‹ Qu'est-ce que la phrénologie?Chapitre 13 sur 56 · DE L INNEITK DES FACULTES · texte numérisé non relu

DE L INNEITK DES FACULTES

prendre à les lire, de rentrer en soi-même, et d'écouter la voix de la conscience dans le silence des passions? Voilà la véritable philosophie, sachons nous en contenter (i). »

Enfin , et surtout , le morceau célèbre qui commence par ces mots : « Jetez les yeux sur toutes les nations du inonde , parcourez toutes les histoires , etc. (2) » et que je ne rapporte pas , parce qu'il est cité dans tous les livres de morale.

Mais cet admirable talent d'écrivain qui, dans Rousseau, donne tant de force et de charme à la vérité lorsqu'il la rencontre et que peut-être il la croit un paradoxe , loin de diminuer augmente lorsque c'est le problématique ou le faux qu'il s'agit de défendre ou d'établir. Après avoir admis et proclamé que la conscience est naturelle à l'homme, après en avoir dit à peu près autant de la pitié , et avoir ainsi rejeté les fauves théories de Hobbes , Rousseau abandonne la bonne voie. S'il pose i< pour maxime incontestable que les premiers

(1) Discours sur cette question : Si le rétablissement des Sciences et des Arts a contribué a épurer les

Vœurs. A la fin.

(2) Emile, Profession de foi du Vicaire savoyard.

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mouvemens de la nature sont toujours droits , qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, qu'il ne s'y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il est entré (»).». j assertions qui sont déjà autant d'erreurs; il a la même opinion des bonnes qualités, ainsi que des aptitudes intellectuelles, et c'est sur leur égalité congéniale que se fondent ses préceptes d'éducation. Il ne croit pas non plus que le sentiment de la propriété et la sociabilité résultent nécessairement de la nature morale de l'homme. Il y a plus , dans sa lettre à M. Philopolis, revenant sur ce qu'il avait dit de l'innéité de la pitié , à cette question « Un homme, ou tout autre être sensible qui n'aurait jamais connu la douleur , aurait-il de la pitié, et serait-il ému à la vue d'un enfant qu'on égorgerait? » il répond que non ; et à cette autre question : « L'affection que les femelles des animaux témoignent pour leurs petits a-telle ces petits pour objet, ou la mère?» il répond : La mère d'abord, pour son besoin, puis les petits par habitude.

Mais s'il est singulier de voir Rousseau , le champion de la conscience, l'adversaire-né des

(1) Emile , livre h ,

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philosophes sensualistes , matérialistes, athées du 18' siècle, outrer lui-même la doctrine du sensualisme dans la génération des facultés et des qualités, et dans son application à l'éducation et à la morale, peut-être le sera-t-il davantage encore d'entendre l'auteur du système de la nature, de ce code d'une philosophie toute des sens et de la matière, proclamer l'innéité et l'inégalité originelle des aptitudes. C'est pourtant ce qui résultera, ce me semble, des citations suivantes, qui sont une preuve, entre mille, des contradictions de la philosophie, et qui montreront, jusqu'à l'évidence , qu'il n'est aucun système dans lequel ne puissent se trouver réunies les doctrines en apparence les plus opposées.

a Les âmes humaines peuvent être comparées à des instrumens dont les cordes , déjà diverses par elles-mêmes , ou par les matières dont elles ont été tissues, sont encore montées sur des tons diflférens. Frappée par une même impulsion, chaque corde rend le son qui lui est propre , c'est-à-dire qui dépend de son tissu, de sa tension , de sa grosseur, de l'état momentané où la met l'air qui l'environne , etc

C'est là ce qui produit le spectacle si varié que nous oiïre le monde moral. C'eét de là que ré-

HH DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.

suite cette diversité si frappante que nous remarquons entre les esprits, les facultés, les passions, les énergies, les goûts, les imaginations , les idées , les opinions des hommes. Cette diversité est aussi grande que celles de leurs forces physiques, et dépend comme elle de leurs tempéramens, aussi variés que leurs physionomies. De cette diversité résulte l'action et la réaction continuelle qui fait la vie du monde moral, et de cette discordance résulte l'harmonie qui maintient et conserve la race humaine (i).

» Si tous les hommes étaient les mêmes pour les forces du corps et pour les talens de l'esprit , ils n'auraient aucun besoin les uns des autres : c'est la diversité de leurs facultés et l'inégalité qu'elles mettent entr'eux , qui ren-^ dent les mortels nécessaires les uns aux autres ; sans cela ils vivraient isolés (2).

