L'ESPRIT DE SOCIÉTÉ (D
Par instinct, le Français aime à se trouver en compagnie, et la raison en est qu'il fait bien et sans peine toutes les actions que comporte la société. Il n'a pas la mauvaise honte qui gêne ses voisins du Nord, ni les passions fortes qui absorbent ses voisins du Midi. Il n'a pas d'effort à faire pour causer, point de timidité naturelle à contraindre, point de préoccupation habituelle à surmonter. Il cause donc, à l'aise et dispos, et il éprouve du plaisir à causer. Car ce qu'il lui faut, c'est un bonheur d'espèce particuhère, fin, léger, rapide, incessamment renouvelé et varié, où son intelligence, son amour-propre, toutes ses vives et sympathiques facultés trouvent leur pâture; et cette qualité de bonheur, il n'y a que le monde et la conversation pour la fournir. Sensible comme il est, les égards, les ménagements, les empressements, la déli-
(1) Extr. des Origines de la France contemporaine, V Ancien régime t. I, pp. 159-160.
cate flatterie sont l'air natal hors duquel il respire avec peine. Il souffrirait d'être impoli presque autant que de rencontrer l'impolitesse. Pour ses instincts de bienveillance et de vanité, il y a de charmantes douceurs dans l'habitude d'être aimable, d'autant plus qu'elle est contagieuse. Quand nous plaisons, on veut nous plaire, et ce que nous donnons en prévenances, on nous le rend en attentions. En pareille compagnie, on peut causer; car causer, c'est amuser autrui en s'amusant soi-même, et il n'y a pas de plus vif plaisir pour un Français (1). Agile et sinueuse, la conversation est pour lui comme le vol pour un oiseau; d'idées en idées, il voyage, alerte, excité par l'élan des autres, avec des bonds, des circuits, des retours imprévus, au plus bas, au plus haut, à rase terre ou sur les cimes, sans s'enfoncer dans les trous, ni s'empêtrer dans les broussailles, ni demander aux mille objets qu'il effleure autre chose que la diversité et la gaieté de leurs aspects.
(1) VoLNEY, Tableau du climal et du sol des Etats-Unis d'' Amérique. Selon lui, le trait caractéristique du colon français comparé à ceux des autres nations, c'est le besoin de voisiner et de causer. (Note de Taine.)
Historien des Langues sémitiques et du Peuple d'Israël^ auteur de Dialogues et de Drames philosophiques, Renan unit à l'érudition le goût des idées générales, dont il joue avec un art supérieur. De son éducation première (né en 1823, et élevé dans la petite ville religieuse de Tréguier, il se destinait à l'état ecclésiastique et était entré au séminaire de Saint-Sulpice), il gardait comme l'habitude d'adorer les choses éternelles et de les louer en termes mystiques; mais en même temps, aimant à voiler ses émotions et ses pensées les plus profondes, craignant d'en être ou d'en paraître dupe, il semblait se plaire à sourire de ce qu'il venait d'adorer. De là un perpétuel ondoiement qui rend sa vraie pensée si difficile à saisir.
Renan est un de ceux qui, après 1870, — dans la Réforme inlellectuelle et morale, — insistent sur les dangers que peuvent présenter en politique méthode rationaliste et tendances démocratiques. Il n'en maintient pas moins, — comme Fustel de Goulanges dans ses lettres à Mommsen, — que la cause de la liberté et celle de la France sont indissolublement unies.
LA LANGUE DE LA LIBERTÉ d)
La conservation, la propagation de la langue française importent à l'ordre général de la civilisation.
(1) Extr. d'une conférence faite à l'Alliance pour la propagation de la langue française, le 2 février 1888, publiée dans les Feuilles détachées, faisant suite aux Souvenirs d'enfance et de jeunesse.
Quelque chose d'essentiel manquerait au monde le jour où ce grand flambeau, clair et pétillant, cesserait de briller. L'humanité serait amoindrie, si ce merveilleux instrument de civiHsation venait à disparaître ou à s'amoindrir.
