DE LA DAM^E
SI Ton me demandait de définir le Chant, je dirais volontiers que c'est ramplification en étendue et en force de la parole humaine, du langage propre à chaque peuple, Tembellissement de ce langage par des ornements systématiques : divisions et répétitions des syllabes et des mots, contrastes de puissance et de douceur, de lenteur et de vitesse des sons, que c'est enfin sa régularisation par la soumission aux échelles (ixes de hauteur, qui (hUerminenl les gammes et les modes et aux raj)p()rls j)récis de durée, base de tout rytlime musical.
La Dame poiuM'ail se définir d'une façon analogue. Mlle est Texaltalion des mouvements spontanés de
l'homme, — exaltation en durée, exaltation en amplitude, exaltation en intensité de ses gestes naturels, — Fenrichissement de sa mimique, par la multiplication voulue des signes ordinaires de la vie de relation, par l'emploi de pas répétés, de reculs, de rotations, de bonds, d'extensions ou de fléchissements des bras et des jambes, par un déploiement voulu d'attitudes artificielles, purement décoratives, enfin par la régularisation méthodique de cette ardente activité, sous l'empire d'une discipline rythmique capable de régir à la fois la direction, la durée, l'amplitude et l'intensité de tous les mouvements du danseur.
Cette conception de la Danse est un peu vague, sans doute. Elle a du moins l'avantage d'être claire, tout en demeurant assez imprécise pour nous permettre de pénétrer lentement au cœur du problème qui nous occupe, sans préjuger de sa solution, sans nous aveugler, dès le seuil de son étude, par quelque pétition de principe.
Et, tout de suite, elle nous met en présence des origines de cet art, le plus universel de tous, le plus mal connu des esthéticiens.
Puisque la Danse n'est évidemment que le développement lyrique de notre mobilité corporelle, c'est vers cette mobilité que notre attention doit se tourner dès l'abord, comme vers une source, qu'il s'agit, pour le chorégraphe, de connaître et d'analyser méthodiquement. Or, il suffit de réfléchir quelques instants à la nature des mouvements corporels de l'homme, pour
nous apercevoir que tous ses gestes appartiennent à deux grandes catégories : les gestes physiologiques^ émanant exclusivement de notre activité corporelle et dérivant nécessairement des conditions fatales ou volontaires de cette activité, et les gestes psycliologiques^ par lesquels notre corps, n'agissant que comme un intermédiaire entre notre àme et le reste de l'univers, traduit et matérialise dans l'espace tous les phénomènes de notre vie intérieure.
Parmi nos gestes d'activité physique, les uns sont spontanés; tous les hommes les accomplissent et tous les hommes les accomplissent à peu près identiquement. Ils sont indispensables à Tentretien même de la vie et à sa sauvegarde : la marche, la course, la natation dans les régions maritimes, lacustres ou fluviales, l'agenouillement et Taccroupissement, par lesquels l'être humain se rapproche du sol, pour ramasser l'objet qui lui échappe des mains ou pour cueillir l'herbe et la racine dont il se nourrira. C'est encore dans l'accomplissement de ces mêmes fonctions quotidiennes qu'il apprend à ramper, pour fuir un ennemi, en échaj)pant i\ sa vue ; à escalader les roches, afin d y trouver un refuge contre les adversaires de la plaine, ou pour y déniclier les œufs de l'oiseau sauvage; à grimper aux arbres vers les fruits qui nourrissent et désaltèrent. Atta(|ué par les animaux ou par ses semblables, il s'habitue k manier un bt\ton ou une pique, à lancer des pierres, des javelols ou des grenades, à combattre du pied ou du poing, de la dague on ihi revolver.
Harassé de fatigue par ces efforts de locomotion, de capture ou de défense, il se lave, avec de l'eau pure au village, avec des parfums dans le palais, se frictionne, panse ses blessures. Voyez-le qui s'étend, s'il est prince, sur de la pourpre, s'il est pauvre, sur de la paille, ce soupire, étend le bras, ferme Fœil et s'endort ! »
Puis jetons un voile, au passage, sur d'autres gestes, que la pudeur cache dans le mystère et l'ombre, à moins que la danse ne s'en empare pour des rites quasi-religieux, dans le temple, ou pour quelque fiévreux simulacre, sous le ciel enflammé des tropiques. Nous les retrouverons plus tard, eux aussi, « stylisés » et avilis dans nos « dancings » modernes...
