QUELQUES MOTS D'HISTOIRE
OUTE danse est essentiellement une série de mouve-
ments successifs.
Chacun des dessins, des tableaux, des statues qui représentent des danseurs ou des danseuses, dans
l'exercice de leur art, fixe un seul « état » de ces mouve-
ments. L’ «acte » résultant de la série nous demeure
inconnu. La photographie même ne permet pas de
reconstituer la plus simple des activités chorégraphi-
ques. Il y faudrait lecinématographe qui, précisément, par sa succession ininterrompue d'images, nous apporte l'illusion du mouvement et opère la synthèse du phénomène total, dont chaque cliché du film a préalablement saisi l’une des composantes.
C'est bien pourquoi toute étude consacrée à des
danses anciennes, que forcément leur auteur n’a point
| vues et ne ot que par des textes et des monu- ments figurés : papyrus, bas-reliefs, vases peints, d miniatures, etc.., n’est qu’un sec inventaire, une froide énumération de documents. Si l’histoire, comme l’a dit Michelet, est une « résurrection », l'Histoire de la Danse est impossible. |
Depuis une vingtaine d'années, on a tenté, pour les danses égyptiennes et grecques, un système de reconstitution, qui me semble donner de bien discutables
AS résultats. Des érudits rassemblant tout ce quils
peuvent de renseignements iconographiques, épigraphiques, ou littéraires, sur les danses anciennes, s'adressent à des ballerines ou à des chorégraphes professionnels et leur disent : « Voici comment tel pas se pratiquait à Thèbes, à Alexandrie, à Athènes ou à Sparte ; écoutez ce texte, regardez ce lécythe, examinez cette coupe et reconstituez-moi cette danse ! » Mais comme l'artiste, chargé de la « résurrection », ignore tout desmouvements intermédiairesreliantentre eux les quelques attitudes dont on peut lui présenter les schémas (en admettant même que ces schémas se réfèrent bien äune même danse),comme la qualité de leurs gestes ne correspond souvent aucunement aux qualités motrices des danseurs antiques, que, notamment, nos danseurs classiques ignorent absolument l'eurythmie, cette eurythmie que les archéologues reconnaissent avoir été la base de l’orchestique grecque, le résultat obtenu est finalement dérisoire. Pour des personnes ayant un peu pratiqué les méthodes
| QueLQuEs MOTS D” HISTOIRE, RE ie Ho
174 1 ou EST-CE DUe LA DANSE
rythmiques, qui, dans leur esprit, sinon dus leurs
formes, se rapprochent certainement beaucoup plus de la danse hellénique que le ballet moderne, ce résultat frise le ridicule. Je ne connais rien de plus foncièrement laid, de plus évidemment différent des images, déjà figées pourtant, laissées parles Égyptiens et par les Grecs, comme témoignages de leur plastique corporelle, queles photographies de danseuses modernes placées dans les livres des savants, à l’appui de leurs découvertes archéologiques.
On est peutendre aujourd’hui pour les restaurations architecturales, si pieusement menées par Viollet-le- Duc, il y a soixante ou quatre-vingts ans. La postérité sera plus sévère encore pour les prétendues restitutions des danses antiques, réalisées sous les auspices de nos érudits. Et je demeure très sceptique sur la valeur des théories de ces mêmes auteurs, concernant la danse, dont ils patronnent, dont 1ls organisent parfois eux-mêmes de si médiocres parodies.
On nous dit que la mimique tenait une grande place dans les danses d’autrefois et que les mouvements : gymnastiques s’y sont établis beaucoup plus tard. L'emploi expressif des mouvements du bras et de la main, chez les Grecs, frappe les chercheurs, par contraste avec les errements de la danse dite classique, où les membres antérieurs servent si peu et n'exprimentjamais rien. Îls en concluent que la danse grecque était, avant tout, mimique : comme si le fait d'utiliser tous les segments corporels, en tant qu'instrumentis
de SE M NE Ep etiters À À pr om Ne. 22 Beer PSE ES
| QUELQUES MOTS D’ HISTOIRE | a pt
| rythmique, comportait Don nt
une conception purement pathétique et pour ainsi
( dire intellectuelle de la Danse !
