DANS CE BUT ET DANS CES RAPPORTS
Ce que la raison publique et les besoins de la société demandent désormais à la philosophie, ce ne sont plus des logomachies stériles sur des questions qu'elle ne saurait résoudre, et qu'elle devrait s'abstenir de poser; mais bien des recherches pratiques et des solutions immédiatement applicables au perfectionnement moral et au bien-être matériel de l'humanité : deux choses que , depuis Pythagore et Platon ,
ia saine morale n'a jamais séparées (i). Sans doute , toutes les parties de la science de l'homme intellectuel , toutes les questions légitimes qu'elle soulève, tous les problèmes résolubles qu'elle se propose ont leur dtegFé d'importance, de nécessité même , qui ne saurait être méconnu, et qui ne permettait pas de les négliger. Mais, on ne peut non plus se le dissimuler, un grand nombre de ces questions et de ces problèmes n'a trait qu'à la langue de la science, qu'à l'analyse purement théorique de ses phénomènes, et ce n'est que de fort loin qu'il est possible de les rattacher à des applications qui importent au double but (pie je \icns de signaler.
Et pourtant, comme on le sent bien, c'est dans ces applications qu'est pins maintenant qu<
(1) C'esl là le fonds de toute la morale ou plutôt de touli la philosophie de Platon. Voyez aussi /iristole, Hthic m JNicomach., Iib. t, cap. v, vi ; Lib. x, cap.vi, vu. - Magnor. Moral. , Iib. i, eap. iv. — Epicure , dans Diogùne Laërce, lib. x. (Gassendi , Epicitri phifosophia , tome i, p. 15 , 10, 87 , 88, 90 , 97 , 98.) — Clceidn ,. Dp ofiiriis, de logilrns, Tuscul., qu;est. academ. passini. — Sè.ni-quc, epislol. \v , iwiv, lxxv. — Kpiclilc, Èfï- «•hiridion , lxxx. — Wavc-Aurllc , lVnsées , tradml. <l< l(' JoJv , «'li. vil , § vi , p. 79 , eh. vin , § vviii , p. L05
CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES. 1 l
jamais, le but de la philosophie, et presque
(ouïe la philosophie. Des siècles se sonl, écoulée à la culture de sa langue, à la discussion de ses méthodes, à l'étude dune partie seulement des phénomènes qui sont de son ressort. Que tout cela reste dans le passé , ou plutôt , qu'il ne soit pris de ce passé que ce que l'expérience même des siècles en a montré de vrai, et, pour ainsi dire, de réel; et qu'on ne revienne sur les questions de cette nature, qu'autant que de nouvelles séries d'observations pourraient en faire espérer des solutions plus satisfaisantes. Car, on peut bien le dire, ce que n'ont pas pu faire, avec les moyens d'investigation propres aux tems où ils vivaient , d'une part Platon, Descartes, Leibnitz, Kant, d'autre part Aristote , Locke , Reid, Condillac , la philosophie éclectique moderne ne le fera pas. Mais elle fera ce qu'on l'a vue faire dans ces derniers tems. Elle jouera sur les mots , cohobera des formules ? les rendra inintelligibles à force de les faire générales et profondes , et regardera comme au-dessous délie de descendre à des applications.
Mais ces applications, ces services, qu'on si garde bien de croire que ce soit d'aujourd'hui ou d'hier que la société les demande à la philo-
sophie. C'est là, au contraire, un tribut quelle lui a toujours imposé , et les philosophes qui ont répondu à son appel , sont presque les seuls, soit dans l'antiquité, soit dans les tems modernes , dont elle conserve le souvenir avec reconnaissance , ou dont elle n'ait pas encore tout-à-fait oublié le nom. Ainsi prononce-t-elle avec une vénération toujours croissante , ceux de Socrate, de Platon , de Zenon de Cittium , qui lui ont donné les premiers des préceptes et surtout des exemples de conduite ; ainsi elle n'a pas oublié qu'Epicure , un des plus anciens promoteurs de la philosophie de l'expérience , est loin d'avoir mérité , par ses mœurs (i) , les reproches qu'encourut plus tard la secte dont il fut le chef, et qu'il a laissé, en morale , des préceptes que le stoïcien Sénèque préféra souvent à ceux même du Portique. Quant à Aristote , si son nom a acquis une célébrité telle ment populaire , qu'aucune réputation ne l'a encore égalée et ne l'égalera peut-être jamais ,
(1) Diogéne Laërce , lib. x , vie d'Épicure , au commencement. — Gassendi, de vitd et moribus Epicuvi , dans Epicuri philosophia, 3 vol. in-fol., Lugduni, 1649, t. i. — Bayle, Dictionnaire historique, article Épicure, remarques N , 0, p. 370 et 374 du t. li , de l'édition de 4740.
