CHAPITRE TROISIÈME
Des Manières d'être ou d'agir , affectives et intellectuelles , des Facultés primordiales.
Je viens d'exposer en détail le système des facultés primordiales delà phrénologie, à peu de choses près comme si j'étais un de ses disciples, et comme si je prenais toujours pour des faits naturels de simples arrangemens de systématisation. Mais ce n'est pas là toute cette doctrine. Il faut, pour que l'examen en soit complet , voir comment elle rallie à elle d'abord toutes les manifestations affectives générales qui forment , dans la philosophie des écoles , le domaine de la volonté , puis surtout le système des facultés intellectuelles proprement dites , ou des facultés de l'entendement.
Pour ce qui est du premier point , voici succinctement, et. suivant son esprit ou sa lettre , les solutions de la phrénologie.
hdivocation, Y impulsion, etc .. sont, suivant elle , le résultat de l'action permanente , sourde et, en quelque sorte, chronique, d'une ou de plusieurs facultés primordiales.
Le désir, c'est le résultat, pour ainsi dire aigu , du commencement d'action de toute faculté vers son objet , et il est toujours accompagné d'un sentiment de bien-être qu'on nomme plaisir.
Le plaisir et la douleur ne sont que le mode le plus général de la satisfaction ou de la nonsatisfaction d'un besoin ou d'une aptitude.
L 'affection , c'est un sentiment plus fort et plus caractérisé que le désir , et qui résulte de l'action d'une ou de plusieurs facultés. Suivant Spurzheim, c'est surtout un mode d'action des facultés affectives.
La passion , c'est le plus haut degré des affections , ou de l'action d'une ou de plusieurs
facultés, et surtout des penchahs proprement dits, ou du premier ordre des facultés affectives.
La volonté n'est vraiment que le plus haut degré du désir, et elle est d'autant plus forte que les penchans sont plus violens et moins réfléchis. Par conséquent, la liberté est en raison inverse de la volonté, et cette liberté , loin d'être absolue , n'est elle-même , dans son plus haut degré, que la possibilité qu'a l'homme de choisir la détermination qu'il ci oit la meilleure, d'après tous les motifs que tire sa raison soit de l'action de ses facultés intellectuelles et affectives, soit de celle des agens extérieurs.
J'aurai , du reste , occasion de revenir sur les deux questions de la liberté et de la volonté ; et , sans insister davantage sur les autres modes affectifs généraux du désir , de l'affection , de la passion , je me borne à dire que la phrénologie me semble les avoir énoncés d'une manière plus naturelle , plus claire, et surtout beaucoup plus détaillée, que cela n'avaitété fait avant elle , et même par le chef de l'école écossaise. Je passe à un point plus important et plus difficile , la manière dont elle a rallié à ses facultés primordiales les facultés in-
tellectuelles proprement dites des systèmes de philosophie qui l'ont précédée.
Cette manière consiste , comme je l'ai déjà dit plusieurs fois , à envisager les facultés de l'entendement proprement dit , non plus comme des facultés réellement distinctes et primitives , mais seulement comme des modes ou des degrés d'action des facultés réellement primordiales.
Ainsi , Y attention , regardée dans les systèmes de psychologie les plus modernes f comme la première ou comme une des premières facultés de l'entendement, a été considérée par Gall et par la phrénologie , non plus comme une faculté distincte , mais comme le premier mode d'action , un mode commun et nécessaire , de toute faculté. C'est , comme son nom l'indique , la tension , l'entrée en action , l'éveil de chacun de ces sens internes; éveil soit spontané, soit provoqué par la volonté, soit dû à l'action des viscères ou des sens extérieurs. Il y a donc , dit la phrénologie , autant d'espèces (l'attention qu'il y a de facultés primordiales,
el ce mode d'action est en raison directe dû développement et de l'activité de chacune d'elles. Si , dans certains cas , un individu paraît doué d'une grande force d'attention sur tous les sujets de ses facultés, c'est que , chez lui , ces dernières , quelque soit leur développement proportionnel , sont toutes douées dune grande intensité d'action.
