SOL
-« Vous Toyei que^ selon M. de Lamartine, partout où il y a une fraction s^)Cialè qui possède le sol, le complément de cette fraction est esclave. Pardonnez-moi cette incartade, je vous prie; mais, j'aime à appuyer mon dada sur Tautorilé de M. de Lamartine.
a — Qui possèdent le sol, dit-il, et ont leur garantie d'existence au « moins dans leur patronage; classe qui, aujourd'hui, livrée à ellû- < même par la suppression de leurs patrons, et par Tindivipualishb, « est dans une condition puie qu'elle n'a jamais ^té„. »
— Encore pardon, lecteurs! vous voyez : que, selon M. de Lama^> tlne, le peuple n'a jamais été aussi malheureux qu*il Test depuis l'organisation sociale de 1789*
« — * Classe continue M. de Lamartine, qui a reconquis des
« DROITS STÉRILES, SANS AVOIR LE NÉCESSAIRE, ct remuera la société jus- « qu'à ce que le socialisme ait SUCCÉDÉ à Todieux individualisme, »
{Voyage en Orient.)
— J'en demande mille pardons à M. de Lamartine, mais l'individualisme n'est autre que l'expression de l'homme, n'est autre que le raisonnement. L'ordre ne peut pas consister à détruire l'indivùkudisme; l'ordre consiste : dans l'harmonie entre l'individualisme et le socich lisme. Vouloir anéantir Tindividualisme, c'est vouloir anéantir toute propriété individuelle, c*est vouloir établir le communisme absolu. Estce en se faisant l'apôtre du communisme absolu, que M. de Lamartine se figure défendre les bases de la société?
Mais, encore une fois, ceci, peut-être, est une nouvelle boutade poétique. Voyons !
« — La Convention s'efforça de créer le seul communisme nui, ete. » {Voyez plus haut.)
— Est-ce que M. de Lamartine s'imagine, que : vouloir conserver le paupérisme; vouloir nourrir etc., etc., les pauvres aux dépens des propriétaires; et vouloir les faire travailler dans des ateliers nationaux, toujours aux dépens des propriétaires; ce soit là défendre les bases de la société? A cet égard, j'en appelle à M. de Lamartine lui-même.
Je sais que M. de Lamartme pourrait me citer des passages en complète opposition avec ceux que je viens de présenter à ses critiques. Mais, un homme d'État, un homme qui veut défendre les bases de là société, qui veut mettre l'accord au sein de la société, devrait commencer : par se mettre d'accord avec lui-même. Je sais que M. de Lamartine a dit ;
« Il faut que le but des partis soit vague et indécis, comme les pas- « sions et les chimères de chacun de ceux qui les composent. »
— Mais les partis ne peuvent conduire qu'à l'anarchie; et M. de Lamartine est digne d'être un homme d'ordre. Désormais, quand il écrira^
il aura un but qui ne ê&m ni vague ni indécis; et il saura ae neUra à Tabri dea chimèrea et des passions de Tépoque.
En présentant ces observations à M. de Lamartine^ je suis certain qu'il verra, dans ma franchise^ l'expression de mon admiration pour son talent, pour sa bonne foi, sa probité. J'ai traité mon ami M. da Girardin^ avec la même franchise; et| cela ne l'a pas empêché de ma continuer son amitié. Je n^al jamais eu l'honneur de voir M. deLaraar* tine; et, ie suis persuadé ; que^, ce que je viens d'écrire, ne diminuera, en rien, la haute estime, dont il a eu la bonté de me donner TasQurance dans sa lettre.
