‹ Qu'est-ce que la musique?Chapitre 33 sur 48 · CS CT · texte numérisé non relu

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même de l'orchestre, ses coups de tonnerre, bien que si puissamment et si simplement rendus, ne produiraient pas la centième partie de l’émotion qu'ils nous causent, dans la symphonie beethovenienne, sans la chute des gouttes chaudes qui, par leurs notes piquées, nous préparent à l'audition des premiers grondements lointains, et surtout sans les impassibles et violents arpèges qui, descendant de tierce en tierce dans les tons d’ut mineur et de #2 bémol mineur, amènent le paroxysme de l'orage, et lui donnent sa tragique beauté, en répandant, autour de notre chair angoissée, comme une odeur d'ozone. |

Tout ceci, Beethoven le notait lui-même, sous le tre de sou chef-d'œuvre, tout ceci est plus expression de sensation que peinture (« Mehr Ausdruck der Empfindung als Malerei »). |

Ce n'est pas que lé grand symphoniste répugnât à l'idée d'imitation dans son art, puisqu'il écrivait . « Quand je compose, je me figure, d’abord, une scène, un tableau que je m'eftorce, ensuite, d’imiter avec ma musique. » Mais il savait bien, sans doute, que limitation la plus ingrate et très probablement aussi Ja plus vaine, à tenter avec des sons, c’est précisément limitation des sons eux-mêmes.

Les musiques de la nature sont toutes faites et non point à faire, et, quand on aime vraiment la musique, c'est à leur source même que l’on veut aller entendre les symphonies du Bon Dieu : les mille bruits de la forêt, les puissantes modulations de la cascade, le

fracas des vagues au bord de la falaise et la plainte lugubre du vént dans quelque vieille demeure sinistre et isolée. |

Parfois aussi certains appareils, des instruments que l’homme n’a point créés en vue de l’art, donnent des résultats musicaux remarquables. L’harmonica des lames, dans les scieries mécaniques, leurs vibrations à travers les fibres du bois qu’elles déchirent, créent de bien émouvantes mélodies! Et, certains soirs d'été, quand Ia campagne retentit du ronflement des batteuses, il semblerait, à les écouter. du haut de quelque colline, se répondre par tout l'horizon, qu'un orchestre puissant et doux remplisse la nature. Leurs sonorités instables se fondent délicieusement, multiples, ondoyantes, glissant en d’insaisissables rythmes, d'une note sur l’autre, avec des gémissements de tempête, avec des portements de voix, voluptueux comme des soupirs de violoncelle, triomphants comme des fanfares.. Par instants elles s'élèvent à des hauteurs inouïes, dans un élan d’enthousiaste ivresse, ou bien chuchotent à peine, avec des inflexions infiniment ténues, délicates et caressantes. Et, parfois, le chant d’une des machines, qui ralentit sa vitesse pour s’arrèter quelques secondes, descend tout à coup sur des notes singulièrement profondes, se résorbe dans le silence par un sanglot, tel que nulle plainte orchestrale ne peut sembler chargée d’autant de larmes, ni brisée par un désespoir si lugubre!

On ne peut reproduire ces concerts, et c’est pour-

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quoi ce qui paraît le moins imitable, les odeurs, par

exemple, s'offre plus utilement à l'effort transcripteur d’un musicien que les bruits naturels. Mendelssohn, qu'on ne saurait suspecter de décadentisme, écrivait, de Paris, en 1832 : « Je ne puis donner /es Hébrides ici (c’est l'ouverture de la Grotte de Fingal qu'il appelle de ce nom), car je ne les considère pas comme terminées. Le milieu, en ré majeur, est très bête, et tout le développement sent davantage le contrepoint que les mouettes et la morue salée, et ce devrait être le contraire!! » Et c'est encore Gounod disant, à juste titre, après l'apparition du Æéve, au compositeur Alfred Bruneau : « Tu as écrit là, mon fils, une partition parfumée. »

Il faut le reconnaître, d’ailleurs, quand il s’agit de ces correspondances mystérieuses, nos esprits sont toujours prêts à se laisser persuader; ils admettent de confiance la corrélation de certains mirages qui n'ont peut-être pas entre eux le moindre lien réel.

Il y a peu de temps, j'entendais de la musique dans un des salons de Paris le plus pieusement dévoués à cet art. J'avais écouté, avec plaisir et sans aucun symptôme de fatigue ni d'excitation, diverses œuvres populaires, chantées par un excellent quatuor vocal russe. Comme intermède, un violoncelliste de talent nous joua un A7rioso de Bach, accompagné sur les belles orgues qui s élèvent au fond du sanctuaire. On éteignit à ce moment l'électricité, ne laissant que les lumières à demi cachées des instrumentistes répandre

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