On ne peut nier que cette manière d'envisager l'attention, et d'expliquer comment il se fait qu'un homme, ou tout autre animal, soit très-attentif pour tel ordre de sentimens ou de sensations, et ne le soit quelquefois que très-peu ou même aucunement pour tel autre ; on ne peut nier , dis-je , que cette manière de voir ne soit plus satisfaisante , et n'embrasse plus complètement tous les faits d'attention que tout ce qui a été dit antérieurement sur cette prétendue faculté. Cependant , ce premier degré d'action de toute faculté , ou plutôt cet état indispensable de toute faculté agissante , cette attention , qui est , pour ainsi dire, le synonyme d'action intellectuelle, Spurzheim ne l'a pas regardée comme un mode tellement général , tellement uniforme, tellement invariable de toutes les facultés , qu'il n'ait cru pouvoir admettre une faculté perceptive mé-
diatè , qu'il a nommée sens de l'éventualité ou des phénomènes;, laquelle considère soit les événemens du dehors , soit les faits du dedans, c'est-à-dire l'action des autres facultés , et dont l'action , appliquée aux sensations présentes, serait l'attention par excellence, renforcerait , autant qu'il m'a paru , l'attention de chacune des autres facultés , 1 intellectualiserait davantage , et , sans doute , expliquerait ce plus grand degré d'attention que certains individus semblent pouvoir donner presque indistinctement à toutes sortes de faits ou d'événemens.
Mais Spurzheim est encore allé plus loin dans cette voie. Gall avait admis purement et simplement que la perception, la mémoire ou réminiscence, le jugement et l'imagination sont, comme l'attention , des degrés ou des modes d'action de toute faculté fondamentale, c'està-dire, que chaque faculté, de même qu'elle peut percevoir les sensations ou les idées de l'ordre qui lui est propre, peut aussi en avoir la mémoire ou la réminiscence, peut comparer leurs rapports et les juger , peut imaginer ou inventer dans l'ordre spécial de son action. Spurzheim accorde bien que la perception , la mémoire, l'imagination, le jugement ne sont pas des facultés primordiales , mais seulement
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des modes d'action de ces dernières; mais il nie que ce soient des modes d'action dr toutes sans exception. Suivant lui, les facultés affectives en sont dépourvues ; elles sont, à proprement parler, de simples facultés impulsives, (\c< mobiles d'action, qui n'ont ni perception , ni mémoire, ni imagination, ni jugement» qui n'ont pas même conscience de leur propre action : ce sont les facultés intellectuelles qui ont tout cela pour les facultés affectives , et qui l'ont, en outre, pour elles-mêmes. Voilà, 'sans contredit, une analyse bien subtile ; il s'agit d'examiner si, d'après les principes même de la phrénologie, elle repose sur des fondement bien solides.
Les facultés affectives , telles, par exemple , tpie les sens du courage , de l'approbation , de la vénération, n'ont pas, sans doute, la perception des objets, qui sont cependant pour elles une cause d'entrée en exercice, puisque la perception de ces qualités est la fonction exclusive des sens, ou plutôt des facultés perceptives immédiates. Mais elles ont cela de commun avec les facultés intellectuelles supérieures ou non perceptive-, et , comme elles, elles reçoivent, dvs facultés perceptives immédiates, les matériaux extérieurs sur lesquels s'exercent
leurs impulsions , leurs désirs , leurs passions.
Mais ces impulsions, ces désirs, ces passions, et les sentimens , les idées dans lesquels l'analyse peut les résoudre , les facultés affectives, à la différence des facultés rétlectives, n'en ont pas même la conscience, au dire de Spurzheim ; ce sont les facultés intellectuelles perceptives qui l'ont pour elles , et spécialement le sens des phénomènes. Les facultés affectives, ajoute cet auteur, n'ont pas même connaissance des objets de leur satisfaction. La faim ne connaît pas les alimens, ni le courage son adversaire , ni la circonspection l'objet de sa crainte , ni la vénération ïétre auquel elle s'adresse. C'est le sens des phénomènes qui connaît tout cela pour elles, et en donne connaissance aux facultés rétlectives. S'il en est ainsi , les facultés affectives sont bien complètement aveugles. Ne connaître ni l'objet vers lequel on est poussé , ni les motifs extérieurs qui vous y poussent , ni même les sensations intimes par lesquelles on y est conduit; en d'autres termes , n'avoir pas conscience de soi , c'est bien une cécité complète , un manque absolu d'intellectualité , et comme une non existence.
