INTRODUCTION
Mon titre et les épigraphes qui raccompagnent indiquent le but que je me propose ; ï Exposition du socialisme rationnel. Mais le socialisme est-il nécessaire désormais à l'existence de l'ordre? Cette discussion pourrait être longue. Et cependant il faut, à cet égard, avoir une opinion préalable, reposant sur une autorité respectable et impartiale. Je vais en choisir une que mes adversaires ne récuseront point : ce sera celle de M. Tarchevêque de Paris. Dans son Mandement du 8 juin dernier, ce vénérable prélat vient de reconnaître qu'il y a deux espèces de socialisme: le vrai et le faux. Le but de cette introduction aux prolégomènes est de prouver que le socialisme rationnel, considéré hors du domaine des croyances, est précisément celui que M. l'archevêque caractérise du nom de socialisme vrai.
Avant d'examiner ce Mandement, qu'il me soit permis d'énoncer ici qi(e, ^'appartenant à aucune secte chrétienne, ni même à aucune religion révélée, j'ai néanmoins le plus grand respect pour les personnes convaincues de la réalité du lien religieux. J'ajoute même : que la conviction de la réalité de ce lien doit avoir une base commune, sous peine d'anarchie ou d'agonie sociale ; que cette base sociale ne peut être : où qu'une foi commune par la force d'une éducation socialement dominante.
ou que la science, nécessairement commune dès qu'elle est rendue incontestable vis-à-vis de la raison de tous, et qu'elle se trouve vulgarisée par la généralisation de l'instruction.
J'ai eu l'honneur d'habiter la même mansarde que le prédécesseur de M. l'archevêque actuel ; nous n'étions séparés que par une simple cloison. J'ai eu également l'honneur d'avoir avec lui quelques conversations au sujet de la religion. J'en aurais eu davantage si je ne les avais évitées, car il avait beaucoup d'estime pour moi. Mais j'ai toujours craint d'ébranler la foi domestique. Et quand je parle de foi socialement, c'est à cause de la nécessité actuelle de lui substituer la science ; toute foi religieuse ne pouvant plus être socialement commune en présence de l'incompressibilité de l'examen.
J'arrive au Mandement de M. l'archevêque; et, sans autre préambule, je vais le mettre en rapport avec le socialisme rationnel.
Ce Mandement commence par ces mots :
a Les éléments primitifs et essentiels de la société sont la relic( gion» la famille et la propriété. »
Le socialisme ratlonilel est parfaitement d'accord avec Cet énoncé deS éléments primitifs et essentiels de là société.
Les quatre premiers chapitres du Mandement sont des développements de cette proposition, mis en harmonie avec la foi de M. l'archevêque. Nous n'avons point à les examiner ie ce point de vue. Il nous suffit dô dire que la science les confirme. Aussi le prélat ajoute- t-il, au commencement du chapitre v, qixe jusque-là tout le monde est d'accord.
Au chapitre n, M. l'archevêque remarque très-particulièrement que l'expression propriété ne se rapporte pas seulement aux prot)riétés^rivées, mais aussi à la propriété publique ou collective. Nous tie pouvons trop faire observer tout ce qu'il y a de judicieuj^ dans cette distinction de deux espèces de propriété ; distinction qui, malheureusement, ti^a pas toujours été faite. Il est aussi criminel de violer la propriété publique ou collective que de violer les propriétés individuelles.
Le chapitre v se termine par la proposition suivante, proposition d'une immense valeur :
« En détruisant la propriété, on détruit du même coup la jus* a tice elle-même, qu'il devient dès lors impossible de définir. »
En effet, la propriété est le résultat nécessaire de la raison, dont la justice n'est que l'expression. U est vrai que vouloir anéantir la raison ou la justice est aussi insensé que de prétendre anéantir l'humanité. Mais prétendre que l'organisation de la propriété doit être changée est une prétention qui a déjà été réalisée en 1789. J'aime à croire que toUs ceux qui parlent de détruire la propriété veulent seulement dire : que l'organisation actuelle de la propriété doit être changée pour que l'ordre puisse désormais exister.
Tout le chapitre vi est admirable depuis le commencement jusqu'à la fin. Je ne connais rien, à ce sujet, dans le dix-huitième siècle, qui puisse y être comparé. Je demande la permission de citer ici ce court chapitre :
« En effet, la définition de la justice, proclamée par le sens « « commun et la conscience du genre humain, est qu'il faut rendre (( à chacun le sien^ ce qui lui appartient, ce qui lui est dû, suum « cuique. Or, cette définition supposant que quelque chose peut « légitimement appartenir à chacun, implique évidemment le droit « de propriété. Otez donc cette possibilité d'appropriation, sùppo* a sez que rien ne puisse, ne doive appartenir à personne^ et il n'y « a plus lieu ui à justice distributive^ ni à justice commutative.
« Et d'abord, ce qui fait la justice distributive^ en tant que « justice^ ce n'est pas la distribution des choses en elles-mêmes^ a des emplois et des dignités, suivant le hasard ou le caprice> la « faveur ou l'arbitraire ; mais la distribution ou rémunération tk motivée, sanctionnée par le droit, fondée sur la capacité, sur « les services^ sur les mérites, en un mot. Or, si nous n'a^ « vons droit à rien, ou si, ce qui revient au même, tous ont droit « à tout, il n'y a plus de raison légale ou méritoire de distribu* « tion ou de partage, et dès lors il ne sert plus de rien de travail* a 1er, de rendre des services à la patrie^ de chercher enfin, dans « la fatnille oa dans l'Etat, à mériter d'une manière quelconque. Il
« ne peut plus même être question de mérite ni de rémuné- « ration.
<c Ensuite il n'y a plus lieu également à la justice commutative ; « car à quoi bon faire un échange, quand on a droit à toutes « choses? Et, d'ailleurs, si Ton ne possède rien en propre, il ce n'y a rien à échanger. Le commerce devient donc impuissant <c comme l'industrie, et nous ne voyons plus à quoi pourraient « s'employer sérieusement, activement, les membres d'une paie reiUe société, sinon à dévorer avec ardeur le bien commun, en n consommant de toutes leurs forces, et en produisant le moins <c possible. Dans cette fureur de jouissances et de consommation « dont tous seraient possédés, personne évidemment ne serait saa tisfait de sou partage. Alors partout une effroyable discorde : (( des querelles on passerait aux rixes violentes, des rixes vioa lentes aux guerres générales d'extermination, et, après que tout a serait dévoré, les terres et le travail ne donnant plus leur fruit, (c il ne resterait aux rares survivants de cette effroyable anarchie <c qu'à mourir de faim. »
Le chapitre vu est aussi d'un grand mérite* Seulement, et à propos de la maxime à chacun selon ses besoins, M. l'archevêque dit : « C'est l'axiome fondamental de la nouvelle morale. » Puis, après avoir pulvérisé cet axiome indéterminé, il ajoute : a Voilà « la justice qu'on voudrait nous faire. » Je crois qu'ici le zèle de M. l'archevêque l'a égaré. Le socialisme rationnel repousse la » maxime à chacun selon ses besoins dans le sens que M. l'archevêque lui donne. Je suis même persuadé qu'il y a ici logomachie, et que l'illustre auteur de cette maxime a voulu dire : L'organisation de la propriété doit être telle, que chacun, par son travail, puisse satisfaire ses besoins raisonnables,.et qu'ils soient même satisfaits par la société dans les cas où il se trouverait incapable de travailler. Cette maxime est alors l'expression d'une solidarité rationnelle, solidarité devenue nécessaire à l'existence de l'ordre. Sa valeur réelle, je le répète, est à chacun selon son travail, s'il est capable de travailler, maxime que M. l'archevêque déclare être celle de son église.
Le chapitre vm est relatif à la foi. Mous u'avons pas le droit
d'y intervenir, si ce n'est pour dire : qu'une foi quelconque ne pouvant plus être socialement commune, n'est plus capable de servir de base à l'existence de Tordre.
Il en est de même pour le chapitre ix. Disons seulement : que là foi y glorifie le travail; et que sur ce point la science est d'accord avec la foi.
Le chapitre x condamne l'exploitation de l'homme par l'homme. Jusque-là le christianisme de M. Tarchevéque est identique au socialisme rationnel ; ou le socialisme rationnel est identique au christianisme de M. l'archevêque.
Ce chapitre se termine de la manière suivante :
« Enfin le droit de propriété réduit partout au droit du plus « fort; le vaincu exploité dans ses facultés spirituelles etcorpoa relies par le vainqueur ; l'homme travaillant forcément comme <x l'animal au profit de celui qui s'en est rendu maître ; et dès « lors le travail, si noble aux yeux de la religion, transformé en a attribut de l'esclavage, eu fonctions de brutes, eu ignominie : « voilà le résumé de la civilisation païenne avant la veni^ du divin a Libérateur, i»
Hélas I monsieur l'archevêque! et depuis aussi. Gela ne cessera d'exister que par l'établissement du socialisme rationnel. Et si M. l'archevêque faisait consister exclusivement le christianisme dans Tabolition de tout esclavage, soit patent soit latent, nous serions alors chrétien comme lui-même.
