DE L INNEITE DES FACULTES
psychologie, el tout ce qu'ont fait plus tard Ilutcheson, Reid et Gall pour la systématisation des principes d'action ou des vraies facultés mentales de L'homme. Il trace toute la voie que cette science a désormais à suivre , et montre le but qui la termine. On ne se lasse pas d'admirer la rectitude et la profondeur de vue que cet homme extraordinaire a portées sur toutes les branches du savoir humain, et qui , dans la préface de son nmum organum , lui faisaient dire, avec cette confiance qui plaît dans un pareil génie, qu'il ne se proposait pas de faire inventer des argumens , mais des arts , non argumenta, sed artcs ; non point des choses conformes aux principes, mais ces principes mêmes ; non point des raisons probables , mais des désignations et des indications d'ouvrages , desigiiationes et indicationes opcvnm.
On ne supposerait peut-être pas que Locke , le triomphateur des idées et des principes innés, pût être placé , aussi bien qu'Aristote , l'inventeur de la table rase , dans la liste des fauteurs, sans le savoir , de l'innéité des facultés. Qu'on lise pourtant les deux passages suivans , et Ton se demandera, après cela, s'il y avait, à cet égard , une bien grande différence entre
74 DEUXIEME SECTION. — CHAPITRE Ie '.
Locke forcé de reconnaître en nous des penchans,des inclinations vers le bien en général, ou vers notre bien particulier , des goûts de l'âme aussi divers que ceux du corps, et Leibnitz qui ne voyait guère dans ses idées innées , que des dispositions et des virtualités naturelles .
«• Je conviens qu'il y a , dans l'âme des hommes , certains penchans qui y sont imprimés naturellement , et qu'en conséquence des premières impressions que les hommes reçoivent par le moyen des sens , il se trouve certaines choses qui leur plaisent , et d'autres qui leur sont désagréables, certaines choses pour lesquelles ils ont du penchant, et d'autres dont ils s'éloignent, et qu'ils ont en aversion, (i) »
» L'âme a différens goûts aussi bien que le palais, et si vous prétendiez faire aimer à tous les hommes la Moire ou les richesses, auxquelles pourtant certaines personnes attachent entièrement leur bonheur, vous y travailleriez aussi inutilement, que si vous vouliez satisfaire le goût de tous les hommes , en leur donnant du fromage ou des huîtres , qui sont des mets fort exquis pour certaines gens , mais extrême-
(1) Locke, Essai philosophique , liv. I , ch. Il , p. 127 du t. i de la traduction de Coste, en 4 vol. in-i2.
de l'umvéitk dks facultés. 75
ment dégoùlans pour d'autres, de sorte que bien des personnes préféreraient avec raison les incommodités de la faim la plus piquante à ces mets que d'autres mangent avec tant de plaisir. C'était là, je crois, la raison pourquoi les anciens philosophes cherchaient inutilement si le souverain bien consiste dans les richesses , ou dans les voluptés du corps, ou dans la vertu , ou dans la contemplation. Ils auraient pu disputer, avec autant de raison , s'il fallait chercher le goût le plus délicat dans les poires, les prunes ou les abricots , et se partager sur cela en différentes sectes (i).
Mais , c'est surtout dans les livres de la philosophie écossaise , dans Shaftesbury , dans Hutcheson, dans Hume, dans Ad. Smith, surtout enfin dans Reid et dans D. Stewart , que se trouve étonnamment développée la doctrine de linnéité et de la prééminence des facultés affectives et morales , et non-seulement les bases de cette doctrine, mais ses détails, ses preuves , et la plupart de ses applications sociales. C'est ce qui ressortira des citations , ou des analyses suivantes :
(1) Livre ii , ehap. xxi , t. n , p. 199.
76 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
Shaftesbury se présente le premier de cette illustre école , avec ses ouvrages de morale , et spécialement avec ses recherches sur la vertu et le mérite. Son système est, en quatre mots, celui-ci. Les affections ou passions de l'homme sont des qualités ou des facultés innées. Elles sont, ou sociales , ou personnelles , ou enfin dénaturées.
Les deux premières classes sont aussi nécessaires l'une que l'autre à l'harmonie morale de l'homme et du monde. La supériorité des premières constitue néanmoins la vertu , et la vertu est ce qu'il y a de plus utile à l'homme en particulier, comme à la société en général.