Et ces mêmes auteurs, égarés par leur confiance dans les monuments figurés et dans l'interprétation
qu’ils en donnent, plus encore par cet « a priorisme », en vertu duquel ils ne veulent voir, dans la choré-
graphie hellénique, qu’un effort d'imitation indivi- duelle, qu'une espèce de langage chiffré, de sténogra-
phie plastique, nous affirment aussi que l’orchestique grecque ne comportait pas de danses collectives, qu'il
n’y avait, chez ses danseurs, ni symétrie, ni simul- tanéité de mouvements, enfin qu’une sorte de folie orgiastique remplaçait le plus souvent, chez eux, les
combinaisons décoratives de nos danses à nous. Ces commentateurs regardent bien mal les documents
qu'ils reproduisent à l’appui de leurs thèses.
Pour montrer le peu de valeur de telles affirmations,
je me permettrai de démentir, par deux simples remarques, les auteurs qui, ne dansant pas eux-mêmes,
parlent doctoralement d'un art qu'ils ignorent. Ils nous disent : les peintures de vases grecs (source
principale de documentation sur la chorégraphie
antique) ne révèlent aucune danse symétrique ou simultanée, chez les anciens. Eh bien ! je possède des
photographies d’ensembles de danse moderne, par-
faitement symétriques, conçus et exécutés selon des
figures géométriques rigoureuses et qui ne donnent, elles non plus, aucune impression d'équilibre ni
A de Qu EST- CE Que LA DANSE Bin
| d'identits des gestes, d'un interprète à Ta a si 0 1 ‘photographie même est traîtresse là-dessus, combien plus a fortiori la peinture ! Dernièrement un illustra- on teur habile, à qui je demandai de représenter, en ÿ ‘ travaillant plusieurs jours de suite, d’après nature,une scène chorégraphique où huit danseuses, quatre par quatre, exécutaient suivant un plan octogonal parfait des gestes strictement semblables et synchroniques, sa m'a établi un dessin, charmant d’ailleurs, où les exé- a cutantes, effet voulu de l’art, affichent un complet
désordre et se tiennent toutes de manière différente.
Fions-nous donc aux coupes el aux « oxybaphon pa le
figures rouges !.
Et puis, les home de la Danse ignorent-ils que des gestes identiques, exécutés simplement en canon, peuvent donner, dans une peinture, l'impression de
l'indépendance, quoique parfaitement calqués les uns
sur les autres ? Qu'ils regardent la petite ronde dés t
trois Grâces, dans le Printemps de Botticeli! Me. À
diront-ils que ces jeunes filles, aux doigts enlacés,
dansent d’une façon dissymétrique ? Je leur répondrai 4
que non, mais que seulement leurs bras, tour à tour abaissés, à demi levés et érigés deux par deux, en. ÿ canon, chaque couple de mains en retard sur la couple voisine, exécutent un mouvement simultané, régulier, ordonné, expression d’un art rythmique et parfaite ment mesuré. Pour déduire cette série de mouvements du tableau célèbre, l’érudition ne sert à rien ; il faut L
savoir danser.
ie QUELQUES à MOTS D'HISTOIRE ot mm
| nn die de côté ces thèses copieusement docu- | montées. Si nous voulons nous figurer à peu près ce Ltque:put être la danse antique, dansson plein épanouis-
#; sement, songeons au génie de la Grèce, à son apogée. Nous comprendrons alors combien l'art chorégraï phique de ce peuple dut correspondre, sinon dans sa ie forme, — cela ne nous importe guère ! — du moins dans son esprit, avec la conception que nous avons + . tenté de nous faire de la Danse, au long de ces pages.