Les facultés affectives, c'est-à-dire les penchans et les sentimens, étant, suivant Spurz-
heim , non-seulement sans perception immédiate des qualités extérieures des objets qui peuvent les faire entrer en action , mais encore sans perception de leur propre action et de l'objet de cette action , à plus forte raison doivent-elles être sans mémoire de leurs émotions et de leurs idées , sans imagination et sans jugement, Pour la mémoire , c'est le sens des phénomènes ou de l'éventualité qui est leur fondé de pouvoir; pour l'imagination , c'est sûrement encore le même sens, mais il faut essentiellement qu'il s'y aide de l'action de cer laines autres facultés perceptives , telles que les sens de l'individualité et de la configuration ; pour le jugement , enfin , les facultés affectives sont encore suppléées, à ce qu'il me semble, par le sens des phénomènes , mais surtoul par les deux facultés réflectives de la comparaison et de la causalité.
Dans ma manière de voir relativement aux classifications psychologiques, cette opinion de Spurzheim sur les facultés intellectuelles proprement dites ou modes généraux d'action des véritables facultés, dont il prive les penchanset les sentimens , cette opinion a beaucoup moins d'importance que ne lui en croyait son auteur, ou plutôt elle n'en a aucune ; c'est une pure dispute de mots ,mais une dispute de mots qui
est un pas rétrograde en phrénologie, 11 est impossible , en effet , de ne pas voir , dans des penchans et des sentimens aussi aveugles que les fait Spurzheim, l'instinct ou la passion des anciens moralistes, divisée en un certain nombre de passions ou d'instincts secondaires , et dans la faculté des phénomènes qui a , pour eux, de la perception , de la mémoire, de l'imagination , et même un peu de jugement qui s'ajoute à celui des facultés réflectives , la perception , la mémoire , l'imagination , le jugement, considérés abstraetivement comme dans l'ancienne idéologie, et appliqués aux déterminations de la passion et de l'instinct. Il vaudrait mieux s'en tenir à la manière de voir de Gall sur les modes généraux d'action des facultés , qu'il considère comme communs à toutes sans exception ; cela n'est pas si alambiqué , et cela est plus clair.
Je vais terminer , en peu de mots , l'examen de la perception , en la considérant dans les facultés qui en sont douées , suivant Spurzheim comme suivant Gall , c'est-à-dire dans les facultés intellectuelles , soit perceptives , soit réflectives.
Pour ce qui est des premières, ce mode d'action est aus:-i simple (pic possible dans ce que
la phrénologie appelle fonctions immédiates des sens, el ce qu'il serait, comme je l'ai déjà dit , plus logique, eimème plus phrénologique, d'aj>peler facultés perceptives immédiates. 11 a pourobjet la perception < ou (e nue des qualités des corps , en vertu de l'action de chacun des sens extérieurs, et, dans ce cas, il n'est autre chose que la sensation des écoles philosophiques. Dans les facultés perceptives médiates, au contraire, la perception , beaucoup plus complexe, comprend les idées d'existence , de forme et toutes les diverses notions de relation des objets extérieurs, par exemple celles d'étendue , de pesanteur dans les sciences et les arts industriels , et, dans les lettres, les beaux-arts, celles qui ont irait à la poésie, à la peinture, à la musique. Les facultés réflectives , enfin , perçoivent l'action de toutes les autres facultés et la leur propre, c'est-à-dire que leur perception est la réilexion des écoles philosophiques; et la phrénologie n'a fait ici, comme en beaucoup d'autres lieux , que changer les termes, ou y introduire des divisions, qui ne sont encore que des mots. Suivant elle , en effet , le sens des phénomènes serait une sorte de premier degré de réflexion pour les émotions des facultés affectives, et aussi pour les perceptions des autres
facultés perceptives , ses compagnes , premier degré dans lequel, sans doute , les facultés réflectives proprement dites, iraient puiser leurs matériaux pour la réflexion relative aux émotions des penchans et des sentimens. Or ce ne sont là que des formules, qui expriment seulement , d'une manière plus sensible , les degrés successifs de la réflexion. Je passe à l'examen de la mémoire, envisagée d'après les données de la phrénologie.