Le chapitre xi est encore relatif à la foi, il doit nous être étran* ger. Seulement, à la fin de ce chapitre, M. l'archevêque dit :
« Dès qu'il a été mis par le christianisme en possession de lui- « même et de son travail, Vouvrier a été investi du droit de proa priété dans toute sou étendue, c'est-à-dire par la faculté de de- « venir propriétaire. »
Nous verrons tout à l'heure si Malthus et Rossi, et la science, sont de cet avis.
Le chapitre xii est encore relatif à la foi. M. l'archevêquey soutient l'hérédité en ligne directe. La science confirme cette donnée de la foi.
Le chapitre xm est infiniment remarquable. La propriété, dit
M. l'archevêque, est inhéreute à Thumatiité. Les lois cwilesy ajoute-t-ily en règlent les conditions.
C'est affirmer que la propriété doit être organisée de manière que Tordre soit le réi^taltat de cette organisation. Par cela seul, M. Tarchevéque est socialiste rationnel; et je Fen félicite sincèrement.
^ Â toutes les grandes périodes de l'humanité et àii milieu des « révolutions et des catastrophes qui bouleversent, de temps à « autre, le monde moral, comme les tempêtes et les tremble- « ments de terre bouleversent le monde physique, la propriété « a pu recevoir, dans sa constitution^ des modifications plus ou « moins profondes, mais le principe en est toujours resté sacré « et inviolable. L'abolition de l'esclavage, puis du servage, puis a du droit d'aînesse, sont autant de transformations ou de modi- « fications parfaitement légitimes de la propriété , parce qu'elles ce ont été réclamées par le progrès des temps et les besoins de la a société, et qu'elles sont plus conformes soit aUx principes étef- « nels de la justice, soh à YeBptit d'amour et d'égalité qui est « l'esprit de l'Évangile. Mais à travers toutes ces ttansforiîia- « tions ou modifications sueeessives, qui n'ont jamais porté que <x sur les formeâ extérieures ou sur les faits accidentels du droit a de propriété, c'est^'à-dire sur les conditions plus ou moins a larges, plus ou moins restrictives imposées à son exercice, « toujours le commandement de Dieu a pu et a dû avoit son applia cation : « Tu ne déroberas pas le bien d'autrui. »
Vous êtes socialiste rationnel, monsietlr l'archevêque, et nous nous en félicitons.
« La propriété, continue M. l'archevêque, est donc fondée efi a droit aussi bien qu'aucune institution du monde. Elle repose a sur la triple base de la loi naturelle, de la loi civile, et de là a loi religieuse; et ainsi, on ne peut la détruire satas faire vio- <x lence à la nattire, sans ruiner la société, et sans fouler aux a pieds la religion. Mais s'enâuitHl que l'exercice de ce droit « n'ait pas enfanté des abus? Et ces abus de la propriété n'ont- « ils pas produit, au sein même de l'humanité, pour le soulage- « ment de laquelle elle est établie, des lùaux lamentables? Per-
a sonne ne peut le nier à moins de fermer les yeux à l'évidence «et de répudier tous les témoignages de l'histoire. Hélas! la « possession individuelle des biens a eu la destinée des meila leures choses du monde. Quoi de plus désirable que la liberté, a et quoi de plus détestable que la licence et l'anarchie? Est-il « sur la terre rien de plus excellent que la religion, et peut-on rien c< trouver de plus funeste que la superstition et le fanatisme ? Rea noncerons-nous donc à la liberté, et répudierons-nous la relia gion, par la crainte des maux dont elles sont l'occasion ou le « prétexte? Â Dieu ne plaise ! car si Ton ne pouvait détruire les a abus qu'à ce prix, comme les hommes, avec leurs passions, « abusent de tout, il faudrait s'abstenir de penser, de vouloir, et « de vivre. »
Quand je vois M. l'archevêque de Paris inventer le socialisme rationnel, je puis prophétiser, sans craindre d'être un faux prophète, qu'avant un demi-siècle ce socialisme dominera le monde.
Au chapitre xiv, M. l'archevêque attaque, avec juste raison, le faux socialisme, le socialisme utopique. Mais il a soin de dire qu'il n'attaque point le socialisme réel, le socialisme nécessaire, le socialisme rationnel. En parlant des faux socialistes, il dit :
a C'est ce que n'ont pas compris quelques réformateurs mo- « demes de la propriété. Ils n'en ont vu que les abus; ils les a ont merveilleusement observés et constatés ; ils les ont même a exagérés, comme il arrive toujours, et, pour y remédier, ils <c n'ont pas trouvé de meilleur moyen qut? ite la détruire, d
Dans ce passage, il y a néanmoins Papparence d'une déplorable logomachie. C'est, je le répète, la confusion de l'expression propriété Sivec l'expression organisation de la propriété.
Vouloir détruire la propriété, expression du raisonnement, expression de l'humanité, est utopique, est absurde. J'ajoute même que jamais cette idée folle n'est entrée dans la tête d'un fou ayant encore la possibilité de lier deux propositions. Mais détruire une organisation de propriété devenue source d'anarchie, pour la remplacer par une organisation de propriété source de hiérarchie, n'est point détruire la propriété. C'est, au contraire, la rétablir et la consolider d'une manière inébranlable.
C'est, du reste, ce que M. l'archevêque a parfaitement enseigné au chapitre xin, et mieux que nous ne pourrions le faire. Nous allons même citer un des exemples énoncés par M. l'archevêque lui-même.
Avant 1789, l'organisation de la propriété consacrait l'hérédité du sol au bénéfice des aînés, au sein des familles privilégiées. Cette organisation avait été base nécessaire d'ordre penàsiÊà un grand nombre de siècles. Attaquer cette organisation de propriéléi. tant qu'elle restait base d'ordre, eût été criminel, et la société ne Teût point permis. Mais du moment que, par rincompressibililé de l'examen, cette organisation de propriété, de base d'ordre qu^elte avait été, devint une cause de désordre, cette organisation fut examinée. Si elle l'avait été avec calme, avec sang-froid, en dehors de toute personnalité, de toute injure, de toute récrimination, de tout égoïsme mal entendu, le passage de l'ancienne organisation à la nouvelle , qui est l'organisation actuelle, aurait pu se faire sans employer la force brutale, qui ne fait jamais que substituer un despotisme à un autre et une anarchie à une autre, quand le despotisme ne peut plus être base d'ordre.
Aujourd'hui, et territorialement parlant, le droit d'aînesse dans la famille sociale, toujours à cause de l'incompressibilité de l'examen, est devenu source d'anarchie, comme ce même droit, dans les familles domestiques, Tétait devenu avant 1789. Il serait bien malheureux que le4)remier exemple ne servît à rien, et qu'à la force des raisons l'on voulût encore opposer la force des persécutions. Le bon moyen d'éviter ce péril est d'éloigner de la discussion toute logomachie. C'est à cause de cela que je tiens surtout, et je ne puis trop le répéter, à faire distinguer l'expression propriété de l'expression organisation de propriété. Vouloir détruire la propriété est d'un fou ; vouloir remplacer une organisation anarchique par une organisation hiérarchique est d'un sage. A cet égard, je m'appuie sur l'autorité de M. l'archevêque lui-même.
a La société, continue ce prélat, est atteinte d*un mal profond ; c< quel est le remède qu'ils (les réformateurs) proposent? Ils veua lent la tuer pour la guérir. »
Le respectable archevêque n'est pas de ceux qui disent que tout est pour le mieux dans notre société actuelle. Cette société, dit-il, est atteinte d'un mal profond. Je constate avec plaisir qu'à cet égard je partage l'avis du premier pasteur de l'Eglise catholique parisienne. Mais, dit-il, a les réformateurs veulent la tuer pour la guérir. » Je me fais gloire d'appartenir aux réformateurs, et certes je n'accepte point l'accusation du crime horrible de vouloir tuer la société. M. l'archevêque m'incrimine ; je lui demande la permission de me défendre ; il est trop juste pour me la refuser.
« Ils prétendent, dit le vénérable prélat, ils prétendent constia tuer une société parfaite, glorieuse, pleine de félicité, telle que € nous pouvons l'imaginer dans le ciel. Mais, pour cela, il faut « détruire la propriété, qui, à leur sens, est la source de tous <c les crimes et de tous les malheurs de la race humaine, outre <c qu'elle est une monstruosité morale par l'inégalité qu'elle éta- <i blit entre les hommes. »
Si j'avais la folie d'énoncer que la propriété est une monstruosité morale, c'est à Charenton qu'il faudrait m'envoyer. Je prie M. l'archevêque de faire une exception en ma faveur.
