‹ Qu'est-ce que la science sociale? (volume 4)Chapitre 20 sur 120 · MASSES · texte numérisé non relu

MASSES

L'utopie de M. de Girardin est celle du Saint-Simonisme, la domination du capital. Ces messieurs veulent baser la stabilité de l'ordre sur le crédit; au lieu de baser le crédit sur la stabilité de l'ordre.

Du reste ces messieurs se trompent ; et, à cet égard, l'empi* risme bourgeois en sait plus qu'eux. Si aujourd'hui le système de M. de Girardin se trouvait appliqué, demain la rente tomberait à cinquante et après-demain à vingt-cinq. Ajoutez un léger excès de force à ce qu'un fil tiraillé peut supporter, et le fil se brise.

Je parcours une foule de pages pour chercher comment l'imp&t de M. de Girardin ne pèse point sur la consommation, et Je ne trouve que des digressions sur Carthage, Venise, la Hollande et l'Angleterre. Puis des plaintes sur le morcellement du sol. Quand M. de Girardin me fera l'honneur de me demander mes preuves, je lui démontrerai : qu'aux xv*, xvi**, xvii® et xviii* siècles le sol était infiniment moins morcelé qu'à présent : sauf une faible fraction, faible, entêndez-vous,

(4) M. de Girardin lui-même a dit : « V inscription universelle c'est VÈ- « tat prêtant et n'empruntant plus, » Et^ pour lui, inscription universelle et bien-être universel sont synonymes.

qui se trouve pulvérisée. M. de Girardin me ferait plaisir de me demander ces preuves, et je ne lui en donnerai que d'officielles.

Nous cherchons une preuve que l'impôt de M. de Girardin ne pèse pas sur la consommation; en voici une!

« — Découvrir le numéraire là où il gît, pour le reporter « là où il manque, savoir Tarracher à Timmobilité et le con- « traindre à entrer dans la circulation : en cela consistent « la science économique appliquée, l'art de l'impôt en- <c core si imparfaitement compris. »

— C'est excellent pour porter la domination du capital au necplus ultra possible, augmenter la richesse des forts et le paupérisme des faibles!

Après cela, M. de Girardin cite M. Quinet, Machiavel el Sismondi, à propos de l'impôt sur le capital et à propos de l'Italie. Est-ce que le paupérisme a jamais cessé d'exister en Italie? Or, dès que l'impôt cesse de peser sur la consommation, le paupérisme cesse d'exister.

Au lieu de cet en tortillage, qui ne dit rien, il aurait mieux valu rechercher : quand, comment et pourquoi l'impôt pèse sur le travail, pèse sur la consommation; quynd et comment l'impôt peut ne plus peser sur la consommation. C'est ce que j'ai fait de la manière la plus claire. Prouvez, si vous le pouvez, que mes preuves sont obscures.

Après cela vient une excellente chose :

« — Nécessité, dit M. de Girardin, équivaut à possibilité. »

— C'est très-vrai, Monsieur. Il y a actuellement nécessité à ce que l'impôt ne se prélève plus sur la consommaition, et c'est précisément ce qui rend impossible l'application de votre système d'impôt.

« — Quel est l'actif de la France , dit M. de Girardin? « Quel est son passif? De quoi se compose son actif net? « Sur quelles garanties repose sa dette inscrite? Quels gages « a-t-elle encore à offrir en cas d'emprunt à contracter? Qui

« PROFITE DE L'IMPÔT? Qui DOIT LE PAYER? Qui LK

« PAIE? Quelle ÎDfluence exerce-t-il sur la production et la

« consommation? Les slimule-t-il , ou les entrave-t-il? A

« quelles plaiates fondées donne- i-il lieu? Quel incendie

« clandestin fait- il couver? Quels ravins ignorés creuse-t-il?

