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AVEC LES SYSTÈMES ANTÉRIEURS, ET APPRÉCIATION DE CE SYSTÈME

D\ns l'examen que je viens de faire de la doctrine psychologique de Gall , non-seulenient je crois n'avoir rien omis de ce qui peut en l'aire apprécier les hases , mais je pense, en outre, être entré dans un assez grand nombre

de détails , pour avoir fait ressortir tout ce qu'elle offre de réellement nouveau , et de digne d'attention. Je suis peut-être même allé trop loin sous ce dernier rapport , et le système de Gall , à son apparition , n'a semblé aussi neuf, qu'à raison du point de vue où s'était mis son auteur , et où 3 il faut le dire , la philosophie , alors régnante en France , lui donnait le droit de se placer. Si , en effet , les écoles et les livres de théologie continuaient, comme par le passé , à émettre leurs fausses théories du pur esprit et de la liberté illimitée , le sensualisme , alors en vigueur , tendait , au contraire, à restreindre dans les limites les plus resserrées , les facultés de l'esprit humain et la liberté morale , en puisant les sources des unes et les mobiles de l'autre , uniquement dans l'action du monde extérieur. Gall se plaça entre ces deux extrêmes , et frappa à droite et à gauche, mais surtout sur la doctrine qui faisait tout dériver des sens , et qui s'élevait encore 3 de toute sa hauteur , sur les ruines des idées innées.

Mais Gall n'a-til pas eu connaissance de toutes les opinions, de tous les travaux que j'ai examinés , travaux entrepris, comme les siens , pour établir l'innéité des facultés, et k

prédominance des facultés morales sur les facultés intellectuelles proprement dites , et pour déduire de là une théorie plus modeste et plus vraie de la liberté et de la volonté? Il faut le croire, bien que Gall cite souvent Reimarus, et qu'il n'y ait rien de plus formel, de plus explicite , de plus conforme à ses idées, que la manière dont le professeur de Hambourg entend et développe l'innéité d'une faculté. Quant aux travaux de Hutcheson et de Reid , travaux si semblables à ceux de Gall, sans doute il ne les a pas connus davantage, et je ne crois pas, en effet , que les noms de ces écrivains soient une seule fois cités dans son ouvrage. Mais Spurzheim , qui a vécu si long-tems en Angleterre et en Ecosse , et qui a écrit la plupart de ses traités dans la langue de ce pays, ne pouvait guères ne pas avoir pris connaissance des travaux de l'école écossaise , et cependant il n'en parle pas plus que Gall n'avait fait avant lui. Sans rechercher les motifs de ce silence, et en accordant à la phrénologie le même degré d'originalité qu'aux doctrines de cette école , ce qu'il me reste à faire maintenant, c'est de comparer les opinions psychologiques de Gall et de Spurzheim, aux opinions antérieures du même genre, et surtout à celles qui s'en rapprochent

le plus , soit dans Tordre logique , soit dans l'ordre des tenis ; pour voir ce qu'est devenue, entre les mains de ces deux philosophes , la doctrine de l'innéité des facultés , quel degré de vérité ils ont su donner à la distinction des pouvoirs intellectuels et moraux, enfin, quelles applications plus utiles ils ont faites de leur théorie, aux diverses questions de morale privée et générale .

Je crois devoir rappeler ici que la doctrine de l'innéité des facultés consiste tout simplement à admettre que, dès la plus tendre enfance , il se produit , dans notre pensée , des faits surtout affectifs, qui ne sont nullement en rapport de développement virtuel ou successif avec la production des faits sensitifs ; que ces faits affectifs forment des groupes assez distincts pour ne pas pouvoir s'expliquer les uns par les autres ; ce qui conduit, de toute nécessité, à reconnaître , pour leur production , un certain nombre de pouvoirs moraux, innés, c'està-dire indépendans , jnsqu'à un certain point , des pouvoirs que supposent les faits sensitifs, et, jusqu'à un certain point aussi, indépendans les uns des autres. C'est là , au fond , toute la doctrine de l'innéité des facultés, doctrine doni j'ai déjà fait ressortir assez souvent la vëHfé .

COMPARAISON 1)1 SYSTÈME DE GALL. 3f63

l'importance et les applications 3 pour ne plus avoir à revenir sur ee sujet.

Or, eette doctrine , dont Gall s'est, en quelque sorte , posé comme l'inventeur, et qu'il s'est , en effet , appropriée par les développement qu'il lui a donnés , les preuves dont il l'a entourée , la vie qu'il lui a communiquée , eette doctrine est réellement aussi vieille que la philosophie; et j'ai montré jusqu'à l'évidence , et par des citations longues et textuelles, qu'elle avait toujours été plus ou moins explicitement admise, par un très-grand nombre de philosophes de toutes les écoles, par les fauteurs des idées innées , comme par les adeptes du sensualisme , par Platon, Leibnitz , Descartes , etc.. , comme par Bacon , Locke , Ch. Bonnet , etc.. Mais j'ai montré surtout , qu'elle avait été portée au plus haut degré d'évidence et de développement , par les travaux de l'école écossaise, et spécialement par ceux de Hutcheson , de Hume , de Reid et de D. Stewart. J'ai fait voir, en outre, que les études de psychologie comparée., que nécessite la preuve de cette doctrine , avaient été faites de la manière la plus étendue par Reimarus ; et , sans parler des travaux subséquens de George Leroy, de Dupont de JNemours et autres, j'ai dit

que Reid , dans la partie de son système qui traite des facultés actives de l'esprit humain , s'appuie , à toutes les pages , de la psychologie des animaux , et que c'est même ainsi qu'il a été conduit à la distinction de ces facultés, en principes mécaniques , principes animaux et principes rationnels d'action.

Qu'est-ce donc que Gall a fait déplus que ces philosophes , et spécialement que les moralistes écossais , pour la doctrine de l'innéité des facultés ? Il est venu après eux , et surtout après Reid , et a trouvé les esprits préparés , chez un peuple dont le caractère et l'idiome sont ceux de la propagation. Il s'est montré avec des formes arrêtées, affirmatives, enthousiastes, plus nécessaires encore pour faire triompher la vérité , que pour répandre l'erreur, et qui manquaient à la philosophie de Reid , philosophie modeste, dubitative, approximative, ne se donnant que pour ce qu'elle était. Gall a cherché à parler aux yeux , en même tems qu'à l'esprit , en disant organes et saillies , au lieu de facultés. Il a donné aux facultés morales sur les facultés intellectuelles des écoles , une importance presque exclusive. Il n'a, pour ainsi dire, tenu compte que des premières, et a rélégué les autres sur le second plan; ou, pour

