RIVAROL
suivre l'ordre des sensations; la syntaxe française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n'est pas clair n'est pas français ; ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. Pour apprendre les langues à inversions, il suffit de connaître les mots et les régimes; pour apprendre la langue française, il faut encore retenir l'arrangement des mots. On dirait que c'est d'une géométrie toute élémentaire, de la simple ligne droite, que s'est formée la langue française; et que ce sont les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre, règle et conduit la pensée; celles-là se précipitent et s'égarent avec elle dans le labyrinthe des sensations, et suivent tous les caprices de l'harmonie : aussi furent-elles merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les eût absolument décriés.
... Si on ne lui trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure est plus mâle. Dégagée de tous les protocoles que la bassesse inventa pour la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle en est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les âges; et puisqu'il faut le dire, elle est de toutes les langues la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociable et raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine... (1)
(1) Sur l'espèce de rationalisme impliqué dans la structure même de la langue française, v. les remarques de Taine dans les Origines de la France contemporaine t. II.
On trouvera une analyse des diverses raisons qui ont contribué à
LA SITUATION DE LA FRANGE ET LE TEMPÉRAMENT FRANÇAISd)
... (Mais) la France, qui a dans son sein une subsistance assurée et des richesses immortelles, agit contre ses intérêts et méconnaît son génie, quand elle se livre à l'esprit de conquête (2). Son influence est si grande dans la paix et dans la guerre, que toujours maîtresse de donner l'une ou l'autre, il doit lui sembler doux de tenir dans ses mains la balance des empires, et d'associer le repos de l'Europe au sien. Par sa situation, ella tient à tous les États; par sa juste étendue, elle touche à ses véritables limites (3). Il faut donc que la France conserve et qu'elle soit conservée; ce qui la distingue de tous les peuples anciens et modernes. Le commerce des deux mers enrichit ses villes maritimes et vivifie son intérieur; et c'est de ses productions qu'elle ahmente son commerce, si bien que tout
l'expansion de la langue française dans le t. V de l'Histoire de la langue française, de F. Brunot (publiée en 1917).
(1) Extr. de V Universalité de la langue française (1784),
(2) « L'esprit de conquête », Benjamin Constant retiendra ces trois mots pour en faire le titre d'une brochure virulente qu'il publie en 1813, au moment où l'on craint que l'empereur ne reprenne le pouvoir et hc recommence les guerres. B. Constant y démontre que l'esprit de conquête n'est pas seulement contraire aux intérêts de la France, mais à l'esprit de liberté et aux besoins du commerce : il est anachronique.
(3) On a maintes fois insisté sur le caractère moyen et intermédiaire de la France. C'est l'un des thèmes que développe admirablement Vidal de La Blache da^s le Tableau de la géographie de la France, qui commence Y Histoire de France publiée sous la direction de M. Lavisse.
Cf. ScHRADER. La synthèse géographique, historique et morale de la France (dans le Bulletin de l'union pour l'action morale, 15 avril 1898).