« Comment se combine-t-il avec la misère? Quelle aigre fer-

« menlation entretient-il au fond de la société? Quelles ha-

« bitudes de fraudes fait-il naître? Que coûte-l-il de percep-

« tion? De quelles réformes est-il susceptible dans Tordre

« social nouveau, qui est au passé ce que l'aube est à la

« nuit? Yoila ce qu'avant tout l'Assemblée constituante^ dès

< le 5 mai 1 848, aurait dû examiner, afin que la Constitution

« ne promît que ce que le gouvernement pourrait tenir. »

— Oui, et c'est aussi ce que M. de Girardin aurait dû examiner; si, cependant, examiner et résoudre sont une seule et même chose.

H. de Girardin aurait pu rétrécir son programme d'examen, et le réduire aux proportions suivantes :

Quelle est la source du paupérisme? Le paupérisme doit-il être anéanti sous peine de mort sociale? Comment le paupérisme peut-il être anéanti?

M. de Girardin, qui ne voit dans le monde que des rentes sur l'État, se demande :

« — Est-ce que les rentes sur l'État n'ont pas pourhypo- « thèques générales et privilégiées, toutes les propriétés in-

« dividuelles? Le véritable propriétaire du sol c'est le

« rentier sur l'État. On ne le sait pas assez. »

— Hélas, Monsieur ! ceux qui ont subi toutes les banqueroutes faites par les États européens depuis moins d'un siècle, ne le croyaient que trop. Tant que l'ignorance sociale sur la réalité du droit n'est point anéantie , le vrai propriétaire de tout, c'est LÀ FORCE. Et, vous savez, combien, en présence de l'examen, la force change souvent de point d'appui.

« — Il y a une Bourse, dit M. de Girardin, pour les in- « scriptions de rentes sur l'État, où l'on est toujours sûr de « trouver des acheteurs. »

— Trouvez donc des acheteurs, le lendemaiu d*une révolution, ou le lendemain d'une banqueroute.

Et voilà comment M. de Girardin prouve : que son impôt ne pèse pas sur la consommation !

« — Assez longtemps, dit M. de Girardin, les gouverne- « ments ont été constitués principalement dans l'intérêt de <c la classe qui possède; il est temps de les constituer prin- « cipalement dans l'intérêt de la classe qui ne possède pas, « à moins qu'on ne préfère s'exposer à ce que celle-ci déa truise tout ce qui existe et fasse rétrograder la civilisation « jusqu'à la barbarie. »

— Ainsi, Monsieur, votre impôt conserve une classe qui ne possède pas, et qui, tant qu'elle existe, est toujours d'autant plus nombreuse que la richesse nationale est plus considérable. Ce que vous dites là. Monsieur, est, en deux mots, la condamnation de votre système, mis en présence de l'examen.

M. de Girardin pose partout en principe : que son impôt ne pèse point sur la consommation, et il ne le prouve nulle part : ce qui, en effet, est impossible. Après cela, il se fait des objections qu'il réfute, mais qu'il réfute mal.

Objection.

« — N... a deux millions de fortune, et voici son inven- « taire.

Valeurs.

« Une terre de huit cent mille francs, rapportant trois pour

cent 2i,000

«Une inscription de rente cinq pour cent valant

« huit cent mille francs achetée au pair 40,000

« Tableaux et objets d'art, valant trois cent

« mille francs néant

« Mobilier valant cent mille francs néant

« Total -.^valeur deux millions; revenu .... 64,000

« N...,pour deux millions de capital ne lui produisant « que soixante-quatre mille francs de rente, paiera donc « une assurance annuelle de vingt mille francs, qui réduira « son revenu à quarante-quatre mille francs. Il paiera donc « trois mille francs par an à raison de sa galerie de tableaux « et d'objets d'art Est-ce juste? etc. »

Méponse.