Passona à un autre témoignage d'estlmei dont ]*at été infiniment flatté. Il est de M. A. de Gasparin :
A Monsieur,
a Votre livre m'a été adressé à Orange où je n*habite pâs. Il s*y est « arrêté longtemps, et vient enfin de me parvenir,
a Je nii'empresse de vous en remercier et de vous dire qu'ayant patte couru les c^nt page^ du second volume que vous m'aviez indiquées, « j'ai conservé de cette lecture un sentiment de véritable respect pour ft la droiture courageuse avec laquelle vous poursuivez la vérité,
a Mais vous ne serez pas très-surprîs si j'ajoute que sur plusieurs « questions graves, nous sommes aux antipodes. Vous êtes socialiste a (dans un sens très-élevé, je le reconnais) et je suis tout simplement
d iNDtVtDtALtSTK LlbÉftAL. »
^ Qu'il me soit permis de déplorer ici, une fois de plus, les tristes effets des logomachies, qui, dans notre époque, ont généralement lieu, même entre les personnes qui ont le plus d'instruction et de bonne foi. Par exemple : que signifie individualiste? G*est, si je ne me trompe, partisan des individus^ des individualités, fit que signiûe H^ béral? C'est, si je ne me trompe encore> partisan, ami de la liberté. Eh bien ! lequel, vis*à-vis de la raison, est le plus invidualiste, le plui libéral : de M. de Gasparin, partisan de l'antropomorphisme, négation des individualités et de la liberté; ou de moi, démontrant la réalité dea individualités, la réalité de la liberté? Si maintenant, nous nous plaçons sur le terrain social, le pseudo-individualisme, le pseudo-libéralisme de M. de Gasparin conduisent la société à Tanarchie, mort ou agonie so« claie; tandis que rinditldualisme réel, la liberté réelle, relatifs non plus à une foi, mais relatifs à la science, conduisent la société à Tordre, vie sociale. Si M. de Gasparin me faitThonneur de relire les pages &21-223 de mon premier volume, il y verra que^ pour tous leg temps possibles, l'ordre social, c'est l'harmonie entre Tindividualisma et le socialisme; entre les propriétés individuelles et la propriété coU lective.
« — Vous prétendez, continue M. de Gasparin, nous amener à la « propriété cdlective, et je n'ai foi qu'en l'action personnelle*. • » -^ Nouvella logomaehia^ntfe M« 4« Gasparin at moi. Sanai
doute^ M. de Gasparin ne veut point TAnarchie de M. Proudhon; il ne veut point exister sans autorité^ sans lois. Eh bien ! Tobéissance à Tautorité^ aux lois^ basée soit sur une foi commune^ soit sur la science commune^ est une soumission commune^ une soumission collective; tandis que la consécration de la liberté sociale assure la libre action des individus, dans le cercle tracé par la raison. Est-ce que M. de Gasparin voudrait de la liberté des passions?
« — Et je crois, continue M. de Gasparin, que TÉtat se mêle de beau- « coup trop de choses. »
— Nouvelle logomachie sur le mot État, Sous la souveraineté de la force, TÉtat est exclusivement composé des forts. Et cela doit être alors. Car si alors, il était composé de tous, Tanarchie serait la suite inévitable de cette composition. Dans ce cas, TÉtat se mêle sans doute de trop de choses pour les faibles. Mais lo despotisme, tant qu'il est possible, est préférable à Tanarchie; comme la vie est préférable à la mort. Sous la souveraineté de la raison, au contraire, TÉtat se compose de tous. Et alors, TÉlat se mêle de tout ce qui est relatif à tous, en laissant à chaque individu, toute sa liberté d'action, toujours dans le cercle tracé par la raison. Faut-il qu'un père puisse assassiner sa femme et ses enfants ?
a — J'ose affirmer d'ailleurs, continue M. de Gasparin, que, pas « plus que vous. Monsieur, je ne suis hostile aux réformes utiles...»
— Nouvelle logomachie sur le mot réforme. Quand un habit est usé jusqu'à la corde, est-il possible de le réformer? Non, il en faut un neuf. Quand les bases de la société sont usées jusqu'à impossibilité d'ordre, faut-il les réformer? Non, il en faut de neuves. Eh bien ! leç bases de la société qui existent depuis l'origine sociale sont : au moral, l'antropomorphisme; au matériel, l'aliénation du sol. J'ai prouvé jusr qu'à satiété que, ces bases sociales sont devenues anarchiques. Donc la société ne doit pas être réformée, mais radicalement renojivelée. Je prie M. de Gasparin de ne point s'occuper des questions secondaires, avant d'avoir résolu la question capitale des nécessités sociales. Si l'antropomorphisme et le matérialisme ne doivent pas être anéantis, sous peine de mort sociale; si le sol ne doit point entrer à la propriété collective, sous PEINE DE scoRT SOCIALE; tout ce quo je dis, ne vaut pas une obole.
