L.-N, BOXAPARTR, t. I, p
Ce pourquoi, je vais le dire à l'auteur.
C'est que : tant que des révolutions sont possibles, c'est une preuve que l'ignorance sociale sur la réalité du droit n'est point anéantie ; c'est qu'alors la société ne peut pas encore distinguer la bonne raison de la mauvaise ; c'est que la liberté n'est autre que l'obéissance volontaire à ce qui est ordonné par la raison
réelle ; c'est qu'alors ce qui est nommé liberté n'est que l'obéissance aux passions, par impossibilité d'obéir à la raison ; c'est que cette prétendue liberté n'est que l'anarchie ; c'est que tous les hommes de bon sens repoussent l'anarchie, et ne peuvent la repousser, en présence de l'incompressibilité de l'examen, qu'en s'appuyant sur le tronc pourri du despotisme; et qu'en présence de l'incompressibilité de l'examen, s'appuyer sur le tronc pourri du despotisme, c'est produire une nouvelle révolution qui recommence à tourner dans le même cercle vicieux.
L'auteur, il est facile de le voir, affectionne beaucoup l'étude de Montesquieu. C'est le plus mauvais guide qu'il soit possible de prendre. J'en donnerai des preuves dans le cours de ce travail. Voici un passage inspiré par Montesquieu :
c( Nul doute, dit le publiciste, qu'il ne faille aujourd'hui des c( lois immuables qui assurent h jamais le bonheur et les libertés « du pays. »
Jusque-là, c'est irréprochable. Mais vous allez voir ce que vont devenir les lois immuables.
c( Mais n'oublions pas, ajoute l'auteur, qu'il y a des moments c( de crise d'où la patrie ne saurait sortir triomphante qu'avec le « géuie d'un Napoléon, ou la volonté immuable d'une Gonvenc( tion ; car il faut une main forte qui abatte le despotisme de la a servitude avec le despotisme de la liberté, qui sauve la patrie « avec les mêmes moyens qui l'auraient asservie. » (P. 74.)
Le despotisme de la liberté est une expression assez singulière. Mais laissons les antithèses.
Tant que l'examen est compressible, celui qui se trouve assez fort pour faire accepter la formule de ce qu'il appelle liberté, le despotisme de cette liberté est possible. Mais, dès que l'examen se trouve devenu incompressible, vouloir faire accepter sa formule personnelle , comme expression de liberté, est une utopie dangereuse. Ce que l'empereur, avec son génie et les circonstances, n'a pu faire, serait dangereusement tenté par n'importe qui. Désormais, il n'y a d'ordre possible, et je ne puis trop insister k cet égard, que par V anéantissement de Vignorance sociale sur la réalité du droite
« C'est, dit ensuite l'auteur, en réfléchissant aux résultats « vers lesquels la civilisation doit nous mener, que j'ai esquissé « la constitution suivante , dont la plus grande partie est tirée a; des Constitutions de 91 et 93. Ne m'étant occupé principalece ment que de sciences militaires, et nullement versé dans la lé- « gislation, j'espère que mes amis, pour lesquels seuls j'écris, « liront avec indulgence cet essai imparfait où j'ai émis des idées « que ma raison approuve, que mon cœur sent, mais que Texpé- « rieuce n'a pas encore mûries. » (P. 74.)
Cette modestie est très-noble. Se Mwer, étant jeune, à la solution des questions sociales , mérite l'approbation des hommes de bien. Mais il est dangereux, dans les commencements d'une ' étude, de vouloir d'abord résoudre les questions transcendantes. On court le risque : d'arriver à des erreurs, et de les prendre pour des vérités. Alors, ces erreurs sont souvent indestructibles.
« Le meilleur gouvernement, dit le jeune publiciste, sera celui a ou tout abus du pouvoir pourra toujours être corrigé, où, sans « bouleversement social, sans effusion de sang» on pourra chan- « ger et les lois et le chef de VÉtaty car une génération ne peut « assujettir à ses lois les générations futures. »
L'auteur oublie qu'à la page précédente il a reconnu : que les lois doivent être immuables. C'est son bon sens qui le lui disait. Mais il a été égaré par les Constitutions de 91 et de 93. Quant au pouvoir, dès qu'il cesse d'être réputé infaillible, et qu'il ne l'est point encore en réalité, il n'est plus qu'une force brutale; et alors toutes les autres forces conspirent nécessairement pour le renverser brutalement.
Je néglige les critiques, parce que l'auteur a fait appel à la bienveillance, et il la mérite.
Je dois cependant citer le passage suivant :
« L'harmonie entre le gouvernement et les gouvernés ne peut « exister que de deux manières : lorsque le peuple se laisse gou- « verner pur la volonté d'un seul , ou lorsque le chef gouverne « d'après la volonté de tous. Dans le premier cas, c'est le despo- « tisme, dans le second, c'est la liberlé. La tranquillité de l'un est 1. 25
fv-
(( le silence des tombeaux , la tratiquillité de l'autre est la sert rénité d'un ciel pur. »
Il faut savoir gré à l'auteur : et de la pensée ; et de l'expression. Il y a, néanmoins, une erreur capitale, qui ne doit pas être imputée à l'auteur, mais à son siècle. Pour être irréprochable, il aurait fallu dire :
<c L'harmonie entre le gouvernement et les gouvernés ne peut « exister que de deux manières : lorsque le peuple se laisse gou- « verner par la volonté d'un seul, acceptée par une foi commune <c comme étant justice ; ou lorsque le chef gouverne d'après la (c Tolonté de tous , rendue uise par la science , et exprimant in* <K contestablement la justice. Dans le premier cas, c'est le despoa tisme, dans le second c'est la liberté, etc. Dans tout autre cas 0L c'est l'anarchie. Et telle est la situation sociale actuelle. )»
Je suis persuadé que l'auteur, mûri par l'expérience, s'exprimerait maintenant ainsi.