Désirs, passions, sensations , idées de toutes sortes , il n'y a pas une de nos manifestations intellectuelles , depuis le sentiment le plus vague jusqu'à l'idée la plus nette et la plus déterminée , depuis le fait intellectuel le plus simple jusqu'à la manifestation morale la plus complexe , qui ne puisse se retracer à notre esprit, soit involontairement, soit par l'effet de la volonté. Aussi Gall avait-il regardé la mémoire comme un mode d'action commun à toutes les facultés sans exception , tout en donnant plus spécialement ce nom à des facultés dont le domaine comprend surtout les diverses sorles de mémoire , admises avant lui par les psychologistes, telles que la mémoire des choses, celle des personnes, celle des lieux, celle
<lt' s mots , différentes espèces <.\v mémoire, en effet, qui , avec celle des chants musicaux, forment ce qu'il y a de plus saillant dans les diverses faces de cet attribut de l'intelligence humaine. Spurzheim n'admet, comme je l'ai déjà dit , de mémoire que dans les facultés intellectuelles, soit perceptives, soit réflectives, et il pense que la mémoire , ou répétition du sens des phénomènes , rappelle les émotions , ou les perceptions des facultés affectives. En outre , il sépare la réminiscence de la mémoire., tandis que Gall, au rebours d'Aristote, les considérait comme deux espèces du même mode d'action, sous le nom de mémoire volontaire ou proprement dite, et de mémoire involontaire ou réminiscence. Pour Spurzheim, la réminiscence n'est plus le rappel , à la vérité involontaire, d'une perception , ou d'une notion bien précise , mais c'est un sentiment qui nous apprend que nous avons déjà eu cette perception , cette notion, sans que nous puissions nous rappeler ni l'une ni l'autre , comme quand on se souvient d'avoir su le nom d'une personne , sans pouvoir le dire ; et c'est cette simple variété de la mémoire, soit volontaire, soit involontaire, que Spurzheim regarde, sous le nom de réminiscence , comme la répétition d'action , ou la mémoire du sens des
phénomènes. Mais s'il en était ainsi, ce devrait être là tonte la mémoire des facultés affectives, puisque, suivant Spurzheim , elles n'en ont pas d'autre que la répétition de ce sens, et alors elles n'auraient pas de mémoire proprement dite , soit volontaire, soit involontaire. Or , il ne peut pourtant pas être mis en doute qu'on se rappelle , soit volontairement, soit involontairement, avoir très-positivement éprouvé tel ou tel désir , felle ou telle affection , telle ou telle passion, c'est-à-dire tel ou tel résultat de l'action des facultés affectives , et toutes les idées dans lesquelles il est décomposable , ce qui ne saurait avoir lieu si ces facultés n'avaient pour mémoire que la répétition d'action du sens des phénomènes, avec les caractères que lui attribue Spurzheim. Ou ce philosophe s'est mal rendu compte de ses idées , s'y est perdu en voulant y introduire une analyse trop subtile et purement nominale ; ou il les a mal exprimées, dans une langue qui ne lui était pas assez familière.
