LE DROIT
— liS Gazelle de France définit ainsi le droit :
— GLXZn —
c « — M. de Girardin nous défie de lui donner une déc finition du droit : il veut que tout lecteur la comprenne, « même appai*emment les esprits qui n*ont jamais réfléchi, « ceux qui n'ont acquis par l'instruction et l'étude aucun des c instruments de la pensée, aucun d^^iermes de la langue « des idées.
« « Si nous disons à M. de Girardin que, dans son accep- « tion la plus'haule, le droit est la ligne ]a plus courte, qui « va de la raison de Dieu à la raison de l'iHomme, réponse dra-t-il qu'il ne comprend pas cette définition ? Gela se c peut ; mais sera-ce notre faute, à nous qui la comprenons « irès-bien, et dont elle satisfait l'esprit et la raison?
« c L'étymologie nous dit que droit vient de direetus; c le dictionnaire définit le droit injuste raison, faculté dont « l'exercice est approuiv)6>par les lois naturelles et sociales;^ « Pour les Latins^ 1e) droit, jus, est la racine de justice. « Cicéron dit que « la première loi est la droite ralMn de «c Dieu. » Cette définition de Cicéron ^correspond à la nôtre.
<c « M. de Girardin a-l^iil voulu nous jeter dansia meta- « physique en nous forçant de définir une idée qui se cache « dans les profondeurs de l'esprit humain ? Veut-il nous en- « gager dans la controverse philosophique?
a « Qu'est-ce donc que cet esprit sceptique qui prend plaisir « à nier tout ce qui est de consentement universel chez tous « les peuples? Où va-t-il? Qu^»veul-il? — A. de Lourde doueix. » »
« — Je réponds à la Gazette de France:
«c Ce que je veux ! Je voudrais en finir avec tous ces mois « Icls que : Droit, Raison^ Justice, dont le sens varie et se a contredit selon les temps et les pays. Où je vais? Je vais « de ce qui est à ce qui sera ; je vais de ce que j'ai appris à « ce que j'ignore ; je vais du progrès accompli au progrès « subséquent; je vais de l'infaillibili lé présumée s'intitulant a Autorité à l'expérience constatée se nommant Liberté ; je « vais du Pouvoir qui ne sait pas au Savoir qui peut ; je vais
— OLXXIII —
c du servage corporel, qui a disparu en France, au servage « intellectuel qui lui a survécu; je vais de ce servage légal c de rintelligence au libre exercice de la pensée ; je vais de € la tutelle publique à la raison individuelle ; je vais des lois c émanant de la volonté d'un homme ou du vote d'une mac jorité aux lois dérivant de la nature des choses ; je vais de « Terreur reconnue à la vérité démontrée ; je vais du doule c détruit à la certitude acquise ; je vais de l'exceplion érigée
< en règle à la règle appliquée sans exception ; je \m, enQn, c de Tarbitraire à l'absolu. »
— Ab! vous allez à l'absolu, Monsieur. J'en'^^uis réellement bien aise! Mais qu'est-ce que l'absolu, s'il vous plait? M. Proudhon, votre co-sectaire en matérialisme, dit que Yabsoluesi une sottise. Et, en dehors des âmes immatérielles, éternelles, absolues, je dis que M. Ppoudhon a parfaitement raison, et qu'il n'y a que du relatif, que du relatif à la force, à la matière.
Laissons continuer M. de Girardin.