» L'esprit, la sensibilité, l'imagination, les talens mettent des différences infinies entre les hommes. C'est ainsi que les uns sont appelés bons, et les autres médians, vertueux et vicieux,

(1) Système de la Nature, tome i , chap. ix , p. 130. Londres , 1771 , 2 vol. in-12.

(2) ïbid. p. 131.

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savans et ignorans , raisonnables et déraisonnables (i). »

Cabanis , dont le nom se place assez naturellement après celui du baron d'Holbach , Cabanis, dans son livre des Rapports du physique et du moral de l'homme, après avoir attribué toutes les manifestations intellectuelles à l'action du cerveau , ce qu'il a résumé dans la phrase célèbre et inexacte que tout le monde connaît , établit , entre les diverses sources de nos idées, une sorte d'hiérarchie, qui prouve la prééminence qu'il reconnaissait à l'intérieur sur l'extérieur, au cerveau sur les sens. Ainsi il ne place les sensations qu'au troisième rang parmi les matériaux sur lesquels agit l'encéphale , dans la production de ces manifestations. Il donne le premier aux changemens , ou impressions spontanées du cerveau lui-même, à celles qu'il forme de son propre mouvement et dans son intérieur, telles que, dit-il , les principales dispositions maniaques. Au troisième rang viennent les impressions reçues par les extrémités sentantes internes , et par les organes qu'elles

(1) Système de la Nature, tome i, chapitre ix , page 1 3 1 .

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animent , d'où résultent les idées et les déterminations instinctives.

Cette dernière partie de la doctrine psychologique de Cabanis, l'instinct , ou pour parler plus exactement , les sensations internes , est celle qui, de son lems encore, avait élé le plus vaguement étudiée, et qui appelait davantage les efforts de l'observation et de l'analyse. C'est celle aussi à laquelle il s'est le plus attaché et qui forme ce qu'il y avait de nouveau dans son livre pour l'époque où il parut. Les besoins et les instincts se trouvèrent ainsi ralliés au système nerveux encéphalo-rachidien, qui, dès la vie intra-utérine, y est façonné, dit Cabanis, par un ordre de sensations auxquelles, jusqu'à lui, on avait accordé peu d'attention, les sensations internes ou viscérales , ayant pour point de départ trois foyers nerveux principaux , celui de la région phrénique , celui de la région hypocondriaque , et celui des organes de la génération. Mais toujours fautil , suivant Cabanis , que le cerveau digère ces impressions, ces sensations internes, comme il digère toutes les autres, afin d'en faire des déterminations instinctives; et c'était là, maigre le vice de l'expression , une théorie de beaucoup supérieure à celle de Bichat , qui |)laçail

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bien réellement le siège des passions ellesmêmes dans les centres nerveux abdominaux. Les instincts de Cabanis, du reste, ne sont pas, à beaucoup près , ce qu'on appelle en général maintenant instincts ou facultés instinctives des animaux et de l'homme. Si quelques-uns d'entr'eux sont véritablement des besoins spéciaux, des appétits nécessaires à la conservation de l'individu et de Tespèce , les autres n'expriment qu'une vue abstraite de l'esprit „ envisageant la communauté de but d'un nombre plus ou moins grand de fonctions , soit physiques, soit intellectuelles. Ce sont , par exemple , l'instinct de nutrition , l'instinct de mouvement , celui de conservation, tout aussi bien que l'instinct de reproduction , l'amour maternel, etc — , et, en disant que les impressions de leurs appareils extérieurs donnent lieu au cerveaudesedéterminerinstinctivementpour leur satisfaction, Cabanis ne faisait qu'exprimer le rapport existant entre les organes de ces besoins et le cerveau qui les perçoit, en a conscience, et tout au moins les régularise et les fortifie. Mais il n'avait point pensé à placer dans cet organe le siège de besoins ou d'appétits qui n'ont rien de commun avec les facultés primitives admises par Hutcheson , par Reid et par Gall,