Le prélat continue :
« Cependant, dit-il, comment s'y prendre pour constituer cette a société nouvelle et pour la faire vivre ? Il y a deux moyens, selon a eux : ou que personne ne possède, ou que tous possèdent égaie lement. Ce sont les deux systèmes du socialisme, comme ils a l'entendent. »
Si, dans le socialisme, il n'y avait d'alternative, ou que personne ne possède, ou q^ie tous possèdent également, j'aurais le socialisme en exécration. J'en appelle à M. l'archevêque ; son argument est celui-ci :
« Tous les socialistes sont fous ou criminels ; M. Colins est a socialiste, donc M. Colins est fou ou criminel. x>
Est-il chrétien d'émettre un pareil argument avant d'avoir vé» rifié que tous les socialistes sont fous ou criminels? Du reste, cela me prouve que M. l'archevêque ne condamne que les socialistes fous ou criminels, et que, du moment qu'il sera démontré que le socialisme est le remède social qui consolide la propriété, la reli-^
-légion, la famille, M. l'archevêque Tacceptera franchement, et comme saint Paul accepta le christianisme. Dans ce cas, je suis aussi certain que M. Tarchevéque sera socialiste que je suis certain que un est un. Mais, que dis-je, sera? M. Tarchevêque Test en réalité, et déjà j'en ai donné les preuves. Nous sommes fiers d'avoir parmi nous une aussi respectable autorité.
m Examinons rapidement ces deux systèmes, continue le pré* tx lat, si vraiment, ditril, de pareilles rêveries méritent ce nom. 9
M. Tarchevêque a bien raison. De pareilles rêveries ne méritent pas qu'un homme aussi éminemment placé leur fasse l'honneur de les discuter.
Avant de commencer cette discussion, M. l'archevêque place un paragraphe prouvant de nouveau que déjà le vénérable prélat est aussi socialiste que nous le sommes. Ce passage est tellement flatteur pour le socialisme rationnel que nous serions fous ou coupables si nous ne l'insérions ici.
<i Mais qu'il soit bien entendu d'abord, dit le vénérable pasce teur, que nous ne voulons point improuver ici le socialisme « véritable, si Ton veut donner ce- nom à cette tendance géné- <( reuse qui pousse quelques hommes d'un zèle pur et désintéressé K à chercher l'amélioration de la société dans ses institutions, dans a ses lois, dans ses mœurs, dans le bien-être de tous, et particulière rement des classes laborieuses ; tendance chrétienne et louable, « digne de nos encouragements, quand, ne se réduisant pas à « des systèmes et à des phrases, elle cherche sincèrement et avec « persévérance les moyens les plus propres à réaliser le progrès « social, en procurant à leurs semblaï)les une plus grande somme « de bien, soit de l'ordre moral, soit de l'ordre matériel. »
Ainsi le socialisme véritable» le socialisme rationnel, est approuvé et protégé par M: Parchevêque. Nous sommes fier de cette approbation et de cette protection. Le socialisme de M. l'arèhevêque est le nôtre, et nous nous soumettons à passer pour fou ou pour criminel dès que nous nous en éloignerons.
Le prélat continue :
« Les hommes, dit-il, qui sont animés de ce zèle se reconnais- « sent, du reste, à ce signe, qu'ils veulent perfectionner la so-
« ciété pett à peu, en profitant de tout ce qu'il y a eu de bon « dans les siècles antérieurs, ajoutant sans cesse et lentement le < mieux au bien, et ne rejetant que ce que Texpérience a démon- « tré funeste ou inutile, agissant, en un mot, pour le développe- « ment de la société, comme la nature dans le travail de sa re- <x production. »
Ici, et avec tout le respect que je dois au vénérable prélat, qu'il me soit permis de ne pas être de son avis. C'est à lui-même que j'en appelle.
En fait de progrès, M. l'archevêque ne distingue point les sciences physiques des sciences morales. C'est une erreur capitale et même opposée à l'immuabilité du chistianisme, à Fimmuabilité de la révélation. Certes, le progrès continu et indéfini existe pour les sciences physiques. Mais, dans les sciences morales, la continuité de progrès, c'est la négation du bien et du mal, la négation du droit, la négation de la vérité ; c'est la révolution en permanence; c*est l'anarchie indestructible; c'est la mort de Thumanité. C'est pour éviter cette anarchie dans les sciences morales que les différentes révélations ont été inventées. Et toutes se disent immuables, comme la vérité qu'elles ont la prétention d'exprimer. Tant qu'une seule et même révélation, dans une même localité, peut anéantir ce prétendu progrès, source d'anarchie, cette révélation est sacrée et ne peut être attaquée sans crime. Hais, du moment que, par suite de l'incompressibilité de l'examen, une seule et même révélation ne peut plus être base d'ordre, ou du moment que les sectes et les révélations sont en contact légal, et que, par conséquent, il n'y a plus de base commune à la morale, il faut bien que la science vienne JBxer ce prétendu progrès moral, négation de toute morale que la foi ne peut plus arrêter. Je conçois cependant comment M. l'archevêque est arrivé à cette énonciation. Pour lui, l'Évangile, interprété soit par lui-même, soit par son supérieur, arrête ce prétendu progrès. Mais ces interprétations ont besoin d'une sanction, et cette sanction ne peut être : ou que l'inquisition ; ou que les majorités ; ou que la science rendue incontestable vis-à-vis de tous et de chacun. La science n'existe pas encore. Alors M. l'archevêque veut-il de
rinqiiîsition? Je suis certain qu'il n'en veut pas. Veut-il soumettre les mystères du christianisme aux décisions des majorités, toujours variables pour la science? Je suis certain qu'il n'en veut pas également. Que veut donc M. l'archevêque? C'est avec respect que j'attends ce qu'il daignera nous répondre à cet égard.
Le prélat continue : « Ils (les vrais socialistes) dift%rent donc a par là essentiellement de ceux, dit-il, qui s'appellent exclusivea ment socialistes, et qui croient posséder un système non ence core connu ou du moins pratiqué jusqu'à nos jours, et qui, lar- €c gement appliqué à l'état social actuel, devra le changer cornet plétement, le régénérer à fond, et faire sortir des ruines de « l'ancien monde un monde nouveau où tous les hommes, à les € entendre, seront fich^«, heureux et parfaits, jù
Les socialistes qui croient ne sont pas raisonnables, c'est-àdire déraisonnent. A ce sujet, qu'il me soit permis de citer une autorité que M. l'archevêque ne récusera pas, celle de saint Augustin :
« Il y a, dit-il, trois choses en l'esprit de l'homme qui ont a entre elles un très-grand rapport et semblent quasi n'être a qu'une même chose, mais qu'il faut néanmoins très-soigneuse*- « ment distinguer, savoir est : entendre^ croire et opiner.
« Celui-là entend qui comprend quelque chose par des raisons « certaines. Celui-là croit^ lequel, emporté par le poids et le cré- « dit de quelque autorité, tient pour vrai cela même qu'il ne « comprend pas par des raisons certaines. Celui-là opine, qui se « persuade, ou plutôt qui présume de savoir ce qu'il ne sait pas.
« Or, c'est une chose honteuse et fort indigne d'un homme que « d'opiner, pour deux raisons : la première, pour ce que celui-là « n'est plus en état d'apprendre qui s'est déjà persuadé de savoir « ce qu'il ignore, et la seconde, pour ce que la présomption est « de soi h marque d'un esprit mal fait et d'un homme de peu de « sens.
« Donc, ce que nous entendons nous le devons à la raison, ce que nous croyons à Vautorité, ce que nous opinons à V erreur. x>
Saint Augustin, de la Vérité de la croyance, ch. xv.
Et, comme les socialistes, ainsi que les économistes et tous les philosophes, ne reconnaissent actuellement d'autorité que la rai* son ; que ce que dit la raison, en fait de science morale, n'est point encore scientifiquement, c'est-à-dire incontestablement démontré, il faut en conclure que socialistes, économistes, philosophes, etc., qui ont actuellement des croyances, c'est-à-dire des opinions, sont coupables d'une chose honteuse et fort indigne d'un homme qui ne cesse d'opiner, et cela pour deux raisons : la première, qu'ils ne sont pas en état d'apprendre, parce qu'ils se sont déjà persuadé de savoir ce qu'ils ignorent; et la seconde, pour ce que leur présomption est de soi la marque d'esprits mal faits et d'hommes de peu de sens.
En présence de l'incompressibilité sociale de l'examen, ce n'est donc plus croire qu'il faut, mais savoir. Et quiconque, dans une situation sociale pareille, prétend pouvoir changer la société, ne devrait se présenter, comme capable d'instruire, qu'avec la corde au cou, ainsi que l'exigeait Gharondas. C'est la corde au cou que je me présente devant M. l'archevêque, et, si je ne parviens pas à le convaincre, je consens à être étoufTé sous la corde du mépris public. Cette soumission est le plus grand hommage que je puisse rendre à ses lumières et à sa probité.
Le chapitre xv commence Fexamen des faux socialismes.
a Le premier moyen de constituer la société, en abolissant la « propriété individuelle, c'est, fait dire le prélat aux faux socia- « listes, que TÉtat seul possède pour tous et au nom de tous. »
Les faux socialistes raisonnent bien mal. Si même les propriétés individuelles pouvaient un seul instant se trouver anéanties, — ce qui est absurde, — la propriété publique n'en existerait pas moins. De plus, la richesse publique, la propriété collective, ne se répartit point toute seule. Le morceau de pain qui doit nourrir chacun est réparti : par la loi éternelle, quand celle-ci est socialement et incontestablement connue; ou par une loi temporelle, quand la loi éternelle ne Test pas encore. Dans les deux cas, et après la répartition^ il y a encore propriété individuelle. L'absence de propriété individuelle est donc aussi absurde que l'absence de propriété commune, publique ou collective.
Parce que quelques socialistes sont fous, est-ce une raison pour que tous le soient? Parce qu'il y a eu des alchimistes, Lavoisier était-il fou?
Ce paragraphe de M. l'archevêque se termine par trois mots sujets à logomachie : riche^ heuretix, parfait.