\J imagination qui, suivant Spurzbeim , est 1*' troisième et dernier mode de qualité des facultés intellectuelles , est considérée par Gall comme le quatrième et le plus haut degré de
leur activité, le jugement , dont je parlerai plus bas, n'étant, suivant lui, que le troisième. Gall regardait, avec raison, l'imagination comme
le résultat de l'action, en quelque sorte spontanée, des facultés, comme l'esprit créateur, les prit de composition , de découverte, le génie, et il en faisait un mode commun à toutes les facultés, aux penchans comme aux facultés les plus intellectuelles Spurzhèim est réellement de même opinion, lorsqu'il dit que l'imagination, c'est l'instinct dans les penchans des animaux, qu'elle porte le nom d'imagination dans les facultés intellectuelles de l'homme , mais qu'elle n'a point de nom spécial pour les facultés affectives ; ce qui ne l'empêche pas de dire ailleurs (pie les penchans et les sentimens, c'est-à-dire les facultés affectives, sont dépourvues d'imagination comme de perception et de mémoire , s'égarant ainsi dans toutes les distinctions subtiles qu'il a cherché à faire entre les facultés admises primitivement par Gall , et surtout entre leurs modes d'action. 11 n'y a donc pas, suivant ce dernier, de faculté véritablement primordiale , d'aptitude bien réelle , qui ne puisse avoir et n'ait effectivement son imagination, son esprit d'invention, son génie. Mais , dans le langage usuel, on donne plus spéciale-
ment !e nom d'imagination à la faculté de sentir, de penser par images, et par conséquent an goût des beaux arts, au génie poétique surtout, ou , pour parler le langage de la phrénologie, et même d'après ses propres aveux, au résultat psychologique complexe de l'action des sens de l'idéalité ( instinct poétique de Gall ) , de la merveillosité, de l'individualité , de la configuration. La. première de ces facultés surtout , ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le montrer, n'est autre chose que l'imagination, et pourrait dispenser de reconnaître celle-ci comme mode commun d'action des autres facultés. C'est encore ici un des cas, il importe de le remarquer, où la phrénologie , entraînée par la force des choses , et l'incertitude de la matière, confond, sans le vouloir, et peut-être sans le savoir, ses facultés primordiales avec leurs modes d'action, tantôt spécialisant ceux-ci , tantôt généralisant celles-là, suivant les besoins momentanés de sa systématisation.
Spurzheim, admet bien avec Gall, que le jugement est un mode d'action des facultés , mais d'abord il prétend, comme il a fait pour les autres modes, la perception, la mémoire et l'imagination , que le jugement n'est un mode d'ac-
DES MODKs DES FACULTES PRIMORDIALES. .'»l(.(
lion (|ne des facultés intellectuelles; ensuile sa manie de rectification et de distinction lui fail dire que le jugement n'est point un mode de quantité, ou un degré d'action de ces facultés , mais un mode de qualité , en ce que le jugement , qui est la faculté de sentir les rapports existant entre les objets ou leurs qualités, peut être bon ou mauvais, droit ou défectueux, etc.. Mais on en peut dire autant de la perception , et surtout de la mémoire: et, en outre, le jugement peut être, comme elles, plus ou moins prompt, plus ou moins actif, plus ou moins parfait , ce qui en fait bien un mode de quantité. La distinction de Spurzbeim me paraît donc sans fondement , et par cela même inutile ou plutôt nuisible. Il vaudrait mieux reconnaître avec Gall , que le jugement est un des quatre degrés ou modes d'action des facultés, degrés ou modes qu'on énoncera dans l'ordre qu'il leur a donné lui-même, et qui est, effectivement celui de l'élévation ou de l'importance plus grande de leurs résultats. Attention et perception , mémoire, jugement , imagination ? en n'oubliant pas qu'imagination est souvent synonyme de génie, telles sont donc les quatre ou cinq facultés que la pbrénologie a cru devoir conserver des anciennes facultés de l'entendement , pour en faire autant de modes d'ac-
lion , soit de toutes les facultés primordiales suivant Gall , soit des facultés intellectuelles seulement suivant Spurzheim , et qu'elle a regardées comme pouvant rallier à elles toutes les autres facultés intellectuelles des anciens philosophes, et comme pouvant expliquer toutes les manifestations psychologiques de l'homme et des animaux.