Que de choses éternellement bonnes et vraies, Mesdames et Messieurs, ont été pour la première fois dites en français, ont été frappées en français, ont fait leur apparition dans le monde en français ! Que d'idées libérales et justes ont trouvé tout d'abord en français leur formule, leur définition véritable ! Gomme notre langue a dit de belles et bonnes choses, depuis ses bégayements du xii^ siècle jusqu'à nos jours ! L'abolition du servage, les droits de l'homme, l'égalité, la liberté, ont été pour la première fois proclamés en français. C'est en Angleterre, mais c'est en langue française, qu'éclate, au xii® siècle, ce premier appel à l'égalité, dans la bouche du paysan :
Nous sommes hommes comme ils sont, Tous membres avons comme ils ont, Et tout aussi grand corps avons.
Et tout autant souffrir pouvons; Ne nous faut (1) fors cœur seulement.
C'est un peu brutal; l'égalité l'est quelquefois. Mais voulez-vous une expression non moins fière de la hberté? Voici comment s'exprime le roi de France en 1315. Cela fut écrit en latin, mais sûrement pensé en français : « Comme, selon le droit de nature, chacun doit naître franc..., nous, considérant que notre
(1) « Ne nous manque que.,. »
royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose concorde avec le nom, avons ordonné et ordonnons..., etc. » Ce beau préambule sert, à ce qu'il paraît, dans l'édit de 1315, de préface à des mesures fiscales; mais n'importe, le principe était bon; il ne faut pas se plaindre si les bons principes coûtent un peu cher.
Voici maintenant un évêque, conseiller intime de Charles V, qui, vers le miheu du xiv^ siècle, prélude à 1789 : « Oncques la très noble séquelle (1) des rois de France n'apprit à tyranniser, et aussi le peuple gallican ne s'accoutume pas à sujétion servile, et pour ce, si la royale séquelle de France délinque (2) de sa première vertu, sans nul doute elle perdra son royaume, et sera translaté (3) en d'autres mains. »
C'est assez crâne, n'est-ce pas? C'était un évêque de Lisieux qui parlait ainsi; en d'autres temps, il aurait pu être évêque d'Autun (4) et célébrer, au Champ-de-Mars, la messe de la Liberté sur l'autel de la Patrie.
Je n'en finirais pas, Mesdames et Messieurs, si je voulais énumérer, siècle par siècle, toutes les phrases utiles à l'humanité qui sont écloses en notre chère langue. C'est une langue libérale, vraiment. Elle a été bonne pour le faible, pour le pauvre, ajoutons pour l'homme intelligent, pour l'homme d'esprit.
(1) « Suite, succession. »
(2) « Abandonner, laisser perdre. «
(3) « Transféré. «
(4) Talleyrand (1754-1838), qui devint prince de Bénévent, célébra la messe lors de la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790,
L'EXPÉRIENCE FRANÇAISE (i)
Certes, il serait fort puéril d'espérer que la France modifiera son caractère; il serait même téméraire de le souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Aurait-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant de toucher à ces choses complexes où tout se tient, où les qualités sortent des défauts, et où Ton ne peut rien changer sans faire crouler l'ensemble. Mais le moyen d'être vraiment soi-même n'est pas de cultiver ses défauts. La grandeur de la France est de renfermer les pôles opposés. La France est la patrie de Casaubon (2), de Descartes, de Saumaise (3), de Du Gange (4), de Fréret (5). La France a été une nation
(1) Extr. d'une étude sur « l'Instruction supérieure en France », publiée dans : Questions contemporaines.
(2) Isaac Casaubon, érudit et théologien calviniste (1559-1614), professeur à Montpellier et au Collège de France, a écrit une réfutation des erreurs de Baronius, un traité De libertale ecclesiastica et un recueil de Lettres
(3) Claude de Saumaise (1588-1653), critique célèbre pour ses nombreux trav'aux d'érudition De usuris, De episcopis et presbyleris, De hellenislica commentarius, De caesarie virorum et mulierum coma, De primalu Papae, Defensio regia pro Carolo I, etc.. Il a donné, en outre, une édition des Historiae Augustae scriptores et des Exerciiationes Plinianae.
