ET LA DETTE
Et la dette? Là-dessus, je vous renvoie aux économiste;^ Je puis vous assurer, qu'à cet égard, ils ont dit de très-bonnes choses. Je pourrais mèujie vous les répéter ici. Mais, je trouve que, pour aujourd'hui^ ce serait vous parler calcul difTcrentiel et intégral. Quand vous aurez étudié les sections coniques, nous commencerons à vous en dire quelques mots.
Je soumets la présente observation à la critique de M. Odilon Bar rot.
Je passe à la lettre d'un homme illustre qui, à la révolution de 1848, qu'il a singulièrement accélérée par ses œuvres, s'est, pour ainsi dire> trouvé revêtu d'une puissance dictatoriale. C'est nommer M. de Lamartine. Voici la lettre qu'il m'a fait Fhonneur de m'adresser.
« Monsieur,
« Les travaux et les affaires m'ont empêché de vous lire jusqu'ici « avec Tattention que méritent le sujet et l'écrivain. Je ne voudrais « pas émettre un avis léger sur une matière grave. La société est fbrmée «( de tant d'éléments divers, insaisissables à l'homme, que je la croie) « plus l'cEuvRE DE LA NATURE quc l'œuvrc de nos systèmes... n
— Il est certain que si, ainsi que le prétend M. de Lamartine : la vie est partout comme V intelligence ; si, toute la nature est animée ; si, toiUe la nature sent et pense; si, partout où est la vie, là aussi est le sentiment; si, la pensée a des degrés, inégaux sans doute, mais sans vide; si enfin, il n'y a qu'une seule nature, il est incontestable, vis-à-vis de la raison supposée exister : que, non seulement la prétendue société, qui ne l'est pas du tout (puisque société réelle implique liberté), mais encore M. de Lamartine et nous tous, y compris les chiens^ les chats, les choux, les oignons et le cristal, sommes l'œuvre de la nature; et tous des rouages du grand automate I'univers (1).
Il me paraît, cependant, que M. de Lamartine n'a pas toujours pensé être un automate. Par exemple, lorsqu'il écrivait dans vkistoire des Girondins :
« — Le mouvement est l'essence des dévolutions : les ralentit c'est les trahir. »
— Il croyait bien être libre, en énonçant cette propositipn; et, ne
(1) Le ^2 mars 4848, M. Proudhon disait au Goutcmemeiit proVisoir« : « Laissez la lumière se faire toute seule. Vous aur«2 biçD mérité do lu « patrie. »
Tous les panthéistes veulent qtie l'univers soit un grand automate. Chacun ne veut d'exception que pour lui-même. Mai8> si les conseils ne p^vént frapper qu9 ^i iiuWttiiteff 4 quoi les eonsflits larrininl-ite?
s'imaginait pas : qu'elle sortait de son cerveau^ comme le vent sort d'une caverne.
Et, lorsque immédiatement après la révolution de J848, qu'il avait provoquée, il s'est efforcé, par tous les moyens possibles, d'enrayer cette révolution^ nul doute encore que M. de Lamartine ne se croyait point un automate; et nul doute encore qu'il n'eût complètement changé d'opinion, pour ainsi dire du jour au lendemain ; car, la trahison et rimagînation de M. de Lamartine^ sont aussi incompatibles que le crime et la vertu.
Certainement encore, M. de Lamartine se croyait libre, quand il disait :
« — La voix de la vérité qui tombe dans des cœurs corrompus, res- « semble aux sons qui retentissent dans les tombeaux, et qui ne ré- « veillent point les cadavres. »
— Car, s'il s'était cru un automate, il aurait Su, si un automate peut savoir : qu'un automate n'est qu'un cadavre vis-à-vîs de la vérité; et, que la vérité, au sein du matérialisme, est une éminente sottise.
Par exemple, dans la phrase suivante, M. de Lamartine admet complètement l'automatisme, dont la nécessité absolue est l'expression.
« — Le temps, dit-il, est le grand expiateur des choses humaines... »
— Je voudrais savoir : s'il est aussi le grand expiateur des choses canines?
« — Mais hélas ! continue M. de Lamartine, il se venge en aveuglr, « et il lave, avec les larmes et le sang d'une femme, victime du trône, « les torts et les oppressions de vingt rois. »
— Alors, ce temps est un véritable brigand; et, si ce temps a un auteur, c'est alors cet auteur qui est le brigand véritable.