« — Quand, continue M. de Gasparin, je faisais partie de la Cham- « bre des députés, je ne cessais de répéter à la tribune que les vrai^ « conservateurs étaient ceux qui savaient avancer, et qui ne faisaient « grâce ni à la corruption ni aux abus.
« Je crois qu'on peut et qu'on doit faire beaucoup pour les classes « pauvres... »
— Ce n'est pas le tout d'avancer, il faut encore être dans le bon •hemin, sous peine de s'éloigner du but, en raison même de la rapi-
— iOo —
dite de sa marche. Avancer vers le soulagement des classes pauvres, vers la charité légale, c'est marcher à la mort. Ici encore, il y a une question préalable à résoudre : le paupérisme, qui croît nécessairement sur une ligne parallèle à la richesse, doit-il, en présence de Tincompressibilité de Texamen, être anéanti, sous peine de mort sociale? Si cela n'est point, tout ce que je dis ne vaut pas une obole.
« — On devrait, continue M. de Gasparin, les défendre contre les a excès de l'exploitation industrielle, en réglant par des conventions « internationales le nombre des heures du travail. y>
— Des conventions internationales devraient bien aussi stipuler qu'on ne se battra plus, et que désormais ce ne sera plus le plus fort qui aura raison, mais le plus faible. Quand un homme du mérite de M. de Gas])arin a recours à de pareils arguments, il est bien près de se rendre à la raison. Ici, je dirai à M. de Gasparin : qu'il est complètement socialiste, et de la secte de M. de Girardin.
« — On devrait, continue M. de Gasparin, les défendre contre
« une autre exploitation, en proclamant la liberté du commerce... »
— La liberté du commerce, au sein des nationalités, conduit au neo plus ultra de l'exploitation des faibles. Si, après m'avoir lu, il restait à M. de Gasparin l'ombre d'un doute à cet égard, je m'engage à les lever tous jusqu'au dernier.
« — Qui, continue M. de Gasparin, diminuerait le prix des
« objets de consommation. »
— Nouvelle logomachie sur le mot prix» Dans mes deux premiers volumes, et dans mes deux derniers j'ai expliqué vingt fois : comment tout prix quelconque d'objets de consommation est toujours cher et bon marché en même temps : parce que chaque objet contient toujours travail et capitial; et que, lorsqu'un objet est cher relativement au capital, il est à bon marché relativement au travail; et réciproquement. J'ai démontré, en outre : que sous la dommation du capital, plus les objets sont à bon marché et plus le travail est exploité.
tt Quant à l'organisation socialiste, continue M. de Gasparin,
« c'est le despotisme pur et simple, malgré les intentions de ses cham- « pions. »
— Je conçois : que le socialisme de M. de Gasparin, qui veut conserver le paupérisme; qui veut avancer vers la charité légale pour soulager les pauvres; qui veut fixer arbitrairement les heures de travail; qui veut la liberté du commerce au sein des nationalités; conduise à une anarchie qui rende le despotisme inévitable... pour aussi longtemps que possible. Mais, que le despotisme puisse exister, sous la domination du droit démontré réel à tous et à chacun, c'est ce que M. de Gasparin ne concevra point., après y avoir réfléchi.