Il est une erreur immense, qui , je le répète, ne doit pas être imputée à l'auteur, mais au siècle, c'est de croire : que l'ordre peut.exister au sein de nations en contact. Cette erreur, la plus difficile k extirper, parce qu'elle embrasse le monde, est exprimée par l'auteur de la manière suivante :
« On parle de combats éternels, de luttes interminables, et c< cependant il serait facile aux souvera^s de consolider la paix « pour toujours ; qu'ils leur donnent leur nationalité et les insti- « tutions qu'elles réclament, et ils auront trouvé la vraie balance apolitique. Alors tous les peuples seront frères, et ils s' em- « brasseront k la face de la tyrannie détrônée , de la terre con- <x solée et de l'humanité satisfaite, d
Certes, MM. de Chateaubriand et de Lamartine ne répudieraient point cette tirade sentimentale. Mais l'éloquence, bonne pour agiter les passions, est absolument incapable de les calmer : ce rôle n'appartient qu'à la raison démontrée réelle. Voici ce que démontre la raison :
Partout où il y a deux ou plusieurs souverains en coiltact inévitable, il y a inévitablement anarchie.
La balance politique est une utopie, inventée par des niais
pour se tromper eux-mêmes ; ou par des frip(U)s pour exploiter les niais.
Tout en>brassement de peuples est ua baiser l'Amourette.
Quant à la fraternité des peuples, elle est digne du congrès de la paix , grand Bediam de l'univers.
Tant qu'il y a diversité de droit, il y a guerre. Partout où il y a unité de droit, avec sanction inévitable, il y a paix.
a Vouloir prouver plus longuement de pareilles choses, dit de Maistre, c'est faire injure à ceux qui savent ; et trop d'honneur k ceux qui ne savent pas. »
Quant aux tyrannies, il n'y en a qu'une seule à détrôner : c'est celle de l'ignorance.
La constitution de l'auteur, imitation, ainsi qu'il le dit luimême, des Constitutions de 91 et de 93, se trouve basée sur les droits dits naturels. . . .
Qui nous délivrera des Grecs et des Latins?
Qui nous délivrera des droita naturels révolutionnaires, qui sont bien une autre peste?
Ces droits naturels : sont les droits rationnels ; ou ne sont que les droits des bêtes.
Les droits rationnels : sont l'expression de la raison ; ou Texpression de la folie.
Tant que ce qui est ordonné par la raison n'est point rationnellement démontré d'une manière incontestable, et placé sous une sanction également démontrée comme inévitable, les droits de la raison sont les droits du plus fort.
Basez donc des constitutions , en époque d'ignorance sociale et d'incompressibilité d'examen, sur des droits naturels!
Charentonade I
L'auteur me pardonnera, j'espère^ de ne point examiner sa constitutiou. Ou je me trompe fort, ou actuellement il pense comme moi.
Un seul mot, cependant, sur un article de celte constitution : *
c( Le peuple français est Tami et Tallié des phupu&s libres, d
Je préviens Tauteur : que, tant qu il y a des peuples^ ils sottt
égalemeDt esclaves de Tignorance. La liberté est pour eux, comme la lumière pour les aveugles.
Les considérations politiques et militaires sur la Suisse sont d'un esprit très-distingué. II n'a manqué à l'auteur, pour faire un ouvrage durable, que de cmmaitre la situation sociale actuelle : Tignorance sur la réalité du droit, en présence de Tincompressibilité de Texameu.
Le passage suivant a été écrit sous l'influence de Montesquieu. Le mal que ce légiste a causé au monde serait incalculable : si ce même mal n'avait été nécessaire pour faire sentir le besoin d'unité.
« En général , dit l'auteur , il est impossible de reconnaître k un système bon pour tous les peuples, et vouloir étendre in- « distinctement la même forme gouvernementale sur tous est une « idée fausse et malheureuse. Chaque nation a ses mœurs, ses « habitudes , sa langue , sa religion ; chacune a son caractère (( particulier, un intérêt différent, qui dépend de sa position géo- « graphique ou de sa statistique. S'il y a des maximes bonnes « pour tous les peuples, il n'y a pas de système bon pour tous. »
Placez-vous à l'époque où toutes les provinces françaises actuelles étaient souveraines, et vous auriez pu en dire autant de ces souverainetés. Vu la facilité actuelle des communications, l'ensemble du monde serait plus facilement gouverné d'une manière unitaire, que l'ensemble des provinces françaises à cette époque. Il n'y a pas de doute qu'en fait de systèmes^ c'ést-à-dire en fait A'hypothèses nécessairement appuyées sur la force , un même système, c'est*-à-dire une même force, ne peut gouverner le monde. Mais il en est actuellement de même pour la France. Essayez donc d'y avoir de l'ordre avec un système !Ldi raison, elle, n'est pas un système ; elle est la vérité, et «e trouve nécessairement commune au monde : dès qu'elle est devenue néces^ sairey cherchée, trouvée, et nécessairement acceptée. Telle est la situation sociale actuelle^ quant à Fignorance produisant l'anarchie; telle sera la situation future , quant à la science produisant Yordre.
Ce que je viens de dire, il n'y a qu'un seul maître qui puisse le. faire comprendre à la vanité ignorante, souveraine actuelle du globe. Ce maître est l'anarchie ! Patience, illustre souveraine! vous ne tarderez point à recevoir Tinstruction.
Ce que je viens de dire sur la nécessité de l'unité, l'auteur va le proclamer, malgré ce qu'il vient de professer une page auparavant.
« Honorons, dit-il, ce décret de la Convention qui, compre- « nant combien l'union est nécessaire dans un gouveniement , « déclara la République une et indivisible; honorons les admi- « nistrateurs habiles qui, en divisant la France par départe- « ments, firent cesser toute distinction provinciale. Il n'y eut c( plus de Bourguignons ni de Normands, il n'y eut plus que des « Français tous soumis à la même loi, tous jouissant des mêmes « bienfaits. »
Croyez-vous que l'anéantissement des Français et des Anglais n'est point devenu aussi nécessaire que l'anéantissement des Bourguignons et des Normands l'était devenu en 17927 Essayez, et vous verrez.
