DÉSORDRE
C'est que, tant qu'il y a des nationalités, le seul critérium social possible est la force ; c'est que les intérêts nationaux sont alors eu opposition avec l'intérêt humanitaire ; c'est que l'intérêt de tous est alors eu opposition avec l'intérêt de chacun, et que les intérêts personnels trouvent qu'il est raisonnable de ne travailler quç pour soi, tant que travailler pour soi n'est point aussi travailler pour tous. Et cela n'est possible : que lorsque Vignorauce sociale se trouve anéantie ; et que cet anéantissement a permis l'entrée du sol à la propriété collective.
Maintenant, écouttz et apprenez quel est le résultat nécessaire de Taliénation du sol :
a Au milieu de ce chaos, dit Rossi, que deviennent les travailce leurs, ceux qui vivent au jour le jour, et qui, en cas de mal- <c heur, n'ont ni des épargnes à consomtoer, ni une cabane où a s'abriter, ni un coin de terre à bêcher? Leur est-il donné de a comprendre les questions si complexes dont ils sont eux-mé- <x mes un élément, ces questions qu'un petit nombre d'écono- « mistes peut à grand'peine démêler ? ;^
Il parait que personne ne les a encore démêlées. Mais laissons continuer Roisi :
«Hélas! dit-il, ce n*est que par les cruels enseignements de « Texpérience que l'ouvrier parvient enfin à deviner tout ce qu'il a y a d'incertain et de précaire dans ses rapports avec cette indus- « trie artificielle qui est elle-même si incertaine, si capricieuse, « si variable. Un haut salaire vous remplit aujourd'hui le cœur « de joie ; le bonheur de votre famille vous paraît assuré ; vous « encouragez le mariage de votre enfant, qui Itri aussi est ema ployé avec vous dans votre manufacture. Imprudent! vous ne « savez peut-être pas que votre entrepreneur ne trouve ses dé- « bouchés qu'aux' États-Unis, qu'en Allemagne, en Russie, et « que demain l'esprit dé représailles fermera les frontières de ces a États à ses produits, ou ne les admettra que chargés de droits a énormes ; vous n'avez peut-être pas considéré que les objets « que vous fabriquez né sont qu'une affaire de mode, un caprice, « et que, très-recherchés, chèrement payés aujourd'hui, ils se- « ront abandonnés demain pour une autre nouveauté que vous ne « produirez pas. Vous qui comptez sur la dextérité de vos mains « et la sagacité de votre coup d*œil pour obtenir toujours le sa- « luire d'un habile ouvrier, vous ne vous doutez pas du coup que a va vous porter, du bouleversement que va produire dans votre «industrie, un homme, un seul homme; au moyen de quoi? « d'une idée. Mais cette idée enfante une machine mille fois plus « puissante que vous, plus régulière dans son travail, plus exacte « dans ses preduits. Qu'êtes vous h côté d'elle? ce qu'est le pîé-
« tua, méiBe le plus vigoureux et le plus alerte^ à côté d'une lo- « coniotive. »
Tôyez-vous que dans Tandenne société, dans la société forcée, à cause de son ignorance, de consacrer l'aliénation du sol, niomine n'est rien auprès d'une locomotive ! Tout cela existe né* cessairennent sous la domination du capital, et lé capital, ou la matière, ou la force domine nécessairement, tant que l'ignorance sociale u'est point anéantie. Et le capital domine nécessairement tant que le sol doit rester entre tes mains de quelques individus. Quand le capital cesse de dominer, quand le travail domine, quand le sol peut entcer à la propriété collective, une locomotive alors, et toutes les machinée possibles sont les esclaves de l'immanité.
« Enfin, qui vous assure, continue Rossi, que la guerre ne c vieudra pas tout à coup anéantir le commercé et paralyser la « production de votre pays? Voulez-vous rester dans le vrai? Dites- « vous bien qu'il n'y a pas de jour que vous ne puissiez vous réa veiller au bruit sinistre d'une nouvelle qui entraînera la ruine de « votre industrie. Car Tun des phénomènes les plus compliqués a de toute, société civile, c'est assurément la production iudus- < triellei telle surtout que l'ont faite les rivalités nationales... »
C'est vrai. Et les rivalités nationales sont inévitables : tant que le» nationalités sont forcées d^exister à cause de l'ignorance humanitaire.