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Ce n'est pas que Cabanis ne sentît bien que, pour expliquer ces facultés , ou ces véritables instincts , celui , par exemple, du cailleteau et du perdreau qui , aussitôt après être sortis de l'œuf, courent après les grains et les insectes , celui du chat et du chien qui cherchent, les yeux fermés , la mamelle de leur mère , celui du canneton et de la tortue qui, aussitôt après leur naissance, s'acheminent d'eux-mêmes vers l'eau , du chien de chasse qui poursuit naturellement telle ou telle espèce de gibier , du tigre qui se plaît à verser le sang , du furet , cet ennemi-né du lapin , tous exemples qu'il cite lui-même (i); ce n'est pas, dis-je, qu'il ne sentît bien que , pour l'explication de ces instincts, les impressions des viscères et des centres nerveux viscéraux sur le système nerveux central ne suffisent pas, et qu'il faut recourir surtout à de premiers traits gravés dans le cerveau , au moment de la formation du fœtus. Mais il fait de ces véritables instincts un simple moyen de satisfaction des besoins , qui sont ses instincts à lui , et il comprend d'une manière générale , dans la sympathie

(1) Rapports du Physique et du Uoval de l'Homme. — De l'Instinct , t. n .

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ou l'antipathie ,. les relations qu'établissent , (>n(re les diverses espèees animales, leurs tendances instinctives de rapprochement ou d'aversion , de défense naturelle ou de destruction réciproque. Cabanis avait pourtant connaissance des travaux philosophiques de Hutcheson et de Smith , et il était assez disposé à adopter les idées de ce dernier, en les exagérant dans le sens du sensualisme , c'est-à-dire dans le sens de l'utile donné comme règle de la sympathie. Quant à la doctrine de Hutcheson, je ne crois pas qu'il la comprît bien , et il s'était placé dans un autre point de vue. La sjmpathie morale consistait pour lui dans la faculté de partag er les idées et les affections des autres , da?is le désir de les faire prendre part aux siennes propres } dans le besoin d'agir sur leur volonté (i). Il ne pensait pas que des facultés inconnues Jussent nécessaires pour j aire concevoir de tels phénomènes , et il croyait avoir répondu à tout par le mot de sympathie, et en disant que, dans celle qu'il nomme morale, il y a déjà de limitation. Il allait même jusqu'à croire que , dans les meilleurs mimes, la sympathie morale est aussi portée au plus Iiaui

(1) Rapports du Physique et du Moral de l'Homme. — Delà Sympathie, t. n.

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degré (i). Ce rapprochement exagéré et faux donne la mesure de ce que valent les idées de Cabanis sur la sympathie en général, et sur la sympathie morale en particulier.

Il y a , ce me semble , un grand intérêt , je ne dis pas de curiosité , mais d'utilité scientifique dans tout ce long exposé d'opinions et de doctrines concordantes quant au fond, sur le fait le plus important de toute la psychologie, celui de l'innéité des facultés. On y remarque que ce fait capital , bien que souvent méconnu ou laissé dans l'oubli , a presque été admis de toute antiquité et à toutes les époques philosophiques, d'abord vague, obscur, se confondant, jusqu'à un certain point, avec l'innéité des idées , comme nous avons vu que cela avait lieu , à un plus ou moins haut degré, dans Platon, Descartes, Leibnitz et Kant lui-même; ensuite se faisant jour dans les écrits de philosophes qui ne pensaient point à le prouver, ou qui même cherchaient à établir une doctrine contraire , tels qu'Aris-

(1) Rapports du Physique et du Moral de l'Homme. — De la Sympathie, (. n.

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tote , Locke , le baron d'Holbach ; puis , envahissant des doctrines tout entières , quoique mêlé encore à des idées fausses et contradictoires , comme cela se voit dans Cicéron , dans Huarte et dans Ch. Bonnet : enfin, s'établissant sur les bases les plus larges , les plus déterminées , les plus formelles , se divisant en toutes ses racines , dans les écrits de l'école écossaise , dans ceux de Hutcheson , de Reid et de D. Stewart; se renforçant, dans Cabanis, de la partie plus spécialement viscérale de l'instinct, pour se compléter et prendre vie dans Gall , et y acquérir , ainsi que nous le verrons, le dernier degré d'évidence et de détermination.