Si, par être riche, le prélat comprend n'être pas pauvre, tout le monde désormais doit être riche, car le paupérisme est devenu incompatible avec l'existence de Tordre.
Si, par être heureux, le prélat comprend connaître la vérité, tout le monde désormais doit être heureux, car l'ignorance est devenue incompatible avec l'existence de Tordre.
Si, par être parfait, le prélat comprend être libre, tout le monde désormais doit être parfait, car Tesclavage est devenu incompatible avec Texistence de Tordre,
Écoutons de nouveau M. Tarchevéque faisant parler les faux socialistes:
« Par là, disent ces réformateurs, nous verrons naître un ordre « réellement plus social et plus humanitaire. Qui peut douter a que les liens de la société ne deviennent effectivement plus « étroits et plus sacrés, lorsque ses membres seront unis par « une communauté totale de travail et de fortune? Alors régnera « parmi eux Tégalité la plus parfaite, et, personne ne possédant « rien en propre, il n'y aura plus entre les citoyens ni jalousie, « ni litige, ni vol. Qui songera à dérober ou même à convoiter le « bien d'autrui, quand personne ne possédera pour son compte et <x que chacun pourtant ne manquera de rien? L'injustice dispac( raitra de la terre ; le crime enfin sera aboli.
a Mais qui donc possédera, en définitive, dans ce nouvel ordre « social? Personne et tout le monde, répondent-ils, c'est-à-dire « la société tout entière, ou TEtat qui la représente. Les terres « seront confiées aux citoyens pour être cultivées, et les produits « rentreront dans les greniers de TËtat. Le travail de tout genre, « de toute profession, sera distribué entre tous, et chacun trace vaillera au profit de TÉtat, qui restera juge de la capacité, des <x forces et des besoins des enfants de la commune patrie. La soie ciété sera donc une grande famille dont l'État sera le père, qui
« la gouvernera pour la plus grande gloire de Tassociation et le « bien-être de tous. L*ordre social, de cette sorte, sera élevé à sa < plus haute perfection, car jamais TassociatioA n'aura été ni « plus intime ni plus puissante. Voilà de quoi, certes, tenter les « plus nobles cœurs I Peut-on imaginer rien de plus beau, réalise ser rien de plus désirable? Tel est le premier système. »
Examinons ces deux paragraphes.
Supposons que ce qui est ordonné par la raison soit scientifiquement exposé à tous, c'est-à-dire d'une manière rationnellement incontestable, sous une sanction religieuse inévitable et Clément démontrée.
La liberté alors consisterait exclusivement, et pour chacun et pour la société : à se soumettre volontairement à ce qui est ordonné par la raison. Et cet état social, en présence de l'incompressibilité de l'examen, rendant impossible la domination pacifique d'une erreur, doit désormais exister, sous peine de mort sociale. Est-ce que, dans ce cas, devenu nécessaire, les liens de la société ne seraient point aussi étroits que possible ?
Lorsque la raison indique, d'une manière rationnellement incontestable : ce qui doit appartenir et à la propriété collective et aux propriétés individuelles, pour le plus grand bien de tous et de chacun ; et que ces indications sont reconnues par tous et par chacun ; est-ce que tous les membres de la société ne sont point unis, devant la raison, par une communauté totale de fortune et de travail?
L'égalité la plus parfaite n'est-elle point l'égalité devant la raisou, quand le règne de la raison est devenu nécessaire? Et cette égalité alors n'existe-t-elle pas complètement?
Actuellement même, l'égalité la plus parfaite existe devant la force ; et, hors l'égalité devant la raison et l'égalité devant la force, il n'en existe pas, socialement, une troisième.
Donc, et dans tous les cas possibles, l'égalité la plus parfaite existe toujours, si, par l'expression la plus parfaite, il faut comprendre la plus complète.
Ne rien posséder en propre, devant la raison, signifie ne posséder rien en propre dans la propriété collective.
Certes, alors, il n*y aura ni vol* ni jalousie entre ceux qui ne seront point fous, puisque la jalousie et le vol seront incontestablement reconnus des folies. Mais, comme il y aura toujours des fous, et que la raison dit qu'il faut avoir pitié des fous» les fous, tout en étant empêchés que leur folie soit nuisible, seront traités et guéris, s'il est possible. Dans tous les cas, ils seront toujours dignes de pitié.
Remarquons, néanmoins, que les fous, par cause morale, seront alors extrêmement rares.
Quant aux propositions : que l'injustice disparaîtra de la terre, et que le crime sera aboli, elles demandent explication, par cela même qu'elles sont encore indéterminées.
L'ordre moral réel est incompatible avec l'injustice absolue. ^ un seul honnête homme souffre dans ce monde, sans l'avoir mérité dans sa vie actuelle : ou les souffrances qu'il subit sont l'expiation de fautes commises par lui-même dans une vie antérieure ; ou il n'y a pas d'ordre moral, de justice éternelle, de justice alisolue. C'est incontestable devant la raison. Dire que les enfants sont coupables, parce que leur père a péché, peut se faire accepter par la foi, mais jamais par la science.
Donc, et dans la supposition que l'ordre moral n'est pas une chimère, l'injustice absolue n'a pas besoin de disparaître, elle n'a jamais existé.
Reste l'injustice relative à cette vie.
Du moment que la réalité du lien religieux est scientifiquement démontrée, ainsi que la réalité de son éternelle sanction, quiconque commet une injustice est un fou qui travaille contre luimême. Or, le fou est incapable de commettre une injustice ou un crime. Donc, dès que le socialisme rationnel est établi, l'injustice et le crime disparaissent de la terre.
Est-ce logique, oui ou non?
 cet égard, je sais ce que M. l'archevêque m'objectera, s'il me fait l'honneur de me répondre, et je l'espère. J'aime à croire qu'il fera autant d'efforts pour m'attirer au sein de l'Église que j'en fais pour l'attirer sciemment au sein du socialisme, dont, d'ailleurs, il s'honore déjà de faire partie, sans le connaître.
- as -.
Alors je répondrai à toutes ses objections, et il trouvera chez moi toute la bonne foi qui existe en lui. Du reste, ni lui ni moi n'anrons changé. Socialiste et chrétien* en donnant au nom de chrétien la valeur d^homme dévoué à ses frères , sont une seule et même chose.
M. rarchevéque fait parler les socialistes et leur fait dire des folies. Je suis certainement aussi théologien que M. Tarchevéque est socialiste, car je me fais honneur d'avoir été élevé par un des meilleurs théologiens et des hommes les plus probes que j'aie connus. Si j*opposais à M. Tarchevéque les folies qui ont pu être dites par des pères de l'Église, cela concluerait-il en rien contre l'Eglise? Le socialisme est-il coupable si quelqu'un s'est imaginé que le produit des terres doit entrer dans les greniers de l'État, que le travail sera distribué par l'État, que l'État restera juge des capacités de chacun, que l'État distribuerait k chacun sa pâtée, etc.?
Si M. l'archevêque daigne m'enlendre, je lui prouverai : que les richesses ne sont jamais réparties ni par l'État ni par celui ou ceux qui le personnifieraient ; que les richesses se répartissent nécessairement : selon la force, quand l'organisation sociale est ordonnée à la force; selon la raison, quand l'organisation aoeiak» est ordonnée à la raison. Mais cette démonstration serait ici hors de propos.
M. l'archevêque continue :
c( Supposons, nos très-cbers frères, que ce soit là, en effet, le a beau idéal de la société ; il y a d'abord une réponse générale c( qui pourrait dispenser des autres : c'est que, sous prétexte de a perfectionner Tordre social, on détruit la société réelle que a Dieu a établie, comme la plus conforme à notre nature. On la a pervertit dans sa fin et dans ses moyens, en voulant substituer a à une réalité imparfaite sans doute, mais susceptible d'amélio* a ration, un beau idéal chimérique. »
M. Tarchevôipie affirme que la société actuelle est la société réelle que Dieu a établie. Alors celle qui existera demain sera aussi celle que Dieu aura établie : car M. l'archevêque reconnaît, au chapitre xm, que l'organisation de la propriété a continuellement changé depuis l'origine sociale. Affirmer que la société existante
est celle que Dieu a établie, cela a pu se dire de la société des Cannibales, de la société de la Saint-Barthélémy et de la société d'avant 89 : car toutes les sociétés ont eu leur révélation. Quant à notre nature, elle est le raisonnement; et la société incontestablement rationnelle est la seule conforme à notre nature. Dès que la foi ne peut plus être base d'ordre, il faut que la société, conforme au raisonnement rendu incontestable vis-à-vis de tous et de chacun, existe, ou que l'humanité périsse : à moins que la bonne logique ne soit une sottise ; et que la mauvaise logique ne soit la vraie philosophie.
