‹ Qu'est-ce que la science sociale? (volume 3)Chapitre 10 sur 97 · LIBERTÉ SOCIALE · texte numérisé non relu

LIBERTÉ SOCIALE

« L'iDcertiiude est partout. L'idée du fait a matériel est la seule qui soit saisissable à des u esprits dominés par le sensualisme et par (i Tégoïsme. Toute idée morale est bannie de « la politique. L'habileté^ c'est Tart des agen- « céments et des surprises. Les hommes et les ' « partis s'appliquent à se tromper et tous « aiment la tromperie : c*est toute la force « politique du temps présent. Triste temps, où « nulle opinion n*est sûre d'elle-même, où Ton « court à la Montagne pour faire de Tantôrité, « et à l'anarchie pour faire de la liberté; où « tout se mêle, les devoirs et les erreurs; où la « témérité est peureuse et Tayenture cacho- « tière ; où le coup d'Etat se délibère en trem- « blant et la défense se prépare en demandant V grâce ! Qu'il fait beaa^ dans cette décadence. (( nous parler d'autorité! L'autorité, qnaiMl (( nulle loi n'est sacrée, nul pouYoir inconteité, « nulle souveraineté possible; quand enfin , U «ne reste partout que la peur^ et que tout le « monde est à genoux. »

M. Lauebhtii»

Qu*est-ce que la liberté sociale? Â cet égard, le dictionnaire ne dit rien. Ce n'est pas une perte. Il parlerait qu'il n'en dirait pas davantage. Passons!

M. Michel Chevalier dit : qu'elle réside dans le droit et le pouvoir d'exercer ses facultés selon que la raison nous conseille. Et nous avons vu : que l'éloquence de M. Michel Chevalier n'en disait pas plus que le silence du dictionnaire. Passons!

Écoutons De Maistre :

« — Le despotisme des nations libres, dit-il, le plus ter- <c rible de tous, méprise trop ses esclaves pour se donner la a peine de les rendre meilleurs. »

{Éclaircissement sur les sacrifices.)

— Ici De Maistre peut marcher avec le dictionnaire. Ce serait une bonne citation pour l'article anti-thèse.

— LXÎ —

Voyons si à la seconde fois, De Maistre sera plus heureux.

« — Nous venons de voir, dit-il, l'état social ébranlé « jusque dans ses fondements, parce qu'il y avait trop de c LIBERTÉ, et qu'il n'y avait plus assez de religion. Il y € aura encore d'autres commotions, et le bon ordre ne « sera solidement affermi que lorsque l'esclavage ou la reli- € gion sera rétablie. » (Du pape.)

# — La religion est-elle oui ou non compatible avec la liberté sociale? Puis, qu'est-ce que la religion, et de quelle religion est-il question? Rétablie^ dit De Maistre. Alors, il s'agit d'une religion antropomorphique.

Allons ! Relativement à la liberté sociale. De Maistre n'en sait pas plus que le dictionnaire.

— Cherchons ailleurs ! La liberté sociale, en présence de l'incompressibilHé de l'examen, c'est le bien-être de tous. Alors, tâchons de ne pas nous fatiguer.

« — Nous avons détruit le passé, dit M. Enfantin, il nous « fiiut construire l'avenir. »

{Correipondance politique, 1849.)

— Bravo ! voyons ce qu'il faut faire pour construire l'avenir.

c — Mais bon Dieu ! dit H. Enfantin, quel malheureux « verbe industriel, j'entends, lorsque j'écoute nos excellents < bourgeois à pignon sur rue ! quelle parole maladroite que « celle qui se répète comme un mot d'ordre dans tous les c journaux des propriétaires, pour engager les ouvriers à « rester tranquilles, et à attendre patiemment des mois^ des c années, presque des siècles, euw journaliers, qu'on daigne « s'occuper de leur sort! — «« Quand donc les ouvriers « comprendront-ils, dit-on, que ce n'est point par les c émeutes, le refus du travail, les coalitions qu'ils parvien- « dront à améliorer leur sort? »» — « Ils le comprendront « morbleu! quand ils verront que vous vous occupez d'eux.