rendre ma pensée par une observation triviale , il a traité, en huit ou dix volumes, de pouvoirs psychologiques qui , dans l'ouvrage de Reid , n'en occupent qu'un seul, et le dernier. Le système du philosophe écossais est une analyse froide et inanimée, quoique complète, des facultés et des actes intellectuels et moraux de l'homme; analyse où tout se trouve, excepté le mouvement , la vie. Cette dernière condition est, au contraire , la condition fondamentale du système de Gall, et cette sorte d'animation de sa doctrine tient, d'une part, à la manière dont il a rattaché les facultés intellectuelles aux facultés affectives, en les considérant comme des modes d'action de ces dernières , d'autre part, à ce qu'il a fait immédiatement des applications détaillées de ses idées , à la théorie pratique de la liberté, à l'éducation , à la législation , à la question de la perfectibilité, etc ... Le système de Reid est le cadavre de la vraie psychologie, ou plutôt il est cette psychologie même , endormie et immobile. Celui de Gall, plus vrai encore , et mieux développé , est la psychologie éveillée, debout, se mouvant, agissant, vivante; et voilà pourquoi le monde s'est intéressé à elle, tandis qu'il n'avait pas pris garde à celle de Reid. Il a vu, dans la psychologie de Gall, de

la physiologie; dans celle de Reid , de la philosophie, et son choix a été bientôt fait. 11 ne faut pas , ce me semble, chercher ailleurs les causes des destinées différentes des deux systèmes; et c'est là ce qui résultera mieux encore du rapprochement que je vais faire des facultés distinctes établies par Gall et par la phrénologie, et de celles qu'ont admises les psychologistes qui avaient, avant Gall , marché dans la même voie que lui , je veux dire Hutcheson et Reid.

J'ai déjà dit que ces deux philosophes avaient considéré l'homme., comme un être surtout et essentiellement actif et moral , et qu'ils avaient, en conséquence , donné le pas au côté également actif et moral de l'intelligence , sur son côté purement intellectuel , ainsi que plus tard l'ont fait Gall et la phrénologie. C'est donc par les facultés affectives et morales, qu'il me faut commencer un parallèle, qui ne saurait remonter plus haut que Hutcheson. Ce philosophe est, en effet , le premier , à ma connaissance , qui ait classé , dans la psychologie, les pouvoirs affectifs et moraux de l'homme, bien qu'avant ou en même tems que lui , Bacon , Shaftesbury et Hume eussent reconnu et proclame'' leur caractère primordial et impidsif.

COMPARAISON 1)1 SY&TKMJB DE GALL. 3GT

Si l'on voulait établir un double parallèle entre llutchcson et Reid , et Gall et Spurzheim ou la phrénologie, on trouverait assez bien que Hutcheson est à Reid, ce que Gall est à Spurzheim , ou que Hutcheson est à Gall , ce que Reid est à Spurzheim ; et ce double parallèle peu* , ce me semble , offrir quelque intérêt (i).

Ainsi , Hutcheson , comme Gall , a non-seulement reconnu et proclamé l'innéité des facultés morales., et leur prééminence sur les facultés intellectuelles, mais il a tenté et accompli une grande partie des détails de leur distinction et de leur classification. Cela n'a pas pu avoir lieu, sans doute , sans un manque d'harmonie , un pêle-mêle , qui marque le commencement dune doctrine réellement nouvelle ; mais ce défaut, que la phrénologie elle-même a reproché aux premiers essais de Gall, n'empêche pas qu'on ne puisse rapprocher , sans trop de;difïiculté, les sens affectifs et moraux , admis par Hutcheson, de ceux qui ont été retrouvés , plus tard, par Gall et par la phrénologie.

(1) Voyez, à la fin de ce volume, les deux Tableaux comparatifs des Facultés actives ou fondamentales , dans les Systèmes de Hutcheson et de Gall , de Reid et de Spurzheim .

Ainsi d'abord, dans Hntcheson , les sens de la faim , de la soif, du plaisir sexuel , de l'amour conjugal et paternel , de la sociabilité , de la convoitise , des richesses , de la colère , représentent la premier genre des facultés affectives de la phrénologie, les penchans, et correspondent , soit pour la chose , soit pour le nom , aux instincts de l'alimentivité , de l'amour physique, de l'amour desenfans, de l'attachement , du courage , de la propriété et de la destruction.

Les sens de la bienveillance, de la compassion, de la reconnaissance, de l'approbation , de l'honneur , de la vénération ou religion naturelle , le sens moral , celui de l'imitation , du philosophe écossais , retracent, dans la phrénologie , son genre des sentimens , et répondent assez exactement à ses facultés de la bienveillance , de l'approbation , de la vénération , de la conscience et de l'imitation.

Les sens, plus intellectuels de la beauté, du goût pour la grandeur et la nouveauté , du dessin , de l'harmonie , représentent , dans les facultés perceptives de la phrénologie, celles de l'idéalité , de l'individualité et de la configuration (sens des arts, du dessin , de Gall) ,

celle du tems et des tons (sens de la musique, deGall.)

Enfin les facultés de l'entendement, sur lesquelles Hutcheson s'est peu étendu à dessein , représentent ou les facultés réflectivcs de la phrénologie , ou les modes d'action de qualité des facultés en général , et surtout des facultés supérieures; sans compter que son instinct de curiosité peut se rapporter à celui de causalité de Spurzheim.

Et, pour achever ce parallèle que je n'ai nullement forcé , je ferai remarquer que la philosophie de Hutcheson est spécialement appelée philosophie morale , conformément à l'opinion de Shaftesbury, qui se demandait s'il y a d'autre philosophie que celle-là ; et que l'exposé de ce système est immédiatement suivi de ses applications pratiques, soit privées, soit générales, exemple qu'ont toujours imité depuis, les moralistes de la même école', Smith, Reid, D. Stewart , etc.

En rendant compte du système de Reid , ou plutôt de la partie de ce système qui traite des facultés actives de l'esprit humain , j'ai jeté en avant quelques rapprochemens entre

ces facultés et les facultés primordiales admises par la phrénologie. C'est ici le lieu de compléter ce parallèle , non pas seulement pour voir, laquelle des deux manières d'envisager les véritables facultés est la plus parfaite et la plus vraie , et ce que Gall a pu ajouter, sans le savoir , à ce qu'avait accompli, à cet égard, l'auteur de la Philosophie du Sens Commun ; mais surtout pour déterminer , d'une manière définitive, le degré de vérité et d'utilité s qu'il est possible et nécessaire de donner à la distinction des facultés affectives et morales , c'est-à-dire , des facultés réellement primordiales et actives de l'intelligence humaine.

A envisager le système de Reid et la phrénologie dans leur ensemble , on voit d'abord que le premier est plus complet , plus étendu ,' qu'il part de plus bas que la phrénologie , puisque son auteur, à l'exemple deReimarus, reconnaît des principes mécaniques d'action, qu'il nomme instincts et habitudes, et qu'il rapporte aux besoins de l'alimentation , de la respiration , aux mouvemens subits et instinctifs , à ceux de succion, de déglutition, de l'enfant, etc., etc. La phrénologie, qui commence maintenant à parler d'instincts d'alimentation , de respira-

COMPARAISON Dl SYSTEME DE GALL. 371

lion, a, comme on le voit, encore du chemin à faire , pour inventer les dilférens instincts mécaniques, qui se trouvent fout établis dans Reid, depuis plus d'un demi-siècle, et même pour dédoubler , comme elle ne tardera sûrement pas à le faire, l'instinct d'alimentation en instincts de la faim et de la soif, à l'exemple de Reid encore , qui place ces deux appétits en tète de ses principes animaux d'action.