c'est qu'il a semblé avoir tout appris à la société ignorante et barbare qui sortait, il y a quelques siècles, des décombres du monde romain; tout, la grammaire , la logique , la poésie , l'éloquence , la physique , la métaphysique , la morale, et jusqu'à la physiognomonie , et qu'il a pu, pendant deux mille ans, être considéré , on peut le dire , comme le précepteur du genre humain. Aussi le genre humain lui a-t-il gardé de tout cela une reconnaissance peut-être exagérée ; et c'est aux mêmes titres, et à des titres plus réels encore, que, dans des tems plus rapprochés de nous , il a aussi voué un culte d'admiration et de gratitude à ce Bacon qui , de son regard d'aigle , embrassa, lui aussi, l'universalité des connaissances humaines , et put promettre à la société non pas des mots , mais des choses , non pas des argumens , mais des découvertes ( 1 ) ; magnifiques promesses qu'eut bientôt réalisées de toutes parts cette philosophie expérimentale dont il est le père , et à laquelle il a tracé des lois qui ont fait sa fortune et sa gloire , et dont elle ne saurait s'écarter sans se perdre.
(4) F. Baconis opeia, in-folio, Lur/duni , 4638. — Insfauratio magna. Distributio operis, p. 48.
ÎA PREMIÈRE SECTION,
A côté du nom de Bacon se place tout naturellement celui de deux hommes qui ont long-tems marché de pair avec lui, qui, comme lui, font honneur à l'esprit humain , mais dont la postérité n'a pas jugé les mérites de même titre que les siens. Je veux parler de Descartes et de Leibnitz. Leur renommée s'abaisse tous les jours, à mesure que celle de Bacon s'élève, et la société qui ne les oubliera pas , a pourtant plus à leur tenir compte de ce qu'ils ont voulu faire, que de ce qu'ils ont réellement fait pour elle. Ce qu'elle estime encore en Descartes, au milieu de toutes les erreurs d'une imagination vaniteuse , mal déguisée sous l'apparence d'un doute prétendu philosophique , c'est l'indépendance de son esprit , à une époque où cette qualité était rare et courageuse , et l'impulsion qu'il a communiquée à l'esprit de tous ses contemporains. Ce qu'elle vénère dans Leibnitz, c'est, avec la noblesse et la bonté de son caractère , l'immensité et la profondeur de ses connaissances , et le mérite d'avoir pu disputer au grand Newton quelquesunes de ses découvertes.
Quant à ces hommes, dont l'esprit louche et verbeux n'a vu, dans la philosophie, qu'une arène pour les mensonges du sophisme anti-
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que , ou pour les subtilités de la scholastique moderne; quant aux philosophes dont la raison, toute spéculative, s'est perdue tout, entière dans les nuages du panthéisme , ou dans les abstractions de l'idéalisme, ou, enfin, dans les abîmes d'un doute extravagant , comme ils n'ont rien fait pour la société, la société ne fera rien pour leur mémoire. Elle ne se demandera même pas si les écarts de leur raison n'étaient pas un mal de l'époque ; elle laissera à la science pure le soin de chercher le bon grain dans l'ivraie de leurs systèmes ; et les noms de Rousceiin , de Spinosa et de Berkeley lui-même (i), lui seront bientôt aussi inconnus que ceux de Gorgias, de Xénophane et de Zenon d'Élée.
Ce n'est pas que la société soit indifférente aux questions même les plus intimes de la science de l'homme moral. Bien loin de là, le iiosce te ipsum est de toutes les époques , je dirais presque de toutes les conditions. Une société un peu éclairée veut se connaître ellemême , ne fût-ce que par curiosité ; elle le veut
(4) Je n'apprécie ici , dans Berkeley , que l'écrivain idéaliste des Dialogues iVIIylas et de Philonoiis , et non point l'auteur de la Théorie de la Vision.
d'autant plus que , par cette volonté même $ la chose lui semble plus da moitié faite , et , parmi les systèmes qui se présentent comme devant achever , en elle , cette connaissance , elle préférera toujours ceux qui paraîtront la lui rendre plus facile et plus saisissable, et en déduire des applications plus immédiates , plus générales et plus fécondes. C'est ce qui fait qu'à toutes les époques , la société a accueilli avec prédilection, quelquefois même avec enthousiasme , les diverses espèces de sensualisme d'Aristote, d'Épicure, de Locke, de Condillac et d'Helvétius, qui rendaient les questions psychologiques plus simples , et , en quelque sorte , populaires , en en supprimant la moitié, et qui promettaient de lui faire de toutes pièces, et, pour ainsi dire, à volonté, des Newton et des Vincent de Paule.