« — Si, dit-il, le droit, selon la définition de la Gazelle « de France^ est la ligne la plus courte qui va de la raison
< de Dieu à la raison de l'Homme, comment la Gazelle de K France explique-t-elle qu'il ait fallu à l'homme tant de c nècles pour faire si pètci de chemin? Qu'appelle-t-elle la « raison de Dieu? A quels signes se reconnaît-elle ? Par quels
< effets se manifeste-t-elle? Et comment, étant toute-puis- € santé, ne s'impose-t-elle pas? »
— Comment elle ne s'impose pas? Probablement : parce qu'elle a de bonnes raisons, étant raison éternelle. Et si, elle ne l'était pas, c'est qu'il n'y aurait pas de raison absolue, terme du voyage de M. de Girardin. Si, par exemple, la raison était : que notre expiation n'est point accomplie ; et que nous n'avons pas encore mérité de sortir de notre ignorance, de notre enfer; est-ce que M. de Girardin ne trouverait point cette raison suffisante?
c — L'homme, continue M. de Girardin, est né avec la fa-
— GLUIV — ■
< culte de raisonner; c'est par cette faculté exclusive qu'il
< est supérieur à tous les autres êtres vivants qui n'en ont
< pas été doués. »
— Exclusive, diles-vous. Allez donc dire cela à M. CousiUi à M. Flourens, à M. tout le monde, vous compris, moi seul excepté; et^ vous verrez beau jeu ! Vous oublie? donc : que, sentir c'est raisonner. '-'■
Puis doués. Doués par qui? Doués est très-joli t Au seio de rélernelle nécessité.
ff — Le raisonnement, continue M. de Girardin, est I*ex,erc cice de ses forces intellectuelles comme le iqouvem^nt est « l'exercice de ses fof ces corporelles. i>
— C'est dire : que l'homme est une machine. Et, vous voulez : que la liberté soit plus qu'illusoire au sein d'une machine! Je vous en fais mon compliment.
« — Que la pensée de l'homme, dit M. de Girardin, ait
ce rentière liberté de se mouvoir dans les limites qui lui sont
c propres : ce droit contesté, quoique incontestable, est le
« seul que je revendique pour tous: hommes et femmes^
« forts et faibles, savants et ignorants, riches et pauvres ; ce
« droit me sufBl; je n'en demande, je n'en comprends plus
« d'autre. »
— Que parlez vous de droit, Monsieur, vous qui niei le droit^ qui ne reconnaissez que le fait? Et, où se trouve la sanction de votre droit ?
€ •— Par les infractions portées au plein exercice de ce « droit inviolable, j'explique, ajoute M. de Girardin, les ré- « volutions du Passé, les contradictions du Présent, les âspl- « rations de l'Avenir.
« Raisonner est le Droit, tout le Droit, rien que lé Droit; « raisonner n'est.pas seulement le Droit, c'est aussi le De- « voir. »
— Ah 1 raisonner est le droit. El déraisonner aussF, sans
— cunr —
Joute, alors pourquoi avez^vous des Charentons? Pourquoi ne laissei-vDus point courir ceux qui tuenl leurs enfants pour leur éviter l'enfer; ou encore pour leur éviter la milèreî Croyez-vous que ces raisonnements sont plus saugrenus s que, l'abolition delà religion; l'abolition du mariage; 3t la fixation arbitraire du salaire ?
« — L'Homme, être pensant, dit M. de Girardin, a le droit m et le devoir de penser, c'est-à-dire de combattre par le rai- « Bonnement ce qui lui parait faux ou nuisible; c'est-à-dire « de défendre par le raisonnement ce qui lui parait juste ou m uUle. L'homme qui raisonne fait la société à son image; m elle est ce qu'il est; elle ne sait que ce qu'il a appris ; s'il m sait peu, elle est ignorante; toute notion qu'il acquiert ^ marque un progrés qu'elle fait. y>
-^ Vous croyez, Monsieur, que l'homme fait la société. L'bomme alors n'est donc pas une machine? Eh bien I donpez-vous la peine de lire, plus loin, la lettre que M. de Lamartine m'a fait l'honneur de m'écrire. Vous y verrez : que Iq ^Qçiété se fait toute seule. Et, en votre qualité de matéria- Ii9te, Yous devriez penser, coRime M. de Lawarline panthéiste.