On ne trouve pas , il est vrai , dans l'ouvrage de ce dernier , tout un ordre des facultés

Or

admises parSpurzheim, les facultés perceptives, dont la plupart, du reste, sont, comme je l'ai déjà dit, simplement probables aux yeux de beaucoup de phrénologistes. Il ne faut pas croire, pour cela^ que Reid ait pensé que nos sensations externes, ou les résultats de l'action de nos facultés perceptives immédiates, suffisent pour expliquer les talens que le sensualisme en faisait immédiatement dériver, \oici , au contraire, comment il s'exprime sur le talent de la musique, qui est certainement un des plus tranchés , et dont, par cela même, la faculté doit être le plus incontestable : « quoique ce soit » par l'ouïe que nous soyons capables des per- » ceptions de l'harmonie , de la mélodie et des y, charmes de la musique , cependant ces

» charmes , pour être bien sentis , paraissent » exiger une faculté plus pure, plus élevée, » ce que nous appelons une oreille musicale. » Mais , comme elle a des degrés bien diffé- » rens dans ceux qui n'ont que la simple fa- » culte de l'ouïe également parfaite , nous ne » l'admettrons point dans le nombre des sens » extérieurs ; nous la placerons plutôt dans » une classe supérieure (i). »

Quant aux autres talens, aux aptitudes surtout intellectuelles, R.eid n'a pas cru la chose assez importante, pour les rallier à des facultés distinctes; et il les rapporte , d'une manière plus ou moins formelle, aux facultés intellectuelles de la conception ou de l'imagination , et surtout à celle du goût , dont les objets sont au nombre de trois , la nouveauté , la grandeur et la beauté. De même les facultés réflectives de la phrénologie correspondent, dans son ouvrage, soit au désir de connaissance , soit aux facultés intellectuelles de l'abstraction et du raisonnement, et elles ne sont en effet que cela.

Je ne parle pas des cinq sens extérieurs, dont

(1) Th.Reid, Recherches sur V Entendement humain , d'nprvs les principes du sens commun, traduction française. Paris, 1768 , 2 vol in-12 . vol. i , p. 120.

les attributions ne peuvent \ dans leur généralité au moins , offrir de contestation ou de différence d'opinion dans aucune doctrine. Restent donc., comme objet de comparaison dans les deux systèmes , d'une part les penchans et les sentimens de la phrénologie , d'autre part , dans le système de Reid, les principes animaux d'action, qui comprennent les appétits , les désirs et les affections, soit bienveillantes, soit malveillantes , et enfin les deux principes rationnels d'action.

Je remarque d'abord , que le nombre de ces facultés restantes est, à quelques-unes près et en moins , le même dans Reid que dans la phrénologie ; et en outre , que Reid , comme et avant cette dernière , a suivi , dans l'arrangement des facultés, une marche ascensionnelle , des animaux vers l'homme . tellement que son premier appétit , après la faim et la soif, est l'appétit du sexe, i'amativité de la phrénologie , que ses désirs et la plupart de ses affections , soit bienveillantes , soit malveillantes , à part quelques exceptions , se retrouvent en partie dans les animaux , et qu'il n'v a réellement que ses principes rationnels d'action , l'intérêt bien entendu et le sens du devoir, qui soient exclusivement propres à l'homme.

Il y a plus , cette dernière faculté , le sens du devoir , le sens moral , la conscience , la justice , termine assurément mieux une échelle ascendante des sentimens moraux, que ne le fait, dans le système de Spurzheim , le sens de l'imitation , instinct presque automatique , commun aux animaux et à l'homme , que Reid a relégué avec raison parmi les principes mécaniques d'action , pour donner la place la plus élevée au sens du devoir ou à la justice; tandis que la phrénologie laisse , mal à propos , cette dernière faculté, à côté de l'espérance, et au dessous de l'imitation, de lagaîté, de l'imagination et du sens du merveilleux.

Je passe aux détails des facultés dans les deux systèmes. J'ai déjà dit en proposant , en phrénologiste , quelques rectifications qui sont peut-être des erreurs , que le genre des penchans de Spurzheim, me semblait représenter assez bien toutes les facultés instinctives , en apparence nécessaires à la conservation de l'homme etdes animaux, considérés soit comme individus, soit comme espèces, et je ne reviendrai pas sur ce que j'ai avancé à cet égard. Mais je dois ajouter que rien, dans la systématisation de Reid , ne représente , d'une manière convenable , ce genre des penchans de la phré-

COMPARAISON DU SYSTÈME DK GALL. ,\1 b

nologie. Il y a bien, soit dans les appétits , soie dans les affections, soit même dans les principes rationnels d'action , des facultés qui peuvcnl se rapporter à <juelques-uns des penclians établis par Spurzbeim : ainsi l'appétit du sexe est la même ebose (jne l'amativité; l'amour paternel et maternel , la même ebose que la philogéture ; l'amitié, les afïèetions de famille, la même chose que l'affectionivité. Mais le ressentiment , ou la colère , ne peut remplacer le sens du courage, et, à plus forte raison, celui de la destruction > qui sont des facultés réellement primitives ; et rien non plus , dans la psychologie de Reid , ne représente , d'une manière même approchée , les sens également primitifs et nécessaires de la ruse , de la propriété et delà construction. Voilà donc, eu ton , cinq facultés instinctives, aussi fondamentale-, que cela est possible , et qui ne sont pas représentées dans le système du chef de l'école écossaise.

Le genre suivant des facultés affectives , de Spurzbeim , les sentimens , com prend encore quelques facultés assez naturellement primordiales, et qui ne sont pas explicitement représentées dans le système de ileid, ou qui même ne l'y son! pas du tout. Telle est l'estime de

soi , dont ne saurait tenir lieu l'émulation ; telle est la circonspection , ou la prudence , faculté commune à l'homme et aux animaux, et qui ne peut , par conséquent , être comprise dans le principe rationnel d'action de l'intérêt bien entendu ; telles sont la fermeté, la gaîté, que rien ne remplace, ce me semble, dans le système de Reid. Quant à l'espérance, que Gall, comme je l'ai dit , n'avait pas admise dans le sien , Reid en fait un mode passionné d'action des facultés actives en général , et il ne parle pas, bien entendu, de l'amour du merveilleux, qu'il eût rapporté sans doute , ainsi que l'idéalité., aux facultés intellectuelles du goût et de l'imagination.

