‹ Qu'est-ce que l'esprit français; vingt définitions, choisies et annotéesChapitre 20 sur 27 · BERSOT · texte numérisé non relu

BERSOT

E. Bersot (1816-1880) fut nommé directeur de l'École normale supérieure par Jules Simon, en 1871. Il avait dû quitter le professorat pour le journalisme, ayant refusé de prêter serment au Gouvernement du 2 décembre.

Élève de V. Cousin, mais élève indépendant et aimant la Libre philosophie (c'est le titre d'un de ses livres), il rappelle volontiers les grands services que rendit la philosophie du xviii^ siècle à la cause de la liberté et de l'humanité.

Il a laissé à tous ceux qui l'ont approché le souvenir d'un stoïcien souriant, d'une sorte de saint philosophe. (V. la notice que Schérer lui a consacrée en tête du recueil de ses articles intitulée : Un moraliste.)

L'ENTRAIN FRANÇAIS ET L'ESPRIT VOLTAlRIEN(i)

Un autre bonheur qu'il (Voltaire) eut, fut de naître au milieu d'une nation créée exprès pour seconder les entreprises comme la sienne. Il y a mille choses fâcheuses à dire du Français : il n'a aucune

) Extr. de Un mnralisîe, p. 484, par Edm. Scherer.

forme qui lui soit propre, il les traverse toutes successivement et n'en garde aucune, ce qu'il déteste le plus, c'est la méthode dans la vie; il est né pour ne pas être calviniste ni janséniste; il n'a goûté de la Réforme que l'indépendance, n'entendant pas qu'elle nuisît aux plaisirs; il a admiré la grandeur de Port- Royal comme une belle chose, sans être tenté de l'imiter; l'idée la plus bizarre qui ait pu entrer dans la tête d'un parti politique, c'est de transformer les Français en Spartiates ou en Romains (1) : ils emportent la liberté comme dans un assaut, ils ne se résignent pas à veiller pour la garder. Mais, quand on a bien maudit tous leurs défauts, il reste une nation qui a un admirable entrain et force les autres d'être sages ou de déraisonner avec elle (2). Voltaire comprit quelle puissance on a quand on a dans sa main une nation pareille; comme Napoléon, il s'en servit pour conquérir le monde; plus heureux que lui, il la garda jusqu'à sa mort.

(1) On sait à quel point les rapprochements de ce genre étaient à la mode sous la Révolution et l'Empire. Buonarroti, dans la Conspiration pour r égalité, dite de Babeuf (1828), distingue encore les esprits en Spartiates et Athéniens, selon qu'ils penchent vers les restrictions de la consommation ou vers l'abondance de la production.

(2) A rapprocher de VAvis au peuple français d'André Chénier (texte publié par F. Roz dans André Chénier, Textes choisis, p. 233) :

«... Car, il ne faut point le perdre de vue, la France n'est point, dans ce moment, chargée de ses seuls intérêts : la cause de l'Europe entière est déposée dans ses mains. La révolution qui s'achève parmi nous est, pour ainsi dire, grosse des destinées du monde. Les nations qui nous environnent ont l'œil fixé sur nous et attendent l'événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée et une curieuse inquiétude; et l'on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience. Si nous

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