— it)6 —
« — Comment, continue M. de Gaspàriri, empêcherall-ôti que le ^o- « laite actuel ne se transforme en salaire passé ? »
— Mais, on ne Tem péchera pas. Monsieur; puisque Timpôt frappe axclusivemcut sur ce salaire, sur cette richesse, quand le travail do* mine; comme Timpôt frappe exclusivement le salaire actuel ou le Ira» vail, quand le capital domine. Je prie M. de Gasparin de relire à cet égard, ce qui se trouve dans mon second volume p. 270-274*
« — Avez-vous calculé, continue M. de Gaspafln, toute retendue deS « mesures réglementaires et inquisitorlales qu'exigera bientôt cette « tentative de réaliser une égalité contre nature?»
^ le me suis creusé Tesprit pour découvrir la mofnda nécessité de mesure réglementaire et inquisitorialei II m'a été impossible d*cn dé** couvrir Tombre* Si M. de Gaspariti avait eu la bonté de ffl*en indiquer une, il m'aurait rendu service.
Et quand donc ai-je songé à réaliser une égalité contre nature? Le plus capable, le moins paresseux gagne plus; le moins capable, le plus paresseux gagne moins. En vérité, ces Messieurs finiront par me donner trop bonne opinion de moi-même. Quand des hommes comme MM. Barrot et Gasparin n'ont que de pareilles objections contre rni système, il faut que ce système soit basé sur la vérité, et cesse déporter le nom de système pour prendre celui de vérité.
« — 11 est possible, continue M. de Gasparin, qu'ôflfttîtte altt^ tes « riches ; mais ce qui est oertam, «'eet que les paurres seroet plus « pauvres que jamais. »
<— Gomment I les riches seront ruinés : et on ne leur prend pas une obole; et l'on assure la sécurité de leurs propriétés l Cest le socialisme de M. de Gasparin^ qui, non seulement ruinera les riches par L'anar*^ ohieoù il conduit; mais eneore eompromettra fortement leur existence*
Gomment, les pauvres seront plus pauvres que jamaj»;! quand chacun a sa part inaliénable dans la propriété colkotive du soi et de la plue grande partie des capitaux produits par les générations passées; quand les enfants ne seront plus à la eharge des panmts; quand les salaires seront au maximum possible des circonstances, etc., etc. En vérité, M. de Gadpafm me rendrait fier, si Jç ne devinais : qu'il n^ fatt des objections aus^l faibles, sans les appuyer gur aucune raison, que pour donner de la force à mes arguments.
« -^^ Je ne (Muirale eemfirétidre d'aittettfij ecttCimie M. de Gatpafin, « |K)urqttoi la {HKipTiété du sol HuraH un autre esu'aetèM que toute 4 autre ; c^est toujours du îfcm^ ûôe^imidê et f» eenaéqueni ce qu*U n y a de plus légitime im monde..... n
— Comment, le sol est l'œuvre de rhdffiaiïtté t Vôii$ tpyei bien qiie M. de Gasparin veut me venir en aide.
« — En ruinant et pourchasMOt ce travail «ccumuté^ toUs décou^ « ragez le travail et l'économie, voilà tout. »
— Gomment! les salaires sont au maximum possible des circonstances^ et aussi la production; puis vous appelez cela décourager le travail?
Si M. de Gasparin avait voulu m'attaquer sérieusement, il aurait dit: vos conséquences sont que les salaires, la production, et la consommation sont au maximum possible des circonstances sous la domination du travail ; mais les prémisses dont vous tirez ces conclusions sont fausses par telles et teUes raisons. ËtM. de Gasparin aurait cité textuellement mes prémisses erronées. Vous concevez que lorsqu'un adversaire, de la capacité de M. de Gasparin, n'en agit point ainsi, c'est qu'il fait comme le maître qui, volontairement, se fait battre par un écolier. Mais la galerie ne prendra point le change.
a — Je ne peux, au reste, continue M. de Gasparin, entrer ici dans « aucune discussion. Mon programme, beaucoup moins savant que le « vôtre, ne renfermerait guère que deux articles :
« Respect de tous les droits ; .
« Garantie de toutes les libertés. »
— Respect de tous les droits, sous quelle sanction sMl vous platt? Sous celle de Tantropomorphisme ; ou sous celle du matérialisme ?
