ORDRE II
FACULTÉS INTELLECTUELLES
GENRE I. — Sens extérieurs, ou Facultés perceptives immédiates.
Les sens, en recevant et en transmettant au cerveau les impressions des objets extérieurs , fournissent les matériaux de la sensation ou plutôt des sensations. Mais on ne doit point donner à ces dernières le nom de facultés : ce ne sont que des fonctions, des actes, le résultat de l'exercice de telles ou telles facultés , et si , au lieu du nom générique de sensation , on leur donnait , par exemple , celui de sensibilité ou de perceptibilité , il ne faudrait pas oublier que ce nom ne représente réellement aucune faculté vraiment déterminée; il n'exprime qu'une pure opération de notre intelligence , une abstraction en vertu de laquelle nous considérons,
dans ce qu'elles ont de commun , les faculté* réellement spécifiques qu'a notre esprit , de former telle ou telle sensation, à l'occasion de telle ou telle espèce d'impression faite, sur chacun de nos sens , par l'ordre d'objets avec lequel la nature l'a mis en rapport.
En effet , les sens ou les nerfs de transmission de leurs impressions, n'étant point le siège de la perception , on est ainsi invinciblement conduit à reconnaître dans le cerveau autant de facultés perceptives, qu'il y a d'ordres d'impressions sensoriales (i). 11 y a une faculté de perception pour les impressions venues par le sens de la vue, pour la lumière et toutes ses décompositions, toutes ses nuances, toutes ses moditications. Il y en a une autre pour les sons , une autre pour les saveurs , une autre pour les odeurs, une autre, enfin, pour les impression:exclusivement propres au sens du tact, pour la température, la consistance des corps, leur humidité et leur siccité.
Les facultés perceptives simples, en quelque .-<orte, sont ce que la phrénologie nomme fonctions immédiates ou spéciales des sens, et qu'il
(1) Maint.1- Riran, De ï Influence fie ï habitude sur I" faculté de penser , Paris, an xi , p. 14.
vaudrait mieux, ce me semble, appeler facultés perceptives immédiates ; car , pas plus que toute autre faculté , elles n'ont leur siège dans le sens , et elles ne font que s'exercer immédiatement , et pour ainsi dire sans extension , sur les matériaux apportés par lui.
GENRE H. — Facultés perceptives proprement dites, ou médiates.
La phrénologie donne exclusivement le nom de facultés perceptives à celles qui, n'ayant pas uniquement pour objet, comme les précédentes, de nous faire connaître les corps par les qualités qui les constituent pour nous , sont néanmoins , pour notre esprit , une source de connaissances ou d'impulsions , puisée dans les objets extérieurs.
Ces facultés sont , quant actuellement , au nombre de douze , savoir : les facultés de l'individualité , de la configuration , de l'étendue , de la pesanteur , du coloris , de la localité , du calcul , de l'ordre , de l'éventualité , du teins , des tons et du langage ; et il y a des phrénologistes très-avancés qui ne sont pas contens de cela , et qui , par exemple , proposent de diviser la faculté et l'organe de la pesanteur en
deux, une faculté et un organe de résistance, mn faculté et un organe d'impulsion ou de force ( t). Ces facultés perceptives , qu'on pourrait appeler médiates , comprennent ou représentent d'abord toutes ces aptitudes purement intellectuelles , ces talens que , par un abus de mots , la philosophie superficielle de Hobbeset d'Helvétius avait attribués exclusivement à l'exercice et à la perfection des sens : l'imagination dans les beaux-arts et surtout dans les lettres ( individualité ) , le talent du dessinateur , du sculpteur (configuration ) , celui du peintre coloriste ( coloris ) , le génie des mathématiques pures ou du calcul (calcul), celui de la géométrie, de la mécanique , de l'architecture (étendue et pesanteur), celui des classifications (ordre), celui de l'histoire (éventualité), celui de la chronologie (tems), l'amour des voyages et de toute l'instruction , de toutes les émotions dont ils sont la source (localité ) , le génie de la musique (tems, tons), la science philologique (langage).
La phrénologie a encore rangé dans le second genre de ses facultés perceptives , certaines facultés qu'elle croit nécessaires pour la per-
M' Simpson , Phrenological journal , Edinl>nrg-h , Docember , 1834.
céption des qualités des corps dont les sens seuls ne nous donnent pas la connaissance, pai exemple la résistance et la pesanteur, qualités pour l'appréciation desquelles il faut que les muscles entrent en action ; ou bien certaines qualités de ces mêmes corps que plusieurs sens nous font connaître à la fois, telles que les formes , les dimensions , les distances , dont nous devons la notion à la fois à la vue et au toucher, et cela dans le cas même où l'on voudrait admettre que la vue ne vient qu'en seconde ligne, après l'espèce d'éducation qu'elle a reçue du toucher.