— XLTI —

« que vous avez réellement envie d'améliorer leur sort, et « que votre envie n*est pas oisive, étendue sur son oreiller « doré. Votre position vous oblige k lémoigaer même plus « de zélé, plus d'activité pour atteindre ce but, que 8i vous « étiez journaliers vous-mêmes, et non journalistes.

« Les prolétaires ne peuvent-ils pas dire, au contraire, « de leur côté : — . « Jusques a quand les bourgeois croi- « ront-ils qu'avec des baïonnettes et la prison, ils parue viendront à étouffer nos plaintes et nos réclamations? — a D'ailleurs, ne savent-ils pas que, vous-mêmes bourgeoft, « vous tiers-état, c'est par la révolte, la grande émeute, le « bouleversement d'un autel, d'un Irône, par une révolution, a que vous avez forcé vos anciens maîtres à écouter vos refit raontrances ? Plus éclairés que ne l'étaient la noblesse et « le clergé, profllez donc de l'expérience, et ne poussez pas « le tiers-état actuel à vous détrôner. »

{Correspond, polit.)

— Tout cela est très-vrai, et même très-révolutionnaire. Mais, les bourgeois vous demanderont : Révérend père! que faut-il faire pour construire? Dites-le nous ; et, si c'est clair, nous le ferons. Et ces bourgeois ont assez raison. Je ne suis pas assez leur ami, pour que ce qiie je dis, puisse être taxé de flatterie. Je répète donc : il faut répondre à ces bourgeois. Jusque-là, je ne vois encore que du dictionnaire. Vous cherchez Bric^ dit M. Alexandre Dumas, l'on vous renvoie à Broc. Vous courez à Brac, on vous renvoyé à Bric. C'est peu amusant et peu instructif.

« — Qu'est-^ que notre grande révolution? diteacore « M. Enfantin. Seulement le premier acte d'un drame hu- « manitaire; maintenant tous les acteurs ont paru sur la < scène, le dénoûment approche, et il sera plus grand encore € que la fin de l'empire romain et que la naissance des so- « ciétés chrétiennes et musulmanes. > {H.)

— J'en suis bien aise. Mais, comment ce dénoûment peut-il se faire par amiables compositeurs?

« «^ Il y a eotre les hommes, aussi bien que dan& Tair, f dit M. Eofantio, uoe électricité qui «Dgendre les orages « et le tonnerre... »

— C'est vrai : c'est l*examen devenu Incompressible, en présence de Tignorance sociale.

€ — Les peuples, continue M. Enfantin, agités de p80* • sions contraires, se frottent contre les nuages qui tourbif^ c lonnent, poussés par des vents opposés... »

— C'est vrai : ces vents opposés sont : TantropomorpMsme et le panthéisme.

« -^ Je sens en ce moment, continue le prophète, la t^m- « pête qui arrive. Je vois les éclairs et j'entends les éclats « de la foudre aussi distinctement que les éclats et la foudre « du ciel ; et, malgré Thorreur du spectacle, j'y sens le « beau, le grand, le sublime, j'y sens Dieu. »

{Correspond, polit.)

— Lequel, s'il vous plaît? Celui desantropomorphistes ou cdui des panthéistes? j'aimerais mieux que vous eussiez senti un bon paratonnerre, de manière à nous en donner l'exposition d'une manière rationnellement incontestable.

« — Pour passer du régime ancien à celui de Tavenir, « pour reconstituer la société, il a fallu sans doute, continue f M. Enfantin, consacrer un certain temps à I'anarchie, « mais il faut aujourd'hui... »

-^ Allons I que [Dieu soit loué, n'importe lequel, nous aUoDs savoir ce qu'il faut pour arriver à la liberté so- CLiLE, a la société nouvelle !

« — Il faut aujourd'hui, continue M. Enfantin, mettre de < l'ordre dans cette anarchie, et c'est la mission de qui « prétend gouverner. » (W.)