Parmi les affections , ou passions dénaturées , qui ne sont, en définitive, qu'une altération des affections réellement primitives , et auxquelles l'excès des passions personnelles peut conduire , Shaftesbury place en première ligne l'amour du sang, delà destruction. La malice, dit-il, est une teinte affaiblie de cette affection. L'envie sans motif , la misanthropie , la pédérastie , etc. , sont aussi des passions de cette sorte. Voici, au reste, quelques citations textuelles.
«■ Parmi les hommes, les uns sont naturellement orgueilleux, durs ci cruels, el bon.se-
de i/inm:itk DES FACULTÉS. TT
quemment enclins à approuver les actes violensj et tyranniques, d'autres sont naturellement affables, doux, modestes, généreux, et dès-lors amis des affections paisibles et sociales (i).
» Les inclinations sociales , telles que la tendresse paternelle, le penchant à la propagation, l'éducation des enfans , l'amour de la compagnie, la conspiration mutuelle dans les dangers, etc., ont un rapport constant et déterminé avec l'intérêt général de l'espèce. De sorte qu'il faut convenir, qu'il est aussi naturel à la créature de travailler au bien général de son espèce, qu'à une plante de porter son fruit, et à un organe, ou à quelque autre partie de notre corps , de prendre l'étendue et la conformation qui conviennent à la machine entière ; et qu'il n'est pas plus naturel à l'estomac de digérer, aux poumons de respirer, aux glandes de filtrer , et aux autres viscères de remplir leurs fonctions , quoique toutes ces parties puissent être troublées dans leurs opérations par des obstructions et d'autres accidens. (2).
» La volonté est un ballon que se disputent
(i) Shaftesbury , Recherches sur la Vertu et le Mérite , p. 57 du t. 11 de la traduction française. Genève, 1769. (2) Recherches sur la Vertu et le Mérite, page 79.
78 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
les deux frères, l'appétit et le bon sens. Ce dernier, qui est le cadet , finit par laisser le ballon , pour en venir aux prises avec son aîné , qui fait le poltron et lui cède la place ( i ).
» La philosophie morale, la philosophie de la volonté , des passions , est la première , la seule presque des philosophies (2). »
Ce serait ici le cas d'analyser avec détails et en y insistant , les idées de Hutcheson, sur l'innéité du sens moral et des autres facultés affectives. Mais, comme il me faudra exposer tout son système à l'article où je traiterai de la distinction et de la classification des facultés dans les divers systèmes de psychologie , je renvoie à ce moment-là tout ce que j'aurais à dire des opinions de cet auteur sur la doctrine de l'innéité. J'en agirai encore ainsi , et pour les mêmes raisons , relativement aux travaux de Reimarus, de Reid, de Reattie, d'Oswald , de Fergusson , de D. Stewart , d'Hemsterhuis sur le même sujet. Je me borne à dire maintenant qu'il n'y a pas d'auteurs qui aient autant et aussi bien insisté sur le point
(1) Soliloque, », 1 ï>7 , dans le I. 11. {'2) Ibid.j). 277.
DE l'iNNÉITÉ DES FACULTES. 79
scientifique et pratique de l'innéité des facultés, que Hutcheson et ses deux successeurs naturels, Reid et D. Stewart, qui terminent brillamment, à cet égard, la liste des psychologistes écossais.
Les opinions de Hume, en morale, ont d'autant plus de poids qu'il a mis plus d'indépendance d'esprit, à une époque où cette qualité était du courage , dans l'examen de toutes les questions psychologiques. Ainsi, après avoir vu dans les idées des impressions presque physiques ; après avoir donné comme condition nécessaire à l'exercice de l'entendement une liaison en quelque sorte mécanique de ces mêmes idées ; après avoir fait de la causalité et du pouvoir une simple affaire de succession , de la croyance une conception plus vive, plus animée, due à l'habitude, de la liberté morale même une nécessité presque absolue , il a attaqué et rejeté en masse les miracles et la révélation , douté de la providence et d'un état à venir, et sur toutes les questions de cette sorte son scepticisme était bien connu. Mais il ne s'étendait point pourtant jusqu'aux principes de la morale, et l'on peut dire , au contraire , qu'ils n'ont point eu de défenseur plus
80 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
réel que lui. On en jugera par les citations suivantes.