C'est sans doute de ce bon Dieu, qui venge sur l'innocence les infamies du crimd, que M. de Lamartine va parler.
« — Une conscience sans Dieu, dit-il, c'est un tribunal sans juge. « La lumière de la conscience n'est autre que la réverbération de l'idée t de Dieu dans i'àme du genre humain. Éteignez Dieu, il fait nuit « dans l'homme. On peut prendre au hasard la vertu pour le crime et « le crime pour la vertu, i»
— Le bon Dieu de M. de Lamartine^ comme le bon Dieu de M. Comte^ s'évanouit devant la moindre lueur de raison. Aussi MM. Comte et de Lamartine ont-ils horreur de la raison, considérée comme souveraine. Ecoutez plutôt!
« .— L'âme humaine, dit M. de Lamartine... »
— Je vous demande pardon. Monsieur! je voudrais savoir si l'âme des chiens est moins rebelle à la raison que l'âme iiumaiiM? Dans œ cas^ j'aimerais mieux toecbi«n«Ja pomniis :
« — L*âme humaine a besoin de surnaturel. La raisoa êeule oe a suffit pas pour expliquer sa triste condition ici-bas. »
— 11 me paraît^ Monsieur, qu'au lieu de dire : la raison ne suffit pas pour... vous auriez mieux fait de dire : l'ignorance est insuffisante pour... Mais^ continuez!
(c — Il lui faut, ajoute M. de Lamartine, du merveilleux et des mys- « tères. Les mystères sont Tombre portée de l'infini sur l'esprit hu- « main. Ils prouvent l'infini sans l'expliquer. »
— 11 me semble à moi : que, ce qu'ils expliquent le mieux, c'est l'ignorance humanitaire.
Si vous voulez une nouvelle preuve de Tamabilité du bon Dieu de M. de Lamartine, il va vous la donner.
« — Dieu, dit-il, a mis ce prix à la germination et à Téclosiou de ses c( desseins sur-l'homme. Les idées végètent de sang humain. Les révéi< lations descendent des échafauds. Toutes les religions se divinisent « par les martyrs. »
— £h bien ! j'avoue que le bon Dieu de M. de Lamartine me parait ne pouvoir être aimable, que pour des Polynésiens.
Maintenant, vous comprenez comment M. de Lamartine conçoit que la société va toute seule, c'est-à-dire comme une machine. Cela doit être : soit qu'il n'y ait qu'une seule nature dont la fatalité est l'expression; soit qu'il n'y ait qu'un bon Dieu, vengeant les infamies du crime sur l'innocence, et s'amusant des tortures non méritées qu'il lui fait subir.
Je continue la lettre que M. de Lamartine m'a foit l'honneur de in'écrire.
« — Elle (la société] me paraît, dit M. de Lamartine, ressembler a au granit qu'on voudrait décomposer grain par grain. »
— Il est évident que si, ainsi que le prétend M. de Lamartine : la vie est partout comme Inintelligence ; si, toute la nature est animée ; sï, toute la nature sent et pense; si, partout où est la vie, là aussi est le sentiment, et la pensée, à des degrés inégaux sans doute, mais sans vide; si, enfin, il n'y a qu'une seule nature; il est complètement inutile de chercher, dans cet ensemble, des différences réelles d'unités. Alors, un grain de granit et un homme sont des parties équivalentes d'un tout formant un dieu : qui n'est rien du tout.
« ~ Mais en ce moment, continue M. de Lamartine, je n'ai aucun a loisir pour étudier ces mystères. Je me borne à espérer des amélio- « rations politiques... »
— Je conçois que, dans le système de la nécessité absolue, le plus sage, si sage il y avait alors, serait d'espérer, n'importe quoi, en regardant son nombril. Mats, quand au nom de la liberté, on a osé por-
ter la main sur le timon du pouvoir^ l'on a certainement des idées claires, nettes, arrêtées, sur ce que Ton s'imagine devoir constituer : ce qu'on appelle des améliorations.
Essayons de deviner quel est le système auquel M. de Lamartine se rattache.