(4) Charles du Fresne du Cange (1610-1688), historien et philologue, familier avec l'antiquité et le moyen âge, se distingua par une rare sagacité d'esprit. On cite, parmi ses ouvrages, un Glossarium ad scriptores mediae et infimae lalinitatis ; un Glossarium ad scriptores mediae et infimae graecitatis et une Historia byzantina.
(5) Nicolas Fréret (1688-1749), célèbre érudit. Ses travaux embrassent les sujets les plus divers, depuis la chronologie (il soutint avec succès une discussion contre Newton) jusqu'à la géographie (il a dressé 1.357 cartes), à la mythologie et aux langues étrangères, y compris le chinois.
sérieuse aux époques où elle était le plus spirituelle; on pourrait même soutenir qu'elle était plus spirituelle quand elle était plus sérieuse, et que ce qu'elle a perdu en solidité, elle ne l'a pas gagné en véritable agrément. Gardons, je le veux bien, la tradition de l'esprit français, mais gardons-la tout entière. N'espérons pas surtout que nous exercerions désormais sur l'Europe l'action que nous avons exercée au xvii^ et au xviii^ siècle en nous renfermant dans nos vieilles habitudes. La culture intellectuelle de l'Europe est un vaste échange où chacun donne et reçoit à son tour, où l'écolier d'hier devient le maître d'aujourd'hui (1). C'est un arbre où chaque branche participe à la vie des autres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui s'isolent et se privent de la communion avec le tout.
La grande expérience que la France accomplit depuis la fm du siècle dernier se poursuit dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre politique. L'issue de cette expérience est tout à. fait incertaine; mais il sera sûrement glorieux de l'avoir tentée. La démocratie à la manière française peut-elle constituer en politique une société forte et durable? Peut-elle constituer dans l'ordre intellectuel une société éclairée,
(1) Après avoir rappelé les prétentions do.s intellectuels allemands, les universitaires français déclaraient dans leur manifeste de réponse, du 3 novembre 1914 :
« Les Universités françaises, elles, continuent de penser que la civilisation est l'œuvre, non pas d'un peuple unique, mais de tous les peuples que la richesse intellectuelle et morale de l'humanité est créée par la naturelle variété et l'indépendance nécessaire de tous les génies nationaux. »
qui ne soit pas dominée par les charlatans, où le savoir, la raison, la supériorité d'esprit aient leur place, leur autorité légitime et leur prix? Voilà ce qu'on saura dans cent ans, et on le saura grâce à la France. Je suis de ceux qui croient à l'avenir de la démocratie; mais ces sortes de prévisions sont toujours sujettes à beaucoup de doutes, car les choses humaines sont trop compliquées pour qu'on puisse être sûr de tenir à la fois toutes les données du problème, et d'ailleurs la volonté des grands hommes vient de temps en temps déjouer les calculs. En tout cas, il faut continuer l'expérience. Félix culpa ! Cette audace qui parfois nous enlève les avantages des gens sensés fait notre grandeur. Beaucoup d'excellents esprits, à la vue des crises périodiques, suivies d'abattements, qui semblent le régime de notre pays, voudraient imiter ceux qui n'ont pas péché, ou bien user de remèdes capables de nous rendre le calme. Ce calme serait la mort. La France ne sait pas être médiocre. Si on veut travailler à la rendre telle, on n'y réussira pas; ce n'est pas médiocre, c'est nulle et inférieure à tous qu'on la rendrait. N'arrêtons donc pas cette fièvre glorieuse, qui est le signe de notre noblesse...
Traducteur d'Emerson, de Shakespeare et de Macaulay, critique littéraire à la Revue des Deux-Mondes de 1857 à 1862, aimant à voir du pays aussi bien qu'à fouiller dans les livres, Montégut est un des « essayistes » les plus informés et les plus pénétrants du xix^ siècle.