Après avoir combattu également le système de ceux qui ne reconnaissent que de l'hypocrisie dans les affections bienveillantes, et celui qui rapporte toutes nos affections à l'amour de soi, Hume ajoute :
« Il existe une disposition telle que la bienveillance et la générosité. Il y a des sentimens tels que l'amour , l'amitié , la compassion, la reconnaissance. Ces sentimens ont leurs causes, leurs effets , leurs objets , et leurs opérations. Le langage ordinaire a exprimé toutes ces idées, et les a distinguées des passions qui n'ont en vue que l'intérêt particulier (i).
» Si nous voulons , continue-t-il , considérer cette matière sans prévention , nous trouverons que le système qui suppose une bienveillance désintéressée et distincte de l'amourpropre , est réellement plus simple et plus conforme à la nature que celui qui rapporte à ce dernier principe toute amitié et tout sentiment d'humanité. Il est des besoins et des ap-
(1) Hume , .Recherches sur les Principes de la Morale , page 19 du tome v de la traduction française. Londres, 17Ï)8.
DE 1,'lNNKITK DES FACULTES. 81
petits physiques qui, de l'aveu de tout le monde, tendent immédiatement à la possession de leur objet et précèdent la jouissance de nos sens. Ainsi l'objet de la faim et de la soif est de manger et de boire. Ces appétits primitifs satisfaits, il en résultera un plaisir qui pourra devenir l'objet d'une autre espèce de désirs secondaires ou intéressés. De même , il y a des passions de l'âme qui, avant toute idée d'intérêt, nous portent à rechercher des objets particuliers, tels que la réputation , le pouvoir , la vengeance; et, lorsqu'on les a obtenus, il en résulte une jouissance agréable qui est une suite de l'accomplissement de nos désirs. Suivant la constitution intérieure de notre âme , il existe , en nous , un penchant naturel à la réputation , qui agit avant que nous en ayons recueilli aucun plaisir, et avant que nous puissions la rechercher par des motifs d'amourpropre , ou par le désir du bonheur. Si je n'ai point de vanité, je ne trouverai point de plaisir dans la louange ; si je suis dégagé d'ambition , le pouvoir ne sera pas une jouissance pour moi ; si je n'ai point de ressentiment , la punition d'un ennemi me sera indifférente. Dans tous ces cas, la passion fixe la vue immédiatement sur son objet , et le rend nécessaire à notre
82 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
bonheur. Il est vrai qu'il s'élève ensuite d'autres sentimens secondaires qui poussent ce bonheur obtenu par nos désirs primitifs plus loin , et en font une partie de notre bien-être. Si 1 amour-propre n'était pas précédé par des sentimens d'une nature différente , il se manifesterait à peine , parce que , dans cette supposition, nous n'éprouverions que des peines et des plaisirs très- légers , et nous n'aurions que peu de malheur à éviter et peu de félicité à attendre.
» Où serait doue la difficulté de concevoir qu'il en serait de même de la bienveillance et de l'amitié que des sentimens que nous venons de citer pour exemple? Et pourquoi ne croirions nous pas que la constitution primitive .de notre àme nous fait désirer le bonheur de nos semblables , nous le rend aussi précieux que le notre, sans nier que, peut-être, nous le recherchons ensuite par les motifs combinés et de la bienveillance , et de 1 envie d'en jouir aussi. Qui ne voit pas que la vengeance , excitée par la seule force de la passion , peut être suivie avec assez d'ardeur pour nous faire oublier toutes les considérations d'aisance, d'intérêt , de sûreté , et pour nous rendre semblables à ces animaux acharnés, qui, pour blesser leurs
DE È.'lffNÉlTÉ Dl.s FVCl LTES, 83
ennemis , sacrifient leur propre \ ie .' (Quelle est la malignité dune philosophie qui ne veut point aecorder à l'humanité et à l'amitié les mêmes droits qu'on est forcé de reconnaître dans des sentimens atroces , tels que la haine et le ressentiment. Une pareille philosophie est moins la peinture que la satire de la nature humaine. Elle peut fournir des plaisanteries et des paradoxes , mais elle ne pourra jamais être le sujet d'aucun raisonnement sérieux (i). »
Ce morceau de Hume est on ne peut plur. remarquable. Gall n'a rien dit de mieux sur l'innéité des sentimens moraux , sur leur nature comme principes d'action , sur le rapprochement qu'il y a à faire d'eux avec les appétits , sur leur entrée en exercice par le fait seul de leur nature intime, et indépendamment de tous motifs étrangers à leur simple et brutale satisfaction. Les passages suivans , bien qu'ils n'aient pas le même degré d'importance, rentrent dans la même manière devoir.