« Hélas ! dit l'auteur, les Suisses eux-mêmes ue sont pas « d'accord. La plupart des cantons qu'on appelle aristocratiques, « ont fait leur révolution cantonale ; les autres petits cantons « appelés démocratiques se refosent à participer à l'alliance c( commune, car ils appellent liberté les abus qu'on leur a c< laissés et les privilèges qu'ils exercent. Leur vue étroite ne « passant pas la limite de leur canton, ils oublient l'intérêt « COMMUN, et, par les malheureux effets d'un système qui tend a toujours à l'isolement, ils se croient plutôt alliés des autres c( cantons, qu'enfants d'une même patrie. »
Y a-t-il beaucoup de publicistes en Europe capables de penser ainsi? Pour l'honneur de l'Europe, il faut dire comme Boileau :
Il eu est jusqu'à trois que je pourrais nommer.
Eh bien! ce que l'auteur vient de dire des cantons suisses doit se dire également des nationalités.
La patrie de rhumanité, c'est le globe ; toute autre patrie est désormais anarchique. Insensé qui ne le voit pas !
« Tout citoyen d'une République , dit Tauleur, doit désirer « d'être libre, et la liberté est un vain mot si Ton ne peut ex- « primer librement par écrit ses pensées et ses opinions. »
Écoutons bien! ceci devient capital, et se rapporte, au premier chef, à la situation actuelle.
« Si la publicité, continue Tauteur, avait des entraves dans a un canton, elle irait porter ses lumières et ses bienfaits dans « un autre ; et le canton qui l'aurait exclue n'en serait pas plus « à l'abri de ses atteintes. La liberté de la presse doit donc être a générale. )> (P. 124.)
Ce que dit 'auteur des cantons suisses doit se dire des nationalités. C'est là ce qui constitue l'incompressibilité de l'examen.
Maintenant, retournons la médaille.
L'incompressibilité de l'examen, en présence de l'ignorance sociale sur la réalité du droit, multiplie les opinions sur le droit; ce qui conduit à la négation de tout droit autre que la force. C'est Yorganisaiion de Vanarchiey expression équivalente au despotisme de la liberté.
En époque d'incompressibilité d'examen et d'ignorance sociale : donnez la liberté de la presse, vous conduisez à l'anarchie ; entravez la liberté de la presse, vous conduisez à l'anarchie.
C'est fort heureux ! Sans cela, l'humanité resterait éternellement esclave. La seule anarchie peut faire sentir l'absolu besoin de liberté absolue. Si c'est là ce qui porte M. Proudhou à adorer l'anarchie ou l'an-archie, je me joins à lui pour encenser l'idole.
« Il faut un même code civil, dit l'auteur, qui assure aux ci- « toyens d'un même pays les mêmes droits et la même justice. »
Ah ! et pourquoi pas pour le monde, s'il vous plaît? Est-ce qu'il y a deux droits et deux justices?
« Est-il naturel, continue l'auteur, qu'un propriétaire, par « exemple, qui a sa terre aux confins de deux cantons, puisse c( avoir deux procès qui seraient jugés par des lois différentes, <x et auraient des décisions contraires? »
C'est absurde; mais des nationalités en contact sont absurdes, et Tabsurde ne peut engendrer que Tabsurde.
« Le code crimineU continue Tauteur, doit être uniforme, car a on ne peut être condamné dans un canton pour un délit qu'on « absout dans un autre. »
L'absurde peut tout : excepté ce qui est raisonnable. Et les nationalités, en contact inévitable, sont absurdes.
Arrivons à un autre point également capital. L'auteur» je le répète, esprit très-distingué, a pressenti que celui qu'il va traiter est d'une importance majeure.
« La stabilité, dit-il, fait seule le bonheur d'un peuple ; sans « confiance dans l'avenir, point d*esprit vital dans la société, a point de commerce , point d'entreprises bienfaisantes ; les a masses souffrent de la stagnation de tous les éléments de ce prospérité, qui sont arrêtés par la crainte d'un bouleversement a prochain. »
C'est parfait. Il faut sortir de je ne sais où; pour se refuser à une pareille évidence. Vous croyez peut-être que l'auteur est partisan de la stabilité ? Pas du tout. Il va faire son possible pour qu'il n'y ait point de stabilité. Mais, allez-vous dire, l'auteur perd donc la tête? Nullement : il a la faiblesse de sacrifier à l'ignorance du siècle, et de ne pas écouter son bon sens, qui voudrait se débarrasser des langes de l'ignorance.
« Mais, dit-ïl (en servant d'écho aux folies révolutionnaires), « quel est le moyen d'acquérir cette stabilité ? »
Oui, écoutez! c'est curieux.
« Est-ce, dit-il, de s'attacher au passé comme à une base im- « muable, et à enchaîner l'avenir comme s'il était déjà en notre « possession? N'est-il pas tout aussi faux de regarder le présent « comme supérieur à tout ce qui a existé que de le croire au* « dessus de tout ce qui arrivera par la suite? On ne peut p^s « dire à une nation : Ton bonheur est là; il est fixé par des c( bornes insurmontables; tout progrès serait un défaut, tout re- « tour au passé un crime. »
Ainsi, pour être stable^ il faut marcher; et, pour marcher, il faut ne pas bouger 1
Vous concevez que de pareilles folies ne sortent pas de la tête de l'auteur, qui a du bon sens, mais des chansons de nourrice avec lesquelles il a été bercé.
Gomnoient ! quand vous vous serez placé volontairement sous le joug de la raison, dont la justice est l'expression, il faudra que vous en sortiez pour vous placer sous le joug de la sottise ! Voyons, plaisantez- vous ?
Ah! mais! la raison n'existe pas, disent les vaniteux, qui seraient fâchés que la raison existât. Nous sommes condamnés à rouler de calembredaines en calembredaines; et c'est ce roulement qui constitue le progrès !
C'est vrai ! le progrès dans la folie.
Écoutez, amis du progrès ! vous vous arrêterez au sein de la vérité, ou vous irez au diable. Et là encore vous y resterez. Alors, elle sera jolie votre stabilité progressive !