En parlant des suites de la révolution de 1789, il dit :
« -— Le principe du pouvoir fut sensiblement déplacé. La royauté a avait fini par croire que le dépôt du pouvoir lui appartenait en « propre. Elle avait demandé à la religion de consacrer ce RAPT aux « yeux des peuples, en leur disant que la tyrannie venait de Dieu et « ne répondait qu'à Dieu. La longue hérédité des races couronnées a avait fait croire qu'il y avait un droit de règne dans le sang des « races royales. Le gouvernement, au lieu d'être fonction, était devenu « possession. Le roi maître au lieu d'être chef.
« Ce principe déplacé, déplaça tout »
(Histoire des Girondins.)
— Soit! nous voyons que M. de Lamartine n'est point légitimiste. Mais, par quoi M. de Lamartine veut-il remplacer la royauté absolue? Est-ce par une royauté constitutionnelle? Examinons!
L'essence des gouvernements constitutionnels est des Assemblées plus ou moins souveraines. M. de Lamartine aime-t-il les Assemblées? Voyons!
« — Les Assemblées, dit M. de Lamartine, toujours indécises par « leur nature, adoptent avec enthousiasme les propositions dilatoires^ « qui les soulagent de la nécessité de se prononcer. »
[Id,, liv. XXX.)
a Les corps délibérants, dit ailleurs M. de Lamartine, timides et « indécis par leur nature, veulent qu'on leur apporte de la force et « non pas qu'on leur en demande. 11 faut se présenter à eux après le a succès. Ils le sanctionnent toujours. Avant ou pendant le combat, « ils ne sont propres qu'à déconcerter la victoire. » (Id„ liv. xi.)
a L'Assemblée législative, dit encore M. de Lamartine, nommée en a haine de l'aristocratie et en défiance du peuple, et choisie parmi ces « partis MOYENS et modérés, qui ne sont dans les temps de crises que « les négations du bien et du mal »
— Vous voyez que dans la proposition sociale, M. de Lamartine a horreur des termes moyens et modérés. Je ne sais si les extrêmes valent beaucoup mieux. Le tout, pour l'époque d'ignorance sociale et d'incompressibilité d'examen, me paraît un ensemble qui ne vaut rien du tout.
« — n'eût, continue M. de Lamartine, dans les éléments qui
a la composaient, ni l'esprit politique des hautes classes, ni l'âme pa- « triotique du peuple. L'Assemblée constituante fut (a représentation m. 32*
« de la pensée de la France ; la Convention fut la représentation du « dévouement passionné des masses. L'Assemblée législative ne re^ « présenta que les intérêts et les vanités des clagses intermédiaires. »
— Allons! M. de Lamartine n'est ni absolutiste, ni constitutionnel. Supposons, qu'en dehors de la souveraineté rationnelle, il puisse y avoir autre chose, par exemple ; du girondinisme, c'est-à-dire du bourgeoisisme. Voyons, si M. de Lamartine est girondin ou bourgeois!
« — Le parti des Girondins, dit M. de Lamartine, entrait en scène « avec l'audace et l'unité d'une conspiration. C'était la bourgeoisie « triomphante, envieuse, remuante, éloquente, l'aristocratie du talent a voulant conquérir, exploiter a elle seule, la liberté, le pouvoir et le «L peuple. »
— Ici M. de Lamartine paraît répudier la bouiçeoisie. Voyons ailleurs !
« — Les Girondins, dit M. de Lamartine, n'étaient que des démo- « crates de circonstance. Robespierre et les Montagnards étaient les « démocrates de principes. Les premiers n'aspiraient qu'à renverser « les vieilles aristocraties de l'église, de la noblesse et de la cour, pour a les remplacer par les aristocraties plus modernes de Tintelligence, « des lettres et de la fortune. Le bouleversement social provoqué par et les Girondins s'arrêtait aux premières couches de la société. Un « trône, une église et une noblesse une fois supprimés au sommet de « l'État, ils voulaient garder tout le reste. Leur génie et leur orgueil « satisfaits, ils prétendaient arrêter la révolution, poser la borne de la « démocratie derrière eux, et laisser subsister en bas toutes les iné« « galités, toutes les injustices, au dessus desquelles ils se seraient K élevés seuls par le mouvement qu'ils auraient imprimé. »
(W., lit. XXXI.)