«-- £h bien ! Bévérmd père, vous aussi avez prétendu à gOOTeroer, vous devez donc savoir ce qu'il faut faire, pour

mettre de l'ordre dans cette anarchie; dites-le d'une manière rationnellement incontestable, et tous nous serons vos enfants.

Hélas! j'ai cherché dans le reste delà Correspondance^ et je n'ai pas été plus savant qu'après avoir lu le dictionnaire. J'ai cherché ailleurs; et, dans le Producteur de 4826, j'ai trouvé ceci :

« — La liberté qui n'est pas autre chose que la négation « de toute doctrine sociale. »

— En vérité, le dictionnaire m'en aurait dit tout autant. Passons I

Arrivons à quelqu'un qui aurait pu être pape. Voyons l'encyclique :

<c — L'homme est libre quand il obéit au pouvoir parce « qu'il obéit à la raison. » Lamennais.

— C'est la recette de M. Michel Chevalier. Comment connaît-on la bonne raison de la mauvaise? C'est toujours comme au dictionnaire : vous cherchez Bric, il vous dit voyez Brac; vous cherchez Brac, il vous dit voyez Bric.

Passons à un autre pape.

a — On voudrait, dit M. Victor Considérant, connaître « une théorie mouvelleca? abrupto^ on voudrait l'avaler d'un « seul coup^ comme une huître; il la faudrait, que sais-je? « en papillottes, en feuilletons, tout au plus en romans. Il « faudrait qu'un homme de génie qui propose un méca- « nisme social, une combinaison de haute science, présen- « tât ses plans lavés en rose, avec des explications en deux « langues : pour les uns en classique ; en romantique pour « les autres. » {Destinée sociale.)

— Tout cela est vrai ; mais, ne nous dit pas ce que c'est que la liberté sociale.

a — Grâce à une observation primitive, dit M. Conside- « rant, nous voyons en morale aussi bien qu'en politique,

a une effroyable contradiçlion en toutes choses, i^s ou- « vriers de la philosophie sont comme les ouvriers de la « tour de Babel, frappés de confusion; confusion des « langues, des idées et des mots, et cela dure depuis trois « mille ans! — C'est assez. Il est temps que l'on cesse de « vouloir faire tourner le soleil autour de la terre; il est « temps de passer du chaos où les erreurs et les contradic- « lions se choquent, se pulvérisent ou se dévorent, à un « ordre scientifique où tout pourra s'expliquer, se classer, « se comprendre. » {Id.J

— Parfait ! Mais comment arriver à cet ordre scientifique? Voilà ce qu'il faut dire : sous peine de ressembler au dictionnaire.

« — Quand on veut faire un voyage, dit M. Considérant, « on doit savoir, avant de partir, où l'on veut aller; quand « on entreprend une opération industrielle ou militaire, il « est bon d'en avoir fait le plan; en toutes choses enfin, il « convient d'avoir un but. Mais si, dans les affaires importe tantes surtout, c'est folie de marcher au hasard, n'y au-i « rait-il pas folie également à se diriger vers un but qui ne « serait pas déterminé, vers un but incertain, imaginaire, « et de ne prendre pour fanal de direction que des mots « vagues et vides, des paroles creuses? » (/d.)

— Voilà un pape de bon augure. Il parait vouloir faire dominer complètement la raison sur les passions, la science sur l'ignorance. Ecoutons-le. S'il continue ainsi, il vaudra mieux que le dictionnaire.

« — N'est-ce pas folie, par conséquent, continue le pape, « de s'entremettre aux affaires publiques et sociales, d'y « souffler le froid ouïe chaud, de vouloir placer son opinion « comme un poids dans la balance, lorsqu'on ne peut pas « dire exactement, réellement : Voici ce que je veux ; voici ce « que je propose ? »

— Avec tout le respect que je dois à la papauté, je me

permettrai d'énoncer : qu'il ne suffit pas de dire : voilà ce que Jç veux ; voilà ce que je propose. Car, celui qui prétendait que le soleil n'élait pas plus grand que le Péloponèse, savait trèsbien ce qu*il voulait. L'essentiel, en outre de savoir ce qu'on veut et ce qu'on propose, est de pouvoir démontrer, 4'ttne iaanière rationnellement incontestable, que ce que l'on propose est réellement bon.