« Si N... ne trouve pas son revenu suffisant, ainsi ré- « duit, eh bien ! ne sera-t-il pas entièrement libre de donner « un autre emploi à son capital. »

— C'est-à-dire d'acheter de la rente. Essayez de mettre

l'impôt sur la renie et vous lomberez instantanément : et devant la rage du bourgeois; et devant la misère du pauvre. Puis M. de Girardin ajoute :

« — S'il ne se trouve pas assez riche pour payer trois a mille francs par an la satisfaction d*un goût ou la conser- « vation d'un luxe, il en sera quitte pour vendre tout ou « partie de sa galerie de tableaux »

— Et quel est celui qui l'achètera? Un fou. C'est là reculer vers une barbarie sans exemple,

M. de Girardin en convient. Mais il répète : que l'impôt ne pèsera plus sur la consommation. C'est ce qu'il aurait fallu prouver, au lieu de parler de tableaux.

Puis M. de Girardin ajoute :

« — Le capital, contraint par la nécessité de courir après « le revenu, mettra plus d'empressement à associer sa puisai sance à celle du travail. »

— Associer le capital au travail, c'est associer le bien au mal, l'être au néant. Il faut que l'un ou l'autre domine : sous peine de mort sociale. Voyez les Théories générales.

« — Sortir de l'absolu, dit M. de Girardin , c'est tomber « dans l'arbitraire. »

— C'est vrai, Monsieur. Mais, pour un matérialiste, l'absolu est une sottise ; car, les immatérialités seules, s'il y en a, sont absolues. Pourquoi mettez-vous un cheval à votre carrosse, un cheval qui, selon vous, souffre comme vous? Par l'arbitraire, parce que vous êtes le plus fort. Alors, pourquoi ne pas y mettre un nègre? Pourquoi ne vous meltrais-je pas au mien, moi, si j'en ai un, et si je suis plus fort que vous?

« — Pour que l'argent soit à bon marché, dit M. de Gi- « rardin, que faut-il? Il faut que l'impôt agisse sur le capi- « Cal comme l'éperon agit sur le cheval dont il accélère la < vitesse. »

— Oui, Monsieur, pour augmenter l'exploitation du faible, parce que le fort met l'impôt dans sa facture de consomma-

iion. Ce qu'il faut, pour que l'argent ou le capital-^oit à bon marché, c'est : que le travail domine le capital. Voyez les Théories générales.

« — Non-seulement, dit M. de Girardin^ Pimpôt sur « le capital a pour effet d'abaisser naturellement l'intérêt de < l'argent, mais encore il a pour résultat d'élever indirecte* c ment le taux du salaire : c'est là un double avantage que « n'a pas l'impôt sur le revenu. »

— Non, non, et mille fois non. Votre impôt élèvera le taux de l'argent : parce que la consommation diminuera; et le salaire diminuera : comme la diminution de la consommation ; et comme Taccroissement de paupérisme et d'exploitation.

« — L'impôt sur le revenu, dit M. de Glrardin, atteint les « personnes et les choses, l'impôt sur le capital n'atteint que « les choses et jamais les personnes. »

— Erreur. Votre impôt sur le capital, comme l'impôt sur le revenu, n'atteint que les personnes et jamais les choses. Voyez les Théories générales.

« — Que l'on y prenne garde, dit M. de Girardin : il est « de l'essence de f impôt sur les personnes d'être inévitable- « ment tôt ou tard progressif; comme il est de l'essence de « lUmpât sur les choses A*èire exclusivement/?ro/?or/îOfme/. »

— C'est parfaitement vrai. Mais j'ai prouvé, dans les Théories générales que l'impôt, même prélevé sur les choses, pèse exclusivement sur les personnes : tant que l'ignorance sociale sur la réalité du droit n'est point anéantie; et que l'impôt, même prélevé exclusivement sur les personnes, pèse exclusivement sur les choses : dès que l'anéantissement de cette ignorance permet au sol d'entrer à la propriété collective. C'est à M. de Girardin à prouver clairement et sans ambage : que mes preuves ne valent rien.

