RIVAROL
le monde a besoin de la France, quand l'Angleterre a besoin de tout le monde. Aussi, dans les cabinets de l'Europe, c'est plutôt l'Angleterre qui inquiète, c'est plutôt la France qui domine. Sa capitale, enfoncée dans les terres, n'a point eu, comme les villes maritimes, l'afïluence des peuples; mais elle a mieux senti et mieux rendu l'influence de son propre génie, le goût de son terroir, l'esprit de son gouvernement. Elle a attiré par ses charmes, plus que par ses richesses; elle n'a pas eu le mélange, mais le choix des nations; les gens d'esprit y ont abondé, et son empire a été celui du goût. Les opinions exagérées du Nord et du Midi viennent y prendre une teinte qui plaît à tous (1). Il faut donc que la France craigne de détourner, par la guerre, l'heureux penchant de tous les peuples pour elle : quand on règne par l'opinion, a-t-on besoin d'un autre empire?...
... La différence de peuple à peuple n'est pas moins forte d'homme à homme. L'Anglais, sec et taciturne joint, à l'embarras et à la timidité de l'homme du Nord, une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu'à celui de la vie; le Français a une sailHe de gaieté qui ne l'abandonne pas; et à quelque régime que leurs gouvernements les aient mis l'un et l'autre, ils n'ont jamais perdu cette première empreinte. Le Français cherche le côté plaisant de ce
(1) André Chénier commence ainsi la description de la France qu'on appelle Hymne à la Justice:
France, ô belle contrée, ô terre généreuse
Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse,
Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs,
Le midi de ses feux t'épargne les fureurs...
monde, l'Anglais semble toujours assister à un drame : de sorte que ce qu'on a dit du Spartiate et de l'Athénien se prend ici à la lettre; on ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu'à divertir un Anglais. Celui-ci voyage pour voir, le Français pour être vu. On n'allait pas beaucoup à Lacédémone, si ce n'est pour étudier son gouvernement; mais le Français, visité par toutes les nations, peut se croire dispensé de voyager chez elles, comme d'apprendre leurs langues, puisqu'il retrouve partout la sienne. En Angleterre, les hommes vivent beaucoup entre eux; aussi les femmes, qui n'ont pas quitté le tribunal domestique, ne peuvent entrer dans le tableau de la nation : mais on ne peindrait les Français que de profil, si on faisait le tableau sans elles (1); c'est de leurs vices et des nôtres, de la pohtesse des hommes et de la coquetterie des femmes, qu'est née cette galanterie des deux sexes qui les corrompt tour à tour, et qui donne à la corruption même des formes si brillantes et si aimables. Sans avoir la subtiUté qu'on reproche aux peuples du Midi, et l'excessive simplicité du Nord, la France a la politesse et la grâce : et non seulement elle a la grâce et la politesse, mais c'est elle qui en fournit les modèles dans les mœurs, dans les manières et dans les parures.
(1) L'influence des femmes, sur notre littérature et le tour de l'esprit français, a été souvent signalée par les historiens et critiques littéraires. V. en particulier Renan, article sur l'Académie française (dans Essais de morale el de critique, p. 344), à propos de l'influence que les femmes ont pu exercer sur les élections académiques : « Les femmes ont eu une part dans la formation de l'esprit français; il faut leur laisser le droit de travailler dans la forme qui leur appartient à l'amélioration du goût et des mœurs. »
Germaine Necker, plus tard baronne de Staël, apprit dans le salon de son père, le ministre de Louis XVI, et dans les livres de ses maîtres, les philosophes du dix-huitième siècle, à se passionner pour les questions sociales et la recherche philosophique. C'est à ce point de vue qu'elle se plaçait, quand, on 1802, elle étudiait, dans son grand ouvrage, la Liiléralure considérée dans ses rapports avec les inslilulions sociales. Après avoir montré l'influence de l'état social et du régime politique sur les lettres, elle essayait, dans la seconde partie de son livre, de donner la formule de la future littérature française.
Exilée par Napoléon I^r pour ses tendances trop libérales, elle se trouva réduite à s'expatrier. Son cosmopolitisme naturel, déjà accru par son mariage avec un Suédois, ses parentés étrangères et de nombreux voyages, en fut encore exalté. Admiratrice enthousiaste de la Révolution, romantique de sentiments, elle devait se sentir particulièrement attirée par une Allemagne opprimée, aspirant à l'indépendance et « idéaliste ». Cette conception de l'Allemagne, exprimée dans le livre qu'elle publia en 1810, a longtemps régné sur notre littérature.