« -^ J'imagine, dit M. Considérant, que bien des gcQs « qui ont la parole haute aujourd'hui, seraient forcés de se a taire si le public s'avisait d'exiger d'eux la définition de a ce qu'ils veulent. J'entends une déflnition véritable, et « non pas une de ces escobarderies politiques, une de ces « tartines logomachiques où l'on déclame des principes nua- « geux et contradictoires, où l'on préconise les grands biens ft qui résulterQntdeleur adoption, mais sans expliquer aom- « ment, et par quels voyëns pratiques. i>

{Destinée ^oeiale.y

— Il est possible que le comment et les moyens soient absurdes. Il faut que le comment et les moyens soient rendus incontestables vis-à-vîs de la raison. Sinon... ce ne sera bon que pour le dictionnaire.

« — Voilà longtemps, dit M. Considérant, que Ton fait un « Qer tapage — a en faveur de la liberté du peuple fran- « çais » — comme disent les crieurs publics, — et l'on n*a « pas seulement déterminé la première des conditions sans • lesquelles la liberté ne peut eosister. »

— Bravissimo, Très-Saint Père \ Sans doute vous allez dire : que, la première condition, c'est la preuve que le libre airbitre est une réalité; et, vous prouverez cette réalité, sans donner la migraine à personne.

« — On croit, dit M. Considérant, qu'il n'y a qu'à faire des « révolutions pour avoir la liberté, que la liberté est quelque « chose qui se conquiert avec le fer et le canon; et toutes € ces agitations insensées perpétuent le mal social et Ftenra- € cinent profondément. » (/d.)

— LXYII —

~ Très-bien ! la liberlé sociale est une queftUon de lODotr avant de devenir unp question de pouvoir. Pour pQW>oir quelque chose, il faut auparavant savoir ce que Vo^ veut. Pour cela seul, T. S. P. vous mériterie? la béatification.

• — Ce ne sont pas, dit M. Considérant, les propjié-

• taires, les marchands, les industriels qui font l'émeute ou « préparent la guerre sociale ; ils ont intérêt h Tordre ceux- « là. Les émeutiers ne se recrutent point parmi les riches, ft les bourgeois, les gens ayant pain et moyens, La nature I aurait-olle fait ces derniers d'une pète supérieure ? Met- % trait-elle à dessein, des bosses vertueuses aux crânes des 4 lofants aisés ei do mauvaises bosses à ceux des eiasses inf lérieures? Ce sont \)m certainement les mêmes hommes, f voyejt^vQus; paais les circonstances sociales diffèrent pour € les uns et pour les autres. *?*- Si le hasard avait voulu que

• les bourgeois qui fulminent aujourd'hui tant d'indignation f contre ces canailles d'émeutiers et de communistes fussent, n eu^, les prolétaires et les ouvriers ; et que ceux-là, qui ff sont aujourd'hui ouvriers et prolétaires, eussent au con* « traire été les riches et les bourgeois, eh bien! ce auraient « UQS bourgeois d'aujourd'hui qui s'enrôleraient sous les « drapeaux du communisme et de Témeute. — Donc, si c vous voulez qu'ouvriers, prolétaires et peuple ne soient € pas toujours prêts pour la révolution, saches leur créer, à f eux aussi, des intérêts à Tordre social. •*«<• Tout cela est f caraetérislique, tranché, net, pèremptoire et clair comme « le jour. »

— Je suis persuadé, T. S. P., que pas un bourgeois un peu sensé, ne met en doute ce que vous avez exposé si clairement. Seulement vous oubliez une chose, c'est de dire : eomment il est possible que TOtFg, sans exception, aient intérêt au maintien de Tordre social; ou, si vous croyez Ta voir dit, il parait que vous avez mal prouvé.