« -^ Guerres de nations A nations, continue M. de Gi- € vardin, févolutions de peuples A gouvernements, proscripf tiens de partis A partis, exterminations de cultes A cultes
< ne sont toutes que les effets d'une même cause '. la rivalité % entre la force matérielle, le droit du plus fort, ef là force 4t iatellectuelle, le droit du plus capable. »
!r- Vous voudriez peutrêtre : que, Goliath je mît à genoux devant Ççarron ? En fait de force, Monsieur, tous les sopbismes de.Scarron ne valent pas un coup de poing de Goliath,
« ii*r Que cette rivalité, oentinue M. de Girardin, renire
# dans ses limites naturelles» c'eal^-A-dire que la force ma-
< térielle n'ait plus à lutter que contre la force matérielle : le f plus fort contre le moins fort; que la force intellectuelle
• n'ait plus à lutter que contre la force intellectuelle : le plus
— GLXXVI —
capable contre le moins capable ; qu*on cesse de mettre aux prises entre elles deux forces trop différentes pour qu'elles puissent être rationnellement rivales, et aussitôt, cofpme le feu s'éteint faute d'aliments, cesseront exterminations successives, proscriplions mutuelles, révolutions périodiques, guerres intermittentes ! « A la force abusive opposez la force supérieure, au raisonnement spécieux, opposez le raisonnement irréfutable ; mais n'opposez pas la force au raisonnement ; et lorsque vous vous nommez Guizot, réfutez ou faites réfuter, si vous le croyez nécessaire, Lamennais, mais ne l'emprisonnez pas ! « Est-ce qu'en 1840 Lamennais, le grand écrivain mort hier et dont la France porte aujourd'hui le deuil, est-ce qu'en 1840 Lamennais s'était aposté derrière une barricade? Est-ce qu'il avait dépavé les rues? Est-ce qu'il avait porté un sabre? Est-ce qu'il avait chargé un fusil? Est-ce qu'il avait braqué un canon? Est-ce qu'il avait lancé un obus? Non, il avait raisonné; il était dans rexercice de son droit.
« Guizot faisant écrouer Lamennais, au lieu de le faire réfuter, personnifie, non le triomphe moral de la force intellectuelle sur la force inintellectuelle, mais la victoire légale de la force matérielle sur la force intellectuelle. A ce compte, le lion qui a dévoré l'homme serait donc supérieur à l'homme?
« Faire incarcérer, dès qu'on en a le pouvoir, le détracteur ou le contradicteur qui vous donne tort, au lieu de démontrer qu'on a raison, est une chose qui paraît encore en France ce qu'il y a de plus simple et de plus légitime. Cependant que dirait-on de deux interlocuteurs dont l'un répondrait à l'argument de l'autre par un coup de pistolet tiré à bout portant? Celte façon d'échapper à l'embarras d'une réplique, cette façon de condamner au silence son interlocuteur, en le tuant, prouverait-elle que la supériorité du raisonnement était du côté du survivant? Qu'en pense-t-on ? Le sentiment d'indignation qu'inspirerait une
— CLXxni —
« telle monstruosité, un tel abus de la force matérielle est le « sentiment qu'inspirera un jour toute manière analogue, se • « fût-elle appelée loi, de' mettre hors de combat la force in«
< tellectuelle. #
— En époque de force, Monsieur, le lion qui dévore, et le fort qui tne le faible, ont seuls raison. Vous voulez que Ton tue les incendiaires dans Tordre matériel ; et vous ne voulez pas, quand on^st le plus fort, que l'on tue les incen-* diaires dans l'ordre social? Nous traiteroQ^ celte question en parlant de la liberté de la pr|^e. ^
j.^ « — Qu'il .me soit permis ici^ afin de mieux préciser ma ,
< pensée, continue M. de jSirardin^ de rapporter substantiel- « j^ement une conversation que j'eus, il y a peu de temps, « dans mon cabinet, avec une notabilité républicaJne à lace quelle j'adressais la parole pour la première fois.