Maintenant écoutons, et écoutons très-attentivement : « La fin véritable de l'état social, continue le prélat, n'est pas c< la société elle-même, mais le bonheur des individus, car la so- « ciété ne peut pas être sa fin à elle-même. Elle est le moyen de « perfectionner l'état moral et physique des hommes, qui, après « tout, ne sont appelés à s'associer et à former une communauté « civile que pour devenir meilleurs et plus heureux. Ainsi la so- « ciété est pour les individus, et non les individus pour la société. « Elle doit donc, en s'efforçant d'arriver à sa fin sublime, qui est « le perfectionnement moral et le bien-être de ses membres, resa pecter leur nature, leur dignité, leurs droits, sinon elle va à la « fois contre la pensée du Créateur et contre la destinée de « l'homme ; elle renverse tous les fondements de la justice, en « outrageant et foulant aux pieds l'image vivante de Dieu dans sa « personne, dans sa liberté, dans son travail, dans sa propriété, c< dans tous les droits enfin qui découlent de l'exercice de ses face cultes spirituelles et corporelles. Dépouiller l'homme de ces « droits, sous prétexte de le rendre plus heureux, c'est tarir la c< source principale de son bonheur, c'est le dégrader pour le « rendre plus grand, c'est anéantir son humanité pour l'exalter, « c'est, nous le répétons, le tuer pour le guérir. L'homme disa paraît alors dans le citoyen : il est livré aux caprices de ce qu'on « appelle l'État, qui en dispose à son gré, le sacrifiant à son in- « térêt et à sa gloire, comme dans ces antiques républiques, où « les citoyens au fond n'étaient pas plus libres que l'esclave. Car, c< si l'un était enchaîné violemment au service matériel de l'État,
« l'autre était tyranniquement voué à Tidole de sa fausse gloire. « Tous deux lui appartenaient corps et âme, sans aucune excepc< tion, au mépris de la dignité humaine.
« Or, nos très-chers frères, la doctrine de l'Évangile nous ap- « prend que l'homme n'appartient qu'à Dieu, parce qu'il est son * c< ouvrage. C'est de lui qu'il tient l'être et toutes les facultés qui c< le constituent. Il n'y a donc que la volonté divine qui puisse « légitimement dominer la volonté humaine ; et par conséquent « aucun homme, par lui-même, ne peut faire la loi à son sem- « blable, pas plus une nation qu'un individu. L'homme ne peut « point aliéner sa personne, ni sacrifier sa liberté, si ce n'est à « Dieu et pour Dieu. Donc, lorsque selon les lois de sa nature, il « entre dans la société, « afin de mener une vie paisible et tran- « quille, en toute piété et honnêteté, » comme dit le grand apôtre, « il n'est obligé de concéder de ses droits naturels que ce qui est c( nécessaire soit à rétablissement, soit au maintien de l'associa- « tion, et toujours à la condition expresse que ce qu'il n'aliène « pas sera protégé par l'État, garanti par la société elle-même. «Il doit donc rester maître de lui, de sa fortune, de ses talents, « de son travail, de sa famille, de son avenir, dès qu'il a satis- « fait d'ailleurs à ses devoirs de sociétaire, à ses obligations de « citoyen, quand il a payé enfin sa part de temps, d'argent et de c< service à la chose publique.
«Voilà comment le christianisme, non content d'affranchir « l'homme dans la famille, émancipe encore le citoyen de la ser- « vitude de l'État; servitude glorieuse, tant qu'il vous plaira, et « qui, après tout, ne le saurait être plus que celle de ces fières « républiques d'autrefois, dont nous venons de rappeler le sou- « venir, mais toujours servitude réelle de l'âme et du corps, ser- « vitude dégradante, puisque le citoyen était regardé et traité « comme la matière exploitable de l'État, comme sa chose, comme « sa propriété, v
Fénelon, c'est une autorité que M. l'archevêque ne récusera pas, Fénelon a dit : « raison! raison! n'es-lu pas le Dieu que je cherche ! » Qu'il nous soit permis : partout où M. l'archevêque a mis les mots Dieu, Créateur, volonté divine, etc., d'y substi-
tuer le mot raison ; et, partout où se trouve Texpression christianisme, d'y substituer l'expression socialisme rationnel. Car la liberté, pour le socialiste rationnel, n'est autre que la soumission volontaire à ce qui est ordonné par Féternelle raison. Cette réserve faite, nous approuvons complètement les trois paragraphes de M. Tarchevéque.
La seule différence qui existe entre M. Tarchevéque et nous se trouve : en ce que le prélat veut que Thumanité obéisse h ce que lui ou son supérieur le pape dit être la raison ; et que nous, nous voulons qu'on n'obéisse qu'à ce qui se trouve incontestablement démontré conforme à la raison.
M. Tarchevêque veut-il accepter le marché suivant : il se fera socialiste si je démontre incontestablement ce qui est ordonné par la raison, et je me ferai chrétien si je ne le démontre pas?
Écoutons encore, lecteurs, je vous en supplie en grâce! Écoutons M. Farchevêque ! II est le plus ardent défenseur du socialisme réel ; l'adversaire le plus zélé et le plus logique du faux socialisme.
a Mais, voyons de plus près, continue le prélat en commena çant le chapitre xvi, Teffroyable despotisme qui est au bout de a ce système'
c< Toutes les richesses territoriales et mobilières seraient donc c< concentrées dans les mains de l'État, qui en serait l'unique ce propriétaire, ayant seul le droit d'en jouir et d'en disposer a d une manière absolue, selon la notion même de la propriété* a Or, évidemment l'Etat ne pourrait exercer ce droit de souvea raiueté sans contrôle sur les choses, qu'à la condition d'être ina vesti pareillement d'une souveraineté sans contrôle sur les pera sonnes. Comment, en effet, pourrait-il être maître absolu de la a richesse sans être maître absolu du travail, qui en est la « source? Et comment pourrait^il être maître absolu du travail c< sans être maître absolu des travailleurs? Voilà donc dix, vingt, a trente millions de travailleurs sous le commandement sans réa plique de l'État : vaste amas de machines humaines dépouila lées, sinon de leur intelligence, au moins de leur spontanéité, a travaillant sans choix, par conséquent sans amour, forcément,
« servilement, comme le veut TÉtat, autant que l'État le veut, et c< toujours au profit de l'État !
a Mais, nous le demanderons à ces habiles politiques, qu'est-ce « que l'État après tout? C'est fictivement tout le monde, dans-la a réalité quelques hommes seulement qui se diront TÉtat, qui « gouverneront la République, qui posséderont la fortune de la « France, qui exploiteront le travail d'un grand peuple, qui règlece ront ce que chacun doit produire à l'État, et ce que l'État <x donnera à chacun, soit en vêtements, soit en nourriture. Mais « qui maintiendra dans la subordination ces immenses troupeaux c< d'esclaves travailleurs? Gomment obtenir d'eux une obéissance «et un travail si fort contre nature? Impossible de l'obtenir aua trement que par la crainte des supplices, que par l'appareil des c< tortures inventées autrefois pour les esclaves. Chaque pro« « vince, chaque ville, chaque hameau, devra donc avoir son ter* a rible proconsul, son comiçissaire d'État avec pleins pouvoirs de a vie et de mort. Partout des préposés impitoyables, un fouet à a la main, veilleront à ce que chacun remplisse sa tâche fidèle* « ment, en toute rigueur. Ainsi la civilisation, qu'on prétend sub* a stituer à l'ordre social actuel, dans l'intérôt, dit-on, des classes oc laborieuses, serait, pour leur malheur et leur opprobre, a comme pour l'opprobre et le malheur de tous, le régime du plus a affreux despotisme, le régime de la terreur organisée, le ré-* « gime de l'esclavage antique, le régime des nègres, le régime a enfin des bagnes appliqué non plus au crime, mais à la vertu. »
Nous approuvons complètement ce passage du Mandement, Mais est-il juste de donner comme expression du socialisme ce qui en est l'antipode? C'est comme si on exposait, comme étant l'esjience du christianisme, toutes les horreurs que les païens donnaient comme caractéristiques du christianisme. Le zèle de M. l'archevêque est pur; mais est^il bien selon la raison?
Laissons continuer le prélat :
^ Direz-vous, coutinue-t-il, qu'on se prémunira^ par une bonne a constitution et de sages lois, contre de pareils excès? Mais, a toutes les précautions du monde peuvent-elles foire que les con- ^ séquences ne sortent pas fatalement de leurs principes ? Cepen*
« dant, admettons que l'État, par impossible, ne veuille pas user a avec rigueur de son droit absolu de propriétaire ; il n'exercera» a nous le supposons, aucune contrainte sur les citoyens. Le traa vail sera donc libre. Mais, quand toutes choses appartiennent à « tous, et que l'État est chargé de pourvoir aux besoins de tous, « n'estil pas évident que chacun ayant droit aux mêmes choses, a en raison de ses besoins , n'aura aucun motif pour travailler « plus activement qu'un autre, puisqu'il ne lui eu reviendra pas a davantage? Que disons-nous? il aura, au contraire, toutes sortes « de raisons pour prendre le moins de peine qu'il pourra ; et h <( première de toutes ces raisons, la plus naturelle et la plus forte, ce c'est que l'homme, quoique né pour travailler, est cependant, « dans toutes les positions de la vie, porté à jouir sans rien faire, ce Naturellement paresseux, il aime ses aises et redoute le travail, « surtout quand il n'est pas nécessaire à son existence , ou qu'il a ne lui rapporte ni gloire ni profit. Et, de bonne foi, le ressort « de Tintérét privé et de l'intérêt de famille étant brisé dans son « cœur, quels attraits pourrait-il naturellement trouver dans un « labeur qui n'aurait pour objet que d'accroître la fortune de l'É- « tat? Alors quelle langueur dans le travail commun ! quel déa périssement de l'industrie ! quelle stagnation dans le commerce I a La production diminuera à mesure que les besoins augmentea ront, chacun se reposant sur l'État pour y satisfaire. Tout con- « spirera ainsi à diminuer le travail, et avec lui la richesse et le « bien-être. Malheur donc au peuple qui serait constitué et gou- « vemé d'après de tels principes ! On pourrait prédire infaillible- « ment sa prochaine ruine dans les horreurs de la misère, de la a faim et de la guerre civile. »
Parfait, monsieur l'archevêque, nous applaudissons du cœur et de la raison. Mais si nous sommes orthodoxes^ rationnellement parlant, est-il bien de nous appeler hérétiques?