« Le naturel et le tempérament sont presque tout, et les maximes générales n'ont guère de
(i) Hume , Recherches sur les Principes de la Morale , nage 27 du tome v de la traduction française : Londres , 1798.
84 DEUXIÈME SECTION. — CH4PITRE Ier.
pouvoir sur nous , lorsqu'elles ne s'accordent pas avec nos penchans (i).
» Il y a des âmes d'une constitution si perverse , si insensible , je dirais volontiers si calleuse, que rien ne fait impression sur elles : la vertu et l'humanité sont des choses dont elles n'ont pas d'idée... C'est là un mal incurable et pour lequel la philosophie n'a pas de remède (2).
» Si , par raison , on entend , suivant la propriété de l'expression, ce jugement de l'homme qui décide du vrai ou du faux , il me paraît clair comme le jour que la raison ne peut jamais influer elle-même et comme motif sur la volonté, et qu'elle ne le peut que par l'intervention de quelque penchant ou de quelque passion Ce que , dans un sens populaire , on nomme raison , cette raison que les docteurs de morale exaltent si fort , n'est, au fond, qu'une passion moins turbulente que les autres , qui embrasse un plus grand nombre d'objets, et qui, voyant ces objets de plus loin, entraîne la volonté par une pente plus douce et moins sensible (5),
(1) Les quatre Philosophes , p. 205 du t. iv.
(2) Ibid. p. 206.
(3) Bèflexions sur les Passions , p. r».r) du t. iv.
DE l'innÉitÉ DES FACULTES. 85
» La force d'esprit consiste à faire
dominer les passions calmes sur les passions tumultueuses (i). »
Ces deux dernières observations sont pleines de vérité et de finesse, et, bien que Reid y voie de l'exagération , je ne crois pas qu'ici Hume différât beaucoup de lui , autrement que dans l'expression.
Il semble qu'après avoir démontré , avec autant de force et de raison, l'innéité de la bienveillance et de quelques autres sentimens bons ou mauvais , Hume ne pouvait s'empêcher , au moins , de reconnaître le même caractère à la justice. Il n'en est pourtant pas ainsi. Écoutons-le encore. J'ai promis de citer le vrai et le faux.
« L'utilité publique est la véritable règle de la justice, et la considération des conséquences avantageuses qui résultent de cette vertu est la seule raison du mérite qu'on y attache (2).
» Si la justice tirait sa source de quelque instinct primitif de notre cœur , sans égard à l'intérêt si frappant de la société , qui en fait
(1) Ibid. p. 57.
(2) Essais de M ovale , p. 4l , tome v.
ttf> DEUXIÈME SECTION. — CHAP1TKE1".