— C*est décidé. M- de Lamartine n'est point bourgeois. H. de Lamartine est-il montagnard? voyons encore!
c — La politique de Robespierre, dit M. de Lamartine, embrassait, « dans ses plans d*émanoipation et d'organisation, le peuple tout en- « tier. Tous les citoyena souverains, et exerçant, selon des formes dé-» « terminées par la constitution, une part égale de souveraineté; la « justice et l'égalité parfaites, fondées sur les droits de la nature, et « distribuant à parts équitables, entre toutes les conditions et tous les « individus, les bénéfices et les charges de l'association commune; les « fruits héréditaires du travail conservés dans la propriété, base de la « famille, mais la loi de succession et l'équité de l'État frappant sans « cesse le riche de cliarges plus lourdes, soulageant sans cesse le a pauvre de secours plus abondants, et tendant sans cesse ainsi à ni- « vekr les fortunes à l'exemple des droits et des castes nivelés; une « ireligion civique, rt^nfefmànt dans son symbole, exprimant dans son
« ctilfé ftimple^ les dwmes rationnels (1)^ les forrmiles iv, rales^ et les « aspirations précises qui font croîre> espérer cta^ii^rhumanité; en « trois mots^ un peuple, un magistrat^ un dieu| la loi divine^ autant a que possible, exprimée et pratiquée dans une loi sociale : Toilà IV « déal de la politique de Robespierre.
« C'était^ comme nous TaYons dit, la politique de J.-J. Rousseau* « En remontant plus haut^ on en retrouve le germe dans le christia- « nisme : idéal divin, mille fois trahi par Timperfection des instru- « ments et des institutions qui tentant de le réaliser, mille fois noyé <L dans le sang des martyrs du perfectionnement sociaU mais qui traie verse néanmoins toutes les déceptions, toutes les tyrannies^ toutes a les époques, tous les rêves, et que Thumanité revoit sang cesse bril- « 1er devant elle, sinon comme unport^ du moins comme un but. »
— Je soupçonne M. de Lamartine d'être montagnard, au moins en théorie. Je pourrais même citer des passages où la terreur de 93 est complètement justifiée. On m'objectera peut-être tout ce que M. de Lamartine a écrit depuis eontre la Montagne et ses théories d'améliorations. Que Youlez'vous que j'y fasse? Je dis ce que M. de Lamartine était en 1847»
« — Une telle politique, continue M. de Lamartine, devait fasciner « le peuple. Cette doctrine avait des complices dans toutes Içs injustices, (c dans toutes les inégalités^ dans toutes les souffrances des classes dés*' a héritées de la fortune et du pouvoir, et dans toutes les espérances « généreuses des hommes, Cette double complicité de tout ce qui souffre « au présent, de tout Ce qui espère ^ Tavenir, était la force de Robes- « pierre. Le peuple tie voyait dans les Girondinâ que deâ ambitieux, il m voyait dans Robespierre un libérateur. «
— Voilà une forte tendance vers la Montagne. Voici qui est plUâ fofl. « -^ La Gouventioo, dit M, de Lamartine, sWorça de créer ls seul
« COMMUNISME yuÀU, »
•— Voua yoyei que, pour M. d# Lamartine^ i) y a m cpoimunismc vrai. Voyons ot eoamnwêmê I
a — Le seul cotntnunisme vrai et compatible ectet la propriété..! #
"^ Yoil4 deui^ mots, cmmunime et pfopriété (ndividUeUe, qui hurlent 4e se trouver accouplés, comme tes mots dogmes et rationnels,
ê «-* Avee la propriété, eet insUnot vital d« k ùmkk.^. p
— Les panthéistes logiqueâ disent toujours f instinct au liéii de la foison. Cest juste : Tinstinct est Texpression de la né^aaalté; la raison est l'expression de la liberté. Mais, voyons en quoi «OMMa le €ommu-> tiisme trai !
(1) Les mots dogi/Hé et rùtionnêl Mrlébt de le trmtvef aeemii^.
u — En soutirant par rinipôt^ dit M. de Lamartine^ le superflu du « propriétaire à larges doses et en le distribuant à larges salaires aux « prolétaires par la main de TÉtat. Elle créa des ateliers pour les ou- « vriers manquant d'ouvrage, etc. »
— Vous voyez que ce communisme vrai de M. de Lamartine, dépasse peut-être le communisme de la Convention.