De même, elle a écouté avec une faveur plus qu'indulgente , les absurdités , les extravagances des physiognomonistes , et celles de Lavater en particulier ; parce que ces prétendues doctrines devaient lui faire juger de l'intérieur par l'extérieur, de l'esprit par le corps; lui faire connaître , en un mot , les dispositions originelles, le talent et l'imbécillité, les vertus et les vices , par les formes particulières
du visage et par celles des autres parties du corps. Il ne faut pas, non plus, chercher ailleurs la cause de l'espèce de vogue dont jouit, à son apparition , le système de Gall , lorsqu'aux yeux du monde surtout, il n'était encore que de la crânioscopie , et qu'il n'avait guère fait que substituer ses bosses aux traits de la physiognomonie, Plus tard, on s'aperçut que ce n'était pas là tout ce système, que sa psychologie tendait à établir une meilleure théorie des aptitudes naturelles , des affections et des passions, et, enfin, de la liberté morale, et à donner , par conséquent , des bases plus solides à l'éducation , à la législation , et à toutes les autres questions de philosophie appliquée. Et l'attention, sollicitée par tant d'utiles conséquences, se porta de la crânioscopie à la phrénologie, des bosses aux facultés, où elle est encore , et où nous la trouverons quand il en sera tems.
Au reste , la société , en traitant ainsi la philosophie , c'est-à-dire , en lui demandant compte de ses travaux , en leur croyant autant d'utilité ponr son bien-être qu'ils peuvent offrir d'intérêt à sa curiosité , en la plaçant ainsi sur la même ligne que les sciences d'une application plus réelle et plus évidente , la société
a fait à la philosophie un honneur dont celleci aurait tort de se plaindre , et qu'elle n'a repoussé , peut-être , que par suite du sentiment de sa propre valeur , parce qu'elle sentait bien qu'en lui demandant plus qu'elle ne peut donner, la société s'abusait sur son compte , en la croyant son guide , quand elle n'est, la plupart du tems, que sa suivante. Si telle a été , en effet , la pensée de la philosophie sur ce que la société attend d'elle , je crois qu'elle ne se serait pas trompée, et que cette appréciation de soi-même ne serait pas une de ses moindres découvertes. Car , il ne faut pas se le dissimuler , les opinions philosophiques sont , en général^ bien loin d'avoir l'importance sociale qu'on leur attribue dans l'arène où elles se débattent , et , la plupart du tems , lorsqu'un principe philosophique semble avoir j par sa propre puissance , remué les masses et changé leur direction , c'est que déjà les masses cheminaient dans cette voie, par instinct et sans s'en douter, et son retentissement au milieu d'elles n'a vraiment été qu'un écho. Ni l'éducation , ni l'appréciation des fautes , ni leur punition , ne sont l'expression nécessaire de la philosophie du tems , et la conséquence de ses axiomes , que la foule , celle même qui fait les
lois , n'entend pas , et dont elle ne soucie guère. Mais elles suivent presque uniquement le progrès sourd et fatal de la civilisation, qui rend l'homme meilleur et moins punissable , en lui offrant l'éducation de la vue dans une famille et au milieu d'une société , qui n'ont plus besoin de faire îe mal pour fournir à leurs besoins , ou obéir à leurs passions ; en lui enlevant , peu à peu , par les douceurs d'une existence plus facile et plus calme , les occasions et la nécessité de faillir ; en rayant ainsi , du livre de la justice, cette pénalité sanguinaire et de mauvais exemple , inutile désormais à la défense de la société , et que des mœurs plus douces ne demandent et ne conçoivent plus. Or, dans tout ce progrès, qui est l'œuvre du tems et de la raison générale , la philosophie n'intervient guère que pour le constater et pour l'enregistrer dans ses formules, et il est arrivé souvent que ces dernières fussent à rebours des faits qu'elles devaient représenter.
Mais, si l'on a trop présumé de la philosophie , si on lui a attribué , dans le bien , une puissance quelle n'a point , et des résultats qui ne lui appartiennent pas, il a dû arriver, en revanche, et il est arrivé, en effet, qu'on lui a cru, pour le mal, une influence plus grande
encore , et tout aussi peu fondée. La calomnie alors a pris la place d'un respect aveugle , et Socrate a bu la ciguë , Jordan Bruno est monté sur le bûcher , pour des opinions qui ne peuvent agir sur la foule , et que leurs juges euxmêmes étaient loin de bien comprendre. Aussi ne serait-il ni sans intérêt , ni sans utilité , d'examiner ce que vaut , au fond , la philosophie , de peser ses titres à la bonne et à la mauvaise réputation qu'on lui a faite, d'apprécier les services qu'elle a rendus , ceux qu'elle peut rendre encore, et la manière dont elle les rendra. Si tel n'est point le but que je me propose dans cet ouvrage , du moins, en approcherai-je un peu , et peut-être donnerai-je les moyens d'en approcher davantage, en y recherchant ce qui constitue le fonds de la philosophie , c'est-à-dire , en y examinant la signification et la valeur des systèmes de la psychologie , cette dernière étant tout à la fois , suivant la manière de l'envisager , la base et le couronnement de l'édifice philosophique (i).
(4) Y. Cousin, Fraqmèns philosophiques, 2e édition , 4833. Préface do la lre édition , p. 12.