une vertu indispensable , il s'ensuivrait que la propriété qui est l'objet de la justice, seraii aussi fondée sur un instinct primitif, sans aucun rapporta l'utilité commune. Mais où pourrait-on trouver les preuves d'un pareil instinct ? Ou bien peut-on espérer de faire de nouvelles découvertes dans cette matière? Il serait tout aussi raisonnable de se flatter qu'on découvrira dans le corps humain de nouveaux sens qui nous ont échappé jusqu'à présent (i). »
Et c'est là justement ce que Hutcheson , lleid et Gall croient avoir fait. Ils ont découvert de nouveaux sens internes, parmi lesquels il faut compter, en première ligne, ceux de la justice et delà propriété. Ce qui me parait avoir induit Hume en erreur sur l'innéité et le caractère primordial de la justice et de quelques antres vertus sociales qui s'y rattachent , c'est la multiplicité des devoirs qu'elles supposent, et !a diversité des formes qu'elles affectent d'après des coutumes nationales, d'après des usa.»;v> propres aux diverses conditions de la société, etc. Mais ces erreurs n'infirment en rien la valeur de celles de ses opinions que j'ai citées d'abord, et il n'en reste pas moins un des philosophes
(1) Essais de Morale, p. 77, toinc >
DE l'inNÉITK DBS FACUI/l KS. 87
(jui oui le mieux compris les principes de nos déterminations et les bases de la morale
Il s'en faut bien , à mon avis , qu'Adam Smith ait mis , dans l'analyse des sentimens moraux (1), autant de profondeur et de vérité àuë Hume. Sa théorie de la sympathie morale et de la décence des actions , dont on retrouve le germe dans Cicéron et dans d'autres anciens moralistes, me paraît superficielle, et ne donner en aucune façon le secret de notre nature affective, et Reid lui-même en portait à peu près ce jugement (2). Smith reconnaît, du reste, plus ou moins explicitement, l'innéité de nos vertus, et en particulier de la bienfaisance et de la justice, bien que cela soit encore mêlé chez lui à des idées d'utilisme et d'éducation , qui prouvent, ce me semble, que ses vues à cet égard n'étaient pas bien arrêtées , ou qu'il n'a pas senti le besoin de diriger, sur ces points de doctrine , des recherches plus approfondies. Tout ce que je pourrais citer de lui prouverait amplement ce que je dis là , et ne vaudrait pas , à beaucoup
(1) A. Smith, Thioric des Senlimcns moraux.
(2) Th. Raid., OEuvres complètes, Iraduiies pai M. Jouffroy, i. vi, Essai m, pari. 11, th. m.
88 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
près , ce que j'ai extrait de Hume , et ce que j'extrairai plus tard des autres philosophes écossais.
Un auteur français, J. B. Robinet, dont le nom n'est guère connu et ne mérite pas trop de l'être, a pourtant mieux vu que la plupart de ses contemporains , sur la nature active et innée des facultés affectives , et surtout de l'instinct ou du sens moral. Son livre, intitulé De la Nature, parut peu de tems après ceux de Hutcheson et de Hume , et ce sont , comme Robinet le dit lui-même , les idées de ces deux moralistes qu'il suit et développe dans la troisième partie de son ouvrage. Non seulement il y reconnaît , à leur exemple , la nature innée , irréfléchie et désintéressée du sens moral , mais il admet , en outre , dans le cerveau , un organe particulier pour cet instinct , et croit qu'il a des connexions avec ceux de l'ouïe et de la vue. Voici quelques citations de son ouvrage.
« Le sentiment de la beauté morale ne peut appartenir à la faculté purement intellectuelle. Nous sentons le juste et l'injuste par une impulsion naturelle , comme nous jugeons des saveurs ayant toute réflexion.
DE l'innÉitÉ dks FACULTES. H9
» Les savans et les ignorons savent bien quand ils t'ont mal ( . ).
» L'âme perçoit le bien et le mal , eomme elle coûte le doux et l'amer , comme elle distingue , au tact , ce qui est mou de ce qui est dur, comme elle voit le blanc et le noir , comme elle entend les accords et les dissonnances , comme elle sent la suavité des parfums et la vapeur des matières infectes. Car , puisque les différences morales nous sont immédiatement connues par une disposition organique de notre être, il est nécessaire qu'elles soient le fruit d'un sixième sens, tout semblable aux autres. Ce ne peut être que par une opération analogue aux leurs , que l'âme soit instruite de la bonté et de la malice morale. Tout ce qui, dans l'animal, n'est pas le produit de l'induction, de la réflexion, du raisonnement, est le produit de l'impulsion d'un sens (2).
» Plus les nations se sont policées par la communication, plus les droits de la bienveillance se sont étendus. Les devoirs ont paru
(t) J.-B. Robinet , De la Nature , Amsterdam , 1761 , Troisième partie, t. 1, p. 339.
(2) Ibid. p. 342.