« Cette notabilité républicaine, fort connue dans les bu* « ro^x du National et de la Réforme^ avait joué un r^le . « actif dans le prologue de la Révolution du 24 février.
« S'être servi de la force^imalérielie pour remplacer la « Monarfihie de 1830 par la République de 1848, lui^pa* « raissait tout simple, et, sinon légal, parfaitement légitime; « mais, quoiqu'elle approuvât sans restriction le 34 février, « elle blâmait sans mesure le 2 décembre. Elle admettait « qu'on renversât un gouvernement en procédant de la base « au faite; mais elle n'admettait pas qu'on le renversât en « procédant du faite à la base; en âbyiitres termes, elle ad* « mettait la révolution opérée par en bas, mais elle nf admet* « tait pas la révolution opérée par en haut^ elle glorifiait les « coups du Peuple, mais elle flétrissait les coups d'État. «
« « — Si les coups du Peuple sont plus légitimes que les « coups d'État, expliquez-moi donc, luidis-je, sur quel droit a se fondèrent les membres du Pouvoir exécutif pour flétrir « la tentative du 15 mai (1)? Expliquez-moi donc^en quoi
(4) Proclamation de la commission du porvom exécutif. «t Un crime a été commis conlic rAssemblce iiationale. Quelques faclUua
« les occupants de rHôteI-de-ViI1e du S4 février furent « moins « factieux » que les occupants de l'Hôtel-de- « Ville du 15 mai, ainsi qualifiés dans la proclamation des « membres de la commission du Pouvoir exécutif? Explifi qupz-moi donc, quelle différence yous faites qntrp \e^ pre- V miers pt les seconds, sinon que ceux-là réussirent Ip 24 a février, et que ceux-pi échouèrenf le 15 mai? Contre les a occupants du 1 5 mai, qualifiés de fag:|:ieux par les réoccu- <? pants du 24 février, invoquefez-voiis le suffrage universpl, « invoquerez-vous le vote du 20 avril? Si vous yous retran^ tt chez derrière le suffrage universel, que répondrez-Tous tt aux occupants du 2 décembre, qui vous opposeront les « votes de décembre 1851 et les votes de décembre 1852? <f II faut être franc, il faut être catégorique : votre triomphe, « le 24 février, décoré sous ce beau nom : « La majesté du « DROIT, » ne fut que le triomphe du plus fort sur le plus a faible, et la preuve de la vérité de ces parqles, c'est que a demain, si vous triomphiez de nouveau, vous seriez encore « obligés de faire ce que vous fîtes, vous et vos amis, les 1 5 « mai et 24 juin 1848! Est-ce vrai?pQnc, vous n'avez pas « de critérium^ donc vous n'avez pas de mesure, donc vous « n'avez pas de balance pour reconnaître, mesurer, peser « qui a tort pu raison, qui rentre dans le droit et qui en « sort!» » .
« Mon visiteur pe pouvait pas répondre à rinterpellation ; « aussi réluda-t-il. »
r- Qu'est- ce que cela prouve. Monsieur ? que vous aviez affaire à un homme encore moins fort que vous en longue* Il devait vous répondre : En époque d'ignorance sur la réalité du droit, il n'y a que la force qui puisse être critérium de droit. Quand je suis le plus fort, j-ai raison. Quand je suia le plus faible, j'ai tort.