Les bases, sur lesquelles la phrénolofjie établit sa doctrine des facultés perceptives , sont bonnes sans contredit. D'une part, pour ce qui a trait aux fonctions immédiates des sens , ou plutôt aux facultés perceptives immédiates , les sens , ni leurs nerfs ne faisant pas la sensation , il doit y avoir autant de ces facultés qu'il y a d'ordres de qualités exclusivement perçues par chacun des sens ; d'autre part, il y a des ordres de perceptions dont plusieurs sens à la fois fournissent les matériaux: et enfin, il y a des aptitudes intellectuelles, des talens , dont l'exercice est nécessairement lié à l'existence des différens sens, soit pour les ma-
tériaux, soit pour les moyens de manifestation ou d'action que ces derniers leur fournissent.
Mais si ces données générales sont vraies , leurs applications , leurs détails , en un mot la distinction, la délimitation de ces diverses facultés perceptives, soit immédiates, soit médiates, ne sauraient être aussi précises que l'établit la phrénologie , et elle l'a reconnu elle-même , en ne donnant que comme probables un certain nombre de ses facultés perceptives , celles de l'étendue , de la pesanteur, de l'éventualité, du tems , etc . . .
Et d'abord , y a-t-il une différence fondamentale, constante , entre les fonctions immédiates de chaque sens , et les facultés médiates qui en ressor tissent plus spécialement ? N'est-ce pas, dans certains cas, la même faculté considérée dans les divers modes ou dans les divers degrés de son action? prenons pour exemple la perception de la lumière et de ses diverses nuances , ou des couleurs , et la faculté médiate qui y est le plus étroitement liée , ou le talent du coloris. Croit-on que, chez les peintres doués de cette faculté , elle ne dépende pas de ce qu'ils voient les divers objets de la nature colorés comme ils les colorient eux-mêmes; et chez ceux, au contraire, en qui ce ta-
lent manque, cette nature n'est-elle pas grise, terne, décolorée, comme leurs tableaux? Ce cas me parait être un de ceux où l'on ne doit pas distinguer la faculté perceptive médiate de la faculté perceptive immédiate qui lui correspond.
Quant à la distinction des diverses facultés perceptives médiates ou proprement dites , elle est sujette aux mêmes difficultés et aux mêmes objections que la distinction des autres facultés fondamentales ; et l'on comprendra cet embarras , si l'on réfléchit qu'il a été partagé par les deux auteurs de la psychologie phrénologique , et qu'ils diffèrent non pas seulement par le nombre des facultés perceptives médiates qu'admet chacun d'eux , mais par les bases même sur lesquelles ils établissent la distinction de ces facultés.
En effet , les facultés perceptives admises par Gall ne sont autre chose que ce que supposent , de toute nécessité, dans l'entendement , les diverses aptitudes savantes , artistes, industrielles de l'homme , d'après la manière ancienne et vulgaire dont elles sont dénommées. C'est la mémoire des choses, l'éducabilité , pour les historiens , les chroniqueurs ,• c'est le sens des
localités, pour les amateurs de voyages , pour les paysagistes ; c'est la mémoire ou le sens des personnes , pour les peintres de portraits , les sculpteurs , les dessinateurs; c'est la mémoire ou le sens des mots, pour les philologues ; celui du langage et de la parole , pour les grands parleurs , les orateurs ; celui des couleurs , pour les peintres qui sont surtout coloristes ; celui de la musique , pour les compositeurs en cet art ; celui des nombres, pour les mathématiciens de toute sorte ; celui des mécaniques , pour les hommes remarquables, de toute façon, par leur habileté en apparence manuelle , pour les architectes , les mécaniciens proprement dits, etc ....