« Cest dans ce phénomène si compliqué, si varié, continue <K Rossi, que se trouve pour ainsi dire compris le travailleur ;il « y figure, il en fiiit partie, il en est un élément essentiel, qui. ne « peut ni se passer, ni s'isoler de tous les autres éléments du a même fait. Ce qu'il y a de variable et d'incertain dans l'un « s'ajoute à tout ce qu'il y a d'incertain et de variable dans tous « les autres. Travail, montant du capital fixe, montant du capi- « tal circulant, forme et puissance de l'un et de l'autre capital, « concurrence des producteurs, concurrence des consommateurs, « lois économiques, relations d'État à État: rien n'est'certain, « permanent, immuable; et un seul de ces éléments ue peut se
« modifier sans modifier en plus ou en moins» en bien où en mal, « tous les autres. »
C'est parfait de vérité. Tant que le capital domine, tant que le sol est aliéné, il n'y a qu'une chose stable : c'est que toujours le salaire est au plus bas possible des circonstances'; et l'intérêt dn capital au plus haut possible, toujours des circonstances. Mais aussi, dès que le travail peut dominer par l'entrée du s^ol à la propriété collective : le salaire est nécessairement au plus haut possible des circonstances ; et l'intérêt du capital au plus bas.
Vous allez voir maintenant quelle est la conséquence nécessaire de l'aliénation du sol, dont l'inévitable résultat est la domination du capital, c'est-à-dire des capitalistes.
ce Or, continue Rossi, sur ce terrain toujours si mobile, où il « peut tout à coup s'ouvrir un abime, quels sont les plus expoa ses de tous ceux qui ont le courage de s'y aventurer ? Sont-ce « les capitalistes? Nullement. Le capitaliste, à moins qu'il n'ait 9 h se reprocher une folle imprudence, n'est jamais pris entièrea ment au dépourvu ; s'il essuie des pertes, il sauve une partie <i de sa fortune ; s'il ne perçoit pas de profits cette année, il peut « attendre les profits de l'année suivante ; ses économies, son a crédit, lui viennent en aide; souvent il n'a qu'à supprimer ses a dépenses de luxe pour rétablir l'équilibre de son profit dômes- <c tique; enfin, fàt-il obligé de plier ses voiles et de quitter les « affaires, il ne se retirerait pas sans quelques moyens d'existeiice, a et, en cédant à la mauvaise fortune, il peut retrouver dans sa « retraite otium cum dignitaie. Bien de semblable pour le travail- « leur qui vit au jour le jour et ne possède absolument que ses « bras. Le malheur le frappe avant qu'il en soupçonne les ap- « proches. Quelles sont alors ses ressources? La charité publique a ou particulière ? l'émigration? l'enrôlement? »
Est-ce clair?
M. !Rossi va passer à la charité, que M. l'archevêque préconise comme devant sotilager le paupérisme, qui, selon lui, ne peut être détruit.
a La charité, continue M. Rossi, est uue source qui n'a pas « tari» «
« Que peut la charité au milieu de ce flot d'indigenis? Elle douce nera à tous quelque chose, elle ne pourra donner le nécessaire « à personne ; et, malgré ses nobles efforts, elle verra les soufre frances, les maladies et la mort, dévorer cette population ima prudente. »
Rossi oublie, ou feint d'oublier : que la population est toujours eixcessive tant que le sel reste aliéné.
a Comptez-vous, dit-il, sur la charité publique, légale, sur cette « charité toute matérielle que les uns donnent toujours avec in- « différence , souvent avec dureté , et que les autres reçoivent <c sans reconnaissance , car les uns la .re&;ardent comme un en- « couragement à la fainéantise, les autres comme un droit, sur « cette charité nécessairement sans pudeur ni réserve, et qui, « par ses registres officiels, vous abaisse en faisant de vous des «( assistés? Cela s'appelle, de l'autre côté de la Manche, la taxe « des pauvres. Informez-vous pour savoir si cette taxe est hono- « rable pour l'espèce humaine ; quels sentiments elle excite, quels « rapports elle établit entre les pauvres et les riches. Demandez « si les cinq milliards de francs que l'Angleterre a dépensés en «( secours dans l'espace de trente ans out été un soulagement « durable pour la misère , et s'ils ont fait disparaître le paupé- « risme. »
Vous l'entendez : la charité particnlièré ne peut donner le nécessaire à personne ; c'est M. Rossi qui l'affirme. Avez-vous compris? Et vous voulez qu'en présence de l'incompressibilité de l'examen, ce nécessaire à personne ne soit point la révolution pour tous? imprudents i
Et la charité publique, cette sœur incestueuse de la charité particulière, vaut-elle mieux que sa sœur légitime? M. Rossi vient de nous dire qu'elle vaut moins encore.
Maintenant étes-vous certains que le paupérisme ne peut être soulagé?
Donc, se dévouer pour soulager le paupérisme est un mauvais raisonnement, le raisonnement d*un homme à très-bonnes intentions, sans doute, mais, au point de vue de Tordre, ime folie.