« -^ Or, eontinue M. Cûnsiderant, à tout cela, safet-vot»

— Lxviir —

« ce qu'on répond? — On répond Qu'il est IMPOSSIBLE « d'organiser une autre combinaison sociale. »

— Mais, jusqu'à ce qu'on ait prouvé qu'une autre combinaison est possible, il faut convenir que c'est assez difficile. H. Thiers a prouvé trés-clairement : que toutes les combinaisons jusqu'ici présentées ne faisaient qu'empirer la situation au lieu de l'améliorer. Et personne encore n'a répondu victorieusement à M. Thiers.

« — Eh bien! continue M. Considérant, si cela est im'- « possible, taisez-vous. Prenez votre parti 'sur les révolu- « lions et les troubles, ne déclamez pas tant et si vainement

« contre des maux nécessaires Oui, Monsieur, néces-

« saires, parce c'est vous qui dites : que faire disparaître « les causes radicales du mal est encore impossible I — < Mais en vertu de quelle infaillibilité prétendez-vous que la <c solution du problème social est impossible? qu'en savez- « vous? qui vous l'a dit? Prouvez-le donc? — C'est impos- « sible ! ! ! Il y a, sur cent personnes, quatre-vingt-dix-neuf » imbéciles qui croient avoir tout dit, quand ils ont dit IM- « POSSIBLE ! ! ! Et quand on a démontré à ces gens-là : que « leur dire est une bêtise ; qu'il est souverainement absurde a d'affirmer qu'une chose ne sera jamais inventée et connue,

tt parce qu'elle n'est encore ni connue, ni inventée

« ils vous répondent : — Ah ! du moins, c'est bien difficile! a — Eh! difficile ou non, est-ce une raison pour ne pas re- « chercher, ou pour refuser de comprendre ceux qui ont « cherché et trouvé?

« Donc, étudiez sérieusement... ou taisez-vous. » .

(Destinée sociale.)

— Pourquoi se tairaient-ils, T. S. P. ? Ils parlent de cela comme de la pluie et du beau temps. Le fait est : qu'ils ne croient pas à la nécessité du remède. A cet égard, tout ce que vous direz, et moi aussi, sera comme de l'eau claire pour blanchir un nègre. Il n'y a qu'une seule éloquence qui puisse les convaincre : celle de l'anarchie. Si, comme moi, vous

saviez : que, tout eil bien; que, tout ce qui est doit être; vous auriez pitié de ces malheureux, hélas! bien à plaindre : puisqu'ils sont sourds et aveugles.

Je vous assure que, sur le mal social, sur ce qui s'oppose à rétablissement de la liberté sociale, très-peu de papes ont émis autant de vérités que M, Considérant. Je vais encore vous en citer quelques-unes. Seulement , je préviens ceux qui auraient déjà un commencement de migraine, ou même quelques ébloulssements, de vouloir bien passer outre. Ce qui va suivre, est exclusivement pour le très-petit nombre croyant déjà : que la société est un tant soit peu malade. Aux autres, je leur conseille d'aller au bal de l'Opéra.

« — On ne peut pas, dit M. Considérant, répandre l'in-

< struclion dans des familles misérables, qui ont besoin « pour vivre d'employer tout le temps de leurs membres à « des travaux salariés, et qui d'ailleurs, dans l'état où nous « en voyons la majorité en France, ne montrent pas même « le désir de faire apprendre à lire et à écrire à leurs enfants.

« Et puis, lire et écrire, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui « de l'instruction! — Savoir lire, c'est un instrument, voilà « tout, et un instrument qui, par le temps qui court, inlroc duit souvent dans la tête plus de mauvais que de bon. Il « n'y a pas, il ne peut y avoir, à parler vrai, d'instruction « réelle, sociale, utile, pour les classes privées du néces- « saire. Je dis plus : l'instruction et l* éducation sont le plus

< funeste des cadeaux qu'on puisse faire à un paria. Il faut « être aveugle pour ne pas voir qu'aujourd'hui , dans cette « société qui sue le malheur par tous les pores, la classe la « plus malheureuse, la classe pour laquelle la vie est toute « torture, c'est celle des hommes sans fortune, mais dé- « grossis et raffinés par une éducation qui a élargi leur « esprit et leur cœur, qui les a initiés aux jouissances de « l'opulence, qui a développé en eux des besoins ardents, « une ambition dévorante ; pour ceux-là, quand ils ne par- « viennent pas à s'ouvrir une porte de fortune, — et ce n'est