J'emprunte au beau volume sur À {hènes, publié par M. Gustave Fougère, dans la collection des « Villes
d’Art », les lignes parfaites que voici :
« L'idéal attique, préparé par les méditations des
Pythagore, des Thalès, des Anaxagore, est un acte de foi en l’omnipotence de l'esprit, seul capable d’orga- niser le chaos de la nature et de classer les réalités incohérentes. Pour la première fois, la logique et la raison sortaient du domaine de la spéculation pure 1 pour s'imposer en tant que discipline de la vie réelle. . Comme les victoires sur les Mèdes avaient consacré
l'excellence des méthodes grecques, on en conçut un enthousiasme sans borne pour la science faite d'ordre et d'harmonie. On prétendittout connaître, tout classer, tout ramener en théories, de façon à dégager de l’éphémère et capricieuse réalité des éléments permanents, définitifs, généraux.
«L'art obéissait aux mêmes lois que la science. IL visait à l'expression d’une beauté, où les traits acci- dentels et passagers, se fondaient en des types d’une
Rte QUBST-cE QUE : LA DANSE 0 a
vérité drole Cet idéal collectif S 'accondaite S1 ue A Dis avec les aspirations et les besoins de la communauté qu’il forma l'esthétique même de la Cité. Toute mani- ne festation de l'esprit, discours, histoire, drame, temple ir ou statue, devait offrir un enseignement qui glorifiät 2
le triomphe de la raison sur la sensibilité.
« Cette sérénité olympienne exaltant la maîtrise de UE soi, cette austérité dans la grâce, cette mesure dans la ee
force, voilà la marque de l’atticisme.
Quand nous pensons à la danse ne neprenons
pas un recueil de poteries attiques ou de figures tana-
réennes. pour tâcher d’v copier servilement des atti- 8 , |
tudes. Songeons, nous aussi, au triomphe volontaire de la raison sur la sensibilité, à l’austérité dans la
grâce, à la mesure dans la force; et peut-être parviendrons-nous alors, non point par des nr trait 107 tresses, mais par analogie de méthode, à renouveler
en partie les prodiges du miracle grec.
Laissons de côté les Romains, les Byzantins, le Moyen-Age occidental ou oriental, dont nous ignorons
les danses, autant que celles des Égyptiens ou des Hellènes. Les peintures et les sculptures de la Renais-
sance elles-mêmes ne nous apprennent pas mieux que Douris ou que Diphilos ce que fut la chorégraphie à
de ce temps, mais nous prouvent seulement, elles : aussi, par de délicieuses effigies, combien les siècles
“ de ni np
de or du cats, flamand et italien aimèrent ie les belles poses et les mouvements harmonieux. Sous Louis XIV, Poussin a créé de nombreuses figures de danseurs et de danseuses. Je ne crois pas ni que jamais on ait saisi plus fidèlement que lui, ni ‘ senti plus ardemment la merveilleuse beauté du corps humain, transfiguré par la magie du rythme. Il a done vu, de son temps, de belles danses ; car, tout en accordant largement à ce grand peintre la part d’invention à laquelle son génie nous permet de croire, on. ne saurait admettre qu'il ait inventé de toutes pièces os ces souplesses ravissantes et ces magnifiques élans.
Pour comprendre la naissance du Ballet moderne, il faudrait s’attarder au Ballet de Cour. On lui a con- __ sacré des études fort attachantes. Leur lecture serait | fertile en surprises, pour quiconque aurait parcouru tte présent volume. On y verrait que rien n’est nouveau sous le soleil et qu'Antoine du Baïf, à la fin du xw siècle, avait déjà presque inventé la Gymnastique à oh el la Géométrie rythmiques. Seul l’art musical moderne n'était pas encore assez mûr, à cette époque, pour permettre à ces méthodes d’eurythmie de triompher. Etles pieds de la métrique grecque, dont le poète de ie la Pléiade se servait exclusivement, pour former au Lu rythme les grands personnages de son temps, devaient . être d’une suggestion motrice assez pauvre et bien raide, sans le divin secours de la mélodie.
Sans doute si l'amateurisme intelligent, auquel se
QUELQUES » MOTS D'HISTOIRE ie 1 \:479 ii Aie
NA