‹ Qu'est-ce que l'esprit françaisChapitre 5 sur 30 · RIVAROL · texte numérisé non relu

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suivre l'ordre des sensations; la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n'est pas clair n'est pas français ; ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. Pour apprendre les langues à inversions, il suffît de connaître les mots et les régimes; pour apprendre la langue française, il faut encore retenir l'arrangement des mots. On dirait que c'est d'une géométrie toute élémentaire, de la simple ligne droite, que s'est formée la langue française; et que ce sont les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre, règle et conduit la pensée; celles-là se précipitent et s'égarent avec elle dans le labyrinthe des sensations, et suivent tous les caprices de l'harmonie : aussi furent-elles merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les eût absolument décriés.

... Si on ne lui trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure est plus mâle. Dégagée de tous les protocoles que la bassesse inventa pour la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle en est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les âges ; et puisqu'il faut le dire, elle est de toutes les langues la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociable et raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine... (1)

(1) Sur l'espèce de rationalisme impliqué dans la structure même de la langue française, v. les remarques de Taine dans les Origines de la France contemporaine t. II.

On trouvera une analyse des diverses raisons qui ont contribué à

LA SITUATION DE LA FRANCE ET LE TEMPÉRAMENT FRANÇAIS d)

... (Mais) la France, qui a dans son sein une subsistance assurée et des richesses immortelles, agit contre ses intérêts et méconnaît son génie, quand elle se livre à l'esprit de conquête (2). Son influence est si grande dans la paix et dans la guerre, que toujours maîtresse de donner l'une ou l'autre, il doit lui sembler doux de tenir dans ses mains la balance des empires, et d'associer le repos de l'Europe au sien. Par sa situation, elle tient à tous les États; par sa juste étendue, elle touche à- ses véritables limites (3). Il faut donc que la France conserve et qu'elle soit conservée; ce qui la distingue de tous les peuples anciens et modernes. Le commerce des deux mers enrichit ses villes maritimes et vivifie son intérieur; et c'est de ses productions qu'elle alimente son commerce, si bien que tout

l'expansion de la langue française dans le t. V de VHisloire de la langue française, de F. Brunot (publiée en 1917).

(1) Extr. de r Universalité de la langue française (1784).

(2) « L'esprit de conquête », Benjamin Constant retiendra ces trois mots pour en faire le titre d'une brochure virulente qu'il publie en 1813, au moment où l'on craint que l'empereur ne reprenne le pouvoir et ne recommence les guerres. B. Constant y démontre que l'esprit de conquête n'est pas seulement contraire aux intérêts de la France, mais à l'esprit de liberté et aux besoins du commerce : il est anaclironique.

(3) On a maintes fois insisté sur le caractère moyen et intermédiaire de la France. C'est l'un des thèmes que développe admirablement Vidal de La Blache dans le Tableau de la géographie de la France, qui commence VHisloire de France publiée sous la direction de M. Lavissa.

Cf. ScHRADER. La synthèse géographique, historique el morale de la France (dans le Bulletin de l'union pour l'ac/ion morale, 15 avril 1898).

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le monde a besoin de la France, quand l'Angleterre a besoin de tout le monde. Aussi, dans les cabinets de l'Europe, c'est plutôt l'Angleterre qui inquiète, c'est plutôt la France qui domine. Sa capitale, enfoncée dans les terres, n'a point eu, comme les villes maritimes, l'affluence des peuples ; mais elle a mieux senti et mieux rendu l'influence de son propre génie, le goût de son terroir, l'esprit de son gouvernement. Elle a attiré par ses charmes, plus que par ses richesses; elle n'a pas eu le mélange, mais le choix des nations; les gens d'esprit y ont abondé, et son empire a été celui du goût. Les opinions exagérées du Nord et du Midi viennent y prendre une teinte qui plaît à tous (1). Il faut donc que la France craigne de détourner, par la guerre, l'heureux penchant de tous les peuples pour elle : quand on règne par l'opinion, a-t-on besoin d'un autre empire?...

... La différence de peuple à peuple n'est pas moins forte d'homme à homme. L'Anglais, sec et taciturne joint, à l'embarras et à la timidité de l'homme du Nord, une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu'à celui de la vie; le Français a une saillie de gaieté qui ne l'abandonne pas; et à quelque régime que leurs gouvernements les aient mis l'un et l'autre, ils n'ont jamais perdu cette première empreinte. Le Français cherche le côté plaisant de ce

(1) André Chénier commence ainsi la description de la France qu'on appelle Hymne à la Justice :

France, ô belle contrée, ô terre généreuse

Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse,

Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs,

Le midi de ses feux t'épargne les fureurs...

monde, l'Anglais semble toujours assister à un drame : de sorte que ce qu'on a dit du Spartiate et de l'Athénien se prend ici à la lettre; on ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu'à divertir un Anglais. Celui-ci voyage pour voir, le Français pour être vu. On n'allait pas beaucoup à Lacédémone, si ce n'est pour étudier son gouvernement; mais le Français, visité par toutes les nations, peut se croire dispensé de voyager chez elles, comme d'apprendre leurs langues, puisqu'il retrouve partout la sienne. En Angleterre, les hommes vivent beaucoup entre eux; aussi les femmes, qui n'ont pas quitté le tribunal domestique, ne peuvent entrer dans le tableau de la nation : mais on ne peindrait les Français que de profd, si on faisait le tableau sans elles (1); c'est de leurs vices et des nôtres, de la politesse des hommes et de la coquetterie des femmes, qu'est née cette galanterie des deux sexes qui les corrompt tour à tour, et qui donne à la corruption même des formes si brillantes et si aimables. Sans avoir la subtilité qu'on reproche aux peuples du Midi, et l'excessive simplicité du Nord, la France a la politesse et la grâce : et non seulement elle a la grâce et la politesse, mais c'est elle qui en fournit les modèles dans les mœurs, dans les manières et dans les parures.

(1) L'influence des femmes, sur notre littérature et le tour de l'esprit français, a été souvent signalée par les historiens et critiques littéraires. V. en particulier Renan, article sur l'Académie française (dans Essais de morale el de crilique, p. 344), à propos de l'influence que les femmes ont pu exercer sur les élections académiques : « Les femmes ont eu une part dans la formation de l'esprit français; il faut leur laisser le droit de travailler dans la forme qui leur appartient à l'amélioration du goût et des mœurs. »

Germaine Necker, plus tard baronne de Staël, apprit dans le salon de son père, le ministre de Louis XVI, et dans les livres de ses maîtres, les philosophes du dix-huitième siècle, à se passionner pour les questions sociales et la recherche philosophique. C'est à ce point de vue qu'elle se plaçait, quand, en 1802, elle étudiait, dans son grand ouvrage, la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Après avoir montré l'influence de l'état social et du régime politique sur les lettres, elle essayait, dans la seconde partie de son livre, de donner la formule de la future littérature française.

Exilée par Napoléon I" pour ses tendances trop libérales, elle se trouva réduite à s'expatrier. Son cosmopolitisme naturel, déjà accru par son mariage avec un Suédois, ses parentés étrangères et de nombreux voyages, en fut encore exalté. Admiratrice enthousiaste de la Révolution, romantique de sentiments, elle devait se sentir particulièrement attirée par une Allemagne opprimée, aspirant à l'indépendance et « idéaliste ». Cette conception de l'Allemagne, exprimée dans le livre qu'elle publia en 1810, a longtemps régné sur notre littérature.

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