Malgré tout cela, je dis: que, si M. de Lamartine est montagnard en théorie, il ne Test point en pratique. Et voici sur quoi je m'appuie:
tf — On peut, dit M. de Lamartine, attendre un acte de désintéressea ment sublime d'un homme vertueux, jamais d'un parti en masse. « Les partis ne sont jamais magnanimes, ils n'abdiquent pas, on les « extirpe. Les actes héroïques viennent du cœur et les partis n'ont pas « de cœur; ils n'ont que des intérêts et des ambitions. Un corps, c'est < l'égoïsme immorteL »
— Eh bien! une démocratie n'est jamais qu'un parti basé sur la force. Donc, M. de Lamartine condamnant les partis, n'est point démocrate, n'est point montagnard, au moins en pratique.
« — Le peuple dit M. de Lamartine ne comprend que ce qu'il sent. « Les seuls orateurs pour lui sont ceux qui l'émeuvqnt. L'émotion est « la conviction des masses. »
— Cest comme si M. de Lamartine disait : les masses ne sont qu'un troupeau d'imbéciles.
Je conclus : que, M. de Lamartine n'est point démocrate en pratique.
« — La force des masses indisciplinées, dit encore M. de Lamartine, « est dans leur impétuosité; qui les ralentit les perd. »
— Et, vous savez tous : si, M. de Lamartine a ralenti l'impétuosité des masses. Donc, etc.
a — Le peuple, dit M. de Lamartine, ne comprend rien aux forces « intellectuelles. Une haute stature et une voix sonore sont deux con- « ditions indispensables pour les favoris de la multitude. »
— Vous concevez : que, M. de Lamartine ne voudrait pas être soumis à des masses mises en mouvement par un mannequin habillé, auquel on aurait soufflé de la voix ! Donc, etc. Voici qui est plus fort.
« — La médiocrité, il faut l'avouer, dit M. de Lamartine, est presque « toujours le sceau de ces idoles du peuple :' soit que la foule, mé- <^ diocre elle-même, n'ait de goût que pour ce qui lui ressemble; soit « que les contemporains jaloux ne peuvent jamais s'élever jusqu'à la « justice envers les grands caractères et les grandes vertus, p
— Vous concevez: que, M. de Lamartine n'aurait pas voulu être l'idole de la médiocrité.
Je conclus : que, M. de Lamartine, montagnard en théorie, ne l'est point en pratique. C'est malheureux quand, chez un homme d'État illustre, la théorie et la pratique sont en désaccord.
Vous venez de voir: que M. de Limartine n'est ni absolulisle, ni constitutionnel, ni girondin, ni montagnard, ni royaliste, ni aristocrate, ni démocrate.
Peut-être M. de Lamartine appartient à la féodalité financière, à la féodalité commerciale. Voyons?
, « — Le cpmmerce, dit M. de Lamartine, profite de tout pour s'en- « richir, même de la faim ; ce n'est pas son vice seulement, c'est sa « MATURE. La soif de Vor endurcit comme la soif du sang, »
— Alors, puisque M. de Lamartine n'appartient à aucun parti, et qu'il ne veut point appartenir à la raison qu'il récuse, je ne comprends point : quelles sont les améliorations politiques qui peuvent être l'objet de ses espérances. Voyons ! M. Proudhou va nous indiquer quelles sont les améliorations que désire M. de Lamartine. Écoutons!
« — M. de Lamartine, dans sa déclaration de principe du 24 oc- « tobre 1847, après s'être prononcé pour la monarchie représentative « et héréditaire, après avoir exprimé son admiration pour la pyramide « des trois pouvoirs, royauté, chambre des pairs, chambre des dépu- « tés, propose :
« La souveraineté du peuple. — Exercée par qui? Comment? M. de « Lamartine ne soupçonne seulement pas l'inMnensité du problème.
« Le droit électoral réparti à tous les citoyens y — c'est la loi agraire ; « €'est plus que cela, c'est l'aliénation de la souveraineté.