XLU
« Si le peuple ne se bornait pas au droit de sanction , mais qu'il choisit indifféremment parmi tant d'individus et de codes ses gouvernants et ses lois, les troubles se renouvelleraient sans cesse ; car choisir, c'est posséder le droit d'initiative. Or, l'initiative ne saurait être laissée qu'à un pouvoir délibératif, et des masses nombreuses ne peuvent point délibérer. »
Vous croyez peut-être que le gouvernement direct a été inventé par MM. tel et tel? Vous vous trompez. C'est le publicisle Louis- Napoléon Bonaparte qui en a pris le brevet. Je parie ma tête (c'est le pari d'un fou), je parie y dis-je , que maintenant il en est bien fâché, et qu'il le céderait facilement gratis.
Après cela,* l'auteur parle des doctrinaires, ce qui prouve qu'il étudie tout c« qui se rapporte à la situation actuelle.
« Ce qui , dit-il , distingue cette secte , c'est que dans tous les
c( pays, elle met toujours ses théories et ses désirs à la place de la « réalité. »
C'est ce qui caractérise Tiguoraoce. Mais c'est aussi c^ qui caractérise la bonne foi.
«Ainsi, continue l'auteur, dans une révolution fondamentale, « elle ne voit qu'une révolte de palais ; dans les besoins du peu- <( pie, que des menées révolutionnaires. ï>
Je serais un peu tenté de croire : qu'en époque d'ignorance sociale, sur la réalité du droit, il suffit d'arriver au pouvoir : pour devenir doctrinaire.
« Elle croit (cette secte), dit plus loin l'auteur, que deux partis
« opposés céderont chacun de leur prétention, pour se réunir
« cela ne s'est jamais vu. »
Je continue à croire : qu*il suffit d'arriver au pouvoir : pour devenir doctrinaire.
L'auteur tient à la liberté de la presse. Il y revient- à la page 135.
« Il faudrait, dit-il, que la Diète établit la liberté de la presse «r pour tous les cantons comme faisant partie du droit public. »
J'ai toujours vu les doctrinaires prêcher la liberté de la presse, tant qu'ils ne sont pas au pouvoir. Puis, quand ils y sont : bonsoir les voisins !
C'est, que le plus embarrassé est toujours : celui qui tient la queue de la poêle. •
« Si le plus grand nombre, dit l'auteur, n'était pas le plus « FORT, ou si le plus petit n'était pas assez sage pour adhérer au « vœu général, il n'y aurait plus de souveraineté du peuple pos- « sible. »
Ainsi, la souveraineté du peuple est la souveraineté des plus forts? ou encore : la souveraineté des plus forts, en minorité, assez sages pour adhérer aux sottises que la majorité leur présente ?
Je crains bien que la souveraineté du peuple ne soit aussi infectée de doctrinarisme. J'ai cité, à cet égard, de très-bonnes choses dites par Tariarchiste Louis Blanc. Des bonnes choses, dites par un anarchiste, n'en sont pas moins de bonnes choses.
Gioéron disait qu'il n'y a pas de sottise qui n'ait été dite par quelqu'un des philosophes. Alors il ne doit pas être difficile à un âttHrehiste de dire de bonnes choses.
<x Tout système financier, dit l'auteur » doit se réduire désor- « tnâis à ce problème : Soulager les classes pauvres* » (P. 136.)
J'en suis bien fâché, mais je suis d'un avis directement opposé. Il ne faut point soulager le paupérisme, il faut l'anéantir. J^ai eu l'honneur de discuter cette question, en examinant le mandement de M. l'archevêque de Paris. Et j'ai lieu de croire que cet illustre prélat n'a pas été mécontent de mes conclusions.
« En Suisse, dit l'auteur, les impôts indirects sont presque les « seuls existants^ »
L'auteur croit-il, par là, faire l'éloge de la Suisse? Pour justifier le système des impôts indirects, il ajoute dans une note:
« Ce système, il est vrai, était très-impopulaire ; mais il valait « mieux que de grever l'État de dettes par le moyen d'emprunts « qui ruinent la nation , ou de recourir aux derniers expédients «t comme la fausse monnaie. »
C'est vrai, mais entre être bouilli ou rôti, je ne fais pas grande différence.
«( Pour que l'impôt ne soit pas une charge, dit rauteur,> il faut « que tous aient confiance dans la stabilité du gouvernement. »
Ceci est très-profond, et c'est absolument vrai. Alors, en époque d'incompressibilité, d'examen et d'ignorance sociale, tâchez de vous passer d'impôt (ce qui est absurde , en donnant à l'impôt la valeur de revenu social) ; car pendant toute^^ette époque, là confiance de tous dans la stabilité du gouvernement, est aussi impossible qu'une montagne sans vallée.
« Pourquoi, dit l'auteur, un peuple libre resterait-il spectateur <x indifférent s'il s'élevait une lutte opiniâtre entre la cause de la « liberté et celle de l'esclavage? »
Puis il ajoute au bas de la page :
« Je sais que malheureusement le bonheur rend égoïste. »
L'ouvrage fourmille de pareilles appréciations, qui décèlent un grand talent d'observation»
En voiei un nouvel exeuple :
« Du salut de Paris, dit le publiciste, dépend le salut des li- « bertés de l'Europe entière. »
Rien de plus vrai, n'a jamais été afiSrmé.
Le bon sens de l'auteur se révèle à chaque page. Mais il est continuellement entravé par les préjugés du siècle.
A propos d'une école d'officiers supérieurs, il dit :
« On ne peut pourvoir à l'instruction des grades supérieurs « qu'en surveillant celle des grades inférieurs. 11 serait aussi ria dicule de faire des écoles de colonels que des séminaires d'é- « vêques : car alors ce serait supposer qu'ils sont arrivés à ces « grades sans le mérite nécessaire pour en bien remplir les fonc-
« tiens. L*avancement s'obtient par le mérite Il suppose
€ toujours une instruction préalable acquise dans des écoles ou en « particulier. »
Tout cela est vrai dans nn système d'égalité rationnelle. Les conclusions de ces prémisses, réellement incontestables, sont l'éducation et l'instruction données socialement à tous et à chacun, avec un égal soin.
Allez parler à l'auteur de ces conclusions conformes à ses prémisses ! Il est probable qu'il ne les acceptera pas. Et je serais fort heureux si je me trompais.
