‹ Qu'est-ce que l'esprit françaisChapitre 7 sur 30 · V. Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens., t · texte numérisé non relu

V. Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens., t

écrivissent sur leur bouclier : « Pour ma dame et pour mon roi », afin de se donner l'air de choisir le joug qu'ils portaient; et mêlant ainsi l'honneur avec la servitude, ils essayaient de se courber sans s'avilir. La grâce était, pour ainsi dire, dans leur situation, une politique nécessaire; elle seule pouvait donner quelque chose de volontaire à l'obéissance...

«... Lorsque le gouvernement est assez modéré pour qu'on n'ait rien de cruel à en redouter, assez arbitraire pour que toutes les jouissances du pouvoir et de la fortune dépendent uniquement de sa faveur, tous ceux qui y prétendent doivent avoir assez de calme dans l'esprit pour être aimables, assez d'habileté pour faire servir ce charme frivole (1) à des succès importants. Les hommes de la première classe de la société en France aspiraient souvent au pouvoir, mais ils ne couraient dans cette carrière aucun hasard dangereux; ils jouaient sans jamais risquer de beaucoup perdre : l'incertitude ne roulait que sur la mesure du

(1) M""^ de Staël rattache la « frivolité » française à la structure de l'ancien régime. C'est peut-être parce qu'ils ont conscience de cette liaison que tant d'hommes de la Révolution détestent l'esprit de frivolité et louent Rousseau de l'avoir chassé de France. Voir la pétition des citoyens et hommes de lettres apportée à l'Assemblée nationale en août 1791. (Réimpression de Cancicn Monilcur, 1791, t. IX, p. 523.)

Après avoir démontré que Rousseau, parce qu'il a « établi ce système » d'égalité des droits entre les hommes et la souveraineté du peuple, est le premier fondateur de la constitution française, ils ajoutent :

« Il ne l'est pas seulement à ces deux titres, il l'est encore par la force, la rectitude et Télévation d'idées qu'il a communiquées ù notre nation, émancipée en quelque sorte par ses ouvrages de cette futilité, de cette (rivoliié misérables qui, aux yeux des nations sensées df l'Europe, la condamnaient exclusivement aux (jrûces. »

gain; l'espoir seul animait donc les efforts : de grands périls ajoutent à l'énergie de l'âme et de la pensée, la sécurité donne à l'esprit tout le charme de l'aisance et de la facilité.

« La gaieté piquante, plus encore même que la grâce polie, effaçait toutes les distances sans en détruire aucune; elle faisait rêver l'égalité aux grands avec les rois, aux poètes avec les nobles, et donnait même à l'homme d'un rang supérieur un sentiment plus raffiné de ses avantages; un instant d'oubli les lui faisait retrouver ensuite avec un nouveau plaisir; et la plus grande perfection du goût et de la gaieté devait naître de ce désir de plaire universel.

« La recherche dans les idées et les sentiments, qui vint d'Italie gâter le goût de toutes les nations de l'Europe, nuisit d'abord à la grâce française; mais l'esprit, en s'éclairant, revint nécessairement à la simplicité. Chaulieu, La Fontaine, M^^ de Sévigné, furent les écrivains les plus naturels, et se montrèrent doués d'une grâce inimitable. Les Italiens et les Espagnols étaient inspirés par le désir de plaire aux femmes, et cependant ils étaient loin d'égaler les Français dans l'art déhcat de la louange. La flatterie qui sert à l'ambition exige beaucoup plus d'esprit et d'art que celle qui ne s'adresse qu'aux femmes; ce sont toutes les passions des hommes et tous leurs genres de vanité qu'il faut savoir ménager, lorsque la combinaison du gouvernement et des mœurs est telle, que les succès des hommes entre eux dépendent de leur talent mutuel de se plaire, et que ce talent est le

seul moyen d'obtenir les places éminentes du pouvoir (1).

« Non seulement la grâce et le goût servaient en France aux intérêts les plus grands, mais l'une et l'autre préservaient du malheur le plus redouté, le ridicule. Le ridicule est, à beaucoup d'égards, une puissance aristocratique : plus il y a de rangs dans la société, plus il existe de rapports convenus entre ces rangs, et plus l'on est obligé de les connaître et de les respecter. Il s'établit dans les premières classes de certains usages, de certaines règles de politesse et d'élégance, qui servent, pour ainsi dire, de signe de ralliement, et dont l'ignorance trahirait des habitudes et des sociétés diiïérentes. Les hommes qui composent ces premières classes, disposant de toutes les faveurs de l'État, exercent nécessairement un grand empire sur l'opinion publique; car, à l'exception de quelques circonstances très rares, la puissance est de bon goût, le crédit a de la grâce, et les heureux sont aimés.

« La classe qui dominait en France sur la nation était exercée à saisir les nuances les plus fines, et comme le ridicule les frappait avant tout, ce qu'il fallait éviter avant tout, c'était le ridicule. Cette crainte mettait souvent obstacle à l'originahté du talent; peut-être même pouvait-elle nuire, dans la carrière politique, à l'énergie des actions; mais elle développait dans l'esprit des Français un genre de perspicacité singulièrement remarquable. Leurs écri-

(1) Tout ce passage ne peut être mieux commenté que par la lecture des chapitres des Caraclères de La Bruyère sur la Cour et les Grands.

vains connaissaient mieux les caractères, les peignaient mieux qu'aucune autre nation. Obligés d'étudier sans cesse ce qui pouvait nuire ou plaire en société^ cet intérêt les rendait très observateurs. Molière et même après lui quelques auteurs comiques, sont des hommes supérieurs, dans leur genre, à tous les écrivains des autres nations. Les Français n'approfondissent pas, comme les Anglais et les Allemands, les sentiments que le malheur fait éprouver ; ils ont trop l'habitude de s'en éloigner pour le bien connaître : mais les caractères dont on peut faire sortir des effets compliqués, les hommes séduits par la vanité, trompés par amour-propre, ou trompeurs par orgueil, cette foule d'êtres asservis à l'opinion des autres, et ne respirant que par elle, aucun peuple de la terre n'a jamais su les peindre comme les Français.

« La gaieté ramène à des idées naturelles, et quoique le bon ton de la société de France fût entièrement fondé sur des relations factices, c'est à la gaieté de cette société même qu'il faut attribuer ce qu'on avait conservé de vérité dans les idées et dans la manière de les exprimer. »

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