Mais si le système de Reid ne comprend pas quelques sentimens primordiaux, sans lesquels l'explication de la nature affective de l'homme devient moins facile, en revanche, il en reconnaît quelques autres, dont me semble manquer, à son tour, celui de Spurzheim. Je ne parle pas de la pitiés qui rentre dans la bienveillance générale, ou esprit public ; je ne parle pas non plus de l'amour moral , bien peu nécessaire quand on a déjà l'amour physique, l'amitié et les affections de famille. Mais l'amour du pouvoir, mais l'ambition, ne me semblent pas pou-

COMPARAISON Dl SYSTÈME DE GALL. 377

voir être convenablement expliqués par l'estime de soi , par l'amour de l'approbation , joints même à l'action de quelques autres facultés. Il en est de même du désir de connaissance , ou du sens de la curiosité, de Hutcheson, que ne saurait représenter l'éventualité parmi les facultés perceptives, ou mémoire des cboses suivant Gall , et qui n'aurait d'autre analogue , dans ce système ,,que la faculté trop élevée de la causalité. Mais la reconnaissance est surtout , comme je l'ai déjà dit, un sentiment réellement distinct, primitif, qu'ont reconnu avec raison Hutcheson et Reid, et que la phrénologie aurait tort de ne pas faire entrer dans son catalogue. A part ces mutuels besoins d'emprunt des deux systèmes, le désir d'estime, de celui de Reid, répond assez bien , soit à l'orgueil , soit à la vanité de la plirénologie ; sa pitié , son esprit public , à la bienveillance ; son estime pour la sagesse et la bonté, à la vénération ; et, si l'on veut, enfin, son émulation à l'approbation et à la fermeté réunies. Je ne parle plus des affections de famille , non plus que de l'amitié , du ressentiment ou de la colère , que j'ai déjà rapportés aux penchans de la phrénologie.

Restent maintenant les principes rationnels d'action , principes qui , comme le dit Reid , requièrent non-seulement l'intention et la volonté, mais le jugement et la raison. Ces principes sont, l'intérêt bien entendu et le sens du devoir.

Le principe de l'intérêt bien entendu ne saurait guère être considéré comme un principe à paît. C'est l'amour de soi, l'égoïsme combiné avec la raison ; et, si l'on voulait en faire une faculté distincte , il faudrait la rapporter à la circonspection de la pbrénologie, à la prudence, une des quatre vertus principales de tous les moralistes , soit anciens , soit modernes , de Platon , Aristote , Cicéron , Sénèque , Saint- Augustin, et de leurs successeurs de toutes les écoles et de toutes les époques.

Quant au sens du devoir ou sens moral , la justice ou conscienciosité de la phrénologie , c'est encore un des quatre pivots de la morale universelle , un des quatre biens divins du divin Platon (i), une des quatre sources de l'honnête , de Cicéron (2) , une des facultés les plus

(1) Platon, Lois, livre 1.

(2) Cicevon , De Officiis , lil>. 1.

innées, les pins primordiales, les pins nécessaires qu'il y ait. Aussi la phrénolo^ïe , comme je lai déjà dit, ne la-t-elle pas placée assez haut sur son échelle , et Gall n'en avait pas tenu compte dans la sienne. Sous ce rapport , il avait été devancé et dépassé de beaucoup par Hutcheson , et c'est à peine si Iieid lui-même est allé aussi loin que ce dernier.

Il résulte néanmoins du rapprochement que je viens de faire du système de Pœid et de celui de Spurzheim, que le dernier, sauf quelques lacunes, est tout à la fois plus complet et plus vrai que l'autre , surtout dans le bas de l'échelle des facultés , dans les penchans. Il résulte encore de là, qu'en combinant ces deux systèmes l'un avec l'autre , c'est-à-dire, en introduisant, dans la liste de la phrénologie, quelques facultés admises par Reid, le besoin d'activité , la curiosité , la croyance , le désir du pouvoir , la reconnaissance , en opérant , dans cette liste , quelques déplacemens , en plaçant tout-à-fait en bas l'instinct d'imitation, et celui de causalité, lequel se confondrait alors avec la curiosité , et tout-à-fait dans le haut le sens moral ou la justice, on arriverait, ce me semble , à un système des facultés primordiales ou actives, plus voisin, peut-être, de la vérité qu'aucun de ceux qui ont été proposés jusqu'à ce

jour (1). Mais , pour montrer, une dernière fois» pour toutes , l'artifice et la valeur de tous ces arrangemens, je vais faire voir de quelle façon on pourrait encore obtenir le même résultat , et comment Reid et Gall auraient pu, chacun de leur côté , arriver à celui qu'ils ont obtenu.

Il s'agirait de dresser un inventaire général de tout ce qu'il y a , en l'homme, d'appétitif, d'instinctif, d'affectif, de moral; et de cet inventaire de ses besoins , de ses instincts , de ses sentimens , on déduirait , par une sorte de réduction analytique , les facultés qu'ils supposent, ou, si vous voulez, on conserverait les besoins, les instincts et les sentimens , qui pourraient donner leur nom et leur caractère à ces facultés. L'inventaire dont je parle pourrait se rapporter aux articles suivans:

i°. Les Besoins de la faim , de la soif, des

exonérations, de la respiration, etc , qui

n'avaient pas été tellement abandonnés à la physiologie , que la plupart des moralistes anciens et modernes , payens et chrétiens , n'en eussent fait une mention plus ou moins explicite, et que Descartes, lui-même, ne les eut

(1) Voir , à la fin du volume , le Tableau n" ni;

compris dans ce qu'il appelait la première espèce, de ses sens intérieurs (i).

2°. Les Instincts et les Penchans, qui se rapprochent le plus des besoins, et que les moralistes qui les confondent souvent avec ces derniers , désignent , en général , sous le nom de passions corporelles ou de vices du corps (2). Tels sont, par exemple, l'appétit du sexe, et les différentes sortes de passions désordonnées auxquelles il peut conduire ; telles sont encore, suivant un grand nombre de Docteurs de l'Eglise (3), la gloutonnerie, la voracité , l'ivrognerie, la luxure, etc..

3°. Enfin , les dffecùons et les Passions dûtes spirituelles, par opposition aux précédentes ^ et qui forment, de fait, à elles seules, la presque totalité du côté affectif et moral de l'intelligence, puisqu'elles peuvent comprendre encore les vertus et les vices.

(1) Descartes, Principes Philosophiques. 4e partie, à ia fin.

(2) Descartes, Passiones animœ , Prima Pars , p. 13. — Nicole , Essais de Morale. — Lachambre , Charactères des Passions.

(3) Saint-Jean Damascène , De Virtulibus et Viliis.

382 TKOISIEMK SECTION.

Dans l'inventaire général que j'esquisse, les deux premiers ordres de matériaux, les besoins et les appétits ou instincts , n'ont réellement qu'à être transcrits dans leurs détails , à raison de leur distinction naturelle , que les sens même peuvent apprécier. Mais il n'en est pas de même du troisième ordre, les affections et les passions , dont l'indétermination essentielle est précisément l'écueil des systèmes de psychologie. Il faut donc les manier avec plus de précaution.

Et d'abord, il ne servirait de rien de parler des passions principales^ ou primitives, qu'ont admises les différentes écoles, ces passions primitives n'étant que des têtes de chapitre , sous lesquelles peuvent se grouper les passions réellement spéciales. Ainsi , il serait inutile de rappeler que les Péripatéticiens admettaient huit passions de cette sorte ; les Stoïciens, quatre; les Épicuriens, trois ; quelques philosophes chrétiens du moyen-âge , par exemple Saint- Thomas d'Aquin , quatre (i); Descartes, six : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la

(1) Somme Théologique. Prima seconda? partis, qnest. xxii , p. 41 , Paris , in-folio , 1608.

jpie, la tristesse (i) , etc. , etc Ces points

île vue généraux ne pouvant servir de matériaux à une systématisation des facultés morales, il faut entrer dans le détail des véritables affections et passions , et ce détail se trouve tout fait dans les nombreux livres de morale ancienne et moderne.