Voici un nouvel exemple qui se rapporte également à la situation actuelle :
« Hélas! dit l'auteur; pourquoi faut-il donc que, dans un État « libre , ce soit toujours la méfiance envers ses concitoyens qui a l'emporte sur la crainte des étrangers. »
Pourquoi ? le voici :
C'est qu'en présence de ^incompressibilité de Texamen et die l'ignorance sociale, un État dit libre est toujours un État anarchique ; et qu'au sein d'un pareil État, craignant le despotisme, les concitoyens sont au moins aussi à craindre que l'étranger. Dans une pareille époque, quand les étrangers viennent, ils se pourrissent d'anarchie qu'ils reportent chez eux. Et cette pourriture active le germe de la liberté universelle. Deux années de knout sur la France ne seraient pas inutiles au monde.
Nous arrivons aux Idées napoléoniennes.
« Toutes les ^évolutions qui ont agité les peuples, dit Fauteur, « tous les efforts des grands hommes, guerriers ou législateurs, « ne doivent-ils aboutir à rien? Nous remuons-nous constamment « dans un cercle vicieux, où les lumières succèdent à Tignorance, c( et la barbarie à la civilisation? Loin de nous une pensée aussi « afQigeante. ...»
Tel est cependant Tavis de M. Proudhon, ainsi que nous pouvons le voir à la fin de son Système des contradictions. Et, si le progrès indéfini , c'est-à-dire le roulement d'une calembredaine dans une autre, est une réalité, M. Proudhon a incontestablement raison.
Je suis quelquefois tenté de croire que M. Proudhon est un élève de M. Louis-Napoléon Bonaparte. Écoutez plutôt :
« Le progrès, dit le publiciste, ne disparait jamais, mais il se « déplace souvent; il va des gouvernants aux gouvernés. La ten- « dance des révolutions est de le ramener toujours parmi les gou- <c vernants, etc. »
Ne croiriez-vous point que ceci est signé Proudhon? J'aurais pu continuer comme cela plusieurs pages.
<x Ton rôle, dit Tauteur à la France, est de mettre dans tous a les traités ton épée de Brennus en faveur de la civilisation. )»
J'aimerais tout autant qu'elle y mit la raison : surtout, quand celle ci devient nécessaire sous peine de mort sociale.
En parlant de l'empereur, l'auteur dit :
« Il vit que son rôle était d'être l'exécuteur testamentaire de «la Révolution. »
Ah ! vous croyez la Révolution morte I Allez donc le demander à, M. Proudhon? La Révolution et le progrès indéfini meurent simultanément. Et, désormais, il faut qu'ils meurent; ou ils conduiront l'humanité à tous les diables.
a Le devoir de tout gouvernement, dit l'auteur, est de cornc( battre les idées fausses et de diriger les idées vraies, en se met- « tant hardiment k leur tête. »
C'est magnifique 1 Mais, où se trouve le critérium pour distinguer les idées vraies des idées fausses? Nous verrons bientôt M. Guizot avouer qu'il n'en a pas. Alors quel est le juge? La force.
n'est-il pas vrai? Hélas! c'est ce qui existe depuis l'origine du monde. Trouvez-vous que les choses aillent de mieux de mieux?
L'auteur nous dit que le but de l'empereur était la liberté.
J'en suis certain , quant à l'intention. Mais il prenait un singulier chemin pour y arriver ! Pour aller quelque part, il faudrait savoir au moins où se trouve ce quelque part. Et où se trouve la liberté sociale, s'il vous plaît? Et à quoi se connaît-elle? La /i- (er^^ consiste à obéir volontairement à ce qui est ordonné par la raison. Où se trouve le critérium pour distinguer socialement la bonne raison de la mauvaise? La force? Elle est jolie, la liberté sous la force !
Yoici un passage où se retrouve la profondeur du jugement de Tauteur.
« Lorsque, dit-il, il n'y a plus ni esprit public, ni religion, ni « foi politique , il faut recréer au moins une de ces trois choses, « avant que la liberté soit possible. »
C'est très-vrai. Mais, comment faire de l'esprit public, de la religion et de la foi politique, en présence de l'incompressibiliié de l'examen et de l'ignorance sociale? Il serait aussi facile : de faire un chemin de fer d'ici à la lune.
Il y a, chez l'auteur, une série de avant que la liberté soit POSSIBLE. C'était inutile. Établissez la religion d'une manière rationnellement incontestable , la seule manière possible de l'établir actuellement; et le reste viendra seul. Ne l'établissez point : et tout ce que vous ferez ne sera que de IVau claire.
« Une erreur fatale, dit encore l'auteur, est de croire qu'il suf- « fise d'une déclaration de principes pour constituer un nouvel « ordre de choses. »
C'est vrai. Mais, il faudrait s'entendre sur ce qui est nouveau ou sur ce qui est vieux. D'aboitl, il n'y a, socialement, que deux ordres possibles : l'un par la force; l'autre par la raison. .
Le premier, c'est le vieux. Il date de l'origine du monde. Le second, c'est le nouveau. Et il est impossible : tant que l'ignorance sociale, sur la réalité du droit, n'est point anéantie.
En parlant de l'époque où l'empereur arriva au pouvoir, l'auteur dit :
« Od parlait sans cesse de liberté et d'égalité» et diaque parti « n'en voulait que pour loi. i»
C'est comme chex nous. Il y a une raison pour cela : c'est, qu'en présence de l'igiîorance sociale et de l'incompressibilité de l'examen, il n'en peut être autrement,
« L'empereur, dit le publiciste, professa toujours cette maxime « qu'en politique^ il faut guérir les maux, non les venger, d
C'est admirable en théorie^. Mais comment guérit*on tes maux? Est-ce que, quelquefois, le remède ne ressemble pas à une vengeance? Et, encore, si le remède était bon! L'auteur vient de dire lui-même que les déclarations de principes ne servent pas à grand'cbose. J'ajoute, moi, qu'elles ne servent à rien!... Je me trompe : elles servent à favoriser raiiarchie.
Chez l'auteur , il y a partout des éclairs d'un admirable bon sens.
« Une loi, dit-il, n'a de force que l'intérêt qu'a chaque citoyen a de la respecter ou de l'enfreindre. »
Bravissimo ! voilà la nécessité de la sanction parfaitement exprimée.