!!0 DEUXIEME SliCTKhN. — CI1APITKE 1er.
se multiplier sous les noms d'amitié , de dé eence , d'égards, d'attentions, d'urbanité, de politique. Tout eela , s'il part d'un fonds d'hu inanité, pourvu qu'il soit allié à un caractère vrai , est la perfection du sens moral , qui nous alfeetionnc à nos semblables presque comme à nous-mêmes, qui ne nous permet de les choquer en rien, etc (i). »
Les ouvrages de Ch. Bonnet renferment sur l'innéité , lirrésistibilité même des facultés intellectuelles , et sur leur dépendance nécessaire de l'organisation différentielle du cerveau, un assez grand nombre de passages, dont voici les plus remarquables :
« Il est aussi impossible que l'homme colère ne se livre pas à la colère, qu'il l'est que les trois angles d'un triangle n'en égalent pas
deux droits, Et ne dites pas que 1 homme
colère peut devenir doux ; vous venez de sup poser un triangle , et vous supposez mainîcnant un carré (2).
(1) J.-B. Robinet , Delà Nature, troisième partie ,
1 tus le tome n , p. 370.
(2) Essai de Psychologie , p. 103. — Edition in-i des Œuvres complètes , 1754.
I)K i.lAM.lll. DUS FACULTÉS. 01
K L'homme vertueux est celui qui se conforme à l'ordre. L'hpmme vicieux est celui qui (rouble Tordre. INous estimons L'un , nous mésestimons l'autre. Mous serrons le diamant, nous jetons le caillou (i),
m L'âme qui a le tempérament vertueux, fait le bien sans y réfléchir. Elle ne saurait faire autrement... C'est un automate bienfaisant (2).
» La vertu, comme les talens , tient beaucoup au physique. Elle se façonne dans la matrice, comme l'œil, l'oreille , la main. On naît tempérant , humain , courageux , comme on naît musicien , dessinateur , poète (5).
» Chaque cerveau a, dès la naissance, un ton , des rapports qui le distinguent de tout autre (4).
» Le matériel de la mémoire, de l'imapination , de l'attention , de la réflexion , du génie , est une certaine nature de libres , une certaine disposition du cerveau (5),
(1) Essai de Pst/choloc/ic , p. 119.
(2) Principes philosophiques sur la Cause première , chap. xin, |>. IS5, édition in-4° des OEuor es complètes,
(3) Essai <le Psychologie , p. l3(ï.
(4) Ibid. p. I2(ï.
(5) Ibid. p. 133.
92 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
» Nos eentimens de différens genres tiennent à des fibres cérébrales de différens genres. . . Nous sommes donc acheminés à penser que l'organisation du cerveau des animaux diffère essentiellement de celle du cerveau de l'homme. Nous ne risquerons guère de nous tromper en jugeant de la perfection relative des deux machines par leurs opérations. Combien les opérations du cerveau de l'homme sont-elles supérieures à celles du cerveau de la brute ! Combien la raison l'emporte-t-elle sur l'instinct !
» Un animal quelconque est un système particulier, dont toutes les parties sont en rapport, ou harmoniques entre elles. Le cerveau du cheval répond à sa botte , comme le cheval luimême répond à la place qu'il tient dans le système organique. Si la botte du quadrupède venait à se convertir en doigts flexibles, il n'en demeurerait pas moins incapable de généraliser ses sensations ; c'est que la botte subsisterait dans le cerveau. Je veux dire que le cerveau manquerait toujours de cette admirable organisation qui met lame de l'homme à même de généraliser ses idées (i). »
(1) Palingènèsie philosophique, Neufchâtel, 1783, in-4°, eh. iv , p. 143.
DK l'iNNEITÉ DES FACULTES. 93
On ne peut rien dire de plus fort et de plus positif sur l'innéité , l'irrésistibilité des facultés , sur leur prééminence à l'égard des organes des sens et du toucher lui-même , sur le siège , enfin, de ces facultés dans le cerveau , dont la différence d'organisation produit leur diversité dans les animaux et dans l'homme. Il semble donc qu'après Bonnet , Gall n'avait plus rien à faire qu'à développer et rectifier les idées de ce philosophe, pour en faire la bas?, de son système. Mais écoutons ce qui suit :
« L'instinct n'est , en général , que le résultat des impressions des objets sur la machine, et la portée de l'instinct est le résultat du nombre , de l'espèce et de l'intensité des sensations (i).
» L'entendement n'invente ou ne crée rien, mais il opère simplement sur les idées que les sens lui offrent (2).
» Un organe unique , un sens unique peut avoir été construit avec un tel art , qu'il suffit seul à donner à l'animal un grand nombre d'idées , à les diversifier beaucoup , et à les
(1) Essai analytique sur les Facultés de V Ame , page 130.