M ont tenté de Tioler lâ souveraineté du peuple. DeTant eel attentat^ tos r#« (« présentauts sont restés calmes et fermes; la majesté do MOiT l'a taporté u sur la force brutale. »
— GLXÎIX —
. « -^ Après avoir constaté qu'il réludait, continne M. de « Sirardin, j'ajoutai :
« « Le Droit est un mot qui a un sens différent, selon
^ qu'il s'applique à Tétai de barbarie ou selon qu'il s'apa plique à l*état de civilisation. Lorsqu'il s'applique à 1-état
. « de barbarie, Droit signifie le plus forl; lorsqu'il s'ap- « plique à Télat de civilisation, iProi/ signifie le plus ca- « pMe. Le droit du plus fort s'atteste par la victoire maie térielle; il a pour armes tout ce qui tue. Le droit du « plus capable s'atteste par la victoire morale; il a pour « armes tout ce qui vivifie. Le 24 février, qu'avaient a donc à faire le soir les vainqueurs du matin ? Ils avaient « à faire une courte proclamation où ils eussent dit tout « simplement : — Le pouvoir se prend au risque de le « perdre. Il y a deux manières de nous attaquer : ou par la « force matérielle ou par la force intellectuelle. A ceux qui « nous attaqueraient par la force matérielle, nous répondrons « par l'emploi de la même force, de façon à leur prouver que « nous sommes les plus forts, et que nous ne craignons pas « l'agression; à ceux qui nous attaqueraient par la force in- ^ « tellectuelle, nous répondrons par l'emploi de la même « force, de façon à leur prouver que nous sommes les plus « capables et que nous ne craignons pas la discussion. Oquc, « que les partis vaincus choisissent leurs armes ! ^ulentrils
< se battre? La force sera repoussée parla force, mitraille « contre barricades, fusils contre fusils. Entière liberté. Au « plus fort le pouvoir ! Veulent-^ils discuter? Le raisonnec ment sera réfuté par le raisonnement, discours contre di^ « cours,journauxcontrejournaux. Entière liberté. Au plus « capable le pouvoir! Mais lorsqu'on peut raisonner et se
< conduire en êtres doués de la faculté de discuter, pourquoi « se battre et se conduire en êtres dépourvus de la faculté « de penser? Vaincus et vainqueurs, désarmons donc raa- « tériellement, et ne nous combattons plus qu'intcllectuelle- « menl^ pap4es moyens auxquels l'industrie doit se§ victoires « el la science ses conquêtes. » »
— CLZXX —
— Et vous croyez que les trente et quelques millions de prolétaires, après vous avoir donné de bonnes raisons pour ne plus être exploités, comme je vous en donne pour vous démontrer la nécessité et la possibilité de détruire le paupé-* risme, se contenteront des dithyrambes qu'il vous plaira de leur siffler appuyé sur vos baïonnettes? tant que vous serez le plus fort, Monsieur, vous aurez raison; quand vous ne le serez plus, vous aurez tort.
« — N'étant interrompu par aucune objection, continue « M. de Girardin, quoique cette doctrine frappât pour la « première fois les oreilles de mon auditeur et dût Tétonner, « je continuai en finissant par ces mots :
« (c Dans cet ordre d'idées , les mots crime et factieux < qui émaillent toutes les proclamations affichées les 15 mai (c et 24 juin, proclamations signées de tous vos amis de la a commission executive, ces mots n'ont plus de sens. Qui- « conque exerce le pouvoir social, l'exerce à ses risques et « périls. C'est à lui d'être ou le plus fort si on l'attaque, ou « le plus capable si on le discute. La faiblesse qui a le desu sous dans une lutte a un nom; elle s'appelle faiblesse; « l'ignorance qui a le dessous dans une discussion a un « nom; elle s'appelle ignorance. Pourquoi donc les appeler a crime? Pourquoi donc les appeler factions? N'a-l-on pas « vu assez de fois les mêmes prisons réunir le proscrit et le « prescripteur, celui-là tendre la main à celui-ci en s*a- (c vouant intérieurement que s'il avait eu le même pouvoir *<« il eût déployé la même intolérance? L'insurrection qui « échoue est un risque qui se paie. Pourquoi les révolutions « nç se terminent-elles pas? c'est qu'elles se démentent « foules; c'est qu'elles ne finissent jamais par où elles com- « mencent toujours : en proclamant la liberté. Lesrévolu- « tiens sont la lutte du pouvoir individuel contre le pouvoir « public, du mineur qui sera majeur demain contre le tuteur, « du serf intellectuel contre le suzerain légaL Le pouvoir « change de mains, mais ne change pas de nature : voilà
« pourquoi une révolution qui s'éteint n'est jamais que le
« prélude d'une révolution qui s'allume. Séparation absolue
« entre ce qui constitue l'empire de la force et ce qui consti-
« tue l'empire du raisonnement sans autres limites que lui-
« même; — telle est l'œuvre qui a été manquée trois fois :
« en 1789, en 1830, en 1848, et qui est réservée à l'a-
« venir! » »
— Oui, Monsieur, séparation absolue entre ce qui constitue l'empire de la force et ce qui constitue l'empire du raisonnement. Et, pour cela, il faut briser la série d'une manière absolue : entre l'homme, ou le raisonnement, d'une part; et la brute, ou l'instinct, d'une autre. Car, si le chien est sensible, fouetter un chien et fouetter un homme, c'est un seul et même crime. Mais, je suis fou, de vous parler de crime, à vous qui niez le droit !