Continuons d'écouter le prélat :
« Mais , dit-il en commençant le chapitre xvn , ou allègue a l'exemple de l'Église de Jérusalem, laquelle, en établissant cette « communauté des biens que l'on prétend impossible , s'est po- « sée comme le modèle du gouvernement le plus parfait devant
« I*adiniration des siècles. On invoque donc Tautorité de TÉvan- « gile à l*appui du système. Ob ! nous le voulons bien, mais avec « les conditions de l'Évangile. Or il est dit, dans les Actes des « Apôtres, que les premiers chrétiens vendaient leurs biens et en « apportaient le prix , le déposant aux pieds des apôtres. C'était « donc leur légitime propriété , puisqu'ils pouvaient la vendre. c Ensuite , ils en apportaient le prix à la masse commune, mais « spontanément , parce qu'ils le voulaient. Les apôtres ne les y « obligeaient pas , car ils savaient très-bien que cet abandon vo- « lontaire de la propriété avait été proposé par le divin Mattre « comme un conseil de perfection, et non pas imposé comme un « précepte. C'est pourquoi saint Pierre dit à Ânanie et à Saphire, ' « qui, en ayant retenu une partie, voulaient cependant paraître « avoir tout donné : « Pourquoi mentez-vous au Saint-Esprit? « N'étiez-vous pas libres de conserver ce que vous vouliez? »
Toujours parfait, monsieur Tarchevéque. Comme vous, nous ne reconnaissons qu'un seul pécbé : mentir à sa conscience. Mais aussi nous voulons que la conscience soit éclairée, incontestablement éclairée ; et que ce qu'elle ordonne soit basé sur une sanction inévitable et également incontestable.
« La donation, continue le prélat, était donc pleinement libre, « et ou la faisait dans l'âge adulte, avec pleine jouissance de sa « raison, avec plein consentement de sa volonté. Est-ce ainsi « qu'on l'entend? A la bonne heure : persoime n'a le droit de « s'opposer à ceux qui veulent s'unir de cette façon, à l'exemple «r des premiers chrétiens et dans les mêmes conditions. Mais vou- « loir associer forcément, dans une communauté semblable, tous « les membres d'une grande nation; réunir ainsi, par un décret, « trente-six millions d'hommes , sans demander à chacun si cela a lui convient; les dépouiller de leurs maisons, de leurs champs, « des fruits de leurs travaux, c'est tout à la fois le renversement « du sens commun et des règles éternelles de la justice. On est « bien obligé de convenir que l'Évangile ne renferme rien de pa- « reil, et que lÉglise n'a jamais procédé de ta sorte. »
M. l'archevêque a raison. L'Église n'a jamais procédé de la sorte. Mais est-il juste de donner le communisme absolu comme
l'expression da socialisme? J'affirme que, même en théorie, il n'y a jamais en de communiste absolu, pas même Platon , pas même M. Gabet. Ce que le vénérable prélat va dire des couvents en est la preuve :
« Mais, continue le prélat, les couvents, dit^on, ne représen* a tent-ils pas encore de nos jours la perfection de l'association? « Toutes les propriétés mises en commun sont ainsi administrées « par les supérieurs, qui donnent à chacun le nécessaire de la vie. <c Cela est vrai, mes très-chers frères ; mais les conditions même «( d'existence de ces associations d'âmes privilégiées , de ces fa- < milles angéliques, formées par la religion au sein de la corrupa tion du siècle , démontrent de plus en plus Timpossibilité de « Tordre social qu'on nous propose. L'Église demande d'abord « que ces âmes d'élite s'y engagent : premièrement, par vocation « divine ; deuxièmement , avec une complète liberté de choix ; « troisièmement, dans l'intention d'arriver à une perfection plus « haute. Ensuite elle déploiera , pour les conduire à cette fin, a toute sa puissance morale et spirituelle , les terreurs de ses d menaces , la magnificence de ses promesses , les consolations « de la prière, les grâces de ses sacrements. Est-ce tout? Non ! a pour cette vie de communauté, il faut se dépouiller de ses pas- <x sions. Alors, comme triple serment de guerre à outrance contre «c l'orgueil, la cupidité, la volupté, elle fait prononcer les trois <c vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. )>
Je n'ai toujours qu'une épithète pour le Mandement de M. l'archevêque : Parfait ! parfait! Aussi voyez la colonie de M. Cabet : c'est un couvent , on en sort quand on veut. Si au lieu de persécuter les utopistes saint-simoniens, fouriéristes, etc. , etc. , on leur avait donné un champ d'expérience , c'eût été le meilleur moyen de les guérir. Pour ce qui concerne la raison , la justice, ce n'est point Va posteriori qui décide, c'est l'a priori. Mais l'expérience, je le répète, peut seule suffire pour guérir les utopistes, qui, par cela seul qu'ils sont utopistes, ont la logique en horreur.
« Pour obtenir politiquement les mêmes avantages, il faudrait <c donc, continue le prélat, prendre les mêmes moyens. Mais comic ment demander à tous les citoyens d'une grande nation les trois
a vœux, qui, en encbatuant les passions, assurent Tordre, la paix « et la perfection d'une communauté religieuse? La propagation « du genre humain par le mariage, l'autorité naturelle et indisa pensable du père de famille, et la nécessité des biens matériels c( pour réducation des enfants sont incompatibles avec de tels a engagements. Ne demandez donc pas la fin, si les moyens sont c( impossibles, et concluez, avec le simple bon sens, qu'une nam tion n'est pas un monastère. x>
Encore parfait. Un couvent politique dont on ne pourrait sor^ tir serait un effroyable despotisme ; et eu présence de nncompressibitité sociale de l'examen, tout despotisme politique conduit inévitablement à Tanarchie.
Nous voilà complètement d'accord avec M. l'archevêque sur le premier système. Voyons si nous conserverons la même harmonie relativement au second.
Le prélat commence le chapitre xvni de la manière suivante :
« Le second système social, dit-il, qu'on propose pour détruire (c les iniquités de la propriété actuelle, c'est que tout le monde « possède également, car Dieu, disent-ils, a donné la terre an a genre humain ; donc tous les hommes ont le même droit à toutes « choses.
<x D'abord, le principe que tous ont le même droit à tout n*est « pas vrai d'une manière absolue, mais seulement, comme nous « l'avons dit, avec la condition d'abord ^'^ l'occupation première, (c ensuite de l'appropriation par le travail. Mais enfin supposons € le principe vrai, voyons comment nous pourrons le mettre en a pratique.
« Vous allez demain arracher les bornes de tous les champs, « renverser les murs de toutes les propriétés. Vous proclamerez a la loi agraire et vous forcerez tous les citoyens de faire la dé- « claration exacte de tout ce qu'ils possèdent. Vous ferez de a toutes les richesses une masse commune, et, après le dénom- « brement des citoyens, vous partagerez également, assignant à « chacun sa part. Chacun donc va se mettre à l'œuvre, avec le a fonds qui lui est dévolu. Les uns, actifs et économes, travailce leront, récolteront, réaliseront, et ils auront bientôt du superflu
« et de l'opulence, tous les conforts enfin de la richesse. Les au* « très, paresseux ou dissipateurs, commenceront par se divertir, « se livrant à leurs passions, satisfaisant leurs appétits, et leur a terre demeurera inculte, et leur argent dormira stérile, et tout < leur avoir en peu de temps sera dévoré.
« Ainsi, le lendemain du partage, vous retrouverez ces mé- « mes inégalités de fortune que vous appelez de criantes iniquia tés. Cependant à qui la faute cette fois?Âccuserez-vous encore a de vol ceux qui auront conservé, fécondé, accru la part que a vous leur aurez faite? Les autres n'étaient-ils pas libres de trait vailler et d'épargner comme eux, au lieu de dissiper leur bien a dans l'oisiveté et la débauche? Les laborieux seront-ils encore <t obligés de nourrir les paresseux ? et, parce que ceux-ci auront « dissipé leur part, prétendrez-vous qu'ils ont acquis un droit « sur la part des autres? Vous n'oseriez l'affirmer; ce serait rente verser toutes les notions de la justice et du sens commnn.