Garantie de toutes les libertés» Sans doute celle des religions , ga* rantie qui est l'anéantissement de toutes les religions; sans doute celle du commerce au sein des nationalités, neo plus ultra de Texplôi-^ tation des masses ,* sans doute celle de l'insurrection, source de mort sociale, etc*, etc. Vous voyez bien que ce faux socialisme de M. de Gasparin, n'est mis en avant, que pour venif en aide au socialisme rationneh
ft — En y joignant, continue M. de Gasparin (ce qui ne dépend pas « des législateurs), les sentiments de charité que crée l'Évangile, je a fondrais la vie sociale sur ses vraies conditions providentielles. Tout « le monde s'en trouverait bien et les pauvres plus que les autres, p
— Ici, la plaisanterie doit cesser; et, je suis certain : que, la bonté de M. de Gasparin me pardonnera ce mode de discussion. Car il en dé* couvrira facilement le motif. Quand M. de Gasparin aura lu mon iar troduction, il verra; que, les sentiments de charité, c'est-à-dire d'amour de rhumanité, ne peuvent désormais se baser : que, sur la sanction religieuse, scientifiquement démontrée à tous et à chacun.
« — Veuillez croire, Monsieur, continue M. de Gasparin en termi- « nant, à toute ma .gratitude, ainsi qu^aUx sentiments d^estime et de « considération bien réelle que m'îospire k lecture de votre remar- « quable travail. ^ A. de Gàspmin. »
— Je ne puis que remercier M. de Gasparin de l'homieulr qu'il a bien voulu me faire ; et je le prie, en grâce^ dd vouloir bien continuer à m'adresser ses observations.
La lettre suivante est en opposition eomplète avec eelle de H . de Gas* parin :
« Mon cher Monsieur Colins, « J'ai lu vos deux premiers volumes intitulés : Qu'est-^e que la science a sociale? y ai lu, en outre, les deux volumes suivants, dont vous avez « bien voulu me communiquer les épreuves. « Pour moi, il résulte de cette lecture. :
« l*» Que le paupérisme est devenu incompatible avec l'existence « d'un ordre plus qu^épbémère ;
« 2® Que le paupérisme peut seulement être anéanti : par rentrée a du sol à la propriété collective.
« A vous bien affectueusement, a Pierre Vinçard.
« Paris, 28 avril 4854. »
L'approbation de mon ami Pierre Vinçard est pour moi du plus grand prix. Fils de sa propre volonté, il s'est fait lui-même ce qu'il est. Depuis dix-sept années, et alors qu'il était encore enfant, il est resté sur ia brècbe pour montrer la nécessité d'anéantir le paupérisme.
Luttant contre la misère, dont il pouvait parler, puisqu'il la subissait, il a supporté seul le poids d'une nombreuse famille, n'a jamais désespéré du salut du prolétariat, et n'a point oublié son origine. Ses écrits n'ont eu qu'un unique but : indiquer les souffrances, généralement peu connues des travailleurs manuels ; et appeler sur elles l'attention des hommes intelligents. Ses Études sur les ouvriers de Paris, V Enquête industrielle qu'il a entreprise dans le Bien-être universel en sont une preuve. Tous les articles qu'il a publiés, depuis la Ruche populaire^ journal des ouvriers que son oncle M. Vinçard aîné avait fondé en 1839, jusqu'à ses derniers articles publiés dans la Presse, ont le cachet d'un homme qui connaît les classes laborieuses : parce qu'il a vécu de leur vie ; et qu'il n'a cessé de partager leurs douleurs.
Représentant intellectuel du prolétariat français, il s'est uni au prolétariat anglais pour tendre vers la société nouvelle : non par la force des révolutions ; mais par le développement des intelligences.