Que l'on réunisse les diverses listes de vertus, de vices „ d'affections , de passions, que donne Aristote, dans ses difïérens traités demorale(2); que l'on prenne les (rente passions qu'énumère Cicéron, au quatrième livre des Tusculanes (3), et ailleurs ; que l'on y joigne les vingt-cinq ou trente passions de la liste de Hobbes (4) , les trente ou quarante de celle de Descartes (5) , etc. ; que l'on fasse de tout cela , une liste générale et définitive, en conservant seulement toutes les affections ou passions dont le nom , quelque peu différent, apporte à l'esprit une idée aussi un peu différente, et Ion aura , je m'imagine , tout ce qu'il est possible de désirer en

(1) Passiones animœ , Pars Secunda.

(2) Ethicor. ad Eudem., lib. n, cap. m. — De Virtutibus et Vitiis Libellus.

(3) Tusculanes , livre iv , Des Passions.

(4) De la Nature humaine , ch. ix.

(5) Loco citato.

fait de matériaux , pour l'établissement d'un système des facultés affectives et morales. On n'éprouvera que l'embarras du choix.

Cette liste, que chacun peut faire ou concevoir, offrira , en effets une grande hétérogénéité. Elle se composera, tout à la fois, d'affections , de passions, de vertus, de vices, de quelques crimes même ; et il est impossible qu'il en soit autrement, par la nature même des choses , qui peut , d'une affection quelconque , faire successivement une passion , une vertu, un vice dont la continuité mène au crime. Elle offrira ensuite un grand nombre de sentimens de toute sorte , qui , bien que possédant, à la rigueur, un caractère propre, ont cependant, par groupes de trois , quatre , cinq , etc., tant d'analogie , qu'on pourra véritablement ne les considérer que comme des degrés , des modes , des faces diverses de celui d'entre eux qui paraîtra avoir la compréhension la plus large, et la signification la plus claire. Ainsi le courage pourra représenter l'assurance , l'audace , la témérité ; ainsi la ruse comprendra l'adresse , l'astuce , la fourberie ; la circonspection servira de titre à la prudence, à la crainte , à la terreur , au désespoir ; la bonté , à la pitié , à la commisération , à la

bienveillance générale , et ainsi de suite. Voilà donc , dans une liste complète des sentimens affectifs , une première élimination possible , nécessaire, qui nous rapproche un peu du but , mais qui ne saurait suffire.

On remarquera que , dans ce catalogue d'affections de toute espèce , les unes , telles que le courage, la ruse, la bienveillance , ont un caractère de durée, de permanence, et, en même tems de calme ; tandis que les autres , telles que le désir , la crainte , la joie, la tristesse , la colère , ont un caractère d'instantanéité et de passion , bien prononcé. Les premières seules devront évidemment être réservées , comme des sentimens primordiaux , des puissances toujours prêtes à agir, ayant, autant que possible, ce caractère de calme, et véritablement de juste-milieu , qu'Aristote attribuait aux vertus (i), et n'offrant rien d'essentiellement malveillant, suivant cette idée de Reid, partagée par Gall et par Spurzheim , que les affections appelées malveillantes ne nous ont été données qu'à bonne fin , et ne produisent que de bons effets, quand elles sont bien réglées et bien dirigées (3).

(1) Magnorum Moral ium , lib. i, cap. vu. — Moral, ad Eudem. , lib. 11 , cap. m.

(2) T. vi, p. 78.

Ces deux degrés d'élimination opérés , il faudra se demander encore, si Ton doit conserver, comme facultés, tous les sentimens qui restent, et s'il n'existe pas quelque raison de faire cet honneur aux uns plutôt qu'aux autres.

Et d'abord donnera- t-on comme un critérium de faculté, le caractère de détermination à l'action, de tels ou tels sentimens? Non, car ce caractère se retrouve, bien plus encore, dans les sentimens instantanés ou passionnés , tels que la colère , la honte , l'ennui même , dont le nom n'a pas dû représenter des facultés, que dans les sentimens permanens et calmes , tels que le courage , l'adresse , la bienveillance , qui nous ont paru devoir plutôt remplir cet office.

Mais un moyen, véritablement utile et sûr, de déterminer, parmi ces sentimens, quels sont ceux dont les noms peuvent réellement représenter des facultés affectives , c'est l'étude de la psychologie comparée des animaux et de l'homme; c'est de voir quels sont les besoins, les appétits, les instincts , nécessaires à la conservation de l'homme et des brutes , soit dans l'individu , soit dans l'espèce, et quels sont aussi les sentimens qui peuvent expliquer, dans ces dernières, leurs actes affectifs et intellectuels, en appa-

renée si simples et si peu nombreux. C'est cette méthode, qui a guidé les moralistes, aussi bien que les physiologistes, dans la détermination des besoins , des appétits et des passions corporelles ; c'est elle qui adonné à Reid, avant Gall, les moyens de déterminer quels sont les désirs et les affections réellement communs aux animaux et à l'homme; c'est elle, enfin, quia fourni à Gall et à Spurzheim , ceux d'instituer un premier genre des penchans, qui est la meilleure systématisation qu'on ait faite, des facultés instinctives les plus inférieures , de l'homme comme des brutes. Mais ce moyen de détermination des facultés, parmi les sentimens de notre liste , ne tarde pas à nous manquer, et comme il ne semble pas qu'on puisse en employer un autre , il s'en suit qu'il faut se borner, pour le reste des affections et des passions , à une détermination arbitraire et approximative, comme l'ont fait Reid , Gall et la phrénologie. Or, en effectuant cette approximation , peut - être pourrait-on ajouter , aux listes combinées de Reid et de Spurzheim , trois ou quatre sentimens , tels que la pudeur chez les femmes, la modestie, etc.,... qui ne me paraissent pas nettement expliqués par les facultés de cette combinaison, et qui pourraient eux-mêmes être

considérés comme ayant ce caractère. C'est là pour le moment au moins, tout ce qui me semble possible et nécessaire, pour la vérité d'un système des facultés affectives et morales (r).