Au reste , si ce fait avait toujours été ainsi constamment aperçu, si l'on avait fait constamment des tentatives plus ou moins heureuses, et surtout plus ou moins fécondes, pour placer dans la morale et la volonté les facultés réellement primordiales de l'intelligence, et leur donner ce caractère de passion et d'innéité qui fait leur essence , il ne faudrait pas trop s'en étonner , et il serait bien plus extraordinaire qu'il en eût été autrement. En effet, la différence des esprits, celle des sentimens et des passions , quand les sensations et

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leurs organes sont la plupart du tems dans un rapport d'égalité si parfaite , ou même dans un rapport d'intensité et de développement opposé à l'intensité et au développement des manifestations intellectuelles et morales ; l'inégalité des penchans et des aptitudes chez des hommes en qui l'éducation a été la même , ou même a été dans une proportion inverse au développement de ces impulsions naturelles ; l'entraînement irrésistible, à de certains actes vertueux ou criminels , quand tout , dans le monde extérieur , devrait empêcher de s'y laisser aller : toutes ces circonstances avaient dû, de tout tems, sinon faire admettre, au moins laisser soupçonner que , dans les manifestations intellectuelles, comme dans les manifestations affectives de l'intelligence , le dedans a, au moins, autant de part que le dehors , le cerveau que les sens , et qu'il y a des facultés primordiales innées , des puissances de sentiment et d'action affective qui n'ont pas toujours besoin, pour entrer en exercice, du secours de l'éducation, ou des excitations venues du dehors , mais qui agissent d'ellesmêmes, ou par un mouvement spontané de leurs organes. C'est là, en définitive, le seul fait qu'exprime , la seule chose que signi-

dk •

DE T.'lNNÉlTÉ DES FACULTES. 1 1 X

lient cette doctrine et ce mot de l'innéité des /acuités : on ne saurait rien concevoir de plus, et c'est dans ce sens qu'il faut entendre cette phrase de Leibnitz , que nous sommes innés à nous-mêmes (1).

Nos recherches ici , comme partout ailleurs , doivent tout simplement tendre à établir les lois suivant lesquelles se produisent les faits que nous attribuons à ces facultés, c'est-àdire , leurs rapports de première apparition , de succession , d'intensité, de développement, de diminution, de cessation complète, et tout ce qui a déjà été constaté à cet égard montre , pour prendre réellement la chose ab ovo , que, dans un être humain, il n'y a d'abord, pendant un certain tems de la vie intrà-utérine , que faits et par conséquent pouvoirs végétatifs sans sentiment probable , puis vraisemblablement faits sensitifs , et , par conséquent, pouvoir de sensations externes et de sensations internes ou instinctives à peu près purement viscérales , allant^de front , et étant, pour ainsi dire , innés les uns aux autres , sans qu'on puisse prononcer lesquels d'entre eux ont paru

(1) Leibnitz, Opéra omnia , Ed. L. Dutens, vol. v, p. 361.

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les premiers. Puis , quanti l'enfant est venu à la lumière, il y a encore, pendant un certain tems , persistance presque exclusive de ces deux ordres de faits et de pouvoirs, auxquels cependant ne tardent pas à s'ajouter des penchans , des aptitudes purement instinctives et irréfléchies, ou, si l'on veut, les faits qui les supposent. Enfin, manifestement en dernier lieu, et n'arrivant que très-tard à un complet développement , viennent les faits relatifs à une atten tion prolongée et volontaire , à de la mémoire , à de l'imagination , à du raisonnement , faits intellectuels par excellence d'où l'on infère les pouvoirs de même nom. Et ces diverses sortes de faits affectifs, moraux et intellectuels n'ont point entre eux de rapports nécessaires et proportionnels de développement , c'est-à-dire, que les besoins, les impulsions , les penchans de toute sorte ne sont pas proportionnels , dans leur développement et leur action , au développement et à l'action des sens , non plus que les aptitudes tout intellectuelles et les facultés des écoles , l'attention, la mémoire, le jugement, etc

tandis que ces dernières, au contraire, sont proportionnelles à l'intensité de nos besoins , de nos penchans , de nos aptitudes.

ni", l'iinnéitk des FACULTÉS. 115

Somme toute, dire que les vraies facultés , les facultés actives sont innées, c'est dire ceci, que les manifestations affectives , telles que les besoins, les penchans, les aptitudes, ont lieu les premières , ou plutôt que , se manifestant seulement en même tems que les sensations, elles ne leur sont pas néanmoins proportionnelles, et, pour ce qui est des faits d'attention, de mémoire et de jugement, qu'ils ne viennent, de toute manière, qu'après ces deux premiers ordres de faits. Ainsi, antériorité d'apparition, suprématie et indépendance plus ou moins complète de développement et d'action , voilà tout ce que veut dire ce mot dinnéité, et c'est pour cela qu'il n'est applicable qu'aux faits affectifs de l'intelligence, ou aux facultés qu'ils supposent.

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