J'arrive à une dernière lettre, à celle qui m'a causé le plus de plaisir ; elle est de notre poëte national, dit-on ; et, qui mérite mieux encore le titre de poëte humanitaire ; lequel réunit au plus haut point des qualités si rares même séparées : le jugement, l'imagination, le désintéressement et la probité. Voici cette lettre : « Monsieur,
« Il faut avoir soixante-quatorze ans, d'assez mauvais yeux et un « surcroît d'affaires, quand on ne demande plus que le repos, pour ne « pas rougir en venant, après six mois, vous remercier de l'honneur « que vous avez bien voulu me faire de me gratifier d'un exemplaire « de votre Science sociale.
« J'avais voulu d'abord, Monsieur, me borner à la lecture des cha- « pi 1res que vous aviez eu la bonté de m'indiquer ; mais je fus entraîné « à tout lire et même à relire ; de là le long temps que j'ai mis à vous a venir offrir mes remerciements.
« Et pourtant^ Monsieur^ il faut que je vous Tavouc : Je me suis « perdu dans la métaphysique que j'ai rencontrée en tantii'endroits de « vos deux volumes. Tout ami que je suis des Lamennais , des Cousin ic et de tant d'autres, la métaphysique est mon cauchemar. C'est bien « mal, n'est-ce pas î Que voulez-vous? ma pauvre nature est chose in- « complète. Je n'ai donc pas parfaitement compris toutes les consé** « quences que vous tirez de certains principes, et toutefois ces prin- « cipes me charment souvent. Et puis. Monsieur, je crains que vos « conclusions politiques ou celles qu'on pourrait tirer de votre œuvre, « ne soient complètement opposées à celles dont je me suis fait le très^ « humble serviteur. Il faudrait plus de science de déduction que je n'en « ai pour combattre vos idées. Je suis sûr même que vous triomphe-* « riez sans |)eine de mes attaques. Je juge de votre polémique par la « manière supérieure dont vous rétorquez vos adversaires.
« Mais j'en viens à ce qui m'a plus touché dans votre livre ; c'est « vous. Monsieur, qui apparaissez presqu'à chaque page et y faites « prendre de vous l'idée la plus élevée, et la plus capable d'inspirer « une estime sans bornes pour votre humanité. J'avais entendu dire « un grand bien de vous. Monsieur; mais votre ouvrage a accru en moi K cette opinion. Il m'a aussi révélé votre supériorité d'intelligence et « de connaissances.
« 11 est beau de se montrer ainsi dans un livre, sans penser même à « y laisser trace de soi : car c'est le bonheur de l'humanité qui vous « préoccupe avant toute chose.
« Permettez-moi donc, Monsieur, en m'abstenant de me prononcer « sur un livre trop au-dessus de ma force d'entendement, de m'en « tenir à vous exprimer ce qu'il m'a fait sentir d'estime pour son au- « teur, et recevez avec mes remerciements. Monsieur, l'assurance de « ma considération la plus distinguée.
« Votre très-dévoué serviteur, * Békanger.
« 40 décembre 1853. »
La Presse et le Siècle ont bien voulu, à ma demande, donner de la publicité à ce témoignage d'estime dont je suis fier. A celte lettre, si honorable pour moi, je m'empressai de faire la réponse suivante :
« Monsieur,
« J'ai soixante-dix ans, et j'ai été heureux comme un enfant en rece- « vant votre lettre. Permettez-moi d'épancher ce bonheur en vous écri- « Tant; à mon âge, les émotions concentrées sont dangereuses.
« J'ai été heureux de voir que pour vous la métaphysique est un « cauchemar. Vis-à-vis de tout homme raisonnable, la métaphysique, « considérée comme plus qu'une hypothèse, ne peut être, avant dé^ « monstration ratùmneUeimnl incontestable, qu'une folie à nulle autre « pareille. Si, en parlant de métaphysique, de plus que physique, je « me suis exprimé autrement dans mon livre, j'ai eu tort; et, je vous « en demande pardon , ainsi qu'à mes lecteurs. J'ai cni me bonler à m. ^ 33
v( démouli'er que les existences métaphysiques^ autres que physiques, « étaient nécessaires à l'existence de Tordre^ vie sociale; et que^ lorsa qu'il n'était plu9 possible de faire accepter socialement ces existences ^ par la foi, il devenait absolument nécessaire de les faire accepter « par la scieisck, A U vérité. J'ai promis sur rhonneur d*établir scientf U/iquement ces existences; mais, jusqu'à ce que je me sois acquitté, tt cela ne peut être considéré que comme une promesse.