Spurzheim a vu la chose d'une autre façon. Il a cherché à analyser les différens ordres réellement distincts d'idées , ou de notions qui nous viennent par suite de l'impression que les qualités des corps font sur nos sens. Chacun de ces ordres , il l'a rapporté, comme effet, à une faculté perceptive, également distincte des autres facultés de cette classe , et il a considéré les aptitudes soit savantes , soit artistes , soit industrielles , qui, depuis long-tems, avaient un nom dans le langage usuel , comme le résultat de l'exercice d'une ou de plusieurs de ces
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facultés. Vinsi, les notions dv l'étendue, de la pesanteur et de la résistance, celle du calcul ont été considérées, par lui, comme formant trois classes à part , et demandant chacune une faculté distincte, dont le développement isolé devra produire ou des géomètres, ou des mécaniciens, ou des architectes, ou des calculateurs, tandis que leur développement simultané donnera des mathématiciens ou des physiciens complets. De la même manière , l'organe de la musique , de Gall , s'est trouvé divisé pour former, d'une part l'organe des tons , qui produit surtout les mélodistes, d'autre part l'organe du tems , qui fait des musiciens remarquables par l'harmonie et le rithme, mais qui, dans une autre direction, c'est-à-dire, combiné avec d'autres facultés , produit des
astronomes, des chronologistes, etc
Ces principes de distinction systématique de Spurzheim , non-seulement pour les facultés perceptives , mais pour toutes les facultés , me semblent préférables à ceux de Gall : ils sont même les seuls qui puissent être adoptés ; car il ne peut pas y avoir deux manières de procéder à cet égard. Mais c'est l'application qui en est difficile et conjecturale, et celle qu'en a faite Spurzheim aux facultés perceptives mé-
diates, bien qu'elle me paraisse fondée dans la nature , est attaquable par plusieurs points. Je ne rappellerai pas ce que j'ai dit à propos de la faculté de percevoir les divers accidens de la lumière , et de celle du coloris , qui ne sont, sans doute, que deux modes de la même faculté primordiale. J'appellerai seulement l'attention sur la convenance qu'il y aurait , phrénolornquement parlant, à réunir aussi en une seule faculté , et d'après l'idée première de Gall , sous le titre de mémoire ou de sens des objets et des formes , les deux facultés de l'individualité et de la configuration , qui n'en font réellement qu'une , laquelle toucherait , en outre, de bien près à l'imagination oui déalité. Il n'est pas possible , en effet , de concevoir l'existence d'un objet , sans lui donner une forme , aussi vague que l'on voudra, et la personnification , qu'au dire de Spurzheim , le sens de L'individualité ferait delà vie, du mouvement, et, j'ajoute avec Hobbes, de l'esprit, n'est véritablement que cela. On ne peut, dit ce dernier philosophe , se représenter Dieu , l'esprit , l'âme , que comme une grande figure , vague sans doute , mais enfin comme une figure , et à plus forte raison doit-il en être de même de toutes les autres personnifications.
Somme toute , les facultés perceptives , soit immédiates, soit médiates, de la phrénolOgie , ne peuvent pas ne pas exister, puisque nous a vous la faculté, de percevoir, des sensations, ou de former des notions , à l'occasion de l'action des objets extérieurs sur nos sens , et ce/. derniers déterminent le nombre des facultés perceptives immédiates. Quant aux facultés perceptives médiates , elles me paraissent , sauf ce que j'ai dit de la réunion en une seule {'acuité des sens de la vue et du coloris , cl de la fusion , plus nécessaire encore, de ceux de l'individualité et de la configuration , elles me paraissent représenter, tant bien que mal , les notions qui ont pour causes et pour objets les corps extérieurs et leurs qualités, ainsi que les aptitudes et les talens qui donnent îieu à ces notions, ou s'exercent sur elles : mais peutêtre qu'en analysant mieux , on arriverait à une systématisation différente et plus exacte ; ce qui ne serait , au reste , qu'une affaire de mois, trop peu importante pour qu'on doive s'y arrêter.
GENRE III. — Facullcs réflecHvcs.
Ta plirénologie, dans son classement; plus
rigoureux et plus philosophique que celui du fondateur de la doctrine , a placé au sommet de sa hiérarchie psychologique , deux facultés déjà admise?, par Gall , qu'elle a appelées du titre commun de facultés réflectives , et qui sont , la comparaison ( sagacité comparative , Gall) et la causalité ( esprit métaphysique , Gall ).
