Bouvines, qui suscita Jeanne d'Arc, qui enflamma les volontaires de 92 et qui soutient dans leur lutte héroïque les armées de 1914.

La France a pu, au cours des siècles, modifier les ^rmes de sa vie et de sa pensée, comme l'aspect de

\ sol et de ses cités. Les mots, le langage ne sont '"'S hierties dans tous les temps; les idées et les

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sentiments, par l'eifet d'une évolution nécessaire, revêtent des apparences successives qui, parfois même, semblent contradictoires. Regardez au fond des choses : vous y trouverez toujours le môme idéalisme, et la puissance magique qui soulève à certaines heures l'élan unanime de toute la nation, c'est toujours la certitude lumineuse qu'il s'agit, à ces moments-là, de sauver la civilisation française, c'està-dire une forme exquise de justice et de vérité universelles.

Notre idée de la justice, en effet, est essentiellement libérale et humaine. Elle est un composé de raison et de sentiment. Elle se fonde sur la dignité de la personne humaine, et sur l'esprit de douceur qui se mêle chez nous presque toujours aux idées pures. Le libre jeu des activités nous paraît, dans l'intérieur de chaque nation particulière, comme .dans la société des nations, une condition primordiale de la bonne santé de l'ensemble. Nous faisons dépendre l'unité nécessaire aux groupes sociaux moins d'une discipline extérieure et oppressive que de l'assentiment raisonnable des volontés. Le droit de chacun nous apparaît moins comme une conquête égoïste de l'individu que comme une fraction du bien général et un élément de l'harmonie universelle. En défendant notre droit, nous avons le sentiment que nous défendons le droit de tous. Et c'est pour cela que toutes les nations opprimées tournent les yeux vers la France. Il faudrait ne rien connaître de l'étranger pour ignorer la puissance morale qui s'attache au nom de la

France, partout où l'histoire a laissé des injustices à réparer, des souffrances à guérir.

Cette conception humaine et fraternelle de la justice est née dans la Grèce antique; c'est la Grèce qui a créé l'idée de la dignité humaine et celle de la liberté soumise à la loi; c'est à Athènes surtout que le sentiment de Vhumanité (9'.Xav6pw:rîa) a commencé d'élargir la notion du droit, et qu'a été clairement conçue la valeur pratique et esthétique, pour l'individu comme pour la société, d'un ordre fondé sur la raison et sur l'harmonie. Rome a reçu cet héritage; elle l'a marqué de son sceau par la netteté de ses formules et l'a transmis au monde moderne. La France, devenue chrétienne, a reçu à son tour les leçons de la sagesse antique, qu'elle a combinées avec ses tendances propres. La Révolution, enfin, suite naturelle de toute notre évolution historique, a condensé la philosophie traditionnelle de la France dans les trois mots 'd'une devise qui a fait le tour du monde, et, par elle, la civilisation méditerranéenne et française est devenue de plus en plus, pour une grande partie de l'humanité, la lumière et l'espérance de l'avenir; car elle implique justice pour les individus, et justice pour les nations.

E. BOUTROUX

Membre de l'Académie française, directeur de la Fondation Thiers, M. E. Boutroux a longtemps enseigné, à l'École normale et à la Sorbonne, l'histoire de la philosophie. Il s'est livré en même temps à une approfondie critique des sciences qui lui permet de limiter les prétentions du déterminisme (sa thèse porte ce titre significatif: De la contingence des lois de la nature). Il a toujours conçu la raison comme une faculté ordonnatrice qui tend à l'idéal en même temps qu'elle comprend le réel, et, bien loin de l'exclure, implique le sentiment (v. Science et religion). Conception dont il s'efforce de montrer qu'elle s'accorde avec les tendances dominantes de la philosophie française. (Voir sa communication au 3^ Congrès international de philosophie, sur la philosophie en France depuis 1867, publiée dans la Revue de métaphysique et de mÔrale, 1908, pp. 683 à 716.)