« Recommencez l'épreuve, et vous aurez toujours le même « résultat, car toujours vous aurez des hommes laborieux et paa resseux, des habiles et des ineptes, des économes et des dissi- (( pateurs. Toujours avec le fonds égal de terre ou d'argent que a vous donnerez à chacun, vous lui laisserez aussi son fonds na- « turel ou acquis de vertus et de vices, de bonnes qualités et de c( passions mauvaises, de force et de faiblesse, et ainsi vous re- (( trouverez nécessairement Tinégalité après ces partages égaux, « pour lesquels vous aurez bouleversé la société. x>
Parfait! je le répéterai jusqu'à satiété. Mais, parce qu'il platt à M. l'archevêque de donner le nom de socialisme à des.folies, est-ce une raison, je le répète, pour que le socialisme soit une folie, surtout à une époque où il est devenu une nécessité? Dans notre société actuelle, le paupérisme croît sur une ligue parallèle à l'accroissement de la richesse. C'est un fait que reconnaît l'économie politique. M. l'archevêque pense-t-il qu'en présence de Tincompressibilité de l'examen un pareil état social puisse n'être pas essentiellement anarchique, c'est-à-dire mortel? Eh bien ! le socialisme n'est autre que Tanéanlissement durable du paupérisme ; et tout ce qui n'est point cet anéantissement n'est
actuellement que folie. Mais aussi tout ce qui n'est point actuellement socialisme réel laisse la société à Tétat d'agonie.
Maintenant M. Tarchevêque va arriver au remède social. Nous allons le suivre avec le plus grand respect, mais aussi avec tout le droit que donne la raison à quiconque ne s'écarte point du bon sens, lequel, définitivement, n'est jamais que le raisonnement dégagé de tout sopliisme.
« Ce n'est donc, dit le prélat en commençant le chapitre xn, c< ni à la propriété ni à l'ordre social qu'il faut s'en prendre pour « améliorer la condition des hommes, car eux-mêmes sont les a instruments de leur bonheur et de leur malheur, par leur acti-
« vite BIEN on UAL DmiGÉE. »
Bien ou mal dirigée. Je répète les paroles de M. 'l'archevêque, pour les approuver complètement.
Et qui dirige l'activité?
Y a-t-il même des activités, en réalité et plus qu'en apparence?
Selon saint Augustin d'une part, selon Malebranche d'une autre, et selon tant de Pères de l'Eglise et de philosophes que je pourrais citer, lïherXé et créature sont incompatibles. Si Thomme, ou plutôt si l'âme de l'homme ^st le pot de terre, Thomme tout entier agit nécessairement.
Selon la prétendue science actuelle, tout est matière et tout en l'homme est organique. Or, la liberté réelle, la liberté non illusoire, est incompatible avec une machine vivante exclusivement organique.
Il &mt renoncer à toute discussion avec ceux qui seraient assez peu logiques pour ne point admettre les conséquences de ces propositions.
Supposons maintenant qu'il y ait chez chaque homme une individualité réelle, absolue, éternelle, une âme réelle enfin, capable de vouloir dès qu'elle est unie à un organisme suffisamment développé dans des conditions données, supposition incompatible, soit avec une création, soit avec le panthéisme, supposition dont la réalité est, en outre, encore h démontrer vis-à-vis de la raison. Qui dirigera celte âme, cette activité? Évidemment le raisonne-
- 5* ment, bon on mauvais, qui sera fait par celte âme, qui sera fait par cette activité.
Avançons ! toujours sous le flambeau de riucontestabilité. Tant que rhumanité ne pourra distinguer d'une manière incontestable le bon raisonnement du mauvais, tant que» par conséquent, l'humanité gémira sous le Joug de l'ignorance; tant que la vérité ne sera point incontestablement démontrée ; tant que l'humanité ne sera point réellement libre enfin, libre, je le répète, du joug de l'ignorance, qui dirigera l'activité des individus qui composent rhumanité?
Pour qu'il y ait de l'ordre, dont la base exclusive est une règle ' commune, ce sera nécessairement la force ayant un masque de raison, c'est-à-dire le sophisme; ou plutôt ce sera un sophisme socialement imposé par une force s'étant emparé de l'éducation, et socialement commun : parce que, nécessairement alors accepté comme syllogisme ; parce que, nécessairement alors, accepté comme expression réelle de l'éternelle raison.
Et quand le masque se trouvera socialement arraché par l'examen, par l'examen socialement vainqueur de la force s'étant emparé de l'éducation, socialement vainqueur de toute foi imposée, que résultera-t-il?
Que l'ordre deviendra socialement impossible, parce qu'il n'y aura plus, socialement, de règle commune possible, et que l'ordre restera impossible jusqu'à ce que la vérité et son éternelle sanction, socialement reconnues par tous et par chacun, puissent, au moyeu d'une instruction commune, base d'une éducation commune, procurer de nouveau une règle socialement commune, règle absolument nécessaire à l'existence de l'ordre.
Hors la réalisation de ce que nous venons d'énoncer, il n'y a de possible, en théorie que l'utopie, en pratique que l'anarchie.
Résumons ce qui, pendant l'ignorance sociale qui dure encore, dirige wÉCEssAmEMEifT l'activité des individus composant les fractions humanitaires.
Sous peine d'anarchie, c'est-à-dire sous peine d'agonie sociale, il faut à une société, supposée n'être pas un automate, une règle commune des actions, tant sociales qu'individuelles; et, qui
pins est, une sanction socialemeat réputée inévitable par la force.
Or, dans cette vie, toute règle peut être évitée, peut être violée par la force.
Pour empêcher toute société de périr, et cela tant que l'ignorance humanitaire n'est point anéantie, il y a donc eu nécessité absolue, absolue, entendez-vous, de révéler et de faire socialement accepter comme révélation, comme vérité :
l"" L'immatérialité de Tâme, base exclusive de sanction ultravitale ;
2"" La rationnalité du dévouement, rationnalité n'ayant d'existence possible que basée sur cette sanction ;
S* Une justice éternelle, sanctionnant nécessairement la règle dans une autre vie, soit eu punissant, soit récompensant des actions librement commises ;
41* La liberté des activités.
Sortez de cette harmonie entre la liberté des actions et la fatalité des événements, expression de justice éternelle, il ne reste de possible, je le répète, qu'anarchie et mort sociale.
Aussi vous ne trouverez pas une société, horde, tribu, monarchie ou république, qui n'ait sa règle de dévouement au droit basée sur une sanction ultra-vitale. C'est qu'en dehors de cette sanction, le dévouement cesse en effet d'être rationnel.
Rentrons dans le domaine de M. l'archevêque.
La révélation chrétienne a été longtemps directrice de l'activité française. Peut-elle l'être encore?
Examinons.
Toute révélation, socialement considérée comme base d'ordre, est elle-même exclusivement basée sur une foi socialement commune. Et toute foi, socialement commune, se trouve exclusivement basée sur la compressibilité de l'examen, sur une inquisition.
Du moment que deux révélations ou deux interprétations différentes d'une même révélation se trouvent en contact légal dans une même société, la foi cesse d'être socialement commune. Et
ranarcliie devient inévitable, tant que la sanction inévitable ne peut se baser sur la science, ne pouvant plus l'être sur la foi.
M. l'archevêque croit-il qu'il est possible de rétablir l'inquisition, nécessaire à l'existence d'une foi socialement comnaune?
Croit-il qu'une société puisse vivre sans une communauté d'idées sur la réalité de la sanction religieuse?
J'ai trop de respect pour son jugement pour ne pas être certain qu'il répondra négativement à ces deux questions.
Voici maintenant les conséquences de ces réponses négatives :
Gomme il n'y a de communauté d'idées possible que par la foi ou que par la science ;
Comme la foi commune n'est plus possible et que la science commune ne l'est pas encore ;
Comme la science commune est devenue nécessaire, et que cette science, anéantissant le paupérisme moral, ne peut être que le socialisme ou la science de l'ordre, la science anéantissant tout paupérisme ;
Voilà M. l'archevêque tout aussi socialiste que je le suis moimême; socialiste au moins par aspiration, comme celui qui a le désir d'être sauvé par le baptême est déjà chrétien selon l'Église, dont M. l'archevêque est lui-même un des plus illustres chefs.
Je reviens au commencement de la proposition du vénérable prélat :
Ce n'est effectivement ni à la propriété, ni à l'ordre social qu'il faut s'en prendre pour améliorer la condition des hommes. C'est, dès que l'examen devenu incompressible rend impossible toute foi socialement commune :
1** A l'ignorance sur la réalité de la sanction religieuse, ignorance qu'il faut alors anéantir sous peine de mort sociale ;
2** A l'organisation de la propriété, qui, alors, doit se trouver en harmonie avec le plus grand bien possible de tous et de chacun.
« Tant, continue M. l'archevêque, que, dominés par la court cupiscence, ils se livreront aux funestes passions engendrées «par elle, le désordre du cœur et de l'esprit sera nécessairement « dans la conduite et dans les affaires. »
C'est parfaitement vrai, parce que le règne de la concupiscence n'est autre que le règne des passions. Mais, pour dominer les passions, quand on est assez fort pour les satisfaire en cette vie, il faut une raison ; et cette raison est exclusivement : la croyance ou la science , imposant la certitude que la sanction religieuse est une réalité. Or, la croyance commune s'évanouit socialement en présence de Tincompressibilité de l'examen. C'est donc actuellement la science commune qui, seule, peut sauver la société d'une mort prochaine.