« Les assemblées primaires nommant les électeurs pour une fonction « temporaire ; les électeurs nommant des représentants pour un temps « limité, — Représentation à triple étage, conséquence de la pyramide, «c Que deviendras-tu, ô peuple, quand ta souveraineté aura passé par a cette filière ?
a Les représentants, non pas livrés à la corruption des ministres, « mais salariés par le peuple, pour enlever tout prétexte à leur servi-- « lité, — Tout citoyen étant censé vivre de son travail, l'indemnité « allouée au député est une chose juste. Mais, le motif donné par M. de « Lamartine est pitoyable. En quoi le salaire du député serait-il un obs- « tacle à la corruption ministérielle ? Comme si l'homme vénal était « embarrassé de recevoir des deux mains! A la corruption ministé^ « rielle, on ajoute une prime de vingt-cinq francs par jour: je ne vois « pas jusque-là de réforme.
« Les fonctionnaires à leur poste, et non pas dans les chambres où Us a jouent deux râles incompatibles, celui de contrôleurs et celui de cow- « trôlés, — M. de Lamartine établit des incompatibilités. Soit; je le « prie seulement de pousser son principe jusqu'au bout. ....
« 11 y a incompatibilité
« entre toutes les fonctions sociales et le vote du budget et des lois. .
« Votre système représentatif est absurde, vous dis-je :
« la contradiction y fourmille partout.
« Une aësemblée naUoMlê. -^ DltM une eonjuratiotti h moint que « eo ne soit une cûnfùsiou.
« La liberté de l^enseignemefUt sauf la police des mmufë, «-« Ce n*Oftl Il pas dé rorgani^ation.
a La liberté de la presse par la révocaHm^êêlokâéHpêeml^ « n'est pas de rorganisalioQ»
« Une armée permanente et une armée de réê$rve» — Pourquoi foire T « Ce n'est pas toujours là de l'organisatioA.
« L'enseignement gratuit. — Gratuit! vous voulez dire payé par a rÉtat. Or^ qui paiera rÉiat? Le peuple. Voua voyei que l'enseigneà ment n'est pas gratuit. -- Me^s ce n'est pas tout. Qui profitera le « plus de renseignement gratuit, du riche ou du pauvre? Évidemment < ce sera le riche : le pauvre est condamné au travail dès le berceau. <K Ainsi la gratuité de renseignement produira exactement le môma « effet, que les bourses donoéea par M. Uuizot aux électeurs : qu'en a pense&-vou8, citoyens?
« Enfin, comment M. do Lamartine accord'e-t-il la gratuité de Yena seignement avec la liberté de renseignement? L'Ëtat paiera-t-il les « instituteurs primaires et les ignorantins ? les collèges de jésuites et « ceux de Tuniversité? Cest impossible. Or, si TÉtat paie les uns et ne « paie pas les autres, la liberté n^existe pas puisque Tégalité est dé« « truite. C/est toujours de Texclusion; ce n'est pas de Torganisation a et encore moins de la conciliation,
« La fraternUé en principe et en institutions; — * cotïimeilt cela? a Est-ce que Ton décrète la fraternité ?
« La liberté progressive du commerce et des échanges^ <— La liberté tt progressive du commerce est comme Textension du droit électoral, a Si le commerce ne peut être libre que sous condition, il ne le sera a jamais. L'inégalité des moyens est éternelle; et, sous le régime de la a propriété (1), cotte inégalité ne se compense pas (2).
a La vie à bon marché par la réduction des taxes qui pèsent sur les a aliments, — ^ La propriété foncière est déjà surchargée; la circulation (k surchargée ; les droits de mutation excessifs ; il en est ainsi de louis u les impôts. Où prendrez-vous cinq cents millions que produisent le^ a taxes qui pèsent sur les aliments?
<c Une taxe des pauvres, malgré les calomnies par lesquelles Vigdisme u des économistes cherche à décréditer cette institution, — J'ose affirmer « à M. de Lamartine que le peuple est sur ce point du même avis que ft les économistes. Le peuple demande^ non une taxe des pauvres, un
(4) C'est, je n'en doute p^s, lous l6 régime de la prùpriéîé individuelle du iol, que M. Proudhon à voulu dire. Car^ dans le. même opuscule^ et^ en liarlant au gouvernemeot proYisolre , il lui dit : Si votu portez la main sur la propriété, vous êtes perdu,
(2) Ce qui prouve que cette inégalité est socialement compensée par Teotrée du sol à la propriété coUectivç.
« brevet de perfectioBiieinent é» la misèit; il demande qv'îl m'y ait « PLUS DE PAUVRES. La taxe des pauvres^ e^eatde la philanthropie^ ee
« n'est pas de l'organisation.