LA PENSÉE FRANÇAISE ET L'IDÉAL CLASSIQUE (i)

... En face de cette apothéose du germanisme, qu'elle a vu avec stupeur succéder à la pensée large

(1) Revue bleue, janvier 1915.

et accueillante d'un Leibnitz ou d'un Gœthe, la France a maintenu jalousement l'idéal classique, auquel, de longue date, elle s'est attachée; et elle en a pris une conscience de plus en plus claire et précise.

Elle ne part pas de l'idée de l'infini ou de l'absolu, comme norme de la pensée et comme principe de l'organisation du monde. Elle a simplement devant les yeux l'idée d'humanité; et elle se donne pour tâche, en premier lieu, de concevoir le plus judicieusement et le plus noblement possible cette idée, familière à tous les hommes, puis de la réaliser, de plus en plus profondément, dans les différentes parties de la vie humaine.

Non que la pensée française ignore l'infini divin ou l'infini de la nature : Pascal a célébré l'un et l'autre en termes inoubhables. Mais les esprits nourris de la tradition classique s'élèvent de l'homme à ce qui le dépasse : ils ne partent pas de l'inconnu ou de l'inconnaissable, pour définir et organiser le connu.

Dans cette idée de l'humanité, la pensée classique assigne un rôle essentiel à un élément que la pensée allemande, préoccupée surtout de puissance et de science, a presque toujours considéré comme secondaire : le sentiment. La pensée classique ne met pas le sentiment hors de pair, comme fit Rousseau. Mais elle ne se contente pas d'une raison purement géométrique ou métaphysique, comme font les philosophes allemands. La raison aristotélicienne est la faculté de juger, non seulement du possible, mais du convenable. Elle enveloppe un sentiment, irréductible â la pensée purement logique, de l'ordre, du beau, de

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l'honnête, du désirable, du bien. La raison cartésienne est une faculté vivante et délicate de discerner, en toute rencontre, le vrai du faux, faculté qui se cultive par la pratique de la vie, non moins que par l'étude des sciences. On sait avec quelle précision Pascal distingue entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. On peut dire que, selon la pensée classique, l'esprit de géométrie ne suffît jamais, non pas même en géométrie, mais que l'union de l'esprit de géométrie et de l'esprit de finesse est requise en toute recherche qui tend à dépasser la sphère des abstractions et à serrer de près la réalité.

De là, dans notre société, le culte, non seulement de la science, mais de l'intelligence proprement dite, du jugement, du bon sens, du tact, du sens des nuances et de la mesure. De là le maintien, à travers tous les progrès de la connaissance, de cette parenté entre la science et l'art, entre la théorie et la pratique, que les anciens affirmaient dans leur définition de la sagesse.

Non plus que la science, la puissance, selon la conception classique de l'idéal hum.ain, ne doit s'isoler du sentiment. Elle doit s'humaniser, s'adoucir, se pénétrer d'éléments moraux, d'équité, de généro-. site, de bonté. Toute la civilisation grecque n'est qu'un effort constant pour soumettre la force à la grâce, pour remplacer la contrainte par la persuasion. Bismiarck disait que le sentiment est au calcul et à la force ce que l'ivraie est à la bonne herbe, et que, comme l'ivraie, il doit être extirpé. Nous pensons, au contraire, que le sentilnent, judicieusement cul-

Qir EST-CE QUE V ESPRIT FRANÇAIS? 60

tivé, fait partie intégrante d'une intelligence fine et d'une puissance bienfaisante.