« — Entière liberté de penser : voilà donc, continue M. de « Girardin, ce que j'appelle non pas un droit, mais le Droit.
« Je dis plus, je dis que l'homme n'a pas la liberté de ne « pas penser.
« L'homme qui ne pense point, l'homme qui ne raisonne « point, n'est pas un homme, et si un homme qui pense « pouvait mangeï' la chair d'un homme qui ne pense pas, « il ne serait point impossible de démontrer que celui-là « n'est pas anthropophage. »
— Cela signifie, sans doute,^rêtre qui ne souffre ni ne jouit. Car, tout ce qui souffre et jouit, raisonne. Et, où s'arrêleqî, s'il vous plaît, la jouissance et la souffrance? Les chauves-souris, qui ne sont pas très-éloignées de l'homme, en sont-elles? Et quand vous mangez du cochon, mangezvous de l'homme?
« — L'homme, continue M. de Girardin, qui, au lieu de « raisonner, se bat, — déchoit. »
« L'homme qui, au lieu de se battre, raisonne, — s'élève. « Penser est plus qu'une liberté, c'est une nécessité.
« La nécessité de penser^ conséquemment de satisfaire ce « besoin par la parole^ par l'écriture, par rimprimerie^ par « l'élude^ par l'enseignement, par la discussion, par le rai- « Bonnement^ existe au même titre que la nécessité de man- « gér, de boire, de dormir, de marcher. Cette nécessité
< porté avec elle-même ses limites.
« Limiter la nécessité que l'bomme a de raisonner, n*est
< pas moins abusif qu'il le serait de limiter la nécessité que « rtibmitlë à de iilânger. »
-— Et pourquoi, s*il vous plait, n'empécherais-je pas ub bomme de manger j et, pourquoi ne le mangerais-je pas moi-même, si j'y trouve un avantage, et que je sois le plus fort? y a-t-il une raison pour cela? Voyons, Monsieur^ vous qui aimez tant le raisonnement, répondez, et répondez sans galimatias!
a *— On ne rationne, continue M. de Girardin, que ceux tf qui ne se nourrissent pas eux-mêmes; ,on ne rationne que « l'enfant* le soldat et le serviteur,
< En dehors de l'enlière liberté pour tous de raisonner, a Je n'admets point, je ne comprends point ce qu'on décore tt de ce nom abstrait : la Raison, pas plus que je ne comprena drais une addition sans total, une multiplication sans proa duit, une division sans quotient; la Raison, c'est ce que ce le raisonnement démontre. »
— Cependant, Monsieur, vous comprenez le raisonnement sans raisonneur réel. Je vftus assure que c'est infiniment plus difficile. C'est comme si vous compreniez que deux et deux font sept. "*?