— txx —

le pas chose facile aujourd'hui , — pont cedx-15, dis-je, là « vie n*est qu'une déception afflère, elle s*égare soùVëi^^ « dans l'abjection ou le suicide.

d Ce dèreloppetnent intellectuel, ces faffltiemetilà horS de «t proportidh àVec les moyens de satisfaction des beâbîns « tiuMls créehtj sont la grande liiftladie de toutes les civill- < sàtions avancées et !*utie des causes les plus ênergiquëè « de leurs tiévralgies politittues, "Vouloir instruire le peuplé, é avant d*àvoir réalisé pour lui les conditions du blett^

« èïh c*est une pensée qui ne saurait être exébùtéê

« înébmplêtement , et dont l'exécution serait très-souvtHt « funeste à la société et au peuple lui-fflêmd. »

^^ Au lieu de trèe-'SOiwent, c'est totnjours qu'il fallait dire; et o'est encore toujours, même après avoir assuré toutes les conditions de leur bien-être matériel) pour aussi longtemps que l'igoorance sur la réalité du droite n'est point socialement anéantie»

« — D*iin autre côté, dit M. Considérant, la liberté * sera toujours Uti mot vide de sens, tant que le peuple n'aura « pas compris le bien -être. Qu^eèl-ce que la liberté du « pauvre, du prolétaire, de l'homme sans culture intelleck tuelle et satis fortune, de l'homme qui a besoin, de <c l'homme contraint d'engager chaque jour, A UN MAiTliË, « ses bras, son travail , son activité, de renouveler chaque « jour le contrat de rente de Sa personnalité, c'est-à-dire le « contrat de son esclavaj^e ? «

— Il fallait ajouter, Monsieur : qu'est-ce que la liberté DU riche, au sein d'une société, qui, par absence de base d'ordre plus qu'éphémère, se trouve à chaque instant menacé de devenir pauvre, de devenir esclave, au sein de l'anarchie?

« — L'esclave des Colonies, continue M. Considérant, a € un maître qu'il ne s'est pas donné. Le pauvre, le prolétaire « est obligé de se chercher et de se donner (m fflâltfe. ÎI

< ttétirt de fait», Ibi et sa famille, ou il mendie, iUl né i trouve pas ttw ntatlre l — Donnez au pauvre toutes les € libertés pôllliqUeS du monde, donnez-lui le droit de suf-

• frage, d'éleetorat et d'éligibilité, il n'en sera pas d'un c6lè « plus libre; il n'en sera pas moins contraint de se mettre c chaque jour en quête d'un maître pour avoir son pain

' c de chaque jour. Que lui importe la liberté politique, si

• vous lui refusez la liberté sociale ? »

" **« Et vous croyec : que la liberté sociale consiste : en oe que tous aient au moins du pain et du vin à satisfaction comme des perroquets ) et| par-dessus le marché^ une iastruction négative? Je commence ô craindre pour votre infaillibilité*

< *— Si donc, continlje M. Considérant, oii veut la liberté, < si Ton appelle de ses vdeut lé développement intellectuel « du peuple et Tavalicement de h juÈtice sociale, il ne fhut « pas se jeter à Tétourdie dans tout ce qu'on donne aujour- « à'htii comme voie de progrès ; il faut peser la valeur des

• moyens qu*Dn propose pour aller au but, et ne pas dé-

• buter par mettre, comme le dit fbrt bien le proverbe, Id « charrue devant les bœufs. »

— C*cst três-vrài. Malheureusement, personne n'a encore dbnhé les moyetis de mettre, d'tine manière utile, les bceUffi devant la charrue.