« -^ Point de grands mots, dit M. de Girardin : en fait « d'impôts, il n'y a iVimmoral que celui qui encourage le

« mensonge et la fraude, échappe à l'absolu et se réfugie « dans rarbitraire. »

— D'abord, M. de Girardin ne devrait point parler de moral et AUmmoral, lui qui ne reconnaît ni bien ni mal absolu. Il ne devrait point parler d'absolu, en sa qualité de matérialiste, n'y ayant aucun absolu dans la matière, mais seulement du relatif. Ensuite, et sans aucune espèce de grands mots, l'impôt de M. de Girardin encourage la fraude et le mensonge, en ce qu'il ne peut atteindre les lingots enterrés, et frappe les objets d'art dans une galerie. De plus, cet impôt se réfugie dans l'arbitraire au point de chercher, ainsi que nous le verrons plus loin, à fixer arbitrairement le salaire. Ce qui, du reste, est aussi possible : que de fixer le cours du soleil.

M. de Girardin fait ensuite un parallèle entre l'impôt sur le revenu et l'impôt sur le capital. Ce parallèle est faux d'un bout à l'autre.

<c — Si l'impôt, tel que nous le comprenons, dit ensuite « M. de Girardin, et tel que nous le définissons, ne réunit « pas tous ces avantages, il n'en a aucun. »

— C'est vrai : il n'a aucun des avantagés énumérés. Mais il aurait celui d'accélérer considérablement l'anarchie.

« — Si, continue M. de Girardin, il n'est pas parfaitement « juste, il est absolument faux. »

— C'est vrai, il est absolument faux.

« — S'il n'est que meilleur, continue M. de Girardin, il ne « vaut rien. »

— C'est vrai : il ne vaut absolument rien.

Du reste, il faut savoir gré à M. de Girardin d'avoir reconnu : ce que l'impôt doit être, actuellement, sous peine de mort sociale.

« — Tel qu'il est établi, ajoute M. de Girardin, l'impôt, « afin de décharger ceux qui possèdent de la moitié du far- « deau, fait peser la moitié de l'assurance à ceux qui ne pos- « sèdent pas. »

-r H. de Girardin se trompe : c*esl la totalité do fardeau que supporte le travail; et la propriété ne paie rien, sinon en apparence.

c — Est-ce juste? ajoute M. de Girardin. Puis il met en « note le passage suivant de Necker :

€« En arrêtant sa pensée sur la société et sur ses rapports, on est frappé d'une idée générale qui mérite bien d'être approfondie : c'est que presque toutes les institutions civiles ont été faites pour les propriétaires. On est effrayé, en ouvrant le Code des lois, de n*y découvrir partout que le témoignage de cette vérité. On dirait qu'un petit .nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se défendre des bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi des lois de propriété, de justice, de liberté, on n'a presque rien fait, encore, pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importent vos lois de propriété? pourraient-ils dire : nous ne possédons rien. Vos lois de justice? Nous n'avons rien à défendre. Vos lois de liberté? Si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons. » Necker (1788).

— Eh bien! Monsieur, votre impôt sur le capital aurait cela de bon : qu'il porterait le mal à son comble. Une effroyable anarchie en serait le résultat.

c — Nous ne voulons d'impôt, dit M. de Girardin, ni sur < la chose, ni sur la personne. »

-—C'est à la page 326 que se trouve cette proposition que Je ne veux point qualifler. Voici sur quoi M. de Girardin la fonde :

« — Le propre de l'impôt, dit M. de Girardin, c'est d'être € forcé. «Le propre de l'assurance, c'est d'être volontaire. »

*^EIle est jolie, votre assurance volontaire. Et la préemp-

rationnel, c'est-à-dire seul moral, si raison et morale sont une seule et même chose.

Si vous aviez vulgarisé l'instruction enseignant : Qu'il n'y a ni bien ni mal, ni juste ni injuste, ni droit ni devoir, qu'il n'y a que des risques relatifs à cette vie;

Instructions qui sont les vôtres, quelles seraient, croyezvous, les suites de cette vulgarisation? Quant aux fruits, ils se borneraient à un seul : l'ANARCHifi.

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