Considérons, en second lieu, ces mêmes gestes régularisés par une volonté méthodique et devenus professionnels.
Ce sont d'abord les travaux de la terre qui exigent des séries de mouvements énergiques et tranquilles, indéfiniment répétés. Les arts plastiques en ont fixé, au cours des âges, sur les monuments de toutes les contrées, le style immuable et la majesté simple. L'Egypte, en d'innombrables bas-reliefs, nous retrace minutieusement les travaux agricoles de la vallée du Nil; le moyen âge, dans ses miniatures et sur les calendriers de pierre de ses cathédrales, l'Extrême-Orient, dans ses aquarelles et dans ses estampes, nous montrent les mêmes efforts courbant les hommes vers la glèbe, dans les mêmes attitudes presque liturgiques. Plus récemment, chez nous, Millet se fit l'historien des travaux
champêtres, avec la connaissance profonde de leur technique et une intelligence émue de leur signification morale. Et la France elle-même a voulu se représenter, sur ses monnaies, accomplissant, dans la clarté du matin, a le geste auguste du semeur ».
Le maçon, le couvreur, le forgeron, le cordier, le tisserand, la dentellière ont chacun leur répertoire de mouvements, régulièrement soumis, par adresse individuelle et par tradition millénaire, à des lois strictes de durée et d'équilibre, merveilleusement appropriés à chacune de leurs besognes. Et songez combien ce répertoire devient subtil, varié, précis chez Fébéniste qui scie le bois, le rabote, le tourne, le cisèle, Tincruste,' le cloue, le visse et le colle tour à tour, et comme les attitudes et les manipulations créatrices prennent un style presque épique chez le verrier vénitien qui, debout, le torse en sueur devant la gueule du four éblouissant, souflle la pâte incandescente au bout de son long tube magique, la balance, la tourne, la refroidit, la réchauffe et, d'une main preste et sûre, la pétrit, l'étiré, l'arrondit ou la resserre, l'ourle, la gaufre, la tuyaute et l'effile.
A force de perfectionner leurs mouvements, sous l'aiguillon de la lutte pour la vie et des nécessités individuelles, les hommes on sont v(muis à se moiivoii- dans un but désintéressé, par distraction, par jeu, par désir d'accroître leur force, leur souplesse, ItMir coup d'oMl ou leur dextérité ; par amour-propre aussi, pienant plaisir à répéter des actes difficiles qu'ils acromjilissont parfaitement, à se délier à la course, à la nago, au tir.
aux agrès, en se posant à eux-mêmes des problèmes d'équilibre compliqués ou périlleux, tels que de jongler, déjouer au billard, de « boucler la boucle », de voler de trapèze en trapèze, de franchir le Niagara sur la corde raide.
Ce goût de la Culture physupie^ cet amour des Sports^ comme on dit maintenant — et dont notre époque s'enorgueillit peut-être avec excès — fut, lui aussi, de tous les temps. L'antiquité païenne est remplie des exploits de ses gymnastes ; la Grèce accordait les faveurs les plus éclatantes aux vainqueurs des Jeux Olympiques et, à Rome, l'acrobate devint roi. La passion immodérée de la vigueur musculaire dégénéra, chez le peuple souverain, en ce mélange de dévergondage et de sotte vanité que Renan, dans son Antéchrist^ a si habilement démêlé chez Néron, que nous appelons aujourd'hui le (( cabotinage » et qui est la conséquence fatale d'une complaisance exagérée pour la beauté du corps et pour ses prouesses de tous ordres.