« — Eh bienl continue M. Considérant, au lieu de ret chercher les conditions du bien-élre général et de l'aisance

• universelle, première base du développement des droits, « des libertés, premfêre condition dé la véritable émancii j^alioil de tous, où en est-on maintenant? A persuader à

• la natiotl qUe la chose là plus pressante est de concéder à € tous les citoyens des droits politiques d'élection et d'éli-

• gibilité ! -r En présence des affreuses réalités d'ignorance, c de grossièrcté,'d'incapacité, de misère, de misère surtout, « illll se dressent tout autour de tious, et soUs un ciel gros

« de tempéles, il faut en vérité que la politique soit bien im- « pudente pour avoir le front de leurrer le peuple à ce point,

< et le peuple serait bien sot de se laisser mutagraboliser

< ainsi. »

— Et, que voulez-vous qu'il fasse? vous allez dire, quelques lignes plus bas : que les nations ne gagnent rien aux révolutions; et, que le peuple surtout y perd beaucoup.

« — Mais, continue M. Considérant, vous êtes donc peur c le monopole politique? dira quelque lecteur de la Gazette « ou du National. Non, Monsieur, je ne suis ni pour le mo- « nopole politique, ni pour aucune des monstruosités civic Hsées; mais je suis pour qu'on ne prenne pas les routes <K qui éloignent du but; je suis pour que l'on ne coupe pas ^ « brutalement le nœud gordien qu'on doit délier ; je suis pour ^ qu'on propose des combinaisons nouvelles et des solutions ^ « ajux problèmes sociaux, et non pour qu'on reste indéflni- « 'ment au fond des abîmes révolutionnaires ; — car les'na- « tions n'y gagnent rien, et le peuple surtout y perd beau- « coup, puisque c'est toujours le peuple qui paie l'impôt avec « ses sueurs, et la victoire avec son sang. >

— Croyez- vous qu'il ne vaut pas mieux rester en place, efft d^prendre une route qui, par ses labyrinthes, nous conduirait .'justement à l'opposé du but? D'ailleurs, tout cela est inutile. Montrez une route ; prouvez qu'elle est bonne d'une manière rationnellement incontestable. Puis, si l'on ne Veut pas y entrer : soyez persuadé que la justice éternelle s'y oppose : parce que l'expiation n'est point encore accomplie.

« — Supposons, continue M. Considérant, un pouvoir po- « litique animé du plus ardent amour pour le peuple. Que « fera ce pouvoir? S'il veut améliorer le sort du peuple : ne « faudra-t-il pas qu'il innove ; et, s'il veut innover, qu'il « CONNAISSE des combinaisons nouvelles, qu'il possède la « solution des problèmes sociaux ? -^ Eh bien ! pourquoi ne « point étudier .immédiatement les solutions? Pourquoi en

« rester indéfiniment aux questions purement politiques? « Pourquoi tant de combats dont le pouvoir est l'objet, « quand tout consiste d'abord à vider une question de SA- « VOIR? » {Id. /d.).

— Vous voulez savoir pourquoi, jusqu'à présent, rien de bon n'a été fait. Je vais vous le dire : c'est parce que la question sociale a été, jusqu'ici, mal posée. Je vais la bien poser:

Tout ordre social, plus qu'éphémère, est nécessairement basé sur une communauté d'idées relativement au droit.

Il n'y a de communauté d'idées possible sur le droit, que basée sur une foi, elle-même basée sur une inquisition ; ou que sur la science^ basée sur une démonstration incontestablement rationnelle.

Toute communauté d'idées basée sur une foi, par conséquent sur une inquisition est devenue impossible, en présence de l'incompressibilité de l'examen.

La communauté d'idées par la science ne peut encore exister, à cause de l'ignorance sociale sur la réalité du droit.

Comment est -il possible d'anéantir l'ignorance sociale sur la réalité du droit?

Telle est la question sociale.

J'ai déjà prévenu ceux qui avaient la migraine, à cause de nies citations, de. passer outre. Je recommence, car j'en ai encore une ; et, moi-même j'aurais la migraine si je ne la * donnais.