« Si l'homme, continue M. l'archevêque, était encore dans l'inc( tégrité primitive de sa nature , dans toute Tharmonie des pre- « miers jours ; si le péché n'avait pas brisé en lui Tunilé des di- « vferses parties de son être, qui en faisait une si parfaite image <x de son Créateur; si les passions désordonnées introduites dans c( le monde par un criminel usage de sa liberté ne l'avaient pas « mis en guerre avec Dieu, avec ses semblables et avec lui-même, « si, d'une part, les instincts et les appétits du corps n'étaient a pas en lutte incessante avec l'esprit, et ne combattaient pas <c sa raison, reflet de la raison divine; et si, d'autre part, la terré <c où l'homme habite avait continué à être pour lui un lieu de béc( nédiction et de délices, lui fournissant spontanément tout ce c( que réclament ses besoins et ses désirs ; s'il n'était pas nécesc< saire de la déchirer par le fer, de l'arroser de ses sueurs et d'en a façonner laborieusement les produits par les efforts de son in- « dustrie : alors , nous le comprenons , on pourrait établir Tégac( lité que l'on rêve dans la possession des biens de cette vie, ou c( plutôt elle s'établirait d'elle-même par la seule force des choses, « et rien, dans cette heureuse condition du monde, ne serait ca- « pable de la détruire. »
Tout ce passage repose sur la réalité de l'anthropomorphisme et sur le péché originel tel qu'il est exposé par l'Église chrétienne. Certes je respecte la foi domestique de M. l'archevêque : je serais désespéré de la troubler dès qu'elle fait son bonheur ; mais ici nous nous trouvons dans le domaine social et hors du domaine domestique ; il m'est donc permis d'exposer respectueusement mes raisons aux arguments de M. l'archevêque. Du reste.
j'en appelle toujours, socialement parlant, au jugement de M. Farçhevéque lui-même.
Croit-il que, désormais, il soit possible de baser l'ordre social sur l'anthropomorphisme et sur les mystères chrétiens qui en dérivent exclusivement ?
Je sais que le prélat ne peut me répondra tant qu'il reste chrétien dans le sens anthropomorphiste. Mais, alors, que voulez-vous que je fasse? Prendre pour répondre, au nom de M. l'archevêque, quiconque saura se placer, au-dessus de tout christianisme et de tout socialisme non démontrés, dans le simple domaine de la raison.
M. Tarchevéque dit : « que si tout se produisait sans travail, a on pourrait établir l'égalité que l'on rêve dans la possession « des biens de cette vie. »
M. l'archevêque se trompe : travailler et raisonner c'est une seule et même chose ; et, si le travail pouvait ne plus exister, l'humanité elle-même cesserait d'exister.
ce Ou plutôt, continue M. l'archevêque, l'égalité rêvée s'établi- « rait d'elle-même par la seule force des choses, et rien, dans a cette heureuse condition du monde, ne serait capable de la d6- « truire. »
J'ai le profond regret d'ajouter ici que M. l'archevêque se trompe encore» Ce qu'il dit de l'absence de travail doit se dire de l'absence d'ignorance. Dès que la vérité est socialement connue, l'égalité sociale devaut la raison existe de la manière la plus ab- . solue. Et alors, comme le dit M. l'archevêque, elle s'établit par la seule force des choses ; et rien, dans cette heureuse condition du monde, ne^ra capable de la détruire.
Le paradis terrestre est dans l'avenir et non dans le passé.
ce Mais, hélas ! continue M. l'archevêque, il n'en est plus ainsi a depuis que le péché a troublé si profondément l'humanité et « l'a fait dévier de ses destinées immortelles. La concupiscence ce de l'homme, suite fatale de sa révolte contre Dieu» a tout bouce leversé en lui et, hors de lui, et tant qu'elle ne sera pas vaince eue par la liberté humaine, aidée de la grâce de Jésus-Christ, ce et remise ainsi sous le joug de la volonté divine, elle portera
« ses fruits de désordre et de mort dans la société. Elle excitera ce toutes les exaltations et les entreprises de l'orgueil, toutes les a cupidités de l'ambition et de l'avarice, tous les amours effrénés a de la puissance matérielle, toutes ces mauvaises passions» filles a de l'égoïsme, qui dégradent les hommes et les mettent auK « prises les uns avec les autres, suivant c^tte parole remarquable « de l'apôtre saint Jacques : c< D'où viennent les guerres et les €( litiges entre vous, toutes ces déplorables discordes ? N'cj^-ce « pas de vos propres convoitises, qui combattent d'abord au de- « daos de vous-noémest dans votre propre chair, contre les éter- « nelles lois de Dieu? Unde bella et lites in vobis? Nonne kine: « ex coneupiseentiis vestris^ quœ militant in membris vestris? d
Tout cela est vrai, figurémeut parlant.
Remettons au propre ce que M. Tarclievéque expose au figuré:
La domination de la concupiscence, la domination des pas^ sions, n'est autre que la domination de l'ignorance.
Anéantissez l'ignorance, et la concupiscence reste l'esckve de la raison.
Le mal relatif, c'est l'erreur.
Le bien absolu, c'est la vérité.
Détruisez Terreur, et le mal relatif se trouve anéanti.,
a Gepejidant, continue M. l'archevêque en commençant la diaa pitre XX, pour le salut du monde et l'honneur encore de l'hua manité, ces lois éternelles triompheront toujours des théories « hasardées par lesquelles, au nom d'une égalité chimérique, ont « essayerait d'altérer la constitution fondamentale de l'ordre sodaL a L'égalité dans le droit de propriété, en l'état présent de notre « nature, demande une seule diose, et la justice éternelle It « veut aussi : c'est que chacun jouisse des fruits de sa propre in^ « dustrie, grande ou petite; c'est que, d'une part, le riche puisse « hériter du château de ses aïeux, comme le pauvre de la chaude mière de ses pères, parce que la chaumière et le château sont « également respectables devant la loi divine ; c'est que, d'autre « part, celui qui ne possède rien aujourd'hui puisse demain ac-* a ouérir, au moyen de son travail, de ses économies, et posséder a aux mêmes titres.
« En deux mots, le travail est sacrée la propriété est invio- « lable. »
Tfès-bien, monsieur l'archevêque ! toujours sous la réserve indiquée par la citation de Fénelon. Vous avez raison, vénérable. prélat : Le travail est sache, la propriété est inviolable. Et le socialisme rationnel n'est aiiire que l'harmonie entre le travail el la propriété.
j^près une magnifique exhortation à la concorde, M. l'archevêque ajoute :
« On calomnie l'Eglise quand on lui fait dire, à propos c( de l'inégalité des conditions, que tous les malheureux accablés « par le travail, et qui souffrent toute espèce de misères, sont c( comme immuablement et fatalement enchaînés à leur infortune, c( à laquelle on ne peut ni on ne doit apporter aucun remède. Cette c( opinion détestable, qui a régné autrefois chez les païens, est a tout à fait étrangère à la doctrine chrétienne, et l'Église la re- « jette avec horreur.
c( Il est faux que la doctrine évangélique sur l'utilité spirituelle c( de la souffrance, et sur la sanctification qui peut en résulter, « doive être entendue en ce sens qu'il ne serait point permis aux a chrétiens de désirer ou de chercher un soulagement à leurs « maux; car l'Église leur enseigne k dire chaque jour à Dieu a dans leur ipvihve, délivrez-nous du mal, et le mal dans cette « vie, c'est d'abord le péché, et ensuite la misère et toute espèce « d'aflliction ; et en toute occasion l'Eglise déclare qu'il est perce mis et honorable à tous ceux qui manquent des biens de celte « vie de tâcher, par un travail courageux et des moyens honnêtes, a non-seulement d'adoucir la rigueur de leur condition, mais en- « core de se procurer, avec le secours de Dieu, une position plus « heureuse.
a II est faux enfin que l'Eglise désapprouve' les investigations « de la science et les sages tentatives de l'autorité pour améliore rer le sort des classes indigentes. Nous déclarons au con- « traire tout à fait louables et parfaitement conformes à la piété « chrétienne tous les moyens salutaires qu'on peut inventer et « mettre en œuvre à cette fin. »
En faisant cet éloge de FÉglise chrétienne, éloge mérité du moment que chrétien signifie dévoué à ses frères^ M. l'archevêque fait l'éloge du socialisme^ qui signifie également dévouement à ses frères sous la sanction du Dieu de Fénelon. Mais la raison est le guide du dévouement. Le dévouement d*un fou ne serait dévouement qu'au figuré. Or, le socialisme . rationnel a reconnu qu'eu présence de l'incompressibilité de l'examen, le paupérisme, tant moral relatif aux connaissances que matériel relatif aux richesses, est devenu incompatible avec l'existence de Tordre, seule base possible du bien-être des individus composant la société. C'est donc le paupérisme qui doit être anéanti et non pas seulement soulagé, comme le pense M. l'archevêque. Vouloir d'une part Tanéantissement du paupérisme, d'une autre lesimple soulagement des pauvres, est la seule différence qui existe entre les socialistes partisans de la société de droit et les économistes partisans de la société de fait. Elle est aussi la seule qui me sé^ pare de M. l'archevêque. Et, tant que la société se trouve divisée sous ces deux bannières, il est désormais impossible que Tordre puisse exister. C'est pour anéantir une de ces bannières que nous allons examiner rapidement les deux questions suivantes :
1** Faut-il se dévouer pour soulager le paupérisme? ^^ Faut-il se dévouer pour anéantir le paupérisme?