Eh bien! croyez-vous que la sanction du bourreau soit suffisante pour faire respecter la loi 7
Quand vous pourrez vous passer du bourreau , l'ordre sera établi. Pas avant. Essayez donc de vous passer du bourreau, en présence de l'ignorance sociale! et vous verrez ce qui arrivera.
XLUI
(( Il n'y aura pas d'état politique fixe, s'il n'y a pas de* corps enseignant atec des principes fixes. »
r^APOLfioM, cité par M. L.-N. Bomapartc,
t. Il, p. 250 de ses œuvres.
Toute la situation actuelle est dans ces lignes, qui sont vraies sans exception possible : et pour l'époque d'ignorance; et pour l'époque de connaissance.
Remarquez qu*il ne s'agit point ici des sciences physiques ou mathématiques, mais exclusivement des sciences morales, corn* prises sous un seul mot : droit.
De Tunité d'instruction sur le droit dérive exclusivement Tunité de droit; de l'unité de droit (lérive exclusivement Fordre. Et YotAre est exclusivement la vie sociale.
En époque d'ignorance et de compressibilité d'examen, l'unité d'instruction, l'unité de droit, l'ordre, la vie sociale, est possible par une inquisition. Nous verrons ailleurs : que Plaion basait essentiellement la société sur une inquisition.
En époque de connaissance, Tunité d'instruction, l'unité de droit, l'ordre, la vie sociale, est inévitable. Le tout se trouve basé sur une démonstration rationnellement incontestable vis-àvis de tous et de chacun, rendue perceptible à tous et à chacun : par la communauté d'éducation et d'instruction socialement établie.
Mais, en époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit, et en présence de Tincompressibilité de Texamen, essayez donc d'avoir unité d'instruction, unité de droit, ordre, vie sociale! Autant vaudrait essayer de concilier l'instruction et l'ignorance.
Malheureusement, c'est ce que n'a point aperçu le publiciste que nous examinons.
« Vous tous, dit-il, qui voulez vous livrer a l'art d'enseigner» « comme vous qui voulez voif^ vouer soit à Tart de guérir, soit « k la science du juriste-cbnsulte... »
Arrêtons-nous ici un instant.
Le mot jurisconsulte a deux valeurs : Tune» savant sur le droit dérivant de la loi; et l'autre, savant sur la loi dérivant du droit. La première valeur suppose que la loi fait le droit : c'est la valeur de Hobbes, de Bentham et de tous ceux qui ne reconnaissent que la force pour droit; la seconde valeur suppose qu'il n'y a de loi obligatoire que celle qui dérive du droit.
Or, le professeur de l'histoire du droit, disait, il y a peu d'an-* nées encore, à ses élèves, en ouvrant son cours» et il le disait avec raison :
« Nous ne savons pas encore si le droit dérive de la loi» ou si « la loi dérive du droit. »
Il y a plus : à supposer qu'il y ait un autre droit que la force, et que la loi dérive du droite qu'est-ce que le droit?
Le droit, répondent les savants, c'est la conformité avec la raison.
Je m'incline devant les savants, et je leur demande : c< Comment distiogue-t-ou, socialement, la bonne raison de la mauvaise, le ' bon droit du mauvais droit? »
A leur tour, les savants de bonne foi s'inclinent et disent : c( Nous ne savons pas^» Et c'est très-peu scientifique.
Maintenant, laissons continuer notre auteur :
« La carrière, dit-il, vous est ouverte; pourvu que la soie ciété ait les garanties suffisantes que vous êtes capable d'en- « seigner la morale et non le vice ; que vous savez distinguer « les plantes bienfaisantes des sucs venimeux »
Cela signifie : que vous saurez distinguer le bon droit du nïauvais droit, la bonne raison de la mauvaise raison.
Et comment voulez-vous qu'ils le sachent, si la société ellemême n'en sait rien?
Vous voulez, n'est-ce pas, que chacun tienne pour bon droit, pour bonne raison, ce que vous, pouvoir, aurez , de votre pleine ptiissance, déclaré bon droit ou bonne raison! Eh bien! voilà précisément ce qui n'est plus possible en présence de l'incompressibilité de l'examen. 11 faut maintenant : ou être toujours le plus fort; ou démontrer, d'une nâanière rationnellement incontestable, ce qui distingue le bon droit du mauvais droit, et celn. en s'appuyant sur une sanction inévitable. Mais, de ces deux alteniatives, la dernière seule est possible. Car le plus fort, dit Jean-Jacques, n'est jamais assez fort, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. Or, il n'y a plus moyen maintenant de transformer la force en droit. Et, d'un autre côté, il n'est pas encore possible de démontrer la réalité du droit. Conceves-vous alors la situation sociale actuelle? L'ordre s'y trouve impossible : jusqu'à ce que l'ignorance sociale , sur la réalité du droit, se trouve anéantie. Dans cette situation : la libtTté de Fin-
struction c'est Tanarchie ; et l'esclavage de rinstruction c'est le despotisme qui , lui-même , en présence de rincompressibilité de l'examen, conduit inévitablement à Tanarchie. Est-ce clair?
Vous concevez maintenant pourquoi rAcadémie des sciences morales et politiques avait été supprimée. Sa suppression était du despotisme. Vous concevez maintenant pourquoi TAcadéfliie des sciences morales et politiques a été rappelée. Ce rappel est de Fanarchie.
Tâchez donc de vous débrouiller de là ; avant d'avoir anéanti l'ignorance sociale !
L'auteur cite ensuite, en rapprouvant,.le passage suivant de Vempereur :
« A la paix, disait l'empereur, j'aurais amené tous les souve- <i rains à n'avoir plus que sa simple garde ; j'aurais procédé à « l'organisation de la garde nationale Aç manière à ce que chaque « citoyen connût son poste au besoin; alors, ajoutait-il, on au- « rait eu vraiment une nation maçonnée à chaux et à sable, ca- « pable de défier les siècles et les hommes. »
C'est là une preuve des bonnes intentions de l'empereur. Mais, certes, ce n'est point là que brille son génie. En présence de l'ignorance sociale sur la réalité du droit, armez la nation, et vous aurez immédiatement l'anarchie. Il est vrai que, si vous la désarmez, vous n'aurez fait que reculer pour mieux sauter.