« — Vous faites semblant, dit M. Considérant, de re- « garder comme libres, parce qu'ils ont le droit illusoire de M mettre un vote électoral dans une boite, ces légions de « meurent-de-faim des villes et des campagnes, courbés sous «c le double esclavage de l'ignorance et de la misère ! Libres, « ces masses innombrables de prolétaires dépourvus de ca- « pitaux et d'instruments de travail, et contraints, de par la « mort qui plane nécessairement sur eux et sur leurs fa- « milles, de trouver chaque jour un maître consentante «- louer leurs bras pour un maigre salaire? Libres, ce^ pha*

« langes innombrables de paysans en haillons^ ces iabout^etirs « courbés sur la terre, d'ouvriers et d'arllsans des cilés, de a petits industriels et de petits commerçants des villes et des a campagnes, qui ne parviennent pas, en travaillant comme « des forçais^ quinze, seize, et dix-sept heures par jour, à <c économiser en un an, à eux tous ensemble, ce que tel ban- « quier, tel spéculateur, tel agioteur, tel organe parasite ou a improductif de votre système de commerce et de crédit usua raire, rafle légalement en un seul coup de bourse, ou dans a une manœuvre de haut accaparement? Libres, tous ees « producteurs, tous ces industriels, tous ces commerçants a des classes moyennes rongés de soucis et d'angoisses, qui a ne parviennent pas, malgré des efforts de Sisyphe, h faire a face à leurs engagements, à nouer les deux bouts de leurs « affaires, à remplir le tonneau sans fond du déficit; sans « cesse décimés par leurs faillites réciproques, parla concur- « rence anarchique, ruineuse, meurtrière, par la guerre in- <c dustrielle et commerciale qu'ils se font en état permanent <t les uns, les autres? Libres, ces propriétaires obérés, dé- « vorés par l'usure, écrasés par l'hypothèque, gémissant a sous le poids d'une dette dont le chiffre officiel seul monte « à onze milliards? Libres, vos riches eux-mêmes, vos ead pitalistes^ vos intermédiaires parasites gonflés des sucs de^ '« rindullrie et du travail, toujours menacés par des crises « commerciales qui renversent, comme un château de carlesj tt l'édifice instable de leur fortune ! toujours sojis le coup « des révolutions politiques ou sociales qui les font trembler « d*aVance et les dispersent en les ccrâsdnt quand elle^ êclaa tettt; de ces révolutions, entendez bien ceCl, deces révolu- « lions qui resteront à l*ordre dU jour de la société moderne, <J jusqu*à ce qu'elle ait résolu son problème. •-- VoîtA lA

« LlBËRtÉ SÔCIAlE ÈT tNDtSTRIËLLË DONT JOUÎT tôt ftlS <* PEUPLE BOUtÈRAiN ! » fid. Id.J

T- Voyons ! M. Consîderaiit est un excellent critique de la société actuelle : il peint avec éloquence, énergie et vêrllê.

— tïXT --

Que présente-t-il comme pouvant établir la liberté sociale?

i** Un mélange continuel d'anlropomorphisme cl de pan- . théisme ;

2** Le maintien de l'aliénation du sol;

3** La subordination de la raison aux passions intégralement développées;

i^ L'alliance du capital avec le travail.

. J'abandonne les détails du phalanstère, etc.

Si je n'ai pas écrit inutilement^ mes lecteurs sont convaincus : que, le remède de M. Coiisîdérant est utopique.

Arrivons à la détermination de l'expression liberté sociÂLË; et, tâchons de valoir mieux que le dictionnaire.

D'abord, que faut-il pour que la liberté sociale ne soit point une absurdiléf

-— Que le LIBRE ARBITRE soit démontré être une réalité.

— Puis, que faut-il pour que la liberté sociale soit réellement constituée?

— Qtie chacun àoit en naissant, et reste jusqu'à la mort, régal social de tout autre individu.

-^ Que faut-il, enfin, pour que la liberté sogialb^ dé- ^piohtrée tion absurde, puisse Se réaliser pratiquefl||nlf ^

i^ Que le sol soit entré è la propriété collective, après que le libre arbitre a été socialement démontré être une réalité.

le ferais injtlfê à ttes lecteurs, et je serais digne d'écrire dans le dictionnaire, si j'insistais davantage sur la valeur de l'expression liberté.

— UKVI —

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