« — Démtfnlrez-rndi, cotltinue M. de Girërdill^ que toiis « avez raison en me mettant dans l'impuissaince de vous dê-« « montrer que vous avezlort, mais ne me dites plus magis-
« iralement : la Raison! » ^ ♦
i— Et à quoi servira de vous démontrer? il n'y a pires ^ sourds 4uei 66ux qui ne toulent pâs entendre. ^
tf AL. Qb*est-ce (tue la Raison? continue M, de Girardin.
« Le Raidon d'un siècle est-elle la Raison d'un autre é sièciet La Raison d'un paj^s est-elle la Raison d'un autre é pa)râ?La Raisoti d'un homme est-elle la Raison d'un autre ie boAme? LËRdlsbn selon Descartes, Mallebranche, Locke^ < Lèibâitz^ Kant, est-elle la Raison selon Arnàuld, Bossuet^ tf Hobbes^ De Maistre?
1 y Rdison h'est qu'une quëstibn de temps; là Raison « n'est qu'une question de nombre) elle eût rëlbtlve; elle « n'est pas absolue. »
— Ah! la Raison n'est pas absolue! Et, pourquoi diable^ TotiS étes-votts mis en toute pour arriver à l'absolu? vous oubliez donc ce que vous dites d'une page à une autre?
« «— La Raison, continue M. de Girardin, est au raison- « nement ce que la récolte est à 'la semence. Telle semence^ « telle récolte.
* Direz-Vôus qu'eti tii'eipHtnaiit en termes si positifs et si tt rudimenlaires, j'essaie de vous jetëb dahs Id nlétaphyslque, 8 J'éâsaië dé vous ë^agét dans la contrdversë philds6tlhi(|ue, <c j'essaie de vous égarer dans la définition d'Une idée qdl « Se cache ddtls les prôïFbndeuts de l'esprit hiiinëin? bireza vous encore que je suis un esprit sceptique qui prend a plâisii' à tiiél^ ttJtit ce qui est du CdnSentemeni iittivefsel à chez tôiis les t^euples?
« Citez-moi donc, ô mon contradicteur, Un feebl {ioirtt sur «I lfe(îuel toiis les tîëtiplës aient éié d'accord. Un éeul point « star lequel lé cbhSëntéHiehl Universel dont vous parlez ait <c existé!
t Nbil ; je ne suis jibint isceptiquë, car je crois fermement tf à l'impuissance de la force et à la tbUië-puissatice définitive « dll J)rdtt, tel que Je Viens de l'expliquer et tel que je le dé- <c finis en disant : C'est le raisonnement sans autres limites a que l'erreur ou la vérité, sans autre juge que l'évidence, a sans autre, peine que l'absurdité. »
— ÀiûBl^ tbus prêcherez que les actions b'ont ttUCUbe
— CLXXxnr —
responsabilité après la mort, et cela avant que la science ait démontré que cette proposition est digne de Gbarenton, ce qui alors ne la rend plus dangereuse; vous incendierez la société, et vous vous renfermerez dans l'irresponsabilité de votre ignorance. Traduit au tribunal de Voltaire et de Rousseau, qui n'étaient pas intolérants, vous eussiez été con* damné à mort.
L'article qui précède de M. de Girardin est une périphrase de ce qu'il disait il y a trois ans.
« — Je ne crois pas aux gouvernements de droit; je suis « pour les gouvernements de fait. »
{Presse dû 9il mai 1851,)
— M. de Girardin qui ne veut pas aujourd'hui que la raison puisse prononcer d'une manière absolue^ avait dit,
il y a trois ans :
c — Mon collègue, M. Chambolle m'accuse de m*étre voué € à ta recherche de l'absolu.
c Oui, cela est vrai, et c'est là une accusation que je m'ho* « nore d'avoir méritée.
« Est-ce que l'arithmétique qui n'est pas absolue est la vè- € rite?
« Est-ce que la justice qui n'est pas absolue est la justice?
a Est-ce que la balance dont la précision n'est pas absolue « est véritablement une balance?
ce Est-ce que si je rendais à M. Chambolle 4 francs 50 en « monnaie lorsqu'il me prie de lui changer une pièce de . « 5 francs, il trouverait que je lui rends son compte?