« Vous avez parfaitement raison. Monsieur, mes conclusions politiu ques aont complètement opposée» à edles dont vous vous êtes fait , « comme vous le dites, le très-humble serviteur. Et, cependant, vous % aviez également raison de conclure comme vous le faisiez. Le mondé « entier vous avait dit : qu'il n'y a de sanction* religieuse possible que ^ basée sur un despotisme, se faisant accepter comme vérité, au moy^n (( de sophisme». Et le premier des poètes^ aussi grand raisonneur que «. poète, a osé dire : Périsse ce qui n^a de base que la violence et la tu ruse 1 Mais, du moment que vos prémisses se trouveront erronées, m voua abandonnerea vos conclusions: car, vous ne pouvez être fidèle « qu'à la raison; et c'est d'elle seule que vous vous glorifierez tou- (( jours d'être le très-humble serviteur.
a Ce qui surtout, Monsieur, m\ rendu bien heureux, e^est letêmoi- « gnage de votre estime. Je fais peu de cas de gloire et dé richesse, « quoique très-pauvre de l'une et de l'autre. Mais Teslime d'un « homme comme vous, est le plus grand bonheur qu'un honnête « homme puisse éprouver.
' « Je suis très-respectueusement, etc. «Ck>LiNS.
« SaiDt'Maodé, décembre 53. »
« P. S. "^ Rendez à César, ce qui appartient à César» Tout mon tra-* « vail, dont les deux volumes que vous avez bien voulu accepter, ne « sont qu'une partie des prolégomènes, n'est que l'exposition scienti- « fique de ce que vous avez établi dogmatiquement, prophétiquement, « figurément, poétiquement dans vos quatre âges uisxQi^QUiKS^ Par- ^( donnez au pillard I »
Le très-petit nombre de personnes, que je vois intimement, ont toutes été, à l'exception d'une seule, étonnées du bonheut que me c«,u$ait ceiw lettre. Elles n'y voyaient qu'un accusé de réception poli , accompagné d'un témoignage d'estiaie. Les malheureux ! ils liuMnl donc to\syour» deiyeux pour ne point voir I Gomment! Béranjfef, 4l6vé %^ aein du dé&me prétendu philosophique, au sein 'du matérialisme préteodv l^entifique du xvm* et du xni« tiède; Phorame qui v^é ja« mais menti k «a conscience; qui, le premier, a reconnu que 4948 ne pouvait Qonduirô qu'à l'ansirehie; Béranger reconnaît que les principes que j'iixpose sont contraires à .ceux dont, dit-ik, il s'est fait tonte sa vie kf trèi^httmbtotecviteur ; et, néanmoins, il dôoUire que, peur lui , ee$ |»r#i0pi|«iit (<NcAgm#i.Ët ils ne voient pa» tout eè quil a Mu^ éé
force, je dirai presque surhumaine , pour faire cette déclaration l Je le répèle : les malheureux !
Je termine cette discussion contradictoire, par Tinsertion de la lettre suivante, avec les notes que M. de Girardin a bien voulu y mettre.
« — M. Colins est l'auteur d'un ouvrage dont le premier volume a « paru en 195 i sous ce titre : socialisme rationnel , et le second vo- « lumeen 1853, sous cet autre titre : qu'est-ce que la science sociale?
« M. Colins, qui est sur le point de publier un troisième volume, « nous prie de publier la lettre et la citation qui suivent :
«la Monsieur, « Dans le second volume de mon ouvrage intitulé : Qu'csT--ci que la « i)CiENCB S0CIA1.E? ouvrage dont vous avez bien voulu rendre compte^ i nfi trouvent les pages suivantes :