« Les enfants trouvés adùptés far l'État, — Philanthropie ! Le peuple « demande qu'il n'y ait plus d'enfants trouvés; il veut que toutes las u filles soient sages; et vous, vous proposez de nourrir aux frais des « vierges les bâtards des prostituées. A ce régime-là , nous serons « bientôt en pleine phanérogamie : alors la famille deviendra ce qu'il « plaira à Dieu.
« L'extinction de la mendicité, — oui^ au moyen de la taxe.
« Des asHes pour les infirmes. — C'est de la philanthropie.
« Des ateliers de travail pour les vaiides, -^ Et sans douta aussi des « débouchés I
« La charité sociale promulguée par de nombreuses lois à tous les a besoins, à toutes les souffrances, à toutes les misères du peuple. —• a C'est-àndire que pour subvenir à tous les besoins, à toutes les souf<- « ûrances; à toutes les misères ^ M. de Lamartine ne demande qu'une « chose^ de l'argent !
« Un budget de la libéralûé de VÉtm. -^ Des fonds secrets! de Va»- « genti
« Un ministère de la bienfaisance publique. --» De Targent !
« Un ministère de la vie du peuple, *- De Targent, de l'argent, tour « jours de l'argent, voilà le nerf de la démocratie comme de la guerre. « Donnez à la démocratie beaucoup d'argent^ et elle fera tout ce que « vous voudrez. De l'argent pour les députés, de l'argent pour les inr « firmes, de l'argent pour les mendiants, dé l'argent pour les artistes, « les gens de lettres; pour tous ceux qui seront amis du gouvernece ment, ou amis des amis du gouvernement; de l'argent pour tout le « monde, comme des dragées à un baptême. Mais les moyens de se n procurer tout cet argent^ M. de Lamartine n'en parle pas : c'est la a seule chose qu'il oublie.
« Four couronner ce programme, M. de Lamartine, après avoir dit « en parlant de son Histoire des Girondins: «« J'ai commencé ce livre a girondin, je Tai fini montagnard, » » publiait dans la Presse, etc. «c
«M. de Lamartine en un mot est démocrate (1), il l'est par le cœur, « par les idées, par la logique, par la philanthropie : il n'est pas repu- « blicain.
« Tous les programmes, tous les vœux qui ont été émis dans les « soixante-dix banquets qui ont amené la chute de la dynastie, rentrent
(4 ) Voici ce que M . Proudhon, dans le même ôpuscnle, dit de la démocratie '.
« — La démocratie n'est autre chose que la tyrannie des majorités, tyrance nie la plus exécrable de toutes ; car, elle ne s'appuie ni sur Tautorité d'uno « religion, ni sur une noblesse de race, ni sur les prérogatives du talent et de « la fortune : elle a pour base le nombre, et pour masque le nom du peu[)le. )>
— Ici je suis complètement de l'avis de M. Proudhon,
« dans le programme de M. de Lamartine. C'est toujours le même pré- « jugé représentatif^ toujours le même culte de la multitude^ toujours « le même palliatif de philanthropie.
« Et toutee qui se fait^ se prépare^ se médite au Luxembourg^ comme « à THôtel-de-Ville, est inspiré du même génie.
et La démocratie encouragera la caisse d'épargne, développera Vas- « surance, créera une caisse de retraite, fera empierrer quelque route « et reboiser quelque crête, draguer quelque rivière, reporter quelque a terrain; elle donnera dix millions aux fouriéristes pour expérimen- « ter V organisation du travail sur une lieue carrée, logera aux frais de « rÉtat quelques centaines de travailleurs. — • Pour cela, elle augmen- « tera le budget de six cents millions; elle s'emparera de la grande, et « puis de la petite industrie; elle dépréciera les valeurs industrielles et « commerciales; elle tarira la source des capitaux; elle affligera le tra- « vail libre, inquiétera le commerce libre, tuera l'enseignement libre, « menacera la consommation libre, proscrira le suffrage libre.
« C'est pour cela que la démocratie arrête en ce moment la circula- (« tion, pour cela qu'elle fait fermer les ateliers, pour cela qu'elle frappe « de nullité les transactions, pour cela qu'elle clôt le marché, pour cela « qu'elle met le commerce, l'industrie et l'agriculture, et TÉtat, en fail- « lite. Or, en matière de gouvernement, tout ce qui résulte logiquement « du principe, est imputable à l'intention.