Voués à un tel idéal, nous entendons tout autrement que les Allemands le progrès de la civilisation dans le monde. Certes, nous repoussons un individualisme extrême, qui ne verrait dans tout lien entre les hommes qu'une contrainte, et dans toute organisation qu'une tyrannie. Nous reprochons précisément à Rousseau d'avoir écrit qu'à tout individu humain appartient une existence absolue et naturellement indépendante. Les individus sont, en fait comme en droit, solidaires les uns des autres. Et cette solidarité va s'accroissant de jour en jour avec le progrès des communications. Mais, pensons-nous, la différence de nature qui existe entre une personne et une chose n'en subsiste pas moins. Une personne mérite le respect; et il y a, dans notre monde, des personnes collectives aussi bien que des personnes individuelles. Une nation est aussi une personne, et a le droit de vivre selon son génie propre, pourvu qu'elle n'attente pas à la vie des autres nations. La notion de droit, fondée sur celle de dignité et de valeur morale, doit donc à nos yeux être conciliée avec la notion d'organisation, si l'on veut que l'organisation soit non seulement scientifique, mais humaine. Le tout n'a pas seul une valeur, quand il s'agit d'un tout composé de personnes. La partie, elle-même, dans ce cas, doit être tenue pour une fin. L'organisation que nous souhaitons respecte la liberté des membres, en même temps qu'elle coordonne leurs facultés en vue d'une action commune. Le tout que

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nous concevons est une harmonie vivante, non une unité morte.

C'est pourquoi notre pays s'appelle et continuera de s'appgler la douce France. On y est patriote, certes, et l'on ne fait qu'un dès qu'il s'agit de défendre l'honneur et la vie du pays. Mais l'union n'y est pas imposée du dehors à des organes entièrement hétérogènes, simplement complémentaires les uns des autres. Le principe de l'union est dans les âmes elles-mêmes, dans une nature commune, dans un sentiment commun de fidélité et d'amour envers cette France idéale et éternelle, dont notre histoire nous offre de si belles images. Et dans notre sentiment de Français est impliqué l'amour des traditions et tendances diverses dont l'ensemble harmonieux constitue l'esprit français. En sorte que l'unité n'exclut pas la variété, et que la France demeure un pays où, pour tous, quelles que soient leurs croyances et leurs opinions, il fait bon vivre.

La disposition de l'esprit français à l'égard des peuples étrangers est analogue. Il répugnerait aux Français, épris de bon sens, de jugement et de mesure, de professer qu'ils se suffisent et n'ont rien à apprendre des autres peuples. Tout au contraire, ils sont curieux de ce qui se passe à l'étranger; ils savent, mieux qu'on ne le dit parfois, le comprendre et l'apprécier; ils ont écrit sur l'Allemagne, ces temps derniers, des ouvrages d'une perspicacité et d'une impartiahté rares. Non seulement ils goûtent les productions originales de l'étranger, mais ils s'en inspirent dans leurs propres créations. Corneille emprunte à l'Es-

pagne, notre dix-huitième siècle à l'Angleterre, notre romantisme à l'Allemagne. Mais, en empruntant, le Français pratique la méthode classique de l'imitation. Il met sa marque sur ce qu'il emprunte, et le fait sien. « Ce n'est pas dans Montaigne, disait Pascal, mais dans moi, que je vois ce que j'y vois. »

Conciliation de la liberté et de la solidarité, de l'organisation et de l'initiative, du sentiment et de l'intelligence, de l'art et de la science, et par là même, réalisation, aussi large et haute que possible, de l'idée d'humanité, tel est l'objet que, dans le passé, s'est proposé la France : elle n'a point à en chercher d'autre. A l'expérience que lui donne la guerre actuelle elle devra mainte méthode nouvelle de tendre à son idéal ; mais elle restera fidèle à cet idéal, pour son honneur et pour son bien, et dans l'intérêt de l'humanité tout entière (1).

(1) Comment cet idéal s'est formé et a dominé dans notre littérature, c'est ce que G. Lanson a montré dans des cours professés en Sorbonne, en 1915-1916, revisés à Strasbourg, en 1919. Des résumés de ces cours sont publiés dans la revue intitulée la Civilisalion française, Guide pour P explication des choses de France.

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