Non certes que cette beauté soit méprisable, encore moins condamnable, ou que ces prouesses me paraissent sans valeur. Mais, comme disait Horace, est modus in rébus. Tous les excès appellent des réactions et nous sommes bien près maintenan t d'assister à une exaltation tellement excessive de la vie physique, que, loin de favoriser la renaissance de la Danse, son expression artistique la plus discrète et la plus délicate, elle risque fort, au contraire, delà faire mourir en son nouveau berceau, étouffée par le vice, ou, qui pis est, sous le ridicule.
■tm>'i»'^aÊmmmmmm
LES SOURCES PIIYSIOLOGIQLLb uL LA OANSE 7
Pratiqués normalement et sans affeclalion, dans un but de préparation à la défense de la pairie ou de distraction modérée, ces exercices portent en eux, outre un plaisir sain, une incontestable grandeur. Rappelezvous comment Puvis de Chavannes les glorifia, dans la plus claire des allégories, avec son Ludus pro Patria du musée d'Amiens.
Sans approfondir davantage le caractère moral du problème, en nous tenant exclusivement sur le terrain plastique, il n'est pas douteux que désormais on attache à l'exercice des facultés motrices une valeur d'art que cet exercice ne comporte pas directement. Les mouvements purement physiques de l'homme, qu'ils soient spontanés comme la marche, la nage, la parade ou la riposte, qu'ils soient le résultat d'habitudes professionnelles, comme le maniement du fouet ou du maillet, de la pelle ou de la pioche, ou l'objet d'un amusement, comme le patinage, le lancement du disque, le tir à l'arc, le sauta la perche, les rétablissements auxbaires fixes, tous ces gestes où ni l'esprit ni Tàme n'intervient, sont, il est vrai, les sources directes de la Danse, et comme la matière qui la détermine; ils alimentent, pour la plus grande part, son vocabulaire d'arabesques et d'attitudes essentielles. Ils ne sont pas la Dan^o.
Il a fallu l'excès d'ingéniosité qui se développe, avec le goClt des sensations violentes et rudimentaires, dans les sociétés blasées, pour en venir à confondre tout entrelacement de lignes avec le dessin, tout conflit de
couleurs avec la peinture, tout bruit vaguement organisé avec la musique, toute rencontre bizarre de mots avec la poésie et pour décréter, du même coup, que tout geste bien fait provoque une « vision d'art », que le plongeur se jetant à l'eau, que le matelot qui rame, que le serrurier qui lime, que le musicien qui dirige l'orchestre, que l'athlète qui « fait des poids » ou que le tragédien qui traverse la scène sont des danseurs ; hyperbole élégante créée par le snobisme et dont les professeurs de gymnastique se sont emparés, pour affirmer, à qui mieux mieux, que chacun d'eux divulguait, en deux temps et trois flexions, les plus mystérieux secrets de Terpsichore.
Il est vrai que chacun de ces gestes, dont nous venons d'examiner brièvement l'origine mécanique commune, comporte en soi une certaine beauté. Encore faut-il s'entendre sur le sens du mot « beauté. » La beauté du saut d'obstacle bien enlevé par le coureur à pied, la beauté du maniement des tenailles et de la masse par un puddleur habile n'ont pas plus le caractère d'art indispensable aux gestes de la Danse que la beauté morale de Robinson Crusoé, luttant contre la destinée sur son île déserte, ne présente en soi de valeur esthétique.
Disons seulement que la beauté de ces gestes-là, c'est-à-dire l'heureuse adaptation de leurs moyens mécaniques aux fins qu'ils se proposent, offre à la Danse des modèles précieux, voire même indispensables, d'agencement et d'exécution et reconnaissons
■PWMMIPMMIIIP
Ici le ryJJintc se dchridc ot les propvTtions s'cnnncipcnt : l'jcccnt .1 rcmpl.uc la mesure
el 1.1 passion tiioiupho (P. loS.)
c AKTF.Al X l.A DANSr. MOII AGK IN rr.ATRK.FKANXK. XIX'SIKCI.K.
(MUSKK nu LOUVRE )
Photo Giraudon.
séries de gestes, minutieusement réglés une sorte de chorégraphie liturgique, transmis d'âge en âge certains rites ants. iP. 123)
ÉGYPTIENNES SALUANTUN^ORT.