Ses principaux ouvrages sont : les Libres opinions morales et historiques (1858), Tableau de la France, Souvenirs de Bourgogne (1876), Essais sur la littérature anglaise (1883).
LES CONTRADICTIONS FRANÇAISES d)
La France est le pays le plus facile à juger en apparence, le plus difficile à juger en réalité, et tous les jugements qu'on a portés sur elle peuvent se ranger sous deux chefs principaux : la France est un pays monarchique, la France est un pays révolutionnaire. Peuple révolutionnaire ! dit cet historien, qui fait dater la France de 1789, et qui oublie qu'elle a été
(1) Éxtr. des Libres opinions morales el historiques (Essais sur r époque actuelle), 1858, pp. 2-3.
la plus monarchique des nations; peuple anti-religieux ! dit un autre qui oublie que l'Église a été soutenue, la Papauté fondée par l'épopée de la France, la Réforme arrêtée dans son développement par l'obstination de fidélité de la France aux vieilles institutions ecclésiastiques. Peuple traditionnel, monarchique, et que les querelles malheureuses de soixante années pleines d'orages ont fait faussement juger ! se croient alors en droit de répondre certains publicistes. Hélas ! ce jugement n'est pas mieux fondé que les autres. La vérité est que la France, pays des contradictions (1), est à la fois novatrice avec audace et conservatrice avec entêtement, révolutionnaire et traditionnelle, utopiste et routinière. Il n'est pas de pays où les choses meurent plus vite; il n'en est pas où leur souvenir vive plus longtemps. Oui, c'est un peuple révolutionnaire et traditionnel pour qui sait bien voir : révolutionnaire, parce que les métamorphoses y ont été plus nombreuses qu'ailleurs; traditionnel, parce que sous toutes ces métamorphoses brille le même esprit méconnaissable en apparence... Ce n'est pas en France que le génie français a été le mieux compris; nous nous moquons très souvent des jugements des étrangers sur notre compte, mais ils en savent sur nous plus long que nous-mêmes. Nous nous accordons des qualités et jusqu'à des défauts qui ne sont pas les nôtres. Ainsi il est géné-
(1) La Civilisalion française, qui signale ce texte (dans son numéro de février 1920), dit que « c'est le portrait le plus équitable, nuancé, pénétrant, qui ait été fait, à notre connaissance, de l'esprit du Français ».
ralement tenu pour certain que le peuple français est un peuple pratique et de bon sens, et cela est vrai dans une certaine mesure, mais dans quelle mesure? Nous sommes pratiques, si Ton entend par ces mots une certaine tendance à réaliser en faits nos rêves les plus fuyants ou nos pensées les plus abstraites; nous ne le sommes pas, si l'on entend par être pratiques conformer sa conduite aux faits existants, et former ses pensées d'après l'expérience extérieure. Il est également admis que le Français est sceptique et se complaît dans le scepticisme : pure calomnie que nous propageons par esprit de fatuité; il n'est pas de nation où l'individu ait plus à cœur d'avoir une croyance précise, soit plus tourmenté lorsqu'elle lui manque, et fasse de plus sérieux efforts pour s'en forger une et se convaincre de la réalité des fantômes qu'a enfantés son esprit. Il en est de même de la proverbiale légèreté française. Nous ne sommes point légers, nous sommes téméraires et cyniques : téméraires devant les dangers et les difficultés de la vie, cyniques dans la défaite et devant le spectacle du mal. Au fond, notre prétendue légèreté, sous les deux formes qu'elle revêt, témérité et cynisme, contient la plus haute philosophie, celle de la résignation. Nous sommes donc légers si l'on veut, mais seulement dans les choses auxquelles toute la gravité du monde ne pourrait rien changer. Grâce à notre esprit militaire, à notre esprit révolutionnaire, nous passons pour un peuple aventureux, et néanmoins il n'y a pas de nation chez laquelle les habitudes aient autant de puissance. Enfin, une opinion très répandue veut
que le Français, être sans profondeur, n'ait aucun penchant aux spéculations abstraites, rêveries bonnes seulement pour les habitants des brouillards allemands. Or, il n'y a pas de peuple chez lequel les idées abstraites aient joué un aussi grand rôle, dont l'histoire témoigne de tendances philosophiques aussi invincibles, et où les individus soient aussi insouciants des faits et possédés à un aussi haut degré de la rage des abstractions.