« Autrefois c'était sur l'esclavage d'une caste que se fondait
« l'existence de la démocratie; maintenant, ce sera sur l'esclavage de « tout le monde. »
(M. Proudhon, SoMùm du problème social^ 22 et 26 mars 1848.)
— Maintenant, je reprends la phrase de la lettre que M. de Lamartine m'a fait l'honneur de m'écrire.
« — En ce moment, me dit M. de Lamartine, je n'ai aucun loisir « pour étudier ces mystères, je me borne à espérer des améliorations « politiques et a défendre la société dans SES BASES.
« Recevez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime,
a Lamartine.
« %t Février 4854. »
— Rien n'est plus grand, plus généreux, plus admirable que de défendre les bases de la société. Mais, y a-t-il, actuellement, deux individus qui soient d'accord sur ce qui constitue les véritables bases de la société? Non, sans doute. Alors chacun, en défendant ce qu'il croit être les bases de la société, ne défend que sa propre opinion. Voyons, néanmoins en quoi consiste ce que M. de Lamartine croit être les bases de la société.
Depuis qu'il est question d'organisation sociale, nous entendons dire : que, les bases de la société sont : la religion ; la famille et la propriété. Voyons ce que M. de Lamartine pense de ces bases.
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« — La vie est partout comme rintelligence, dit M. de Lamartine; « toute la nature est animée ; toute la nature sent et pense;.... partout « où est la vie^ là aussi est le sentiment; et la pensée, à des degrés « inégaux, sans doute, mais sans vide. »
— Nous avons prouvé, à satiété, que ce passage renferme la profession de foi panthéiste, la plus complète qu'il soit possible de faire. Or, le panthéisme est la négation de toute religion. Donc M. de Lamartine, comme M. de Girardin, nie que la religion doive être la base de la société. J'affirme au contraire : que la religion, quelle qu'elle soit, est la seule base sociale nécessaire; et que, lorsqu'une religion, quelle qu'elle soit, est socialement acceptée comme vraie, c'est-à-dire par tous et par chacun, la société a une base aussi inébranlable que la religion elle-même. J'ajoute : qu'en époque d'incompressibilité de l'examen, la seule religion qui puisse être base plus qu'éphémère d'ordre social, est ; la religion rationnelle; la religion scientifique.
Mais, peut-être, le passage ci-dessus n'est qu'une boutade poétique à laquelle M. de Lamfifrtine n'attache d'autre valeur que celle du style. Voyons.
En parlant de Voltaire, M. de Lamartine dit :
« — Son génie n'était pas la force, c'était la lumière. Dieu ne l'a- « vait pas destiné à embrasser les objets, mais à les éclairer. Partout « où il entrait, il portait le jour. La raison, qui n'est que lumière, de- « vait en faire d'abord son poète, son apôtre après, son idole enfin. »
(Histoire des Girondins.)
Or, chacun sait que Voltaire est négateur de toute religion; et, c'est avec juste raison, que M. A. Dumas, par la bouche de son prophète, l'a proclamé le premier athée de France. Je conclus : que M. de Lamartine ne reconnaît point la religion comme base sociale.
Quant à la famille, elle est aussi inattaquable que l'humanité ; et une organisation quelconque de la famille est aussi inhérente à la société, que la famille elle-même. La liberté absolue dans le mariage peut aller de pair avec le communisme absolu pour la propriété. Si M. de Girardin était législateur suprême, il se verrait obligé d'organiser le mariage : celui-ci dût-il n'avoir que cinq minutes de durée. Or, toute prganisation sociale est la négation de la liberté absolue des individus.
De plus, nous venons de voir M. Proudhon accuser M. de Lamartine de tendance vers la phanérogamie. M. de Lamartine serait alors un disciple de M. de Girardin; ou; M. de Girardin serait un disciple de M. de Lamartine. Dans ces deux cas, M. de Lamartine ne considérerait point la famille comme base sociale.
Arrivons à la propriété.
« — Les prolétaires, dit M. de Lamartine, classe nombreuse, ina- « perçue dans les gouvernements théocratiques, despotiques et aristo- « pratiques, où ils vivent à l'abri d'une des puissances qui possèdent le