« L'empereur Napoléon , dit l'auteur, ne commit pas la faute « de beaucoup d'hommes d'État, de vouloir assujettir la nation « à une théorie abstraite , qui devient alors , pour un pays, « comme le lit de Procuste ; il étudia, au contraire , avec soin « le caractère du peuple français, ses besoins, sou état préce sent, etc »
Tout le mal de la situation actuelle se trouve dans ces lignes. C'est de croire : que, du moment que des nations, des autonomies, se trouvent en contact inévitable , Tordre puisse encore exister; et que Tanarcliie n'augmente point, nécessairement, eu raison directe de l'accroissement des communications. Dès que les autonomies sont en contact, il n'y a pour elles qu'un état présent, l'anarchie; elle» n'ont qu'un caractère, l'humanité; et elles I. 26
h' ont qu'uir besoin» l'ordre. L'expression, théorie abstraite^ est un épouvaatail avec lequel on «ffraye les grands enfants pour les habituer au despotisme. Non^seulemeut toute théorie e^ abstraite, mais tout raisonnement est abstrait, et toute expression est abstraite. Le mot pomme est Tabstraction de Tidéé pomme * La plus daire de toutes les abstractions est l'expression : que toutes les philosophies , toutes les métaphysiques , toutes les théodicées , et toutes les organisations sociales prétendues rationnelles, n'ont été jusqu'ici que des sottises. La preuve en est : qu'elles ont fait sectes. Tout ce qui fait secte n'est bon qu'à jeter au panier aux ordures.
L'auteur veut une grande armée permanente. Il a raison. Quand il n'y a de possible que despotisme et anarchie» le despotisme est préférable. Mais je le préviens : que le despotisme, comme non éphémère, n'est plus possible. Alors, il faut penser sérieusement aux moyens d'anéantir l'anarchie. Et je le préviens encore que c'est impossible , si ce n'est : par l'anéantissement de Tignorance sociale sur la réalité du droit.
« Le Sénat; dit l'auteur, était le garant de la liberté de la « presse. »
Eu 1811» de concert avec M. le docteur Royor-GoUard, j'é, crivis un ouvrage indiquant <l'éuorme3 abus ^ur W étabUssameut public. M. Royer^oilard était l'ami du dir^deur général de la librairie. Il se croyait certain d'obtenir l'autorisation de publier^ Au lieu de l'autorisation, je reçua u(ie laUre par laquelle on me remerciait de mes renseignements , niais dans laquelle on me disait également qu'il était inutile da les c<)mmuoiquer au public» On m'invitait donc à retirer mon manuscrit. Je le laissai, et ne m'en occupai plus ; il est maintenant dans la bibliothèque de ce même étahlissemenu Je doia ajouter néanmoins : que 1^& abu3 furent corrigé3.
Je ne blâme point l'empereur d'avoir restreint et même sup^ primé la Uberté de la presse. Je sais qu'avec cette liberté, nul gouvernement n'est possible en présence de l'ignorance sociale. Mais je sais aubsi, qu'en présence de Tincompressibilité de l'exa-
mtn , tont gouvernement qui supprimera la liberté de la presse , est un gouvernement qui va mourir.
C'est qu'en présence : de l'ignorance sociale sur la réalité du droit et de l'incompressibilité de I^examen ; tout gouvernement^ plus qu* éphémère, est absolument impossible.
Je voudrais bien qu'il fût répondu à cette dernière proposition, sans mysticisme et sans galimatias.
. « L'idée de l'empereur, dit l'auteur, n'était pas d'en faire unf- « quemetU une cour de justice, ni un refuge pour tous les minis- <i très que l'opinion publique a condamnés , mais au contraire d0 <( le composer de toutes les sommités, et d'en faire le gardien et « le GARANT de toutes les libertés de la nation. »
Ici encore le génie de l'empereur a été trompé par Ses bonnes intentions. Toute liberté sociale qui a besoin de garanties personnelles est une liberté pour rire. La liberté n'a dé garantie que la nécessité sociale. La liberté n'est possible que lorsque le despotisme ne l'est plus, et que l'anarchie a forcé de chercher, de trouver et d'accepter socialement la vérité, qui rend l'anarchie impossible. Et, comme la liberté sociale est incompatible avec l'existence des nationalités, la liberté sociale ne peut exister : qu'après ranéantissement des nationalités. A ceci, personne ne répondra ; ou ne répondra ; que par du mysticisme ; ou que par du galimatias.
Si je devais citer tout ce qiii, dans les Idées napoléoniennes^ se rapporte à la situation actuelle^ je devrais copier l'ouvrage. Je ne puis cependant m'empécher de donner le passage suivant :
« Quoique Sièyes, ancien membre de l'Assemblée constituante, « de la Convention et du Directoire, fût, dit l'auteur, un ami de « la liberté, il s'était vu, par les circonstances et pour le maintien « de la République» forcé d'en agir ainsi (1) ; car, avant le 1 8 fruc- « tidor, les élections portèrent des royalistes au Corps législatif: « cette journée les en chassa. Vint ensuite le tour des Jacobins r^^ a le 20 floréal les écarta. Aux élections suivantes, ils parurent « se maintenir et se disposèrent à éloigner leurs rivaux. Il n'y
(1) D'inventer ui) systèipç li^ nglabliité qui enlevait anjm^jfif ^li^fi parOçipct^im aux éUctioM,
« avait rien de stable : c'était chaque aamée le triomphe d'un « parti, comme dit Tfaibaudeau lui-même. »
Eh bien ! l'empereur, malgré ses bonnes intentions et son génie, a-t-il fondé la stabilité? C'est qu'en présence de l'ignorance sociale et de l'incompressibilité de l'examen , toute stabilité est impossible. Alors, chaque parti extrême arrive alternativement au pouvoir. Et c'est exclusivement de l'excès de mal qu'ils occasionnent que peut sortir le besoin de vérité. Aux sociétés maniaques, la saignée ; et l'anarchie est le seul chirurgien social possible. .