(2) Ibid. p. 227.
94 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE let.
associer fortement entre elles. Il les associera même avec (Vantant pins de forceet d'avantage , que les fibres , qui en seront le siège , seronl unies plus étroitement dans un organe unique. » La trompe de l'éléphant en est un bel exemple et qui éclairera admirablement bien ma pensée. C'est à ce seul instrument que ce noble animal doit sa supériorité sur tous les autres animaux. C'est par lui qu'il semble tenir le milieu entre l'homme et la brute. Quel pinceau pouvait mieux que celui du peintre de la nature , exprimer toutes les merveilles qu'opère cette sorte d'organe universel (i)? »
Suit la description de l'éléphant par Buffon , qui n'a ici , sur Bonnet , que l'avantage de se tromper plus éloquemment.
Une dernière citation :
« D'où vient la distance énorme qui sépare l'immortel Newton du pâtre grossier ? La nature n'aurait-elle pas pétri leur cerveau du même limon ? Aurait-elle mis dans l'un de ces cerveaux des parties qui ne se trouveraient pas dans l'autre? Ou aurait-elle arrangé , dans l'un , certaines parties , tout autrement qu'elle
(i) Pàlingènèsie philos., p. 1121).
l>i: l/lMNlhlT. DF.S FACULTES- IM)
no les aurait arrangées dans l'autre? Nom , le cerveau du pâtre a essentiellement les mêmes organes, la même structure , le même tissu que celui du philosophe, ta . L'éducation seule
a fait ce prodige (i) »
luen de plus formellement contradictoire <pie ces citations et celles qui précèdent ; on ne les croirait pas de la même plume , et Ion comprend (pic Gall ait pu accuser Bonnet de peu de maturité dans ses conceptions. On voi( , en effet, ici , dans ce philosophe, un homme qui ne sait pas au juste quelle part il faut faire au cerveau et aux sens , au naturel el à l'éducation , et qui émet , sur l'innéité des facultés , des vues justes et belles , dont il n'a pas senti la portée. Aussi, ces idées de Bonnes n'avaient-elles porté aucun fruit ; lui-même avait contribué à les obscurcir et à les vouer à l'oubli , et à faire ainsi prévaloir les erreurs dllelvélius , contre lesquelles cependant il s'était élevé, avec talent , dans un des morceaux que je citais tout à l'heure.
Le nom de Bonnet me rappelle un beau passage d'un homme qui était son admirateur enthousiaste , et qu'on n'est guère habi-
(1) Essai de Pitjchologie , p. 1 59.
tué à voir mentionner sérieusement comme psychologiste. Cet homme est Lavater, et le passage dont je veux parler, ainsi que le chapitre qui le contient, Bonnet, Reid et Gall lui-même ne les auraient pas désavoués.
« L'homme , dit Lavater , est libre dans le monde comme l'oiseau dans sa cage. Il a un cercle d'activité et de sensibilité au delà duquel il ne peut s'élancer. De même que le corps humain a des contours qui le terminent , chaque esprit a sa sphère dans laquelle il se meut ; mais cette sphère est invariablement déterminée.
» Avoir attribué à la seule éducation le pouvoir de former et de réformer l'homme , est un des péchés irrémissibles qu'Helvétius a commis contre la raison et l'expérience. Peut-être n'a-t-on pas soutenu de proposition plus révoltante dans ce siècle philosophique. Qui pourrait nier qu'avec certaines tètes , certaines figures ( substituez : certains cerveaux , certaines proéminences , Gall ) , on est naturellement capable ou incapable d'éprouver tels sentimens, d'acquérir tels talens, tel genre d'activité? Vouloir contraindre un homme à penser, à sentir comme moi, ce serait exiger que son front et son nez ( substituez : son cerveau et
DE L'iNNÉlTÉ DES FACULTES. 97
son crâne , Gall ), prissent la forme des miens. Ce serait dire à l'aigle : Soyez lent comme la tortue, et à la tortue: imitez la vitesse de l 'aigle ( i ) »
Porta , cet autre physiognomoniste qu'on ose à peine citer, a dit, d'après Aristote (2), quelque chose d'approchant. « Considérant la nature des animaux , on n'en a jamais vu aucun qui , dans le corps d'une espèce , eût l'âme d'une autre espèce ; l'on n'a jamais vu loup ou brebis , qui eût lame du chien ou du lion: mais toujours le loup et la brebis, suivant leur nature , auront en leur corps l'âme qui leur est propre (5). »
Il n'est pas toujours facile de connaître au juste ce que pense Voltaire, en matière de philosophie. Dans le cours de sa longue carrière, ses opinions ont assez varié (et lui-même ne se donne souvent pas la peine de le dissimuler) pour qu'on ne sache pas toujours à la-
(4) Lavater , V Art de connaître les Hommes par la Physionomie , Édition de Moreau de la Sarthe , Paris, 1806, in-4°, tome m , p. 168.