Au reste, si, d'après ce que j'ai montré plus haut , il y a tant de divergences d'opinion dans la détermination du nombre , des attributions» du nom même, des facultés intellectuelles proprement dites , comment n'y en aurait-il pas bien davantage encore , dans le triage et le choix des affections prétendues primitives , qui sont bien autrement nombreuses , variées , complexes, entremêlées les unes aux autres, et qui pourtant , malgré tout cela , restent essentiellement distinctes entre elles , soit par le sentiment qui les constitue , soit par les actes auxquels elles nous déterminent. Aussi , quand on dit , avec Reid et avec la phrénologie, que telle

(1) Je n'ai pas besoin de dire, qu'indépendamment de l'observation directe de la nature, on arriverait , par une élimination analogue , à déterminer , parmi les instincts industrieux des animaux , et parmi les aptitudes plus spécialement intellectuelles , ou les talens , de l'homme , quels sont ceux qui pourraient être considérés aussi comme des facultés primordiales , du genre de celles que la Phrénologie a appelées perceptives.

ou telle affection primitive est une l'acuité de laquelle rassortissent telles ou telles autres affections secondaires , n'exprime- t-on autre chose que l'analogie qui existe entre tels et tels sentimens. Seulement , comme je l'ai dit , on donne le nom de facultés à ceux de ces sentimens qui sont, en quelque sorte , chroniques et calmes, qui existent, autant que possible, dans les animaux et dans l'homme, et qui , autant que possible aussi , paraissent ne pas être le résultat de l'éducation , ou de l'action des circonstances extérieures.

Et, il faut le dire, toute précision, tout intérêt scientifique mis à part , serait-il , pratiquement parlant, bien nécessaire, bien désirable même, d'arriver, dans la systématisation des facultés affectives et morales , à une vérité absolue , et qui ne me semble pas dans la nature des choses? Des approximation.*, de plus en plus approchées, ne sont elles pas suffisantes , pour les résultats qu'il est désormais raisonnable de demander à la philosophie ? Quel but, en effet, veut-on atteindre par l'étude et la détermination des facultés réellement actives de l'homme? Reconnaître et préciser mieux les caractères individuels ; prévoir , jusqu'à un certain point, dans l'enfance , les destinées de

l'âge mûr , pour les favoriser ou les prévenir , sinon les empêcher entièrement : apprécier le degré de liberté morale de l'homme adulte , pour mettre , dans les rapports ordinaires de la vie , l'indulgence qu'une philosophie plus absolue ne pouvait recommander qu'en se contredisant; pour ne pas envoyer des fous à l'échafaud, mais aussi pour ne pas croire à la réformation immanquable des criminels , non plus qu'à la toute-puissance de l'éducation. Or, je le demande , pour tous ces résultats pratiques , la délimitation la plus exacte des facultés actives de l'intelligence , est-elle bien indispensable ? Si , d'après les aveux même des auteurs qui ont cherché à isoler complètement ? l'une de l'autre, les facultés primitives, soit morales , soit intellectuelles , le caractère , les passions , les vertus , les vices , les talens même , ne sont jamais que le résultat de l'action complexe d'un assez grand nombre de ces facultés , résultat qui , en outre , n'est point obtenu de la même manière par les deux chefs de l'école dite phrénologique , quelle utilité pratique y aurait-il à arriver à une division aussi absolue ? Assurément, il n'y en aurait aucune, et c'est là une conclusion à laquelle, on est, ce me semble, invinciblement amené par tout ce qui précède.

COMPARAISON DU SYSTEMS Dlî GALL. 391

One seulement il reste bien convenu , nonseulement d'après les doctrines de Hutcheson , de Reid , de Gall et de Spurzheim , mais encore d'après tous les philosophes dont j'ai rapporté et pesé les opinions, qu'il reste bien convenu que c'est le côté aflcctif et moral, qui est le côté primordial et actif de l'intelligence ; que , dans ce même côté , peuvent exister ensemble les dispositions, les aptitudes , les passions, les vertus , les vices , souvent les plus contradictoires dans leurs effets; que la multiplicité, la complexité, de ces dispositions, leur violence à mesure qu'on descend l'échelle des facultés, restreignent beaucoup la liberté morale , et lui ôtent ce caractère d'indépendance presque illimitée , que lui avait attribué à tort la philosophie des écoles et des séminaires ; et que , sur ces bases , enfin, soient appuyées celles de la partie appliquée de la philosophie , les principes de l'éducation , de la législation , de la politique, et l'on sera dans le vrai , dans l'utile; mais il ne faut pas croire que , pour y être , on ait attendu, jusqu'à ce jour , le programme de la nouvelle psychologie, Une telle prétention, et la philosophie en a eu souvent de ce genre , serait non-seulement insoutenable, elle serait ridicule, comme on doit en être désormais per-

suadé, et comme j'aurai occasion de le rappeler en finissant.

Le second ordre des facultés primordiales de la phrénologie comprend trois genres , les sens extérieurs , les facultés perceptives et les facultés réflectives. J'ai déjà remarqué que rien ou presque rien , dans les facultés actives de Reid, ne correspond d'une manière formelle à ces trois genres , et qu'il faut leur chercher des analogues dans les facultés intellectuelles proprement dites , admises par ce philosophe ; je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit à cet égard. Quant à la détermination des facultés perceptives et réflectives de Spurzheim, je renvoie également à ce que j'en ai dit dans l'examen critique de ce système, car je n'aurais rien à y ajouter; ce ne serait toujours que des approximations , des mots , et cela, bien plus encore que pour les facultés affectives , les penchans et les sentimens. Je passe à la manière dont la phrénologie envisage ce qu'elle appelle les modes affectifs et les modes intellectuels d'action de ces facultés , c'est-à-dire à la manière dont elle rallie à ses facultés les modes généraux d'affection et de passion , et les facultés intel lectuelles des écoles ; le tout par comparaison

avec ce quia été fait par Reid, et, à son exemple, par D. S te w art.

Et d'abord, pour ce qui est des modes affectifs d'action des facultés suivant Spurzheim, le plaisir, la douleur, l'affection, la passion, j'ai déjà dit, à l'article de l'examen de celte partie du système, que c'étaient là, suivant Gall, des modes ou des degrés communs de l'action des facultés; que l'exercice de chacune d'elles pouvait occasioner du plaisir ou de la douleur, du désir ou de l'aversion , passer de l'état d'affection à l'état de passion; et c'est là, en effet , tout ce que veut dire cette manière figurée de parler , que les sentimens généraux sont des modes affectifs d'action des facultés. J'ajoute , ou plutôt je répète , que Reid avait eu cette manière de voir avant Gall , lorsqu'il disait que la passion n'est autre chose que l'exagération, la violence, des affections, des désirs et même des appétits ; et que le désir et l'aversion, l'espérance et la crainte , la joie et la tristesse , sont six modes communs de toute passion.

Je me suis déjà beaucoup occupé des facultés intellectuelles , soit lorsque j'en ai traité d'après tous les systèmes antérieurs à celui de Gall, soit lorsque j'ai fait l'examen particulier

du système de ce dernier. 11 m'a paru que les facultés intellectuelles que Gall a conservées, avec la plupart des psychologistes les plus modernes, l'attention , la mémoire, le jugement, l'imagination , sont effectivement celles qui représentent le mieux les différens faits du côté intellectuel de l'intelligence, et qu'il n'est pas besoin, pour cette représentation, d'admettre toutes les autres prétendues facultés de l'école écossaise. Je n'ai donc pas, non plus, à revenir sur ce sujet, et je renvoie à ce j'en ai dit en son lieu.