<c Chercher l'absolu est le moyen de trouver la vérité. »
« Je le cherche donc sans relâche. »
(Pm^edu 5 juillet 1851.)
— M. de Girardin fait bien de chercher l'absolu; c'est la recherche de l'immatérialité des âmes, qui doivent être éternelles> absolues, ou ne point exister. Mais, si M. de Girardin cherche l'absolu au sein de la matière, c'est le pendant de la
— CLXUY —
recherche d'un bâton n'ayant qu'un bout, et d'une montagne sans vallée.
Disons maintenant où conduit la négation du droit, quand on est logique.
c — Mais enfin, se fait demander M. Proudhon, qui fera « respecter les lois? Esl-ce que vous ne voudriez pas non
< plus de lois?
« — Non. » {Voix du peuple.)
— Est-ce clair? Voici qui Test encore davantage.
« — Ainsi, se fait dire encore M. Proudhon : plus d'in- « térêt, plus de gouvernement, plus de constitution, plus
< d'association, plus de lois ! L'anarchie dans le capital, c dans le travail et dans l'état ; l'anarchie partout et toujours; « voilà ce que vous appelez organisation, solidarité, garantie, « progrès! vous supprimez les institutions et vous appelez c cela instituer la société ! Détruire^ pour vous, est synonyme « d'édifier! C'est ainsi que vous entendez réaliser la devise « républicaine : liberté, égalité, fraternité ! quel paradoxe t « quelle ironie! »
— Et là-dessus M. Proudhon se répond :
« — Que voulez-vous? Les langues anciennes et modernes « ne me fournissent pas d'autre terme pour rendre ma « pensée, pour exprimer dans sa simplicité el sa grandeur « l'idée révolutionnaire. Oui : anarchie! C'est-à-dire, « pour les nations mineures, chaos et néant; pour les na- « tiens adultes, vie et lumière. Anarchie complète , ab- « SOLUE : » {Id., Id.)
Vous voyez : que M. Proudhon ne veut ni loi ni droit; ni aucune espèce d'unité, puisqu'il veut l'anarchie. Eh bien, écoutez !
« — La nation ne peut exister sans unité et sans droit. » (M. Proudhon, Philosophie du progrès, 1853.)
— Si, après tout cela, vous n'êtes pas conlent de M. Proudhon et de M. de Girardin : vous êtes peu raisonnable !
— cttttn «.
^ Tbfbtld ! fet soj^oits clélf : Sùûfakm^M partMt^ M hl^ latmment à l'ordre, qu'est-ce que le droit?
'•^ ie vais vous le dire :
Le DROIT : c'est la règle des actions tant individuelles qiié sociales. •
Toute règle doit avoir une sanction.
Trois espèces de sanctions différentes peuvent sattclioaner ie droit. Ei^ pas une quatrième.
4^ La force brutale.
La rêgie^ tiUânt à l'ordre^ eât bontië i tant (itle cette Sàfac;^ tïdn est suffisante t)oilh ëri assurer Tapplltàtion. Qiiaaâ cette âatlctloii devient insuffisante, il eti faut une dutrë, soMpèitiB iè mm sodlile.
â La force transformée en droit et Basée sur une inquisition.
La règle, quant à l'ordre, est bonne : tant que cette sauction est suffisante pour en assurer l'application. Quand celte sanction devient insuffisante, il en faut une autre, sous peine de mort sociale.
3^ La sanction religieuse, démontrée d'une manière rationnellement incontestable, et basée sur la vulgarisation de. cette démonstration.
La règle^ alors, est l'expression de réternelle raison ) et Tordre, qu'elle procure^ est immuable comme la vérité.
Si vous avez compris, j'en suis bien aise ! Si vous n'avei pas compris, tant pis pour vous.