(2) Aristote, Physiognom. , lib. cap. 1.
(3) Porta , De Physiognomoniâ humanà , lib, i , cap. 1.
98 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
quelle il faut s'en tenir. Je trouve cependant qu'en fait de morale , et sauf quelques légères contradictions , il n'a cessé d'admettre l'innéité et l'universalité de la conscience et de quelques autres vertus qu'il en fait découler, la bienveillance, lajustice, la fidélité à sa parole, etc....
Ainsi , après avoir dit « que la vertu et le vice , le bien et le mal moral est , en tout pays,
ce qui est utile ou nuisible à la société ;
que les bonnes actions ne sont autre chose que les actions dont nous retirons de l'avantage , et les crimes , les actions qui nous sont
contraires ; que la vertu est l'habitude de
faire de ces choses qui plaisent aux hommes , et le vice , l'habitude de faire des choses qui leur déplaisent,. .... et que la plupart des règles du bien et du mal diffèrent comme les
langages et les habillemens , » Voltaire
ajoute immédiatement : « qu'il lui paraît certain qu'il y a des lois naturelles, dont les hommes sont obligés de convenir par tout l'univers , malgré qu'ils en aient (i). »
Et ailleurs il dit : « La morale me parait tellement universelle , tellement calculée par
(4) Voltaire , Philosophie. — Traité fie Métaphysique (4734), chap. ix, De la Vertu et du Vice.
DE LINNÉitÉ DES FACULTES. 90
l'être universel qui nous a formés, tellement destinée à servir de contrepoids à nos passions funestes , et à soulager les peines inévitables de cette courte vie, que, depuis Zoroastre jusqu'au lord Shaftesbury , je vois tous les philosophes enseigner la même morale , quoiqu'ils aient tous des idées différentes sur les principes des choses (i). »
Puis : « La notion de quelque chose de juste me semble si naturelle , si universellement admise par tous les hommes, qu'elle est indépendante de toute loi , de tout pacte , de toute religion (2). >•
Puis enfin , à propos de la manière de voir exagérée de Locke sur les principes de pratique innés : « la loi fondamentale de la morale agit également sur toutes les nations bien connues. Il y a mille différences dans les interprétations de cette loi, en mille circonstances; mais le fond subsiste toujours le même, et ce fond est l'idée du juste et de l'injuste (3). »
Rousseau , cet autre coryphée de la philosophie du xvme siècle , ne pouvait man-
(1) Le Philosophe ignorant, 4766, xxxvm.
(2) Ibid. xxxi.
(3) Ibid. xxxiv.
'100 DEUXIÈME SECTION. — CHAPITRE Ier.
quer d'admettre l'innéité de la conscience , et tout le monde connaît les pages éloquentes dans lesquelles il a proclamé cette vérité.
« On nous dit que la conscience est l'ouvrage des préjugés. Cependant je sais , par mon expérience, qu'elle s'obstine à suivre l'ordre de la nature contre toutes les lois des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela , le remords nous reproche toujours faiblement ce que nous permet la nature bien ordonnée , à plus forte raison ce qu'elle nous prescrit (i).
» La conscience est la voix de l'âme ; les passions sont la voix du corps. Elle est le vrai guide de l'homme ; elle est à l'âme ce que
l'instinct est au corps S'il est vrai que le
bien soit bien , il doit l'être au fond de nos cœurs , comme dans nos œuvres , et le premier prix de la justice est de sentir qu'on la pratique (2).
» 0 vertu, science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peine et d'appareil pour te connaître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas, pour ap-
(1) Rousseau , Emile . Profession de foi du Vicaire savoyard .
(2) Id. Ibid.