Quant à la manière dont la phrénologie rattache les facultés intellectuelles aux facultés affectives et morales , sous le nom de modes intellectuels d'action de ces facultés, je rappelerai que Reid avait dit , au chapitre des opérations de V esprit quon peut appeler volontaires , que les facultés de l'entendement et de la volonté sont toujours unies dans l'action ; que, dans toutes les opérations de l'esprit, nous sommes à la fois intelligens et actifs ; enfin , que, dans X attention, la délibération et le dessein, la volonté joue un si grand rôle, qu'oir peut , à bon droit , les appeler des opérations volontaires; ce qui n'est, en définitive , que regarder ces trois opérations, comme des modes

d'action des facultés actives , ou des facultés affectives et morales de la phrénologie.

Telle est, en efîét, comme nous l'avons vu , la manière de parler de Gall et de Spurzheim, sur les rapports «à établir entre la volonté et l'entendement , ou entre les facultés primordiales de la phrénologie et les facultés intellectuelles des écoles. Cette façon de s'exprimer n'est , comme on le sent bien , qu'une figure , qui ne veut dire autre chose , sinon qu'un homme poussé par tel besoin, mu par telle passion , doué de tel talent , souillé de tel vice , a de la mémoire , par exemple , pour les objets , les impressions , les idées, relatives à ce besoin , à cette passion , à ce talent , à ce vice , etc. , et qu'il n'en aurait pas pour les choses ou les idées relatives à un besoin , une passion , un talent , un vice qui lui seraient étrangers. Le fait, à coup sur, est vrai ; et , envisagé ainsi , il est si vrai qu'il en devient trivial. Or, dans cette manière de le présenter , qu'est-ce qui empêcherait de dire que l'attention , la mémoire, le jugement, etc , sont aussi des

facultés primordiales distinctes , mais exclusivement intellectuelles , et agissant toujours , et de toute nécessité, consécutivement et proportionnellement à l'action des autres facultés ,

396 TROISIÈME SFXTION.

c'est-à-dire des facultés exclusivement impulsives, et par conséquent, n'agissant pas et ne pouvant pas agir, relativement aux objets de celles de ces facultés qui seraient ou nulles, ou inactives. Et si, contre mon opinion , on croyait nécessaire et fondée la répartition organique que la phrénologie fait de l'encéphale , rien n'empêcherait, dans l'hypothèse précédente, qui exprime tout aussi bien les faits que celle de Gall , rien n'empêcherait d'assigner, dans le cerveau, des organes distincts à l'attention, à la mémoire, au jugement, comme la phrénologie , du reste , y en a assigné à la réflexion , au raisonnement, sous les noms de sens de la comparaison et de la causalité. L'opinion que je viens d'émettre , n'est donc pas aussi antiphrénologique qu'elle pourrait le paraître au premier coup d'œil , et le rectificateur de la phrénologie , Spurzheim , l'a presque émise avant moi , et peut-être sans le savoir. Il prive , en effet , complètement les facultés affectives , c'est-à-dire les penchans et les sentimens, depuis l'amour physique jusqu'à la vénération et à l'imitation , il les prive , dis-je, d'attention , de mémoire, de jugement et d'imagination , et il charge de tout cela, pour elles, te~sens de l'éventualité ou des phénomènes. Or, je le do-

mande, qu'est-ce que ce sens des phénomènes, qui a de l'attention, de la mémoire , de l'imagination, du jugement, pour la plus grande partie des facultés affectives, quia de la réminiscence , pour les facultés intellectuelles , et qui , s'il n'a pas assez de tout cela , en emprunte un peu aux facultés qui lui sont supérieures dans l'échelle , les facultés réflectives , auxquelles il demande surtout du jugement ; qu'est-ce, dis-je, que ce sens des phénomènes, sinon l'attention , la mémoire , le jugement , les facultés intellectuelles de l'ancienne philosophie en un mot , qui reviennent de l'exil , et qui reprennent leur place parmi les facultés intellectuelles primordiales? Et il ne faut pas s'en étonner : les faits purement intellectuels , quels que soient les noms qu'on veuille donner à leurs causes, modes d'action des facultés primordiales , facultés intellectuelles subordonnées, ou bien facuhès inlellecluelles proprement dites , ces faits, dis-je, constitueront toujours une des parties les plus considérables de l'intelligence, et leur manifestation de tous les instans, par opposition aux intermittences de manifestation des faits moraux, explique comment, pendant des siècles, ils ont, au préjudice de ces derniers , attiré l'attention presque exclusive

de la philosophie , et comment ils ont été seuls pris en considération, pour rétablissement des facultés qu'elle avait admises.

J'arrive ainsi à apprécier à sa valeur intrinsèque, dans sa signification toute nue, et en la dépouillant de tous les artifices de systématisation sous lesquels elle se présentait , la doctrine psychologique de Gall , souvent heureusement corrigée, mais quelquefois aussi gâtée par Spurzheim et par la phrénologie.

Sous le rapport des matériaux qu'elle embrasse, des faits dont elle tient compte , c'est un système complet ou qui cherche à l'être , et qui , dans tous les cas , est disposé pour le devenir. La doctrine de Gall ne néglige rien (et c'est par là qu'ont commencé les études qui y ont donné lieu) de tout ce qui, dans les actes des animaux et de l'homme , offre le moindre caractère moral ou intellectuel.

Pour ce qui est du côté affectif de l'intelligence , elle en considère d'abord , à l'exemple de Hutcheson et de Reid , les dispositions permanentes et fondamentales , telles que les besoins et les penchans communs à l'homme et aux animaux , depuis l'amour physique et l'amour maternel , jusqu'à l'instinct de

la construction ; telles que les talens , ou les aptitudes naturelles aux arts mécaniques, aux arts d'imagination, la peinture, la poésie, la musique, aux sciences naturelles, physiques, mathématiques, métaphysiques. Elle en étudie ensuite les états transitoires et provoqués, tels que les sentimens , les affections , les passions de toute sorte, soit exclusives à l'homme , soit communes à lui et aux animaux. Tous ces matériaux, la phrénologie les recueille , les rapproche , les classe, dans leurs rapports de succession et de dépendance , dans leurs rapports de cause à effet. Elle cherche à pénétrer le vice des expressions , à reconnaître, sous des noms difïérens la même passion , ou le même penchant, ou des nuances du même sentiment ou de la même aptitude : ou bien elle décompose une expression trop générale, et fait voir qu'elle s'applique à plusieurs de ces penchans et de ces passions. En un mot, il n'y a pas une seule des manifestations qu'on appelé morales, que la phrénologie ne prenne en considération. Et non-seulement elle les a suivies dans tous les degrés de l'échelle animale, ce qui était nécessaire pour montrer leur caractère primordial et leur innéité , ou plutôt celui des facultés qui les engendrent ; mais encore elle a étudié ces ma-