LE PRIVILÈGE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE d)
Si les mœurs du peuple français manquent d'originalité, son esprit est des plus remarquables, et si son expérience politique a été petite, son activité intellectuelle a été immense. C'est par là qu'il doit être jugé. Le Français peut abdiquer ses droits et se tenir à l'écart des affaires qui touchent à ses intérêts, mais jamais il n'a renoncé et ne renoncera, je l'espère, à ses droits de citoyen du royaume de l'esprit. Le droit d'initiative auquel il renonce si facilement dans la vie pratique, il l'exerce avec audace dans les choses de l'intelligence. Toujours on l'a vu, passionné pour des théories et des systèmes, raffmer sur les idées qui lui étaient familières, chercher de nouvelles combinaisons intellectuelles, découvrir de nouveaux horizons philosophiques. Les littératures de tous les autres peuples offrent des lacunes; elles jettent un
(1) Extrait des Libres opinions morales et historiques (Essais sur V époque acluelle) , pp. 28, 29.
moment d'éclat, et puis s'éteignent pour renaître quelques siècles plus tard, ou même pour ne plus renaître du tout; elles subissent en quelque façon le sort des êtres animés qui ont une existence bornée, et dans cette existence deux ou trois courtes périodes de rayonnement; elles sont le produit de la vie nationale, qui, à un moment donné, rassemble toutes ses forces pour donner une expression complète d'elle-même. La littérature française n'offre aucun de ces caractères; c'est un phénomène particulier dans l'histoire générale des littératures. Elle n'a pas de lacunes, et depuis le xii^ siècle jusqu'à nos jours il n'y a pas eu chez nous un instant d'interruption dans le mouvement des esprits. Il n'y a pas non plus, quoi qu'on dise, d'époque qui résume plutôt qu'une autre la vie intellectuelle de notre nation. Toujours variée et toujours changeante dans ses évolutions, notre littérature procède par métamorphoses, par contrastes, et se donne à elle-même un continuel démenti. A la littérature chevaleresque succède la littérature des fabliaux, qui en est la contre-partie. La riche littérature du xvi^ siècle, hardie et tumultueuse, ne laisse en rien pressentir la littérature orthodoxe de l'époque de Louis XIV, qui elle-même a eu pour héritière l'hétérodoxe httérature du xviii^ siècle, avec ses impiétés et sa philanthropie passionnée. Notre littérature, à toutes les époques, a été plutôt un libre produit de l'activité des esprits qu'un produit spontané et fatal des instincts nationaux, et elle a participé ainsi des privilèges de l'intelhgence, la hberté, le mouvement, la durée, l'incessant
rajeunissement. Elle présente l'image d'une âme en travail sur elle-même, croyante à certaines heures, sceptique à certaines autres, s'épuisant en combinaisons ingénieuses qu'elle brise aussitôt qu'elle en a découvert le côté défectueux, tandis que les autres littératures présentent plutôt l'image de l'alchimie de la nature, qui procède par amalgames, affinités fatales, et qui épuise la matière et le temps pour former une création qui ne durera qu'un jour. Il y a de l'analogie entre le plaisir que font éprouver les œuvres littéraires des autres pays et le plaisir que fait éprouver la vue d'un beau paysage ou la contemplation d'un beau visage humain; mais la littérature française ne traîne après elle aucune enveloppe de chair et de sang, et le plaisir qu'elle procure ne peut être senti que par l'inteHigence. C'est la littérature du pur esprit, et sa grande préoccupation a toujours été la défense des droits de l'inteHigence. De là vient qu'elle a été considérée à juste titre comme une des armes principales du progrès moderne.