Il n'est aucun système psychologique , dans lequel la comparaison ne soit , d'une manière presque toujours explicite , considérée comme une faculté primordiale de l'entendement. Il est hors de doute , en effet , que nous avons le pouvoir de comparer , et l'on ne conçoit pas l'entendement , la vie même , sans cette faculté. Nous comparons nos sensations , nos idées, nosjugemens, nos comparaisons même, non-seulement pour saisir les différences et les analogies de ces divers actes intellectuels entre eux , mais pour mieux distinguer chacun d'eux pris isolément ; et la faculté de distinction , admise par Locke, n'est certainement qu'un des points de vue de la comparaison , comme on pourrait dire que la faculté de comparer est un point de vue , un commencement de celle de distinction. Nous comparons non-seulement
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nos actes purement intellectuels , mais nous comparons encore nos actes affectifs , nos besoins , nos impulsions , leurs motifs extérieurs ou intérieurs , afin d'apprécier leur valeur respective, et de mettre un peu de raison et de li berté dans nos déterminations et dans nos. actes. Dans notre langage , enfin , nous faisons des comparaisons plus ou moins nombreuses , et plus ou moins exactes , dans le but de mettre aussi les autres à même de mieux comparer et de mieux distinguer les notions que nous désirons leur faire partager, et les motifs de détermination que nous voulons leur offrir. On conçoit, d'après cela, quelle richesse , quelle lucidité , quelle supériorité devrait donnera l'esprit, si elle était simple, le haut développement de cette faculté , quel rang élevé elle devrait occuper dans tout système psychologique , et comment Gallapu l'appeler, avec raison , sagacité comparative.
Mais ce n'est pas une même faculté qui fait faire les diverses sortes de comparaisons que je viens d'énumérer, comparaisons figurées dans le langage , comparaisons logiques dans la réflexion ; et Gall et Spurzheim me semblent avoir commis ici une double erreur pbrénologique. D'une part, ils ont rapporté à la même faculté,
la disposition , toute réflective , à faire des comparaisons d'idées, dejugemens , de raisonnemens, à généraliser des notions de plus en plus abstraites , et l'aptitude à faire des comparaisons figurées , paraboliques , métaphoriques, la plupart du tems inexactes, et qui ne sont qu'une manière de parler par images , aptitude qui doit se rapporter au talent poétique de Gall , aux sens de l'idéalité, de l'individualité, de la configuration de Spurzheim. D'autre part, et à n'envisager la comparaison que comme purement réflective, mais néanmoins comme un sens spécial , la phrénologie a fait ce qu'elle a tant reproché à l'ancienne psychologie : elle a érigé en faculté primordiale un simple mode d'action des facultés , le jugement , mais le jugement devenu raisonnement, raisonnement philosophique, chez un homme adulte , instruit , chez un généralisateur, un philosophe. « La fonction du sens de la comparaison , dit la phrénologie , est de comparer les idées , les actes des autres facultés, et ces facultés elles-mêmes , de discerner les notions, d'abstraire, de généraliser, de raisonner, en un mot . » iUais raisonner, c'est toujours juger; seulement, c'est juger en se servant d'un nombre, plus ou moins grand, deju-
gemens ou de termes intermédiaires. Ces termes moyens, comme le remarque Locke, sont une espèce de longue vue pour l'esprit , qui lui permet de voir, entre deux idées, des rapports qui, sans eux, seraient inaperçus pour lui. Ceux en qui la vue de l'esprit est bonne n'ont pas besoin de cette sorte de télescope ; ils raisonnent comme les autres jugent, par instinct et d'emblée. C'est ainsi que les animaux, les enfans , les hommes d'un génie brut nous étonnent souvent par des actes intellectuels qui , à raison de leur spontanéité et de leur promptitude, sont de vrais jugemens instinctifs, et qui pourtant, par les combinaisons intellectuelles qu'ils semblent supposer, et par tous les jugemens intermédiaires nécessaires pour les analyser , ont tous les caractères du raisonnement le plus long et le plus subtil. Il faut , pour qu'il en advienne ainsi , que l'instinct , ou que la passion à laquelle se rapporte cette sorte de raisonnement instinctif, soit très-développée , et en même tems très active par elle-même , ou qu'elle soit fortement stimulée par les circonstances extérieures. Il me parait donc que la comparaison, et par suite le raisonnement, même le plus philosophique, ne doivent pas être considérés comme le résultat
d'une faculté spéciale, mais seulement comme une extension , une ampliation du mode d'action appelé jugement , et appliqué par la phrénologïe aux facultés soit affectives, soil intellectuelles , ampliation qui peut être naturelle , comme cela a lieu dans certains cas , et pour certaines facultés, chez les animaux , chez les enfans , chez les hommes d'un génie inculte , ou acquise , c'est-à-dire développée et perfectionnée par l'éducation et par l'exercice , comme cela se voit chez la plupart des hommes arrivés à l'âge adulte.