nifestations affectives et morales , dans tous leurs degrés individuels d'intensité et de développement, et surtout dans leurs degrés les plus élevés ; ce qu'elle a fait, en les envisageant dans les animaux où le type en est le plus marqué, et est, en quelque sorte, le caractère moral de l'espèce , comme l'instinct de la destruction ou du meurtre chez le tigre , celui de la ruse chez le renard , etc. ; en les envisageant dans les hommes extraordinaires par la bonté ou la perversité de leur caractère , chez ceux qui sont remarquables par un talent quelconque , par leur aptitude pour les arts , les lettres , les sciences : et ce second point de vue de l'étude des qualités morales et intellectuelles était surtout nécessaire 3 pour déterminer le degré d'influence respective de la volonté et de l'entendement dans les déterminations, ou , en d'autres termes , les degrés divers du libre-arbitre. Et comme le libre-arbitre , les déterminations, les actes sont, en définitive, ce qui constitue et différencie l'homme moral , de même qu'ils sont l'expression et le but de toute philosophie qui n'est pas une phraséologie creuse etprotéiforme, Gall a pensé que les facultés essentielles de l'homme devaient pouvoir expliquer son degré de liberté, ses déterminations

et ses actes ; et c'est ainsi que les penchans et les aptitudes ont dû prendre la plus grande et la première place dans un système , d'après lequel l'homme n'est plus une intelligence , mais une volonté servie par ries organes.

Gall n'a pourtant pas pu négliger les facultés purement intellectuelles, celles qui constituent, dans l'intelligence, ce que l'on appelle l'entendement. Elles avaient été trop longuement et depuis trop long-tems étudiées. Aussi n'avait-il ici qu'à recueillir les matériaux amassés et élaborés par ses devanciers. 11 avait à en retrancher plutôt qu'à y ajouter, à resserrer plutôt qu'à étendre , à l'opposé de ce qu'il avait été obligé de faire pour la partie affective ou morale des élémens de sa doctrine.

Tout cela fait, les matériaux psychologiques rassemblés, pondérés, leur degré d'importance reconnu, l'artifice de leur systématisation était tout tracé , ou plutôt il était, déjà commencé. Il consistait d'abord à regarder la plupart des manifestations affectives ou morales, telles que l'inquiétude, le désir, la passion , comme des modes d'action directs, c'est-à-dire, également affectifs ou moraux des facultés primordiales , puis , à voir dans les manifestations purement intellectuelles, telles que l'attention, la mémoire, le

jugement, etc..., des modes d'action communs à toutes les facultés fondamentales: ce qui n'est, comme je l'ai déjà fait remarquer , qu'exprimer, par une personnification , les rapports de succession et de dépendance qui existent entre les diverses manifestations mentales, soit intellectuelles soit morales , c'est-à-dire entre le penchant , le désir, la passion, et l'attention, la mémoire, le jugement , d'après l'observation, bien faite, de l'homme considéré dans son essence, la volonté et l'action. Or, ce que fait ici la phrénologie, tous les systèmes le font et ne font pas autre chose : ils classent et formulent les rapports de succession des faits sur lesquels ils s'exercent; ils déduisent des lois, et supposent ou dénomment des causes ou des forces ; seulement ils le font avec simplicité et sans figures. Mais c'est à l'œuvre, c'est à l'application qu'il faut les juger, quand ils en sont susceptibles; et cette dernière épreuve est celle que le système de Gall a le moins à redouter, ainsi qu'il résulte, cerne semble, de la partie de cette doctrine qui a trait à la raison , à la volonté , au libre-arbitre , aux rapports des hommes entre eux , à l'appréciation des délits et des peines, et enfin à la perfectibilité humaine.

Sous tous ces rapports divers, eu effet, Gall est certainement, de tous les philosophes qui ont traité de ces matières , celui qui s'est le plus approché de la vérité, et qui l'a fait avec le plus de précision, de clarté, et dans la forme, en quelque sorte, la plus palpable. Cela tient, comme je l'ai déjà dit , à la manière dont il a envisagé la psychologie , aux signes et aux figures dont il s'est servi pour la peindre, à la prééminence qu'il a donnée au côté affectif et moral de la pensée sur son côté intellectuel , au caractère d'innéitédes facultés, qu'il a senti, proclamé et démontré mieux que personne , au soin qu'il a pris de faire voir que ces facultés tout opposées qu'elles sont souvent les unes aux autres , sinon dans l'harmonie générale de l'intelligence , au moins dans le but particulier à chacune d'elles, peuvent néanmoins exister et agir simultanément dans le même individu; ce qui n'était qu'énoncer en d'autres termes les différences fondamentales et universellement reconnues, des caractères et des affections, suivant le précepte qu'en avait donné Bacon, dans le beau passage que j'ai cité. De là, et de quelques autres vues du même genre, découlaient toutes les opinions de Gall sur le librearbitre, la volonté, l'éducation, et sur les autres

applications de la psychologie à la morale , à la législation et à la politique. Presque tout ce qu'il a dit sur ces matières est vrai , bon et utile , et les développemens dans lesquels il est entré à cet égard, ont fait , ou plutôt font maintenant la fortune de la phrénologie. Mais il s'en faut, que tout cela soit aussi nouveau qu'ont l'air de le croire les personnes qui n'ont lu que les ouvrages du fondateur de cette science. J'ai montré ailleurs que la doctrine de la liberté ou de la nécessité morale , quoique exagérée en sens opposé par les partisans des idées innées et par les disciples du sensualisme , avait été restreinte dans des limites raisonnables par un certain nombre de philosophes modernes, et notamment par Collins , qui est , comme le dit Voltaire , un de ceux qui ont le mieux vu et approfondi ce sujet. Mais Gall a donné le mouvement , la vie aux idées de Collins , comme il avait donné le mouvement, la vie à la psychologie de Reid, ou plutôt aux facultés admises par cet écrivain. Il les a fait descendre, des hauteurs de la science, dans le champ de la pratique et de la vie usuelle, et c'est par suite de cette sorte d'infusion des doctrines de Gall dans la société actuelle, qu'un criminaliste moderne a pu dire,

il y a plus de quinze ans : « nos lois pénales » sont à mille siècles de l'époque où nous vi- » vons. Pour faire sentir la nécessité de les ») graduer sur une meilleure échelle, il fau- » drait montrer les causes, quelquefois lentes, » quelquefois rapides, qui entraînent au vice, et » qui font faire , dans le mal , des progrès si » souvent effraya ns ; il faudrait encore, en se » fondant sur l'expérience et l'étude appro- » fondie du cœur humain, présenter une théo- » rie simple et claire des probabilités en rna- » tière de crime : il faudrait, enfin, habituer » les esprits à considérer un criminel , moins » comme un être qui mérite d'être cruelle- » ment puni, que comme un homme atteint » d'une maladie morale , et qu'il faut guérir , » que comme un homme le plus souvent digne m de pitié , qu'il faut corriger et rendre meil » leur (»). »

(1) Bérenger , De la Justice criminelle ru France, avant-propos, page iij.

Cet espoir de guérir des coupables , est un sentiment respectable et encourageant, mais qui, dans l'état actuel des choses , n'est malheureusement que bien peu fondé. Il n'y a pas de cœur honnête qui ne l'ait eu , en entrant , pour la première fois , dans nos prisons , et qui ne l'y ait laissé , après les avoir fréquentées quelque tems.

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