Quant aux autres facultés admises par les idéologues, telles que l'abstraction, la comparaison, la réflexion, le raisonnement, laphrénologie les rattache, soit implicitement , soit explicitement , à un de ses quatre modes généraux d'action des facultés intellectuelles; ou bien elle les considère , non point comme des modes de ces facultés , mais bien comme des facultés primordiales elles-mêmes , dont elle n'a fait que changer le nom, en vertu d'une analyse qu'elle croit supérieure a celle des écoles.
lu* abstraction tient à la fois de la perception et de la comparaison ou du jugement. Percevoir nettement toutes les qualités d'un objet , de manière à bien les isoler l'un de l'autre, c'est abstraire, et chacune des idées sensibles qui en résultent est une idée abstraite simple. Voir qu'une ou plusieurs des qualités de cet objet
dis d'être df.s facultks primordiales. 321 m1 retrouve dans d'autres objets, et donner un nom commuD à cette qualité considérée dans durerons corps, c'est former dc^ idées abstraites générales, et c'est même plus que de l'abstraction, c'est delà comparaison et du jugement, Sons aucun rapport donc la faculté d'abstraire ne peut être considérée comme un sens à part ; et à vrai dire, laphrénologie ne s'en est pas occupée.
Pour ce qui est de la comparaison , mais de la comparaison purement logique, de celle qui consiste à voir, en même tems , deux ou plusieurs idées , leurs rapports de convenance ou de disconvenance , leurs degrés de compréhension , il est évident que ce n'est, comme je l'ai déjà exposé, qu'une des faces ou des degrés, le premier si l'on veut, du jugement. Jugement nécessite comparaison, comme on pourrait dire qu'il ne peut pas y avoir de comparaison sans jugement, au moins tacite. La comparaison est donc le même mode d'action des facultés que le jugement , un mode d'action instantané ; et , soit avec la phrénologie , soit avec l'ancienne psychologie, il n'y a pas à la considérer comme une faculté primitive.
La réflexion n'est point une faculté distincte
et isolée de l'esprit, et jamais elle n'a été donnée comme telle par aucun philosophe qui ait eu de la précision dans les idées. Suivant Locke , par exemple , elle est une des deux sources de nos idées, et la sensation en est l'autre. Elle renferme ainsi tout ce que cette dernière ne comprend pas, la perception, la rétention ou mémoire , la distinction , la comparaison , le jugement ; et Condillac dit à peu près la même chose en d'autres termes. Le mot de réflexion n'exprime donc qu'un reploiement de l'esprit sur lui-même, une réaction de l'intelligence sur ses propres actes , et il a servi à la phrénologie à désigner , sous le titre commun de facultés réflectives , les deux dernières facultés qu'elle admet, celles de la comparaison et delà causalité. En faisant en son lieu l'examen de l'une et de l'autre, j'ai d'abord montré, ce que je rappelais tout à l'heure , que la comparaison, soit instantanée, soit réflective, est un acte de l'esprit , qui ne peut être séparé du jugement, et qui ne demande, pour faculté qui l'explique , que celle que suppose ce dernier acte lui-même. J'ai dit ensuite que le sens de la causalité me paraissait , au contraire, pouvoir être considéré comme une faculté primordiale, commune, dans son essence, aux a ni-
maux et à l'homme, et qui, par cette raison, pouvait tout aussi bien être placée au bas de l'échelle , parmi les instincts, qu'en haut, parmi les facultés réflectives. Je n'ai donc plus à revenir là dessus , et il me reste , pour achever l'examen du système de Gall et de Spurzheim , à traiter de sa partie pratique , c'est-à-dire , à donner quelques exemples de la manière dont ces philosophes font dériver certaines affections, certaines passions , certains caractères , de leurs facultés primordiales ; et à rechercher surtout quelles applications ils ont faites de leur doctrine aux questions scientifiques ou sociales de la raison, du libre-arbitre, de l'éducation, de la culpabilité , de la folie et de la perfectibilité humaine.