La phrénologïe a placé le sens de la causalité , ou Y esprit métaphysique, au haut de sou échelle psychologique , et ce n'est pas sans raison ; mais elle pouvait presqu'aussi hien le placer au bas, parmi les facultés communes aux animaux et à l'homme. Cette faculté , en effet , à l'analyser complètement , et à la prendre dans son essence , dans ce qu'elle a de plus simple , n'est autre chose que cette propension qu'à l'homme et qui est nécessaire à la conservation de l'espèce et de l'individu , de transporter , pour ainsi dire , ses sensations , ses perceptions hors de soi , de les regarder comme dépendantes de l'action des objets extérieurs , en un
mot , tir leur chercher une cause. Or, cette faculté , les animaux eh jouissent comme l'homme. Indépendamment de la perception immédiate des objets par le sens de la vue, ils écoutent, odorent d'où viennent les sons, les odeurs annonçant la présence d'objets qui peuvent menacer leur existence, ou servir à leur alimentation, ou à la satisfaction d'un autre quelconque de leurs besoins. Ils cherchent la cause de cessons, de ces odeurs, seulement ils le font plus instinctivement que l'homme , et sans que la réflexion vienne les y aider.
Les animaux, ainsi que les en fans , autant que nous en pouvons juger, attribuent immédiatement la cause de leurs sensations aux objets qui agissent sur leurs sens , sans renmonter plus haut , en général , et sans s'enquérir si ces objets ne sont pas mus euxmêmes par un autre objet , par une autre cause; animant ainsi, en quelque sorte, tout ce qui agit sur leurs sens. L'homme, au contraire , pour peu que l'âge lui ait appris à faire usage de sa réflexion , l'homme va plus loin. 11 remonte aux causes des mouvemens particuliers qui sont l'occasion de ses sensations, cl, d'ascension en ascension , il arrive à se de-
mander quelle est la cause première de tous ces mouvemens,et s'il y a une telle cause. Il ne se borne même pas à cela, et , bien qu'il lui soit difficile d'abstraire la notion de l'existence de celle du mouvement , il l'en détache pourtant, la considère à part , et se demande la cause de telle ou telle existence particulière , puis , en remontant toujours , celle de toutes les existences ; et c'est ainsi qu'il arrive à la notion de créateur de toutes choses , après être arrivé, par une voie parallèle, à celle de leur premier moteur. Voilà comment, de pourquoi en pourquoi , ce qui n'était d'abord que l'instinct, tout-à-fait brutal, de causalité devient, en s'intellectualisant de plus en plus, l'esprit métaphysique par excellence, celui qui fait naître et reproduit sans cesse , sans pouvoir les résoudre jamais, des questions auxquelles l'homme a pourtant attaché ses plus grands titres à la prééminence de son espèce sur toutes les autres espèces animales.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce sens de la causalité , qui est nécessaire à la conservation de l'individu et de l'espèce , et à la satisfaction de leurs premiers besoins , est aussi un des plus grands mobiles de l'avancement des,
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Sciences et de leurs applications à tous les arts industriels. C'est l'esprit qui fait faire des découvertes , c'est l'essence du génie ; mais c'est aussi la cause des divagations les plus absurdes et des prétentions les plus folles, auxquelles se soient laissé aller l'intelligence humaine et la philosophie.
En définitive , on pourrait dire que le sens de la causalité, auquel on conserverait ce nom, a essentiellement pour objet de nous faire transporter hors de nous la cause de nos sensations. Plus son développement serait considérable , plus son activité serait grande , et plus grande serait l'ardeur à rechercher les causes , à les personnifier , à prendre pour elles les signes qui représentent les idées que nous nous en formons ; et cela aurait lieu, ajouterait la phrénologie , dans le cas surtout où l'activité de ce sens serait jointe à celle de l'idéalité, de l'individualité, de la configuration. Ce seraient l'existence et l'exercice de ce sens qui nous feraient croire à l'existence des corps , et, plus tard , à celle de substances que nous ne croyons pas être des corps ; ce seraient eux qui prouveraient l'existence de la matière , à la manière dont Gall a cru que l'existence du sens de la théosophie prouve celle de Dieu , par la corré-
lation nécessaire que ce psyehologiste établi! d'un sens quelconque à son objet, genre d'argument on ne peut plus contestable , mais que ce n'est pas ici le lieu de discuter.