Quand le génie ne voit pas tout, il ne voit rien. Une seule erreur a rendu le génie de l'empereur inapte à l'édification : c'est de croire que désormais l'ordre pouvait rester compatible avec l'existence du prolétariat. Gomme M. l'archevêque de Paris, l'empereur ne voulait que soulager les prolétaires.
« On ne peut s'empêcher de reconnaître, dit l'auteur, que Tin- « tention de l'empereur était de rétablir Télection sur les bases « les plus larges; et les paroles suivantes de l'orateur du gouver- « nement d'ALORS confirment cette opinion :
an Les collèges électoraux rattachent les grandes autorités au « peuple , et réciproquement ; ce sont des corps intermédiaires « entre le pouvoir et le peuple ; c'est une classification de ci- « toyens, une organisation de la nation. Dans celte classification, « il fallait combiner les untérêts OPPOSÉS des propriétaires et « des prolétaires, puisque la propriété est la base fondamentale a de toute association politique ; il fallait y appeler aussi des non- « propriétaires, pour ne pas fermer la carrière au talent et an « génie. »»
Je le répète : ce qui a obscurci, aveuglé le génie de l'empereur, a été de croire que, tant qu'il restait des intérêts opposés dans la société , l'ordre était possible en présence de l'incompressibilité de l'examen. Et il faut le lui pardonner : car, malgré un demisiècle d'anarchie, le monde actuel est aussi aveugle que Tempereur l'était alors. Le monde veui être saigné, il le sera.
A propos de l'institution des auditeurs au conseil d'Etat, considérée comme école de gouvernement, l'auteur dît :
« Cette institution remplissait une grande lacune ; car, lorsque « dans un pays il y a des écoles pour Vart du jurisconsulte y pour (( Fart de guérir, pour Tan de la guerre, pour la théologie, etc., « n'est-il pas choquant qu'il n'y en ait pas pour Vart de gouver- « nei\ qui est certainemeut le plus difficile de tous, car il em- « brasse toutes les sciences exactes, politiques et morales? »
Tant que le droit, et le gouvernement, qui n'est que Tapplication du droit, reste dans le domaine de Tart, et ne sait point entrer dans le domaine de la science, l'État est une arène : où il n'y a de droit, que la force brutale ; et de gouvernement, que le plus fort. Puis, l'auteur parle d'une école pour les sciences morales/ Mais, pour qu'une école puisse exister, il faut d'abord que la science existe. Et la Faculté de droit proclame : Nous ne savons pas encore si le droit dérive de la loi, ou si la loi dérive du droit. Basez donc des écoles là-dessus. Il n'en sortira que des niais ou des fripons.
La première chose, pour apprendre, est de savoir qu'on ignore. Mais conseillez donc à la vanité de se déclarer ignorante ! Elle vous noiera dans sa bave.
Après cela, l'auteur fait l'éloge des institutions impériales/ Nul doute que leur ensemble ne fut un chef d'œuvre de force. Et si, en présence de Tincompressibilité de l'examen, la force, isolée du droit, pouvait durer; les institutions impériales eussent été éternelles. C'est précisément là ce qui doit ouvrir les yeux à la génération actuelle. Là où le génie a péri, que voulez-vous que fassent des hommes ordinaires?
Pour justifier l'empereur du reproche de despotisme, l'auteur cite les paroles suivantes :
a Je veux qu'on gouverne TÉtat par des moyens légaux , 6t « qu'on légalise, par l'intervention d'un corps constitué, ce qu'où a peut être obligé de faire hors la loi. »
Des moyens légaux! Mais, quand le droit dérive de la loi, le; règne de la loi est le plus affreux des despotismes.
Du reste, en époque d'ignorance, il n'y a de droit possible que par le despotisme ; et, en époque d'ignorance sociale et dincom* pressibilité de Texamen, il n'y a de droil possible que celui du'
Spectre rouge de M. Romieu. Alors, ce droit n'est point à craindre. C'est, au contraire, de l'anarchie qui en résulte : que doit jaillir le besoin de droit réel.
Pour justifier le despotisme, Tautepr cite le passage suivant de Garrel, qui se rapporte encore à la situation actuelle ;
« Partout, et dans tous les temps, dit Carrel, ce sont les be* « mtis qui ont fait les conventions appelées principes^ et tou- <c jours les principes se sont tus devant les besoins. »
Ce passage est admirable de profondeur. C'est la théorie du despotisme nécessaire mise à nu. Mai& Garrel oubliait : qu'en préseiice de Tincompressibilité de Texameu, les principes de convention deviennent impuissants ; et que le besoin réel, la né^ cessité sociale , est alors : la vérité , seul principe réel, presque éternel. Dix fois je le lui ai dit» k Garrel; et jamais il n'a voulu me croire.
Je ne cesserai de dire : que l'auteur des Idées napoléoniennes est un homme d'un mérite très-distinguée Cependant l'ouvrage fourmille de propositions sentimentales, c'est-à-dire mystiques. C'est que le mysticisme est le résultat nécessaire de l'ignorance sociale en présence de l'incon^pressibilité de l'examen. Quand il i^'y a pl^s d'idée commune, il n'y a plu3 que des sentiments iiidi^ viduels. Et la prétention de foire dominer son sentiment individuel^ sans bonne déiWoo3tration, n'^st autre que du mysticisme.
Voici un exemple de pr (position mystiqu^e t
« L'esprit militaire n'est dangereux qu'autant qu'il est ra{H a panage exclusif d'une caste. »
Oapgereui^ pour qui? Pour la soumisHon des masses? C'est vrai. Mais quand l'esprit militaire n'est plus dangereux pour la soumission des masses» il est dangereux pour l'ordre.
En présence de l'ignorance sociale» et de Tijicompressihîtité de l'examen , une armée est incompatible avec le despotisoie, pjir la raisiffi que l'auteur vient de dire* Elle est aussi incompatible avec la liberté : puisque, pendant cette époque, la liberté est impossible ; et que toute armée est une sottise quand la liberté existe. En présence de l'ignorance sociale et de l'inconi^ pressibilité 4e l'examen, me armée n'est bùODe qu'à propafer